‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 78 sur 266 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

peuple de ne point quitter ses armes, ses positions, ni son attitude révolutionnaire. Il a été trop souvent trompé par la trahison ; il importe de ne pas laisser de possibilité à d’aussi terribles et d’aussi criminels attentats.

« Pour satisfaire au vœu général du peuple' souverain, le gouvernement provisoire a décidé et effectué, avec l’aide de la garde nationale, la mise en liberté de tous nos frères détenus politiques ; mais, en même temps, il a conservé dans les prisons, toujours avec l’assistance honorable de la garde nationale, les détenus constitués en prison pour crimes ou délits contre les personnes et les propriétés,

« Les familles des citoyens morts ou blessés pour la défense des droits du peuple souverain sont invitées à faire parvenir aussitôt que possible, aux délégués au département de la police, les noms des victimes de leur dévouement à la chose publique, afin qu’il soit pourvu aux besoins les plus pressants.

« Les délégués au département de la police,

« Caussidière, Sobrier. »

Cette proclamation, qui contenait une liste inexacte des membres du gouvernement provisoire et qui constituait, sans que celui-ci en eût connaissance, une autorité indépendante, ne fut point insérée au Moniteur, malgré les vives réclamations de M. Caussidière (1). A partir de ce moment, une lutte secrète s’engagea entre l’administration révolutionnaire de MM. Caussidière et Sobrier, bientôt divisés entre eux cependant par la jalousie du pouvoir et de la popularité, et le gouvernement officiel de l’Hôtel-de-Ville. Ce refus d’insertion au Moniteur fut le premier indice de l’antagonisme qui devait si violemment éclater, à quelque temps de là, entre les élé-

(1) Le 26, dans la matinée, M. Caussidière fit chercher par une vingtaine d’hommes armés le commissaire du gouvernement auprès du Moniteur, M. Lemansois, pour lui intimer l’ordre de faire insérer sa proclamation; mais celui-ci s’y refusa : la défense du gouvernement était formelle.

I ments divers de la révolution ; ce fut le pré- I lude de la guerre civile.

Pendant que la République prenait ainsi possession de Paris, un seul point isolé, l’hotel des Invalides, recueillait encore les débri.s de la royauté, mais sans pouvoir les défendre. Là, comme au palais Bourbon, la duchesse d'Orléans résistait aux conseils timides qui la pressaient de mettre sa vie en sûreté. Il fallut, pour la décider à quitter sa retraite, qu’elle apprît de M. Barrot les tristes résultats de la tentative faite en sa faveur à l’IIôtei-de-Ville et la nouvelle qu’un groupe de peuple se dirigeait sur les Invalides. Alors seulement elle consentit à s'éloigner. M. de Mornay la conduisit à pied chez une personne dévouée qui demeurait dans le voisinage, madame Anatole de Montesquiou. Le comte de Paris la suivit à quelque distance, entouré d’un groupe d’amis. Il était près de six heures. La princesse monta presque aussitôt dans la voiture de M. de Montesquiou avec le jeune prince. M. de Mornay et M. Regnier l’accompagnaient. La sortie de Paris fut difficile; il fallait traverser des groupes d’insurgés à qui tout fuyard était suspect. Mis en joue à la barrière, le cocher lança hardiment ses chevaux au plus épais de la foule, au risque de fracasser sa voiture sur les pavés amoncelés; sa hardiesse réussit. La princesse arriva le soir même au château de Bligny, près d’Arpajon, où le duc de Chartres lui fut amené par madame de Montesquiou. Elle y demeura jusqu’au 26, pendant que M. de Mornay, rentré dans Paris, se procurait un passe-port pour l’Allemagne (1). Le 26, ù dix heures du soir, elle gagna en poste le chemin de fer de Lille, où elle attendit, sans quitter sa voiture, le départ du convoi pour la Belgique (2). En passant la frontière, la princesse, qui avait montré jusque-là beaucoup de calme et de résignation, fondit en larmes. Elle

(1) M. Odilon-Barrot avait conseillé à la duchesse d’Orléans de ne point rejoindre Louis-Philippe.

