‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 82 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

cert à établir dans la conscience publique la souveraineté de la raison et l'égalité des droits. Et leur commun effort s'adresse à des esprits si bien préparés, la résistance des préjugés est si faible, si vaine, que, trente ans après, quand le démocrate Franklin vient demander à la France son or et sa flotte pour soutenir les colonies insurgées, il trouve un roi, des ministres, une cour que la révolte républicaine n’étonne ni n'indigne, et qui se jettent avec enthousiasme dans cette grande aventure de l’esprit de liberté.

Est-il besoin de rappeler combien fut restreinte et impopulaire, en 1789, l’opposition j à la convocation des états généraux? Quel- 1 ques privilégiés, des princes du sang royal, j des familiers de Versailles, protestent seuls contre la masse du pays qui reconnaît et salue dans l’Assemblée envoyée par le suffrage universel une institution sortie des entrailles de la société française, monarchique d’intention et de langage, il est vrai, mais virtuellement républicaine, de telle sorte que, bientôt, sans le savoir, sans le vouloir, embarrassée d’un roi inutile, n'en sachant que faire, de malentendu en malentendu, d’hypocrisie en hypocrisie, d’inconséquence en inconséquence, ses décrets et ses discussions nécessitent la fuite à Varennes.

A ce moment, la pensée d’une république immédiatement réalisable s’empare de l’opi- i nion ; la presse quotidienne prend l’initiative et prononce le mot. L’écho populaire lui répond. « La république s’exhale de partout, » s’écrie avec transport une femme qui va bientôt périr victime de sa foi républicaine. L’heure semble venue ; la circonstance est propice. Les idées pressent les événements; les esprits sont disposés, les principes acceptés, les formules prêtes. Que le roi quitte le sol, que sa noblesse de cour le suive, s’il lui plaît, la France émancipée ne s’en troublera guère. D’un accord unanime, bourgeois et prolétaires défendront, maintiendront le droit, et poursuivront sans s’arrêter l’œuvre de la transformation sociale. Mais un zèle funeste ramène

le roi’ captif. L’Assemblée s’émeut ; le sens politique l’abandonne. Elle s’engage avec le roi contre le peuple, avec le passé contre l’avenir, avec la monarchie contre la république. La bourgeoisie, à son exemple, hésite; une scission fatale s'opère au Champ de Mars; Le sang coule... Dès lors, la libre et régulière métamorphose des institutions devient impossible. L’obstacle qui se dresse de toute sa hauteur défie le génie du siècle et provoque j un effort désespéré. Cet effort exalte les têtes. Les idées sont entraînées par les passions ; les passions, à leur tour, éveillent les instincts; les instincts s’arment d’une logique implacable. Ce qu’il y a de brutal dans les instincts et d’absolu dans la logique ne veut plus compter ni avec le temps ni avec les hommes. L’instinct de l’aristocratie en détresse pousse un cri vers l’étranger. L’instinct de l’égalité démocratique tue le roi de l’aristocratie. La République française est fondée, mais par violence et dans le sang français. Dès ses premiers pas, elle est jetée hors de ses voies. Fille de l’Évangile et de la philosophie, c’est sa grandeur, et ce sera sa perte d’être incompatible avec la tyrannie des instincts. Elle ne saurait régner par la terreur. Il ne lui sied pas, comme à ces empereurs romains, de placer sur sa poitrine la tête de Méduse. L’esprit même de son institution, qui exalte la dignité de la personne humaine et rend la vie de l’homme plus sacrée pour l’homme, la condamne à périr. En abattant des têtes, elle paraît plus cruelle que les monarchies, par cela seul qu’elle agit contrairement à son principe. Pendant trois ans elle a beau accomplir des prodiges et tenter avec une audace inouïe de fixer dans les lois les plus sublimes aspirations de l’âme humaine, rien ne peut la soustraire à la fatalité de son origine. Tout ce qu’elle déploie de génie et d’héroïsme reste vain. Il faut qu’elle meure, parce qu’elle a forfait à sa nature, et que l’impassible nature des choses l’emporte toujours, à la longue, sur la passion humaine. De convulsion en convulsion , elle tombe bientôt épuisée, laissant au monde frappé de

stuf 3ar, et qui la méconnaît parce qu’elle s’est méconnue elle-même , un nom glorieux et maudit, un testament mystérieux, inachevé, tracé en caractères de sang. Ce testament, est ce une promesse, est-ce une menace? Est-ce une bénédiction, est-ce un anathème? Est-ce un sophisme inhumain, est-ce une vérité divine ? Est-ce le testament de la Gironde, celui de la Montagne, celui de la Commune? Est-ce le testament de Condorcet, de Danton, de Robespierre, de Marat, de Babeuf?

