‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 83 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

appeler la noblesse bourgeoise, tant par son contact fréquent avec la bourgeoisie elle a aissé s’émousser son caractère propre ; l’autre restée plus fière et fidèle aux traditions. La première, ralliée à la royauté de la branche cadette, peu considérée aussi bien dans les rangs qu'elle quittait que dans ceux où elle venait faire nombre, sans autorité morale, sans intelligence politique, mérite à peine de nous occuper un moment. Ses opinions ne valent pas d’être comptées dans l’appréciation de l’état des esprits. On ne pourrait pas dire qu’elle fût absolutiste, constitutionnelle ou

républicaine. Elle était égoïste jusqu’au cynisme. Aucun gouvernement n’avait à attendre ou à craindre d’elle un appui efficace ou une résistance sérieuse.

La noblesse légitimiste gardait intacte, il est vrai, sa foi monarchique, mais sans espérances prochaines, sans illusions sur les personnes royales, sans éloignement pour Léman cipation du peuple par le suffrage universel. Son sentiment le plus vivace était sa rancun contre la branche cadette ; rancune poussée si loin qu’elle se réjouit de la Révolution et déclara spontanément que non-seulement elle

D sTEUV.

n’apporterait point d’entraves à l’établissement de la République, mais encore que son honneur, qui l’avait tenue éloignée d’un trône illégitime, ne lui défendrait point de servir le gouvernement de la nation par la nation ellemême. D’accord en cela avec la majeure partie du clergé qui tendait à isoler sa cause de celle des maisons royales, parce qu’il espérait pro- • fîter de la liberté pour ressaisir l’empire des âmes, la noblesse légitimiste se plaisait à voir la justice de Dieu et sa propre vengeance dans la victoire populaire.

Un sentiment analogue. animait le parti bonapartiste. Riche et actif, mais effacé alors, amoindri par le ridicule des expéditions de Strasbourg et de Boulogne, ce parti d’origine et de pratiques révolutionnaires, dont le chef était dans l’exil et qui comptait sur le prestige d’un nom glorieux, avait tout à gagner •

et n’avait rien à perdre à l’institution de la république démocratique.

L’armée, depuis la première révolution, obéissait instinctivement â ce principe, qu’elle appartenait au pays ; que son devoir unique, c’était, quelle que fût la forme du gouvernement, de défendre le territoire.

Dans la succession rapide des pouvoirs politiques , la magistrature s’était pareillement désintéressée des questions de personnes. Ainsi, les classes, les partis, les corps constitués, tout ce qui tenait au sol par la propriété, à l’Etat par les fonctions, en était arrivé à une indifférence presque égale pour les formes de la vie politique. La grande majorité de la nation restait passive ; elle ne sentait plus en elle aucune force d’initiative, parce qu’elle n’avait plus aucune foi.

La foi politique s’était réfugiée au sein de la classe ouvrière; là, elle était vive et profonde. Plus lettré que le paysan, moins matérialiste que le bourgeois, l’ouvrier des villes rattachait ses intérêts à des idées. La presse quotidienne l’avait initié, bien ou mal, aux débats parlementaires ; il avait retenu la notion du droit et les principes égalitaires de la Révolution française. Comprenant que les destinées de la

royauté sont liées à celles du clergé et de la noblesse, et que jamais la cause du peuple ne serait prise à cœur que par le peuple luimême, il n’entendait plus commettre à d’autres le soin de ses affaires. Il voulait être citoyen. Par sa capacité, par son sentiment de justice et par son patriotisme, il avait depuis longtemps le droit de l’être. L’ouvrier des villes appelait de tous ses vœux la république.

Mais quelle république voulait cette minorité énergique, et jusqu’où s’étendait à cet égard son droit d’initiative ? En d’autres termes , quelle interprétation le gouvernement provisoire devait -il donner à la formule républicaine pour en faire la règle de l’ordre nouveau qu’il s’était chargé d’établir?

