CHAPITRE XXYI
Suites de la journée du 17 mare. — Journée du 10 avril. — Le général Cliangarnier. — Fêle de la Fraternité.
Li innnifeslation jiu 17 mars (c’est le nom qui resta à ce lon^ défilé des corporations et des clubs dont j’ai rapporté plus haut le but, l’ordonnance et l’issue), avait produit sur tes imaginations une impression profonde. La puissance du prolétariat dans Paris était apparue visiblement à tous les yeux, üu moment que les prolétaires se montraient capables de discipline et d’organisation, par cela seul qu’ils savaient régler leurs mouvements, contenir leurs passions, et de l’état confus de masse s’élever à la notion distincte de nombre, ils devenaient formidables ; la nécessité de subir leur loi ne paraissait plus pouvoir être conjurée. Dans le même temps, par la plus étrange anomalie, un mouvement opposé de l’opinion se déclarait dans les provinces, et l’on recevait de tous côtés l’avis que, selon toute vraisemblance, les élections pour la garde nationale et pour l’Assemblée donneraient la majorité à la bourgeoisie conservatrice.
Cette contradiction dans des faits simultanés, le contraste fortement tranché entre le triomphe incontesté à Paris et la défaite à peu près certaine dans les départements, suggéra aux meneurs du parti révolutionnaire une idée qui devait achever de brouiller des affaires déjà fort embrouillées et
jcom promettre gravement les intérêts de la démocratie. Us convinrent entre eux qu’il était urgent de faire ajourner des élections dont on ne pouvait pas se rendre maître, et qu’il faudrait, pondant la prolongation de l’état provisoire, saisir la première circonstance propice pour renverser la majorité du gouvernement et remettre un pouvoir dictatorial aux hommes les plus prononcés du radicalisme et du socialisme.' De cette conception impolitique, des trames, des intrigues et des complots qu’elle fit ourdir dans l’ombre, nous allons voir sortir au grand jour un dénoûment inattendu qui changera le coui-s des événements et sera pour le prolétaiiat le commencement d’une série d’échecs, dans lesquels il perdra peu à peu les avantages qu’il avait conquis en quelques heures et dont il avait usé avec générosité, il est vrai, avec grandeur, mais sans discernement ni prévoyance.
L’effet instantané de la journée du 17 mars avait donné dans le conseil du gouvernement provisoire une prédominance marquée à MM. Louis Blanc et Ledru-Rollin ; ni l’un ni l’autre n’en surent tirer parti.
.M. Louis Blam'., qui manquait d’instinct politique, se contenta d’une démonstration vaine en faveur des ouviiers et d’une mesure dont l’utilité était douteuse. A sa demande, 1e gouvernement provisoire rendit une visite officielle à la réunion du Luxembourg et autorisa l’envoi dans les départements de quelques ouvriers en qualité d’agents électoraux. Après quoi M. Louis Blanc, sans plus se concerter avec M. Ledru-Bollin, ni avec aucun des autres chefs révolutionnaires, reprit isolément ses conférences, où beaucoup de paroles, et très-éloquentes, accusaient des résolutions peu judicieuses et nourrissaient dans le prolétariat des illusions dont tous les esprits clairvoyants apercevaient déjà l’inévitable, le prochain réveil.
De son côté, M. Ledru-Rollin, bien que mieux informé de l’état général des affaires et plus disposé que M. Louis Blanc à comprendre, du moins par moments, ce qu’exigeait la
diversité extrême des opinions et des intérêts qui parta-^ geaient la France, se laissait pousser cependant par les plus aveugles et les plus compromettants de ses amis à des menées dangereuses.
Livré à sa propre inspiration, M. Ledru-Hollin avait, autant que pas un de ses e.ollègues, le désir d’abréger pour le pays l’épreuve difficile de l’état provisoire. 11 souhaitait de voir reconstituer une autoiité bien assi.se, une hiérarchie de pouvoirs bien définis, et ne confondait pas la licence avec la liberté. Aussi, le soir même du 17 mars, dans tout l’enivrement d'un triomphe populaire, résistait-il avec beaucoup d’énergie à la multitude qui lui demandait l’éloignement des troupes, et il bravait l’impopularité en terminant sa harangue par le cri de : Vive l’armée! Ce n’était pas lé chez lui l’effet d’un entraînement passager, car, dans le même temps, il prenait, pour la rentrée de plusieurs régiments dans Paris, des mesures sérieuses de concert avec scs collègues; bien qu’il eût signé avec eux l’ajournement au 5 avril des élections de la garde nationale et paru favorable à l’ajournement des élections pour l’Assemblée, il demandait loyalement aux commissaires, avant de prendre un parti définitif, leur avis sur l’utilité ou l’inconvénient de ce retard.
