DEUXIEME PARTIE
Qu’avait-il fait depuis vingt-quatre heures, qu'allait-il faire en faveur du peuple, ce gouvernement déjà rétrograde, qui n’appelait à lui que les hommes corrompus? Il laissait à l’écart les véritables patriotes. Blanqui était oublié! La révolution, en des mains pareilles, serait infailliblement escamotée, ainsi que l’avait été celle de 1830.
Comme on raisonnait de la sorte, un messager envoyé sur la place de Grève accourt hors de lui. Il vient de voir abaisser le drapeau rouge; il a assisté au triomphe de Lamartine. Un concert d’imprécations s’élève à cette nouvelle. D’un commun accord, on s’écrie qu’il n’y a plus à balancer; le gouvernement provisoire doit être renversé sur l’heure. Aussitôt Blanqui dicte à l’un des siens une proclamation insurrectionnelle qui est immédiatement portée à l’imprimerie ; après quoi on se donne rendez-vous pour sept heures du soir, sur la place du Palais de Justice, dans la salle publique appelée le Prado, et l’on convient de s’y rendre en armes, pour de là se porter sur l’Hôtel-de-Ville et intimer au gouvernement provisoire l’ultimatum de la révolution.
Alors Blanqui, resté seul, s’achemine vers la Préfecture de Police afin de sonder les dispositions de Caiissidière. Celui-ci était déjà fort irrité contre le gouvernement provisoire; toutefois, il recuit les ouvertures de Blanqui avec froideur et ne parut aucunement disposé à servir un coup de mahi dont Ledru-Rollin et Louis Blanc auraient été victimes. 11 y eut même, assure-t-on, une prise violente entre le nouveau préfet de police et le conspirateur, qui se quittèrent ennemis. Blanqui prit le chemin de l’Hôtel-de-Ville, voulant, avant de rien tenter, examiner par lui-même la position et juger par ses propres yeux des chances d’un coup de main.
Vraisemblablement, quoiqu’un assez grand nombre d’hommes à lui occupassent les postes intérieurs, il trouva des difficultés trop grandes à sou entreprise. Peut-être même quelques furtives paroles lui donnèrent-elles l’espoir
d’être à son tour, prochainement, par une voie moins périlleuse, introduit au sein du j conseil. Quoi qu’il en soit, quand il rejoignit I ses amis à la salle du Prado, où il se fit longtemps attendre, Blanqui n’était plus le même homme.
Depuis une heure environ, cinq à six cents j sectionnaires, la plupart coiffés du bonnet i rouge, tous armés jusqu’aux dents d’armes bien éprouvées, tenaient un conseil tumultueux dans une salle à peine éclairée et dont l’aspect était lugubre. A travers une atmosphère épaisse et fumeuse, à la lumière rougeâtre des quinquets, on voyait s’agiter un assemblage fantastique de figures sinistres. C’étaient des hommes hardis, sans scrupules, rompus à tout. Le plus grand nombre avaient, pendant les premières années du règne de Louis- Philippe, trempé dans les complots, préparé les embûches, fabriqué les machines meurtrières, conspiré les attentats qui portèrent à la cause républicaine une si grave atteinte morale. A voir ces rudes physionomies, ces fronts fuyants, ces regards secs, les gestes crispés de ces bras musculeux, à entendre les éclats brisés et stridents de ces voix sans
timbre, on comprenait que c’étaient là des
hommes chez qui la pensée troublée et le cœur endurci laissaient tout empire aux instincts (1).
Les motions les plus extravagantes se succédaient sans interruption, au bruit des crosses de fusils frappant les dalles, entrecoupées de rires et de bravos convulsifs. Expulser sur l’heure le gouvernement provisoire, punir de mort la trahison de Lamartine, châtier et terrifier labourgeoisie par des exemples fameux, désorganiser par deux ou trois décrets l’armée, la magistrature, tous les corps constitués, mettre hors la loi les hommes suspects, confisquer les biens des riches, fonder
(1) En racontant la conspiration du 12 mai, M. Louis Blanc caractérise ces natures de conspirateurs « qui, dit-il, ayant plus de foi aux victoires de la force qu’aux pacifiques etinévitaijles conquêtes de l'intelligence, font du progrès de l’humanité une aflliire de coup de main, une aventure. » (^Histoire I de dix ans, t. V, cliap. xill.)