(2) Par le même convoi, M. Antony Thouret allait, en qualité de commissaire du gouvernement provisoire, faire proclamer la République à Lille.

se rappelait sans doute les acclamations, les fêtes, les transports qui avaient salué naguère sa venue sur cette terre française où l’attendait un trône et où elle ne laissait qu’un tombeau. Son âme douce et pieuse s’arrachait d’un effort plus cruel encore peut-être à la tombe qu’au trône ; elle donnait plus de larmes à la patrie de ses douleurs qu’à la patrie de ses prospérités.

Dans le même temps, le duc de Nemours, qui l’avait quittée aux Invalides, favorisé dans sa fuite par le colonel de Courtais et M. Daill}^ maître de poste de Paris, gagnait les côtes, après être demeuré plusieurs jours caché dans une maison voisine du Luxembourg. Le gouvernement provisoire ignora volontairement sa présence.

Quant à la duchesse de Montpensier, elle ne retrouva les siens qu’ après bien des fatigues et bien des angoisses. Son mari lui avait fait dire, chez madame de Lastejrie, qu’il l’attendait à Eu; mais, lorsqu’elle arriva, accompagnée de M. Thierry et de M. Estancelin, à la résidence royale, non -seulement elle n’y trouva personne, mais encore elle manqua des objets les plus indispensables à son service. Repartie le soir même pour Bruxelles, sans avoir pu prendre le moindre repos, elle fut forcée de s’arrêter à Abbeville. La fermentation populaire y était extrême. La voiture de la princesse attirait l’attention. M. Thierry jugea prudent de mettre pied à terre pour traverser la ville sans être reconnus. La nuit était sombre et pluvieuse. On s’égara dans les rues. S’étant trompé de route, on erra plusieurs heures sous une pluie glacée, dans les ténèbres, attendant toujours M. Estancelin, qui devait amener hors des portes une voiture. La princesse perdit un de ses souliers dans la boue ; mais sa jeunesse, son heureux naturel, sa précoce expérience des révolutions la soutenaient. « J’aime encore mieux cela que la table ronde, » disait-elle gaiement à M. Thierry, faisant allusion à l’ennui des soirées de famille chez la reine.

Enfin la voiture de M. Estancelin arriva, et

Ton franchit dans la nuit la frontière belge.

Le duc de Wurtemberg quitta Paris, muni de passe-ports pour l’Allemagne que lui envoya M. de Lamartine. Le gouvernement provisoire favorisait toutes ces évasions. M. Guizot, qui s’était enfui par les derrières du ministère de l’intérieur, avec MM. Duchàtel, de Salvandy, Hébert, au moment où M. Barrot venait en prendre possession (1), se réfugia chez madame de Mirbel et y demeura plusieurs jours. M. de Lamartine et M. Arago facilitèrent sa sortie de France. Par un singulier hasard, le convoi de chemin de fer par lequel M. Guizot gagnait la Belgique emportait, au même moment et sans qu’il le sût, une femme dont l’influence sur lui, vraie ou supposée, avait excité la défiance universelle, une étrangère que l’opinion rendait en partie responsable de l’impopularité sous laquelle il succombait : la princesse de Lieven (2).

Louis-Philippe, la reine, madame la duchesse de Nemours, M. le duc de Montpensier, entourés, comme nous l’avons vu, d’une escorte nombreuse, étaient arrivés à Saint- Cloud, entre deux et trois heures. Plusieurs fois, pendant ce rapide trajet, le roi, se parlant à lui-même, avait murmuré le nom de Charles X. Les souvenirs de 1830 et de tristes analogies revenaient en foule à sa mémoire. Cependant il ne manifestait aucune inquiétude; encore moins songeait-il à prendre contre l’insurrection victorieuse des mesures politiques ou militaires. Quand le général Regnaud de Saint-Jean-d’Angély se présenta pour recevoir ses ordres et lui demander s’il devait rassembler les troupes, organiser un plan d’attaque ou de résistance : « Cela ne me concerne plus, répondit le roi, c’est l’affaire de Nemours. » Étant allé àTrianon, il se mit à une fenêtre, y resta longtemps à regarder

(1) Ce fut M. Chamboîle qui avertit les ministres de l’arrivée de M. Barrot et de son cortège populaire.

(2) La princesse de Lieven, qui sentait cette réprobation pesn- sur elle, fut saisie d’un si grand effroi, que ses amis eurent toutes les peines imaginables à lui persuader de faire quelques pas dans la rue pour aller réfugier ses terreurs dans un asile inviolable, à l’ambassade d’Autriche.

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