Dès les premières heures de la révolution, pendant que durait encore l’accord apparent des classes dans la soumission ou l’adhésion à la République, on aurait pu entendre, si l’attention n’avait été troublée par la peur chez les uns, par l’enthousiasme chez les autres, deux cris distincts. A la bourgeoisie, qui criait bien haut : « Vive la république démocratique, » le prolétariat répondait par un autre cri, peu accentué dans l’origine et qui ne semblait qu’un pléonasme, mais qui s’accusa bientôt et se différencia de plus en plus. L’ouvrier criait : « Vive la république démocratique et SOCIALE. »

Le premier de ces cris exprimait une idée très-claire et comprise de tous. Que la république dût être démocratique, personne n’y contredisait. La monarchie de Louis-Philippt n’avait été qu’une démocratie inconséquente ; les événements venaient de le démontrer surabondamment. Faire justice de cette inconséquence en ôtant de l’institution politique le chef héréditaire ; sortir enfin, après trois expériences concluantes, des subtilités de la royauté parlementaire ; détruire, par l’établissement du suffrage universel et par l’élection à tous les degrés de la hiérarchie politique, les derniers vestiges du privilège, ce n’était pas là une entreprise téméraire. La

révolution, sur tous ces points, n’était pas en contradiction avec le sentiment du pays. La république démocratique avait été suffisamment préparée dans les moeurs.

Quant à la révolution que le peuple appelait sociale, c’est-à-dire aux changements à apporter dans les relations du capital et du travail, dans la définition du droit de propriété et dans sa discipline, dans l’application de ce principe fondamental des constitutions démocratiques : « la société doit à tous ses membres la sécurité de l’existence, » la conscience publique était encore d’une part à l’état d’ignorance profonde, de l’autre à l’état d’aspiration confuse. Il n’appartenait à aucun gouvernement, si révolutionnaire qu’il fût, de violenter, par des lois arbitraires, l’action du temps. Aussi la classe ouvrière ne le prétendait-elle pas. Les différents chefs d’écoles sosialistes, hormis un seul, ne se faisaient sur ce point aucune illusion. Le peuple ne demandait pas au gouvernement d’opérer en sa faveur des miracles; il ne voulait qu’un gage de bonne volonté, la certitude qu’on allait enfin penser à lui, reconnaître qu’il méritait un sort meilleur, chercher sincèrement les moyens de le lui procurer. Ce peuple fier, intelligent, porté à l’héroïsme, n’écoutait pas, quoi qu’on en ait dit, les suggestions de quelques terroristes plagiaires. ' Il ne voulait ni spoliation, ni exil, ni cachot, ni guillotine. Le peuple de 1848 ne ressemblait au peuple de 1792 que par le patriotisme et le courage. Ce n’était plus, comme dans cette première victoire de la démocratie, l’esclave exaspéré par de longues tortures, brisant ses chaînes dans un accès de frénésie et courant à des vengeances aveugles; c’était l’enfant oublié, déshérité, qui demande à rentrer dans la famille sociale, non pour y porter la discorde ou pour y vivre aux dépens de ses frères, mais pour y travailler avec eux à la prospérité commune.

Et pour qu’il en fût ainsi, que fallait-il? j Favoriser, au lieu de le comprimer, le mouvement naturel de la société vers l’égalité, par

l’éducation, par l’impôt, par l’association, par tous les modes de protection que l’État doit à la faiblesse contre la force, à la pauvreté contre la richesse ; reconnaître que les droits à acquérir sont aussi sacrés que les droits acquis ; ouvrir les plus larges voies à cet instinct des masses qui cherche confusément l’organisation et la vie; en un mot, dégager des agitations factices d’une démagogie sans idées la pensée vague encore mais juste et le vœu légitime du peuple.

Si la République de 1848 n’a point été fondée sur ses véritables bases, si la démocratie s’agite encore aujourd’hui si misérablement entre deux menaces de despotisme également contraires à sa nature, la raison n’en est pas, comme on l’insinue, dans l’incompatibilité du génie français avec les institutions républicaines, moins encore dans l’amour de la nation pour la royauté et pour l’aristocratie. Il en faut chercher la cause principale dans l’ignorance où les classes lettrées et riches sont demeurées à l’égard du peuple, et dans la fausse idée qu’elles ont conçue des exigences du prolétariat. Troublées par la vague conscience des devoirs auxquels elles avaient failli pendant les deux derniers règnes, elles ont cru à des ressentiments sans pitié et à des appétits insatiables. Le fantôme de 93 est apparu à leur àme en détresse. Elles n’ont vu, dans ces grandes masses soulevées au nom de la justice, que la turbulence de quelques factieux, dont les clameurs insensées ne valaient pas tant d’alarmes, car elles allaient se briser d’elles-mêmes contre la fermeté de la raison populaire. Elles ont confondu, pour ne s’ètre point assez rapprochées du peuple, l’esprit de secte avec le progrès même de la civilisation, le terrorisme avec le socialisme, les convulsions d’un babouvisme et d’un jacobinisme expirant avec les efforts légitimes du prolétariat pour entrer dans l’organisation sociale.