SOUS un niveau de fer l’égalité absolue, gouverner par un comité de salut public et selon les traditions de la Commune de Paris en 93, telles étaient les idées fixes des communistesmatérialistes; mais, ni le président ni aucun des plus violents sectionnaires n’csaient presser la conclusion. Les yeux sans cesse tournés vers la porte d’entrée, ils épiaient avec impatience l’arrivée de Blanqui. Le grand conspirateur parut enfin. Avec une lenteur calculée, l’œil impassible, le visage composé et impénétrable, il traversa l’assemblée et prit place au bureau. La proclamation insurrectionnelle qu’il avait dictée était collée à la muraille; il y jeta un regard sombre et se tut longtemps.
« Citoyens, dit-il enfin, la République est en ce moment menacée de dangers immenses. Les royalistes épient nos dissensions pour renverser le gouvernement provisoire et rappeler la régente. L’heure n’est pas venue d’en appeler au peuple des décrets du gouvernement. En présence de difficultés sans nombre, ce gouvernement a marché lentement jusqu’ici dans les voies révolutionnaires, mais enfin il y a marché. Si l’on compte dans son sein trop d’hommes tièdes ou timides, il s’en trouve aussi qui méritent la confiance du peuple. Sachons attendre qu’ils puissent agir. » Puis, déroulant avec un flegme étudié devant son auditoire tout haletant, mais qu’il refroidissait peu à peu, les difficultés de la situation, montrant en pilote consommé, à ces forbans politiques, les écueils, les récifs de ces mers inconnues, il conclut en déclarant qu’il fallait reiller sur la République et remettre toute action au jour où le péril extérieur serait conjuré.
Les conspirateurs, accoutumés à l’obéissance passive, se turent. Le président annonça que la séance était close et fixa l’heure du rendezvous pour le lendemain. La proclamation fut enlevée du mur et déchirée en mille morceaux. Chacun s’éloigna. Blanqui rentra chez lui en compagnie de deux amis fidèles. En route, il s’arrêta devant la boutique d’un boulanger pour acheter un pain ; il venait de s’aperce¬
voir qu’il n’avait rien mangé de la journée.
Ainsi s’évanouit, à sa première heure, la I tempête artificielle dont le gouvernement pro- A isoire conçut tant d’épouvante; ainsi un juste sentiment de son isolement au sein d’un peuple ennemi de toute violence, et l’intelligence parfaite de son impuissance à faire revivre dans les masses l’esprit de 93, arrêtèrent Blanqui dès les premiers pas. La finesse de son tact politique lui fit sentir qu’autant il lui était aisé de surprendre l’Hôtel-de-Ville et de laisser assassiner Lamartine, comme il en était sollicité par quelques-uns des siens, autant il lui serait impossible de transporter sur d’autres l’autorité morale que donnaient en ce moment au poète inspiré l’amour du peuple et les frayeurs ’ de la bourgeoisie.
Il vit l’inanité d’un complot au sein d’une révolution si profonde. Ce jour-là, comme plus tard, après s’être donné l’émotion de l’insurrection, après avoir joui, à part lui, de l’effroi qu’il faisait naître, il rentra dans l’ombre et laissa dédaigneusement ses conjurés subalternes interpréter , selon leurs vues étroites, le mystère de sa conduite.
On comprend que, sous l’empire des inquiétudes que lui causaient Blanqui et les communistes révolutionnaires, l’une des plus vives préoccupations du gouvernement provisoire fût de reconstituer et d’appeler à sa défense la force armée. Pour cela, il était urgent d’arrêter le mouvement de désorganisation qui, s’il eût continué quelques jours encore dans l’armée, amenait sa dissolution complète. Déjà un très-grand nombre de soldats avaient quitté leurs corps, entraînés par des hommes du peuple ; et il était à craindre que, autant par fausse honte que par désir de rentrer dans leurs familles, ils ne vinssent plus rejoindre le drapeau. La plupart des casernes avaient été forcées par les insurgés qui s’étaient emparés des armes et des équipements. Dans la matinée du 25, le 52® régiment de ligne, caserné dans la rue de la Pépinière, après avoir résisté pendant quelques heures, avait, sur l’ordre
du général Bedeau (1), rendu ses armes, et on l’avait vu, suivi d’un cortège populaire, promener dans Paris son humiliation.