Par malheur, l’entourage du ministre de l'intérieur était possédé d’ambitions plus impatientes; on y rêvait pour lui la dictature; on voidait avec lui et par lui gouverner révolutionnairement la France. Ce rêve de quelques hommes passionnés prenait chaque jour plus de consistance par l’intervention très-directe et très-efficace de M. Caussidiére. Peu à peu, il sc transformait en projet; du projet au complot, il n’y avait pas loin pour des hommes habitués aux pratiques des sociétés secrétes. Sans y tremper d’une manière active, M. Ledru-Rolliii prêtait une oreille quelquefois distraite, mais souvent complaisantt!, aux discours des conspirateurs; tout en agissant contre eux de la manière que je viens de dire, en pressant la rentrée des troupes, il
ne les dissuadait pas de leur entreprise et laissait faire leur *zèle. Madame Sand était l’un des agents les plus animés de la conspiration, moins dans l’intérêt de M. Ledru-Rollin (jue dans celui de M. Louis Blanc. Elle y avait amené M. Barbés et travaillait dans ce sens l’esprit des ouvriers qu’elle réunissait tous les soii's dans un petit logement voisin du Luxembourg, où elle était descendue. Vers la fin de la soirée, elle allait rejoindre au ministère de l’intérieur le petit cercle des initiés, parmi lesquels on comptait habituellement MM. Jules Favre, Landrin, Portalis, Carteret, Étienne Arago, Barbés, etc. Là, soit en présence de M. Lcdru-Bollin, soit en son absence, on discutait les moyens de remettre entre ses mains le sort de la Bépublique. Ces moyens, depuis le succès de la manifestation du 1 7 mai’s, paraissaient très-siirples. Provoquer, sous un prétexte quelconque, une réunion générale de prolétaires, tenir des armes et des munitions prêtes, ce qui était d'autant plus facile qu’on avait pour soi le préfet de police, entrer à rilütcl de ville, en chasser ceux des membres du gouvernement provisoire qui déplairaient, quoi de plus élémentaire et d’une exécution plus prompte? Une seule inquiétude, mais grave, troublait les conspirateurs. Ou avait vu, le 17 mars, M. Blanqui paraître inopinément en scène; on l’avait vu sur le point de remporter en un quart d’heure tout le fruit d’une journée préparée de longue-main et combinée en deboi’s de lui par ses adversaires. Quelle garantie avait-on qu’un homme aussi expert en matière de complot n’avait pas vent déjà de celui qui se tramait et qu’il ne saurait pas le faire tourner à son avantage?
On n’ignorait pas que l’influence de M. Blanqui allait croissant dans les clubs. 11 parut donc urgent, et de la plus savante politique, de ruiner cette influence. Pour le cas où l’on n’y parviendrait pas assez vite,on concerta le moyen de se débarrasser de M. Blanqui, à l’instant même où l’on se rendrait maître de l’Hôtel de Ville.
Le hasard vint servir à souhait la première de ces résolu-
lions. Parmi les papiers trouvés au ministère des affaires étrangères, on avait mis la main sur un rapport adressé à M. Duchâtcl, le 22 octobre 18ô9, au sujet de la conspiration du 12 mai. Ce rapport non signé, mais d’un style Irés-particulior et Irés-incisif que l’on crut reconnailre, conlenail des détails sur l’organisation des sociétés secrétes et spécialement sur les hommes qui avaient monté le coup du 12 mai. Dans le conseil du gouvernement provisoire, personne ne révoqua en doute l’authenticité de ce document, car il venait confirmer des soupçons qui depuis longtemps déjà planaient sur la probité politique de sou auteur présumé. Tous y virent un moyen assuré de perdre un ennemi dangereux, et l’on s’entendit aussitôt avec un écrivain du parti républicain, M. Taschereau, pour la publication d’une Hernie composée de pièces historiques relatives à la monarchie déchue, et dont le rapport en question ouvrirait la série.