Et le gouvernement provisoire, composé d’éléments hétérogènes, désuni dès la première heure, tiraillé en tous sens, hésitant entre le peuple et la bourgeoisie, cédant, sans

convictions arrêtées, tantôt à l’une, tantôt à l’autre, n’osant ni regarder hardiment en avant, ni retourner en arrière, s’est vu réduit à pratiquer une politique d’expédients, sans grandeur et sans force. Il a réussi, il est vrai, à éluder le conflit des intérêts et à retarder la guerre civile, mais sans semer le moindre germe de conciliation, et en laissant subsister dans tous les esprits le malentendu, le soupçon, l’anarchie morale qui avaient causé la chute de la royauté, et dont l’institution républicaine devait effacer la trace.

Il était midi environ. Depuis la veille au soir, Paris était au pouvoir du peuple. Les barricades, gardées par les plus intrépides entre les combattants, interceptaient les communications et tenaient isolé, dans une anxiété extrême, tout ce qui n’appartenait pas au mouvement révolutionnaire. Les soldats, désarmés, débandés, ou cernés dans leurs casernes, ne pouvaient plus rien. Les gardes nationaux essayaient timidement, en se mêlant à la multitude, de prévenir par leurs exhortations les désastres que l’effervescence générale semblait présager. Les bruits les plus sinistres se répandaient et trouvaient créance. A la bourgeoisie atterréu, on disait que des hordes de malfaiteurs, délivrés des prisons, portaient partout l’incendie et le pillage ; les Tuileries et le Palais-Royal, assurait-on, étaient déjà dévastés de fond en comble; les musées, les bibliothèques étaient la proie de nouveaux Vandales. Paris allait souffrir tous les outrages et toutes les atrocités que subit une ville prise d’assaut. Des rumeurs d’une autre nature couraient de barricade en barri- , cade. La duchesse d’Orléans et ses fils n’avaient pas quitté Paris. Le maréchal Bugeaud, le général Trézel et les princes, restés dans Vincennes, marchaient sur les faubourgs, que les forts allaient bombarder. Une conspiration pour la régence se tramait au sein même du gouvernement provisoire; une Saint-Barthélemy des républicains montagnards était concertée entre les royalistes du dehors et les

girondins de l’Hôtel-de-Ville : tels étaient les propos qui semaient partout le soupçon. Le peuple, inquiété, excité par l’insomnie, par l’ivresse d’une victoire inespérée' à tel point qu’il ne la tenait pas encore pour certaine, affluait de toutes parts vers la place de Grève, et s’y amassait en flots pressés d’où s’élevait une clameur inarticulée, mais formidable.

L’Hôtel-de-Ville, envahi par la multitude, présentait un spectacle d’une inexprimable confusion. Des courants et des contre-courants d’hommes bizarrement armés d’armes de rencontre, piques, couteaux, fusils, sabres et baïonnettes, et qui paraissaient en proie à une sorte de vertige, se heurtaient et se mêlaient dans les cours, sur les escaliers, dans les galeries, sous les voûtes, où retentissaient des coups de feu tirés à l’aventure par des enfants ou des gens ivres. Plusieurs, animés de cet instinct d’ordre que ne perd jamais, même dans ses plus grands entraînements, la population parisienne, gardaient les canons, mèche allumée, et, se plaçant en sentinelle au bas des perrons, devant les entrées principales, s’efforçaient, par des discours pleins de sens, d’arrêter, ou du moins de contenir les invasions de la foule.

A chaque instant, cette foule se rangeait d’elle-même, et, se découvrant pieusement, livrait passage à des brancards ou à des cercueils qui, des points les plus éloignés de Paris, amenaient des morts et des blessés à ce gouvernement sans nom, sans pouvoir, né à peine, auquel, par un penchant invincible du caractère français, on remettait déjà tous les soins et tous les embarras de la vie civile. La vaste salle Saint- Jean recevait les cadavres qu’un prêtre veillait en silence et qu’honorait un 'poste des morts; tandis que, tout près de là, dans les salons somptueux destinés aux fêtes de la ville, des bandes de prolétaires se répandaient pêle-mêle, foulaient de leurs pieds nus les tapis d’Aubusson, se jetaient harassés sur les sièges de velours, étonnaient de leur aspect inculte, de leurs visages hâves, de leurs vêtements en lambeaux, de leurs regards

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