La garde municipale, forcée de se dérober aux colères de la multitude, n’osait plus paraître. Un décret du gouvernement venait de la dissoudre. La garde nationale, qui montrait du zèle et qui conservait encore assez d’ascendant sur le peuple, était harassée et ne pouvait suffire à tous les besoins.
: Trois décrets furent rendus consécutivement
dans l’après-midi du 25, à rPlotel-de-Ville, en vue de reconstituer une force j)ublique. Le premier de ces décrets, qui suivait dans le Moni- \ leur une proclamation où le gouvernement invitait aj^irer amour mi'peu'ple, lui pro-
j mettant que le'peu'ple oublierait tout en servant les mains de ses frères, enjoignait aux j autorités départementales de sévir contre les I déserteurs selon toute la rigueur des lois. Le I second, dont M. de Lamartine a revendiqué 1 l’initiative, portait création de 24 bataillons d’une garde nationale mobile qu’on devait recruter au sein même de cette partie de la ' population parisienne qui venait de faire la révolution. On confiait le soin de son organii sation à un militaire d’un caractère et d’un talent éprouvés, le général Duvivier. On assurait à ce nouveau corps une solde exceptionnelle. Le troisième décret réorganisait les gardes nationales dissoutes par le dernier gouvernement pour des causes politiques, i Dans le même temps, l’un des secrétaires ! du gouvernement, M. Flocon, se mettait à la ' tête d’une colonne populaire qui marchait sur Vincennes et, la calmant peu à peu pendant le I trajet, obtenait d’elle que, respectant l’honneur du soldat, elle se contenterait de sa soumission à la République et n’exigerait ^ qu’une distribution partielle d’armes et de munitions.
Après avoir pourvu de la sorte à ce qu’il considérait comme nécessaire à la sûreté générale, le gouvernement songea à ses obliga-
(1) Voir le discours du général Bedeau à l’Assemblée législative (séance du 24 mai 1850).
tiens plus particulières envers le peuple et prit quelques mesures inspirées par le sentiment populaire. Dès les premiers moments de l’invasion des Tuileries, quand tout pouvait faire craindre la dévastation ou l’incendie, une main invisible avait tracé à la craie sur les pilastres de la grille ces simples mots ; Invalides CIVILS. Le conseil régularisa par un décret cette pensée anonyme ; puis il adopta les j enfants des citoyens morts en combattant imir la 'patrie et mit en liberté les détenus politiques; enfin, il rendit un décret à jamais méj morable : il abolit la peine de mort en matière politique.
I La peine de mort, attaquée dans son prin- I cipe par Thomas Morus, par Beccaria, par la ’ plupart des philosophes du dix-huitième siècle,
: mise en question à l’Assemblée constituante et à la Convention par Condorcet, Dupont, Robespierre, de plus en plus réprouvée par l’ésprit général de la civilisation moderne, reste dans nos lois comme un vestige attardé de la fatalité antique et de la barbarie féodale. Un philosophe contemporain avait dit, sous le règne de Louis XVIII : « L’abolition de la peine de mort est réclamée avec cette sorte d’unanimité qui ne peut tarder de triompher, parce que c’est l’unanimité des hommes qui ont la pensée sympathique de ce siècle. »» En effet, depuis bien des années, on voyait dans les hésitations du jury un symptôme non douteux de cette répugnance à prononcer la peine capitale. Les acquittements en matière criminelle, les amnisties en matière politique, n’étaient plus en proportion de la gravité des crimes, mais en proportion du sentiment, grandissant dans la conscience publique, de l’inviolabilité de la vie humaine.
