‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 97 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

« Les traités de 1815, disait encore le manifeste, n’existent plus en droit aux yeux de la République française; toutefois les circonscriptions territoriales de ces traités sont un fait qu’elle admet comme base et comme point de départ dans ses rapports avec les autres nations.

« Mais si les traités de 1815 n’existent plus que comme fait à modifier d’un accord commun, et si la République déclare hautement qu’elle a pour droit et pour mission d’arriver régulièrement et pacifiquement à ces modifications, le bon sens, la modération, la conscience, la prudence de la République existent et sont pour l’Europe une meilleure et plus honorable garantie que les lettres de ces traités si souvent violés ou modifiés par elle.

' « Attachez-vous, Monsieur, à faire com¬

prendre et admettre de bonne foi cette éman- , cipation de la République des traités de 1815 1 et à montrer que cette franchise n’a rien d’ini conciliable avec le repos de l’Europe.

» Ainsi, nous le disons hautement, si l’heure I de la reconstruction de quelques nationalités I opprimées en Europe ou ailleurs, nous parais- * sait avoir sonné dans les décrets de la Provij dence; si la Suisse, notre fidèle alliée depuis

' François I", était contrainte et menacée dans

I le mouvement de croissance qu’elle opère chez elle pour prêter une force de plus au faisceau des gouvernements démocratiques; si les Etats , indépendants de l’Italie étaient envahis; si l’on imposait des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures; si on leur contestait à main armée le droit de s’allier entre eux pour consolider une patrie italienne,

I la République française se croirait en droit d’armer elle-même pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples.

« La République, vous le voyez, a traversé du premier pas l’ère des proscriptions et des ‘dictatures. Elle est décidée à ne jamais violer la liberté au dedans; elle est décidée également à ne jamais violer son principe démocratique au dehors. Elle ne laissera mettre la

main de personne entre le rayonnement pacifique de sa liberté et le regard des peuples. Elle se proclame l’alliée intellectuelle et cordiale de tous les droits, de tous les progrès, de tous les développements légitimes d’institution des nations qui veulent vivre du même principe que le sien. Elle ne fera point de propagande sourde ou incendiaire chez ses voisins. Elle sait qu’il n’y a de libertés durables que celles qui naissent d’elles-mêmes sur leur propre sol. Mais elle exercera, parla lueur de ses idées, par le spectacle d’ordre et de paix qu’elle espère donner au monde, le seul et honnête prosélytisme, le prosélytisme de l’estime et de la sjmipathie. Ce n’est point là la guerre, c’est la nature. Ce n’est point là l’agitation de l’Europe, c’est la vie. Ce n’est point là incendier le monde, c’est briller de sa place sur l’horizon des peuples pour les devancer et les guider à la fois. »

Le 6 mars, M. de Lamartine soumit son manifeste à la délibération du conseil. L’approbation qu’il reçut, quant au fond, fut unanime. Seulement M. Louis Blanc, tout en applaudissant à la pensée de fraternité entre les peuples qui donnait à ce manifeste un caractère nouveau et de tous points conforme aux idées socialistes, insista pour que l’on déclarât formellement les traités de Vienne rompus. M. de Lamartine céda en partie, et Ton fit par transaction la phrase équivoque sur le droit et le fait que je viens de rapporter.

L’équivoque était, malheureusement, moins encore dans le langage du manifeste que dans la situation du gouvernement, car, s'il était parfaitement en droit de déclarer les traités de Vienne rompus, en rappelant l’occupation de Cracovie, il n’était pas en mesure de donner suite à cette déclaration. Le jour où il se trouva prêt, où l’occasion s’offrit de prendre l’offensive, M. de Lamartine, qui n’eùt pas hésité à se prononcer pour l’intervention en Italie, n’était plus ministre. Ses successeurs traduisirent à leur gré, selon leurs vues personnelles, le sens de son manifeste. On le rendit plus tard injustement responsable de

fautes et de crimes politiques qu’il n’eùt jamais commis, qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher, contre lesquels il protesta à la face de l’Europe (1).