Le premier numéro de la lievue rétrospective parut le 51 mars. Ce fut un coup de foudre. A peine M. Barbés eutil parcouru les premières lignes du rapport que, frémissant d’indignation, sans admettre une seule minute l’hypothèse d’une pièce supposée ou falsifiée, il nomma M. Blanqui. Blanqui seul Ai monde, avec Barbés, avait eu celte connaissance intime des moindres circonstances de la conspiration. Ou Blanqui ou Barbés était le délateur. Poser ainsi la question, c’était assurément la résoudre.
Une rumeur effroyable agita les clubs. M. Blanqui, frappé d’un coup si imprévu, protesta dans son club contre un document qui n’était ni écrit, ni signé de sa main, et déclara qu’il ne verrait plus personne jusqu’à sa justification complète. De son côté, le club de Barbés sommait Blanqui de s’expliquer devant un tribunal d’honneur chargé d’examiner l’affaire, d’entendre les témoignages et de prononcer la sentence ; mais Blanqui récusait ce tribunal et refusait d’v comparailre. A huit jours de là, il publiait sa réponse qui était bien moins une justification qu’une accusation
.contre ses accusateurs. M. Haspail qui, malgré son esprit soupçonneux, prenait seul alors dans la presse parti pour M. Blanqui, trouvait bien, à la vérité, que sa réponse s'était fait attendre un peu trop longtemps, mais il l’excusait en rappelant que M. Blanqui était sorti de prison exténué, in. capable d'un travail pénible; et il terminait en sommant M. Taschereau de comparaître devant le peuple: « C’est devant le peuple que l’on triomphe, s’écriait Raspail ; c’est devant des juges opprimés par vous que l’on op‘ prime*. »
Cette intervention d’un homme aussi défiant que M. Baspail, en faveur de M. Blanqui, rendit courage à ses partisans, un moment déconcertés en le voyant assimilé à l’infàme Delahodde. Ils relevèrent la tête et menacèrent à leur tour. Cependant, le tribunal d’honneur présidé par MM. Schœlchcr et Étienne Arago, composé de MM. Lamieussens, Cahet, Dupoty, Langlois, ProudhonetLachamheaudie, tenait ses séances ; il appelait en témoignage tous les compagnons de captivité de M. Blanqui à Doüllcns et au mont Saint-Michel ; on recueillit un grand nombre de faits qui pouvaient constituer une présomption morale, mais dont aucun ne produisait de charge judiciaire*. Peu à peu, les
< Voir VAmi du peuple, du IG avril 1848.
* Par suite d’une plainte en diffamation, portée vers la fin d’avril contre M. Blanqui par II. Taschereau, la chamla-e du conseil du tribunal de première instance enleiiditcn témoignage MM. l’asquier, Zangiacomi, Dufaure, etc. M. Dufaure, qui était ministre en 1850, dit qu’à cette époque M. Blanqui avait demandé à être mis en rapport avec un membre du gouvernement ; que M. Ducbûtel s’était rendu trois fois à la prison de M. Blanqui et avait reçu de lui des révélations importantes. Selon une veision répandue par quelques-uns des bommes qui composaient le tribunal d'honneur, M. Blanqui, pour obtenir sa giAce après le 12 mai, aurait consenti à faire connaître au ministre de l'intérieur les détails du complot. Il aurait dicté à sa femme le rapport en question. Celle-ci, suivant les conventions acceptées par M. Ducliàtel, aurait été à plusieurs reprises lui faire la lecture du rapport eu détruisant chaque fois les feuilles lues ; mais un sténographe, caché derrière une tenture, aurait écrit à mesure (pie madame Blamiui lisait ce document, où, d’ailleurs. Barbés et ses amis prétendaient reconiiaitre
dêlibéralions perdirent leur intérêt ; les procès-verbaux s’ainassèrent sans établir aucune preuve matérielle ; bientôt le cours des événements qui se pressaient entraîna les accusateurs et l’accusé dans une même déroute politique.
M. Blanqui, cependant, après le premier étourdissement causé par un si rude coup, avait compris, avec son grand instinct, qu’au lieu de chercher à se disculper auprès d’hommes aussi fortement prévenus que MM. Barbés, Lamieussens, Martin Bernard, etc. , qui avaient fait partager leur opinion à la presque totalité du tribunal d’honneur, il fallait faire diversion, agiter les ouvriers, les entraîner à un coup de main, se montrer plus révolutiomiaire que pas un de ses accusateurs et reprendre ainsi l’avantage que donne infailliblement, dans l’estime des masses, l'action sur la parole, l’audace sur la circonspection.
