‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 85 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

voyait d’opposer une résistance sérieuse à la volonté populaire qui s’accusait de plus en plus par l’intensité de ses clameurs, et surtout la pensée du sang qui allait couler peutêtre pour une contestation de pure forme, finirent par l’emporter. Déjà l’on préparait un drapeau rouge, quand l’un des ministres, M. Goudchaux, entra précipitamment dans la salle des délibérations, et, protestant avec véhémence contre le terrorisme qui, disait-il, frappait aux portes et n’attendait qu’un premier triomphe pour imposer à la France sa dictature sanguinaire, il conjura ses collègues P'" de ne point faiblir. Sa voix était émue, sa 3 parole chaleureuse ; il raffermit de son accent énergique l’opinion un moment ébranlée de M. de Lamartine, et ranima dans tous les cœurs la résolution de maintenir à tout prix le drapeau tricolore. M. Louis Blanc lui-même céda, soit que la violence de l’insurrection eût fait naître dans son cœur fier et honnête quelques doutes, soit qu’il se souvînt d’avoir en d’aulres temps flétri d’une plume sévère une tentative analogue (1). Seulement, par transaction et pour ne pas heurter de front ce qu’il affirmait toujours être le vœu général du I peuple, M. Louis Blanc, en rédigeant le décret qui déclarait que le drapeau national était le dra'peau tricolore, obtint d’y ajouter la phrase suivante ; « Comme signe de ralliement et comme souvenir de reconnaissance pour le dernier acte de la révolution populaire, les membres du gouvernement provisoire et les autres autorités porteront la rosette rouge, laquelle sera placée aussi à la hampe du drapeau. »

Alors M. de Lamartine, qui déjà à plusieurs reprises avait paru aux fenêtres de l’Hôtel-de- Ville pour tenter de conjurer la tempête, résolut, au péril de ses jours, de descendre, en fendant une foule compacte et toute hérissée d’armes, jusqu’à l’entrée de la voûte principale, d’où sa voix sonore retentirait peutêtre avec assez de force pour être entendue

(1) Voir Histoire de dix ans, t. II, p. 278, 7' édit.

sur la place. Là, entouré, pressé, poussé, étouffé, menacé de mort par l'inadvertance, la passion, la folie ou l’ivresse de ces hommes hors d’eux-mêmes, M. de Lamartine, calme, imperturbable, ne perdit pas un instant, et c’est ce qui le sauva, le sentiment de l’ascendant que donne sur les passions impersonnelles et irresponsables de la multitude une volonté qui a conscience d’elle-même.

Tantôt se livrant à l’inspiration, comme s’il n’eût entendu au sein de cet épouvantable rumeur que la voix de la muse, tantôt silencieux, les bras croisés sur sa poitrine, laissant planer son œil confiant et doux sur des visages crispés par la colère et désarmant d’un sourire les soupçons les plus farouches, il soutint, sans faiblir une minute, une lutte presque surnaturelle. L’électricité révolutionnaire , dont son organisation nerveuse s’était tout imprégnée depuis vingt-quatre heures, son attitude fière, l’abondance et la souplesse de sa parole, tour à tour impérieuse ou caressante, exerçaient sur le peuple une séduction à laquelle les plus endurcis cherchaient vainement à se soustraire. Vingt fois, pendant ces heures critiques, la vie de Lamartine dépendit d’un mot, d’un regard. Un instant, on vit osciller au-dessus de sa tête une hache dont l’éclair sinistre arracha à la foule un cri d’effroi. Soit qu’il ne l’eût pas aperçue, soit que, toujours maître de lui, il sentît que cet incident déterminait en sa faveur un mouvement sympathique dont il fallait se hâter de profiter, Lamartine pressa sa parole et prodigua, dans un effort suprême, toutes les ressources d’une éloquence consommée. Il sut captiver, attendrir le peuple au récit des prodiges opérés pendant ces trois jours; il l’exalta au tableau de sa propre grandeur; et quand, par un heureux tour oratoire, il opposa /e drapeau rouge, faisant le tour du Champ de Mars traîné dans le sang du peuple, au drapeau tricolore faisant le tour du monde, et portant partout le nom et la gloire de la patrie, une immense acclamation de ce peuple artiste lui apprit qu’il demeurait vainqueur. Un prolétaire en

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haillons, la poitrine nue, saignante encore •d’une récente blessure, se jeta dans ses bras et l’étreignit en pleurant.

Tout fut dit. La tempête s’apaisa. Le drapeau rouge, qui flottait aux mains de la statue d’Henri IV, fut enlevé aux cris de « Vive la République! » Le drapeau tricolore se releva; les meneurs disparurent. Le peuple, qui n’avait alors que des pensées de paix, se persuada pour un moment qu’il s’était trompé; après avoir salué Lamartine de mille vivat, il s’écoula peu à peu et rentra dans ses foyers en chantant la Marseillaise . La lutte n’avait pas duré moins de huit heures.

