PREMIERE PARTIE
la République. C’était cho.se malaisée; car, entre l’Hoiel des Postes et les barrières, il y avait, dans toutes les directions, plus de deux cents barricades à franchir. Cependant les employés, rivalisant de zèle pour se créer des titres aux faveurs du pouvoir nouveau, aplanirent toutes les difficultés. Une heure après son entrée en fonctions, M. Arago put écrire à l’Hôtel-de-Ville, au gouvernement quelconque qu’il supposait devoir y être installé, le billet suivant : « Citoyens gouvernants, le service de la poste pour les départements sera fait ce soir comme à l’ordinaire. « Et il tenait parole. A sept heures précises, toutes les malles-postes brûlaient le pavé des routes, emportant une dépêche laconique qui annonçait à la France la victoire du peuple et la chute de la dynastie (1).
Un autre républicain, également attaché depuis bien des années au journal la Réforme, s’installait à la même heure, et à peu près de la même façon, à la Préfecture de police : c’était M. Marc Caussidière.
Homme d’action, de ruse et de verve révolutionnaire, propagandiste infatigable, dans les estaminets et dans les carrefours, d’une espèce de jacobinisme humoristique, M. Marc Caussidière, grâce à sa stature musculeuse, à sa figure joviale et sournoise tout à la fois, au geste populaire de son poing robuste, aux saillies de son propos pittoresque, arriva bientôt à une sorte de célébrité boufibnne qui servit merveilleusement ses vues cachées. Épouvantant et rassurant tour à tour, selon l’intérêt de ses ambitions, la bourgeoisie parisienne, il jouera dans la suite de cette histoire un personnage d'une gravité comique,
(1) M. Bethmont, sur l’ordre du gouvernement provisoire, se rendit, vers dix heures du soir, à la direction des postes pour en prendre possession et tâcher d’organiser le service du lendemain. Trouvant la chose faite, il retourna à l’Hôtel de Ville et renonça de très-bonne grâce à ses pouvoirs.
Le relevé suivant des lettres déposées dans les boites de l’administration des postes à Paris, pendant les 23, 24 et 25 février, pourra ne pas paraître sans intérêt ;
23 février, de 20 à 25,000 lettres.
dont les traits ne se retrouvent aussi fortement accentués que chez certains héros de Shakspeare.
Quand, le fusil en main, le pistolet à la ceinture, le sabre retenu au côté par une grosse corde rouge, affublé d’une redingote crottée, d’une casquette déchirée et d’une paire de bottes hachées en pièces, tant elles avaient de fois, depuis vingt-quatre heures, franchi les barricades, M. Marc Caussidière parut à la Préfecture de police, escorté de deux chefs de barricade, MM. Cahaigne et Sobrier (1), ce fut une explosion de joie dans la bande populaire, qui, maîtresse déjà de la place, lui en fit les honneurs. Voici ce qui s’était passé avant sa venue.
Vers deux heures de l’après-midi, la nouvelle de l’abdication du roi avait été apportée à M. Delessert par quelques gardes nationaux. Presque au même moment, avant qu’il eût eu le temps de prendre un parti, une colonne d’insurgés très-nombreuse et très-menaçante vint assaillir les portes de l’hôtel en demandant des armes (2). Les cours étaient occupées par trois cents hommes de la garde municipale à cheval, par des gardes à pied, par le 70® de ligne, et par une compagnie des chasseurs d’Orléans sous les ordres du général Saint- Arnaud.
Après quelques pourparlers, le préfet, espérant calmer l’émeute, ordonne qu’on passe des fusils à la foule par la porte entre-bâillée; mais cette concession ne sert qu’à la rendre plus exigeante. Les insurgés veulent absolument pénétrer dans l’hôtel, ils veulent surtout désarmer la garde municipale. Enfin le préfet consent à rendre la place à M. Carteret, officier de la garde nationale, et se retire par la cour du Harlay. Il s’agissait de faire sortir les troupes. Les gardes municipaux refusent
(1) M. Sobrier commflndait à la barricade de la rue Mazagran, où la colonne du general Bedeau s’était arrêtée. Il s'y était signalé par une bravoure d’autant plus frappante quelle contrastait davantage avec sa taille frêle et sa physionomie délicate.