Bedoublant autour de lui le mystère, qui était un de ses principau.v moyens de fascination, il ne resta plus en communication qu’avec un petit nombre d’hommes tout ê lui,' dont la confiance n’avait pas été même effleurée et dont l’ardeur s’était encore accrue du désir do venger l’honneur outragé de leur chef. A l’aide de ces hommes très-actifs et constamment en rapport avec les ouvriers, il excita partout le sentiment de crainte que donnait l’approche des élections. Il fit dire, répéter, démontrer que l’Assemblée nationale ne serait composée que de royalistes et que, si l’on ne prévenait pas sa réunion, c’en était fait de la révolution et de la République. De la sorte, il tenait les esprits en
non-seulement le style de Blanqui, mais jusqu':! certaines locutions non usitées, dont il faisait fréiiucmment usaffc. La défense de M. Blanqui portait sur ce que la pièce était controiivéc. Quelques-uns de ses amis admettaient l’hypothèse que sa femme avait pu, dans un moment de faiblesse, acheter la vie de Blanqui son insu par cette communication. Le plus grand nombre ne voulait voir dans la publication de M. Ta.schereau qu’une manoeuvre do la réaction pour perdre un ennemi dangereux, et la pn]mlarité de M. Blanqui n’en souffrit pas d’atteinte sérieuse.
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éveil, les entretenait dans l’espoir d’un coup de main et se disposait, comme il l’avait déjà tenté au 17 mars, à saisir la dictature au moment même où ses ennemis, dont il connaissait les menées, se croiraient maîtres de l’Hôtel de Ville.
La première quinzaine d’avril se passa ainsi ; préparatifs au Luxembourg d’une seconde manifestation assez imposante pour achever de détniire, dans le gouvernement provisoire, le parti que M. Louis Blanc croyait frappé au cœur par la manifestation du 17 mars; conspiration permanente au ministère de l’intérieur et surtout à la préfecture de police, où M. Caussidière servait d’intermédiaire entre les combinaisons de M. Louis Blanc et celles de M Ledru- Bollin, sans toutefois s’en ouvrir ni à l’un ni à l’autre, les sachant incapables de s’entendre pour une action commune; enfin, autour de M. Blanqui, comme je viens de le montrer, organisation d’un complot enté sur la conspiration, pour agir selon que l’indiquerait la circonstance et que le permettrait la fortune. Telles étaient les complications étranges du mouvement que, d’un jour à l’autre, on s’attendait à voir éclater dans Paris.
M. de Lamartine voyait grossir l’orage, et son esprit, si ferme tant qu’il avait senti la popularité, s’abandonnait à des inquiétudes extrêmes. La journée du 17 mars l’avait troublé profondément. Jusque-là, il ne lui était pas arrivé de mettre en doute son ascendant sur le peuple ; il avait cru régner sur les volontés parce qu’il enchantait les imaginations. Ce jour-là, son illusion se dissipa. Déjà il voyait pâlir son étoile. Malgré les nombreux avis qui lui arrivaient sur le résultat certain des élections dans le sens de sa politique, il n’avait plus de confiance en lui-même depuis qu’il avait passé la revue de l’armée prolétaire. Le triomphe de M. Ledru-Rollin l’éblouissait; il croyait voir toute la force de la révolution se concentrer dans cet heureux rival ; il se reprochait de no lui avoir accordé dans son estime politique qu’une valeur et une importance secondaire.
Dés CO moment son attitude changea. II se rapprocha du
ministre de l'intérieur, le flatta et déploya toutes les ressources de son esprit pour prendre sur lui de l’ascendant. Il lui représenta avec force les périls auxquels l’exposait son alliance avec les ultra-révolutionnaires; il lui montra l!lanqui dans l’ombre, minant sous ses pas tous les chemins, disposant des embûches, aiguisant des poignards; toutprét, enfin, à donner un signal qui serait la perle, non-seulement de lui et des siens, mais de la République.