Cette première victoire de l’Hôtel-de-Ville sur la place publique ne fut immédiatement comprise que d’un très-petit nombre. La plupart ne voyaient, dans cette question de drapeau qu’une chose en soi de médiocre importance (1). Beaucoup, même dans les rangs de la bourgeoisie, avaient pris et portèrent encore pendant plusieurs jours la rosette rouge à la boutonnière, tant il paraissait naturel qu’un changement de gouvernement amenât un changement dans les insignes. Personne ne se doutait, dans Paris, qu’il dût y avoir au fond de cette discussion sur les couleurs la guerre civile. Elle n’y était pas en effet alors, on ne saurait trop le redire. Comme il arrive presque toujours, les événements qui suivirent accusèrent profondément des différences trèspeu sensibles à l’origine.

Si, par suite d’une réaction aveugle contre l’esprit de la révolution, le drapeau rouge et le drapeau tricolore signalent aujourd’hui deux camps hostiles, le 24 février, ils n’indiquaient que deux tendances à peine divergentes. L’union des classes n’était pas rompue. La bourgeoisie, par les banquets de l’année

(1) La Presse du 27 février ayant dit : « Le ruban ronge, le ruban du communisme ne se rencontre que pour attester son immense minorité, » le journal le Populaire, rédigé par M. Cabet répondit en ces termes : « Nous n’examinerons pas si nos doctrines sont en minorité ou en majorité; mais nous déclarons qu'il est faux que le drapeau rouge soit le drapeau du communisme. » Et ailleurs : « Nous approuvons le drapeau tricolore plutôt que le drapeau rouge. » Le Populaire, 2b février 1848.

1847, avait donné l’impulsion au mouvement révolutionnaire; la garde nationale, pendant les trois jours, avait d’abord favorisé, puis très-mollement repoussé l’insurrection. L’ouvrier de Paris, à son tour, n’avait ni insulté ni menacé le légal. Heureux jusqu’au délire de la proclamation de la République, il ne songeait ni au roi, ni aux princes, ni aux ministres, ni aux pairs, ni aux députés. Il oubliait tout, même sa misère, pour se réjouir de pouvoir enfin se montrer tel qu’il était; généreux, doux, humain, dévoué à la patrie.

L’adoption d’un nouveau drapeau, dans des circonstances aussi favorables, n’aurait pas eu le caractère de menace qu’une formidable insurrection lui a donné plus tard. Le gouvernement provisoire, en recevant des mains du peuple victorieux le drapeau des barricades, pouvait à son gré en marquer le sens. Il ne s’engageait point dans les voies d’un terrorisme repoussé par la conscience universelle. Si l’appréciation de M. de Lamartine avait été juste, s’il y avait eu alors dans Paris soixante mille hommes avides de sang et de pillage, ils n’eussent point attendu, pour se donner carrière, le congé du gouvernement. Paris, sans défense, était à la merci des prolétaires. Ils n’avaient besoin de la permission de personne pour saccager et tuer tout à leur aise.

M. de Lamartine s’exagéra le danger. Il grossit en artiste, plutôt qu’en politique, ce qui n’était qu’accident, fièvre passagère. A la vérité, au sein de la masse des prolétaires qui souhaitaient le changement de couleurs par un sentiment très-noble et très-légitime, s’agitaient un petit nombre de factieux, qui s’intitulaient eux-mêmes communistes matérialistes et dont les intentions n’étaient pas douteuses. Ceux-ci voulaient rendre au drapeau rouge le sens que lui avait donné, le 25 juillet 1792, une réunion de fédérés qui prirent le nom de Directoire de l'insurrection, et qui avaient inscrit sur leur bannière ces mots : Loi martiale du 'peuple contre la rébellion du ; pouvoir exécutif. I

Ce furent ces révolutionnaires d’un autre j

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deuxie:me partie

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LA DUCEÎESSE D’OKLLANS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS (P. lU)'

-temps qui eurent l’initiative de la scène à laquelle nous venons d’assister et qui faussèrent la pensée du drapeau rouge. Mais ces hommes audacieux ne formaient, dans la population parisienne, qu’un groupe isolé dont la violence apparente n’était nullement en rapport avec l’action réelle. Le gouvernement provisoire ne sut pas distinguer d’une vue assez nette la fermentation de quelques esprits surexcités d’avec le mouvement spontané du peuple. Dans son trouble, il grossit l’une et rapetissa l’autre. Le grand essor de la démocratie s’amoindrit pour lui aux proportions d’un complot ourdi dans les ténèbres par un chef habile. Sans tenir compte de Indifférence des temps et des mœurs, le gouvernement provisoire crut voir dans la personne de Blanqui un nouveau IMarat, méditant du fond de son antre, la destruction et le meurtre. Dé¬

jouer et démasquer Blanqui devint sa préoccupation principale. Force nous est donc aussi de donner à cet homme, non pas son importance véritable, mais l’importance exagérée que lui créa la peur. En étudiant, d’ailleurs, cette figure étrange, dès son entrée en scène,

I à l’occasion du drapeau rouge, nous aurons une mesure exacte pour apprécier la part qu’il convient défaire à l'action du terrorisme dans les événements qui vont se dérouler sous nos yeux, pendant la période révolutionnaire qui commence au 25 février, sur la place de l'Hôtel -de-Ville, et se termine si fatalement, après les journées de juin, dans les prisons et l’exil.

