‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 96 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

montrant à la Prusse, à la Belgique, à la Hollande, au Danemark, à la Suède, aux Etats secondaires de l’Allemagne, le peu de vertu des chartes constitutionnelles; elle frappait d’une terreur salutaire les rois abusés quelque temps par la fiction parlementaire et les jetait tout tremblants dans les bras de la Russie. Si la démagogie enfin débordait et menaçait l’Allemagne, l’occasion épiée depuis tant d’années s’offrait ; la Providence ferait le reste.

La République de 1848 pouvait donc se considérer comnie parfaitement assurée contre les coalitions de Pilnitz et les manifestes de Brunswick. Non-seulement les États du continent n'avaient pas d’intérêt à commencer les hos- .tilités, mais encore l’Angleterre, sans le secours de laquelle ils n’auraient pu entretenir leurs armées, avait un intérêt directement contraire. Depuis longtemps son animosité contre la France n’avait plus de motifs graves. L’empire des mers ne lui était plus disputé par cette vieille rivale. Ce n’étaient plus les Labourdonnaye, les Dupleix, qui se jetaient à la traverse de ses ambitions; elle voyait s’avancer par Constantinople, par le Caucase et la Perse, une autre ennemie. Une Rome orientale se dressait contre la Carthage du Nord, js’avançait en silence et se préparait à lui dis- ;puter la domination des Indes. La savante politique de l’Angleterre n’avait garde, en de pareilles occurrences, d’écouter les instincts de la haine nationale contre la France, Sous la conduite de lord Palmerston, aussi bien que sous celle de Pitt, elle voulait maintenir l’équilibre européen, afin de réaliser ses plans de monopole commercial. Intéressée à nous voir engagés dans des révolutions intérieures nuisibles au rétablissement de notre marine et au

fut envoyé, au mois d’octobi'e 1848, à MuiiicL, avec l’assentinient tacite du gouvernement impérial pour y être imprimé. Des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur en retardèrent l’impression, mais de nombreuses copies circu- -^lèreut dans les cercles diplomatiques. De longs et curieux extraits en ont été donnés dans une brochure intitulée : Politique et 7noyens d'action de la liussie^ par P. de 1$. (Paul de Bourgoing), avril 1849, et tiré à un petit nombre d’exemplaii’es. Imprimerie de Gerdès, rua Saint- Germain -des- Prés, 10.

développement de notre industrie, elle était lasse de soudoyer contre nous des coalitions inutiles. Ses hommes d’État poursuivaient d’autres desseins. Ils s’appliquaient depuis bien des années à favoriser l’émancipation des peuples pour créer à l’industrie et au commerce anglais de nouvelles relations d’échange et s’efforcaient de prévenir par tous les moyens possibles l’agrandissement de la Russie.

De tout ce qui précède, il ressort que la République française ne pouvait raisonnablement redouter aucune hostilité de la part des puissances étrangères et que personne ne songerait à l’inquiéter dans ses affaires intérieures. S’ensuivait-il qu’elle dût profiter de ces circonstances pour prendre l’offensive, et, déclarant les traités de 1815 rompus par le seul fait de son avènement, ranimer dans la population l’esprit de conquête, franchir la frontière, tenter de s’emparer à main armée de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et de la Savoie? Je ne crois pas que personne en France eût, au mois de février 1848, une aussi téméraire ambition. Cette politique napoléonienne aurait été en opposition complète avec les tendances prononcées du pays. Si une minorité imperceptible d’ultra-républicains en