Il ne faut pas l’oublier, d’ailleurs, si le manifeste, par son ton pacifique, donna trop de satisfaction au tzar Nicolas, à l’empereur d’Autriche et au roi Frédéric-Guillaume, il n’en fut pas moins applaudi par la démocratie européenne. L’Italie et la Pologne démocratiques, Mazzini et Mieroslawski, conjuraient la France de s’abstenir de toute hostilité (2). Chez nous, le prolétariat voulait la paix tout autant que la bourgeoisie. Je lis dans un manifeste des ouvriers de L3'’on, remarquable à plus d’un égard, l’expression d’une admiration très-vive pour le langage franc, noble et digne que parlait à l’étranger le ministre des affaires étrangères. L’approbation fut universelle. La popularité de M. de Lamartine en reçut un éclat nouveau, parce qu’il avait touché avec justesse , en écartant quelques opinions de parti, le sentiment intime de la France.

Avant que l’impression produite sur les cours par la publication du manifeste pût être connue à Paris, les représentants des puissances monarchiques s’étaient tenus, vis-à-vis du gouvernement provisoire, dans une réserve polie. Tous, en envoyant à M. de Lamartine un simple accusé de réception de sa première circulaire , qui choquait cependant tous les usages en parlant des peuples et de leur mutuelle dignité, et non des cours et des souverains, déclarèrent qu’ils ne quitteraient point leur poste. Le nonce du pape joignit à cette déclaration des témoignages de vive satisfaction, promettant d’informer le saint-père du respect que le peuple avait témoigné pour la religion et pour ses ministres. Le comte d’Ar-

(1) Voir, au Moniteur, le discours de M. de Lamartine à l’Assemblée nationale, séance du 23 mai 18-18.

(2) Voir, au Moniteur du 31 mars, une lettre de Mieroslawski, dans laquelle il dit : « La Pologne n’a pas d’intérêt plus grand en ce moment que de voir la France persévérer dans la politique du manifeste. C’est là le seul moyen de sauver la Pologne ; elle conjure la France de rassurer l’Allemagne et de cliercdier dans la Confédération une alliée de principe et d’intérêt. «

nim, ministre de Prusse, le marquis de Brignole, ministre de Sardaigne, le prince de Ligne, ministre de Belgique, le comte d’Appony, ambassadeur d’Autriche, et même M. de Kisseleff, chargé d’affaires de Russie, eurent des entretiens particuliers avec M. de Lamartine. Bientôt lord Normanby fut autorisé par lord Palmerston à entamer des négociations propres à consolider l’alliance entre les' deux Etats. D’accord en cela avec le principe de l’école whig, qui, depuis IG88, reconnaît que tout gouvernement né du peuple est légitime; espérant obtenir, en échange de cette prompte reconnaissance, que le gouvernement français respecterait l’indépendance de la Belgique et ne favoriserait ni directement ni indirectement l’Irlande et le chartisme, lord John Russell déclarait à la Chambre des communes, dans la séance du 28 février, que le gouvernement britannique n’entendait pas intervenir,

« de quelque manière que ce fût, dans l’établissement que les Français pourraient faire de leur propre gouvernement ». Lord Palmerston donnait au gouvernement provisoire des explications sur l’hospitalité offerte aux princes déchus. « Cette hospitalité, disait-il dans une dépêche communiquée, le 10 mars, par lord Normanby à M. de Lamartine , n’est pas une marque de sympathie politique de nature à inquiéter la France. Il n’y a dans cet asile et dans ces égards accordés à de grandes infortunes d’autre signification que celle de l’hospitalité même ». Enfin, lord Wellington répondait à une avance indirecte de M. de Lamartine, dans une lettre pleine de courtoisie pour lui et qui devait lui être communiquée.

Les représentants de la Suisse, de la République argentine et de l’Uruguay avaient reconnu immédiatement la République. M. Richard Rush, envoyé des États-Unis, prit l’initiative d une visite officielle au gouvernement provisoire et reçut bientôt l’approbation du président des États-Unis, M. Polk, qui s’exprima en ces termes sur la révolution dans son Message :

« Le monde a rarement vu un spectacle plus

1 onp.ii l-P.iv G

rue (îti i'>ac, i‘3.

Page 1