Auguste Blanqui est né à Nice, en 1805, d’un père qui fut député à la Convention et I décrété d’arrestation avec les Girondins. Venu à Paris dans les dernières années de la Res-

1) oIliliN.

tauration, avec son frère aîné, Adolphe, tous deux se ietèrent dans le mouvement libéral et restèrent quelque temps ensemble attachés en qualité de sténographes à la rédaction du journal le Qlohe. Mais bientôt la différence de leur caractère les entraîna dans des voies opposées. Adolphe Blanqui devint célèbre par ses travaux d'économie politique et par un professorat éloquent, tandis qu’ Auguste, agité de plus sourdes ambitions, s’affilia aux sociétés secrètes qui complotaient déjà le renversement de la dynastie. La nature avait fait de lui un chef de conjurés. Par une certaine puissance fébrile de pensée et de langage, il attirait à lui et soumettait à ses volontés les hommes de tempérament révolutionnaire. Petit (1), pâle, chétif, l’œil brillant d’un feu concentré, portant déjà le germe d’une maladie de cœur que les veilles, le dénûment, la prison, devaient rendre incurable, il paraissait chercher, par l’ardeur de ses colères, à ranimer dans son sein le souffle frêle d’une existence qui menaçait de s’éteindre avant qu’il eût assouvi ses ambitions.

Ses ambitions, où le portaient-elles?

Resserrer fortement le lien détendu des traditions jacobines, planter plus haut et plus | loin que personne le drapeau de l’égalité, per- j sonnifier en lui la douleur, la plainte, la menace du prolétaire tant de fois déçu par des révolutions avortées, s’emparer ainsi de la j dictature des vengeances, pousser en un jour de triomphe ce qu’il a appelé le mugissement de la Marseillaise, tenir, ne fût-ce qu’une heure, la société tremblante sous sa main de fer, tel paraît avoir été le rêve de ce cœur taciturne. Ce rêve, communiqué à demi, exalté par un ascétisme qui accroissait chaque jour son besoin d’émotions, lui donnait sur la jeunesse un grand ascendant. 11 était doué, d’ailleurs, de facultés rares. Il possédait, avec l’audace de l’initiative, une vive intelligence des oscil- | lations de l’opinion et des prises que donne

(1) On l’appelait lamilièremeiit dans les sociétés secrètes ; le "petit Blanqui. Après le 12 mai 1839, Barbés disait en expliquant la déroute des insurgés : Le petit a eu peur.

sur elle la circonstance. Jamais entravé par le besoin de repos, patient, habile au travail souterrain des conjurations, simulé et dissimulé, comme parle Salluste, prompt à ouvrir des courants électriques à travers les masses, il était versé dans l’art d’attiser, en le contenant, le feu des passions. Par sa vie pauvre et cachée, par la souffrance empreinte sur tous ses traits, par le sourire sarcastique de sa lèvre fine et froide, par la verve d’imprécation qui, tout à coup, jaillissait comme malgré lui de sa réserve hautaine, il inspirait tout ensemble la compassion et la crainte, et faisait jouer à son gré ces deux grands ressorts de Tâme humaine.

Aussi, pendant plusieurs années, fut-il l’idole des sociétés secrètes. Les républicains les plus éprouvés se rangèrent à sa suite. Mais, après l’émeute du 12 mai. Barbés, surpris de rencontrer dans un conspirateur si intrépide en apparence des prudences, des habiletés que sa simplicité généreuse ne pou- j vait comprendre, étonné surtout des ménagements dont il le vit l’objet de la part du gouvernement, entra en défiance. Il alla jusqu’à l’accuser d’avoir, par lâcheté ou par trahison, fait manquer le coup de main dont il avait été l’instigateur. Le parti républicain, pour qui la parole de Barbés était sacrée, s’éloigna d’un homme auquel il retirait son estime ; bientôt il ne resta plus autour de Blanqui qu’un petit nombre de séides dont l’esprit s’exalta par la contradiction et dont le fanatisme ne connut plus de bornes.

La révolution de février trouva Blanqui dans | une maison de campagne, aux environs de j Blois, où, depuis 1840, la police le laissait jouir d’une liberté relative. Pendant que M. de Lamartine faisait tomber des mains du peuple ému le signe de la victoire, Blanqui, suivi de quelques-uns de ses séides, allait et venait j dans les rues sombres qui avoisinent le Palais- i Roval, s’entretenant avec eux des événements i de la journée. D’amères critiques sur la marche d’un gouvernement usurpateur, émané des j bureaux du National, animaient le discours.

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