(2) Dès la veille, à quatre heures, madame Delessert avait quitté riiôtel de la Préfecture sur le bruit qu’il allait être attaqué par les insurgés.
de livrer leur poste. Le peuple, qui attend, s’impatiente; tout à l’heure il consentait à laisser passer les soldats avec les ho de
la guerre, maintenant il exige qu’ils déposent les armes. En vain les employés supérieurs de l’hôtel les supplient, le général Saint- Arnaud leur ordonne de se soumettre ; les gardes municipaux repoussent avec indignation une capitulation qu’ils estiment déshonorante. Pendant que l’émeute gronde auxportes, une lutte s’engage entre ceux qui consentent à capituler et ceux qui veulent mourir les armes à la main. Enfin ces derniers, voyant que tout est perdu, brisent leurs armes, vident leurs gibernes, déchirent leurs cartouches en poussant des cris de rage. Les officiers de la garde nationale exigent du peuple la promesse qu’on laissera sortir la troupe sans l’insulter, et s’engagent à conduire les gardes municipaux à Vincennes. Les portes s’ouvrent. Les cavaliers, la tête nue, passent les premiers à travers les murmures de la foule, puis les fantassins, puis les chasseurs d’Orléans, avec lesquels le peuple fraternise. La garde nationale protège de son mieux la triste colonne qui s’avance vers la place de l’Hôtel-de- Ville. Sur le quai aux Fleurs, une immense barricade lui barre le passage. Une décharge à bout portant renverse plusieurs soldats; une femme et un garde national sont tués roides. C’est le signal d’une nouvelle lutte ou plutôt d’un efiroyable sauve-qui-peut. Culbutés, poursuivis, un grand nombre de gardes municipaux sont tués ou blessés mortellement; le
colonel et le chef d’escadron n’échappent que
par miracle. Le dévouement de quelques combattants les dérobe à la fureur des autres ; on les cache, on les travestit; des hommes du peuple les gardent chez eux jusqu’à la nuit tombante, puis ils sont conduits en sûreté à la mairie. Le général Saint- Arnaud, renversé de cheval, entouré par une foule furieuse, est dégagé par quelques gardes nationaux, qui le sauvent en le menant à l’Hôtel-de-Ville.
Les chasseurs d'Orléans, qui s’étaient séparés sur le quai des gardes municipaux et
qui se dirigeaient vers les Tuileries, rencontrent sur leur chemin une bande populaire qui en revient. Les insurges, mis en belle humeur par le vin qu’ils ont bu en abondance et par les libertés de toute sorte qu’ils viennent de prendre dans le palais des rois, s’approchent des soldats et les accostent aux cris de Vi'üe la ligne l On s’embrasse, on se tutoie, on se donne de vigoureuses poignées de main; les insurgés offrent aux soldats des jambons, des pâtés, qu’ils ont pris dans les cuisines royales et qu’ils portent en trophée au bout de leurs piques. Pendant que ceux-ci, déconcertés, étourdis, ne savent trop ce qu’ils doivent dire ou faire, on vide lestement leurs
gibernes, on s’empare, tout en riant, des fusils, des shakos, puis on s’éloigne au cri de Vive la République I j
Revenons à M. Caussidière. Après avoir harangué la foule et s’être fait reconnaître comme délégué du peuple souverain à la Pré- ; fecture de police, il prit immédiatement possession des bureaux, rédigea au courant de la plume et envoya placarder sur tous les I murs la proclamation suivante : I
« Un gouvernement provisoire vient d’être installé ; il est composé, de par la volonté du peuple, des citoyens F. Arago, Louis Blanc, Marie, Lamartine, Flocon, Ledru- Rollin, Recurt, Marrast, Albert, ouvrier mécanicien.
« Pour veiller à l’exécution des mesures qui seront prises par ce gouvernement, la volonté du peuple a aussi choisi pour ses délégués au département de la police les citoyens Caussidière et Sobrier.
« La même volonté souveraine du peuple a désigné le citoyen Étienne Arago à la direc- j tion générale des postes. j
Comme première exécution des ordres du gouvernement provisoire, il est ordonné à tous les boulangers et fournisseurs de vivres de tenir leurs magasins ouverts à tous ceux qui en auraient besoin. ;
« Il est expressément recommandé au i