Quand Paris vit soudain reparaître sur ses murailles les trois paroles sacramentelles du testament républicain : « Liberté, égalité, fraternité «, chacun se fit à soi-même ces questions terribles. Mais yaincus ou vainqueurs, bourgeois ou prolétaires, républicains ou royalistes, tous étaient hors d’état d’y répondre. Dans la déroute complète des forces matérielles et morales de la société constituée, tout semblait à la fois probable et impossible. C’est pourquoi, la raison se taisant, l’imagination, qui se joue de tout, promenait ses fantômes et ses chimères sur la place publique.

Le gouvernement provisoire, en proclamant un peu malgré lui, sous la pression de la victoire populaire, la république démocratique, faisait-il donc, comme on le lui a reproché plus tard, un acte arbitraire, intempestif, contraire à l’opinion véritable du pays? Je n’hésite pas à affirmer que non. Toute autre conduite, en l’admettant possible, eût été souverainement inintelligente des nécessités du temps, au rebours, si ce n’est des volontés explicites de la nation, du moins de ce vœu muet qui ressort pour l’homme d’État de l’ensemble des idées , de la situation des partis, et surtout du caractère général donné par les mœurs à une époque historique.

Examinons quel était ce caractère à la fin du règne de Louis-Philippe.

Répandu sur toute la surface du sol, attaché à une terre qu’il doit à la Révolution, le paysan qui a entendu de loin s’élever des barricades et crouler des trônes, qui a vu passer empe-

I reurs et rois fuyants, qui a assisté, dans l’église de son village, à des Domine salvum pour toutes sortes de souverains dont pas un I n’a été sauvé, le royaliste de l’Ouest et du j Midi abandonné de ses princes, le bonapartiste I de l’Est et du Nord ruiné par les invasions étrangères, tous ont profité de ce cours éloquent de philosophie historique. Aujourd’hui, le paysan prend peu de souci des dynasties et reste indifférent aussi bien au droit divin qu’à la légalité constitutionnelle. Le gouvernement, j dépouillé de son caractère sacré, est devenu j pour lui une machine administrative qui ne saurait lui inspirer ni amour ni haine, car il n’entre en rapport avec elle que par l’impôt. Quant aux classes supérieures, bourgeoisie ou I noblesse, c’est à peine s’il en fait la différence.

; Quitte de toute obligation envers l’une comme j j envers l’autre, sachant très-bien qu’il n’a plus à attendre d’elles ni injures ni bienfaits, il > voit dans le seul lien qui le rattache à leur j existence, le fermage, deux intérêts opposés, en lutte constante. Le plus bas fermage et l’impôt le moins lourd seront les marques auxquelles il reconnaîtra le meilleur gouvernement. Si le paysan n’a pas, à proprement parler, de principes républicains, son intérêt du moins le pousse, et très-fortement, au progrès de l’égalité démocratique.

La bourgeoisie, grande et petite, bien qu’elle soit opiniàtrément revenue à trois reprises, depuis 1789, au système anglais de la monarchie représentative, par suite de l’insuccès réitéré de ses expériences, a perdu confiance dans ses théories politiques. Elle commence à comprendre que la logique du bon sens français s’accommode mal des fictions du régime ' parlementaire, et que perpétuer, sous une autre forme, la vieille lutte entre le sang royal et l’esprit des communes n’est pas une œuvre ^ de bien haute sagesse, ni propre à donner au pays la stabilité dont il a besoin pour l’accroissement de sa richesse industrielle.

Au sein de l’ancienne noblesse, il convient, pour être équitable, de distinguer deux fractions différentes ; l’une que Ton pourrait

Page 1