parlait bien haut, c’était par habitude révolutionnaire encore plus que par conviction sérieuse. L’influence du règne de Louis-Philippe avait considérablement modifié sur ce point, plus que sur tout autre, le caractère national. L’activité française s’était tournée vers l’industrie. Les inclinations de la bourgeoisie n’étaient que trop naturellement portées à la paix. Pour intéresser le prolétariat, devenu indifférent aux questions de politique pure, à la guerre de conquête, il eût fallu donner à cette guerre un caractère de propagande sociale, c’est-à-dire déclarer qu’on marchait à la délivrance du prolétariat dans toute l’Europe. La pensée d’une telle entreprise ne pouvait venir ni au gouvernement ni à aucun parti. Pour conduire une guerre d’agression purement politique, tout manquait à la fois, soldats, argent, crédit. On verra tout à l'heure coin-

bien était faible l’effectif de notre armée et quelles finances nous léguait le gouvernement de Louis-Philippe. On eût été contraint de recourir aux ressources extrêmes sans aucun des grands moyens d’action de la première révolution. Dans la nécessité d’abolir immédiatement des impôts très-productifs, mais trèsimpopulaires , la République n’avait plus, comme en 1792, trois milliards de biens à saisir; l’adoucissement des mœurs et la solidarité des classes, favorisés par trente ans de régime constitutionnel, présentaient d’ailleurs un obstacle latent, mais presque insurmontable, au système de la violence politique.

Et quelle résistance, non-seulement des gouvernements, mais des peuples, n’eùt pas soulevée partout une provocation de la France! A l’instant même l’Angleterre, disposée à la neutralité, nous devenait hostile ; l’esprit national se réveillait en Allemagne ; la démocratie allemande elle-même entonnait sa chanson du Rhin. Le Piémont et la Belgique, en admettant qu’ils se fussent prononcés pour nous, n’auraient été que des alliés défiants et tièdes. Bientôt, à l’intérieur, les mesures révolutionnaires. commandées par une aussi vaste entreprise, eussent ranimé les partis royalistes et conservateurs. Un déchirement profond nous livrait encore une fois peut-être à l’invasion étrangère. M.de Lamartine, qui avait, pendant toute sa carrière politique, combattu l’esprit napoléonien d’un parti peu intelligent, selon lui, des intérêts nouveaux de la France, fût entré, d’ailleurs, en contradiction avec tout son passé, s’il n’avait pas tenté d’établir la République sur les bases de la paix. Le langage de sa circulaire aux agents diplomatiques fut l’expression de sa pensée constante aussi bien que des tendances générales de l’opinion et des intérêts du pays.

“ La Révolution française, y disait-il, vient d’entrer dans sa période définitive. La France est République ; la République française n’a pas besoin d’être reconnue pour exister : elle est de droit naturel, elle est de droit national. Elle est la volonté d’un grand peuple qui ne

demande son titre qu’à lui-même. Cependant la République française, désirant entrer dans la famille des gouvernements institués comme une puissance régulière et non comme un phénomène perturbateur de l’ordre européen, il est convenable que vous fassiez promptement connaître au gouvernement près duquel vous êtes accrédité les principes et les tendances qui dirigeront désormais la politique extérieure du gouvernement français.

« La proclamation de la République française n’est un acte d’agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde. Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les principes qui les représentent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l’expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. Ils demandent plus de liberté à mesure qu’ils se sentent capables d’en supporter davantage ; ils demandent plus d’égalité et de démocratie à mesure qu’ils sont inspirés par plus de justice et d’amour pour le peuple. Question de temps. Un peuple se perd en devançant l’heure de cette maturité, comme il se déshonore en la laisant échapper. La monarchie et la république ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d’État, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des faits qui se contrastent et qui peuvent vivre face àface,en se comprenant et en se respectant.

“ La guerre n’est donc pas le principe de la République française, comme elle en devint la fatale et glorieuse nécessité en 1792. Entre 1792 et 1848, il y a un demi-siècle. Revenir, après un demi-siècle, au principe de 1792 ou au principe de l’Empire, ce ne serait pas avancer, ce serait reculer dans le temps. La révolution d’hier est un pas en avant, non en arrière. Le monde et nous, nous voulons mar-1 cher à la fraternité et à la paix. f

Page 1