En 1830, pour sauver les ministres de Charles X, Louis-Philippe fit proposer aux Chambres l’abolition de la peine de mort en matière politique. Une pétition qui appuyait cette proposition fut signée par les blessés de juillet ; m^ïs la masse populaire protesta. Des bandes armées portant un drapeau sur lequel se lisaient ces mots : Mort aux ministres,
marchèrent sur Vincennes et peu apres menacèrent le Luxembourg. La garde nationale elle-même se montrait animée de passions violentes et souhaitait ouvertement une sentence de mort. Un discours de M. Eusèbe Salverte, dont la logique rigoureuse écrasa les considérations un peu vagues de MM. de Trac}^ La Fayette et Kératiy, fit rejeter par la Chambre des députés une proposition dont la circonstance rendait l'application particulière trop évidente. Cependant Louis-Philippe resta sur ce point fidèle à ses principes philosophiques. Pendant les dix-huit années de son règne, il ne souffrit aucune exécution capitale en matière politique. La rareté des supplices adoucit singulièrement les mœurs ; et le même peuple qui, en 18.30, demandait pour prix de sa victoire la tête des ministres de Charles X, applaudit avec enthousiasme, en 1848, le décret qui sauvait la vie aux ministres de Louis- Philippe. Ainsi s’accomplissent au sein des sociétés, sans qu’elles en aient conscience, ces progrès do la raison dont la puissance morale finit par nécessiter les réformes politiques. Les lois sont plus souvent le résultat que la cause de ce progrès ; plus souvent l’expression que la règle des mœurs.
M. de Lamartine fut, dans le conseil du gouvernement provisoire, le premier interprète du sentiment universel. M. Louis Blanc, souhaitant pour l’honneur de la République de démentir avec éclat les accusations de terrorisme qui déjà se répandaient, appuya la motion de M. de Lamartine avec une chaleur extrême. Les objections secondaires furent entraînées par les considérations supérieures qu’il développa. Le décret fut signé avec émotion. Unis un moment dans une effusion sincère, ces hommes étrangers, hostiles bientôt l’un à l’autre, se tendirent la main en se félicitant de consacrer par un acte d’éternelle justice leur pouvoir éphémère. Le vieux Dupont (de l’Eure) rendit grâces à sa longue existence de lui avoir donné ce jour. Puis, tous ensemble, ils se rendirent sur le perron de l’IIôtelde-Ville, afin d’annoncer au peuple cette vic¬
toire nouvelle de 1 esprit de clemence et de vie 1 sur la fatalité et la mort, i Une foule d’ouvriers et de gardes nationaux I stationnait depuis quelques heures sur la place, dans l’attente d’une communication de ce gouvernement que le peuple implorait et béi nissait déjà comme une providence visible, j M. de Lamartine s’avança; tous les yeux se ! tournèrent vers lui. Un silence profond suci céda tout d’un coup au tumulte de la foule et I au bruissement des armes. Il parla ainsi :
« Citoyens! le gouvernement provisoire de la République vient prendre le peuple à témoin de sa reconnaissance pour ce magnifique concours national qui vient accepter les nouvelles institutions.
« Le gouvernement provisoire de la République n’a que d’heureuses choses à annoncer au peuple assemblé.
« La royauté est abolie.
« La République est proclamée.
« Le peuple exercera ses droits politiques.
« Des ateliers nationaux de travail sont ouverts pour les ouvriers sans salaire.
« L’armée se réorganise. La garde nationale s’unit indissolublement avec le peuple pour fonder promptement l’ordre, de la même main qui vient de conquérir la liberté.
« Enfin, Messieurs, le gouvernement provisoire a voulu vous apporter lui-même le dernier décret qu’il vient de délibérer et de signer, dans cette séance mémorable : l’abolition de la peine de mort en matière politique.
« C’est le plus beau décret, Messieurs, qui soit jamais sorti de la bouche d’un peuple le lendemain de sa victoire.
« C’est le caractère de la nation française ^ qui ébhappe en un cri spontané de l’âme de son gouvernement. Nous vous l’apportons. Il i n’y a pas de plus digne hommage au peuple 1 que le spectacle de sa propre magnanimité. »»
Une acclamation enthousiaste salua ces | paroles et s’étendit, en se prolongeant, de la | place de l’IIôtel-de-Ville aux quais et aux rues