Pendant qu’il essayait ainsi d’arracher M. Ledru-Rolliu aux conspirations et qu’il se servait du nom de Blanqui pour l’effrayer, il voyait secrètement le fameux chef de conjurés, essayait également sur lui la séduction de son beau langage et ne dédaignait même pas de pratiquer les plus obscurs entre les agitateurs de la place publique. Par un effet de son organisation d’artiste, il apportait dans ces pratiques infiniment moins de duplicité qu’on ne l’a supposé plus tard. Sans doute, quand il se rendait chez M. Ledru-Holliii, quand il se décidait à voir MM. Blanqui, Raspail, Cabet, de Flotte, etc., il agissait par calcul politique; mais, dès qu’il se trouvait en présence de ces hommes pas- .sionnés, il subissait jusqu’à un certain point leur influence. Dans l’animation extrême de ses entretiens avec des esprits ardents, il se laissait pénétrer par je ne sais quelle électricité révolutionnaire; il comprenait, il ressentait jusqu’à un certain point la fièvre de ces âmes agitées, Pai- un don naturel de poêle, il parlait leur langue, il sympathisait avec leurs espérances; il ne les trompait pas en leurtendant une main qui jamais depuis ne consentit à signer contre eux un acte de rigueur. M. de Lamartine, pas plus que M. Ledru-Rollin, n’eut, dans .ces circonstances difliciles, de duplicité préméditée. Il parut quelquefois par élan d’imagination ce que M. Ledru-Rollin était par faiblesse de caractère : mobile et variable à l’excès, suivant l’heure et la circonstance; mais il ne fut jamais perfide de parti pris; il n’abusa jamais peisioime que dans la mesure où il s’abusait lui-inéine.
La disposition éminemment bienveillante et accessible de son esprit parait dans la manière charmante dont il a raconté lui-même sa première entrevue avec M. BlanquiL Un officier de marine, appartenant à l’école phalanstérienne, M. de Flotte, avait conduit au ministère des affaires étrangères le terrible conspirateur. A ce inoment-là, des accusations formelles, des bruits sinistres, des soupçons de toute nature et le fanatisme redoublé de ses adeptes qui parlaient tout haut de le venger par l’assassinat, faisaient à lllanqui comme un cortège invisible d’épouvânteinents. On le disait, on le croyait capable de tout, prêt à tout. Chaque jour M. de Lamartine était averti que dans la nuit suivante il serait enlevé, enfermé dans quelque lieu inconnu, tué peut-être par les partisans de Blanqui. Ses amis ne 1e quittaient plus; ils veillaient armés aux abords de sa chambre, disposant tout dans l’hêtel et dans le jardin, soit pour soutenir un siège, soif pour faciliter une évasion. Les domestiques, malgré les plaisanteries de M. de Lamartine, étaient en proie à l’anxiété la plus grande. Qu’on se figure la stupéfaction de cette petite troupe de fidèles, amis et semteurs, quand, dans la matinée du 15 avril, un homme vêtu misérablement et dévisagé très-sombre, suivi de deux ou trois personnes inconnues, vient demander A l’huissier des affaires étrangères de l’annoncer à .M. de Lamartine, et déclare se nommer Blanqui. Une telle audace avait de quoi confondre; niais rétonneinent est au comble, lorsqu’au lioiitde deux minutes on voit la porte du cabinet du ininislre s’ouvrir et se refermer aussitôt sur celui que l’on regardait comme son assassin.
L’entretien se prolongea de façon à donner lieu aux interprétations les plus étranges; ce qu’il fut en réalité, je doute que personne le sache avec exactitude. Une chose certaine, c’est que l’impression qu’en rapporta M. de Lamarlino, et qu’il coniiniiniqiia le soir même A des per-
* Uittoire de la Mvolution de 1S48. t. II, p. 232 et suivantes.
sonnes fortement prévenues, n’était pas défavorable. Blanqui, selon M. de Lamartine, était un caractère aigri, mais non pervers; un esprit fourvoyé, mais capable de rentrer dans le vrai; un cœur ulcéré, mais qui sous l’écorce impénétrable qu’il s'était faite, battait encore avec force; Blanqui, enfin, et comme homme et comme citoyen, u’étail pas indigne des enthousiasmes et des dévouements qu’il faisait naître.
Pendant que M. de Lamartine essayait par la séduction de son éloquence, parle charme de ses entretiens, auxquels il savait donner l’accent d’une intimité confidentielle, de dissoudre les éléments de conspirations, pendant qu’il concertait avec le général Négrier un plan de résistance dans les départements, en cas que Paris tombât aux mains des conjurés, les autres membres de la majorité du conseil ne demeuraient pas non plus inactifs.
Obligés, au lendemain de la manifestationdul? mars, de feindre la satisfaction, de proclamer leur reconnaissance pour le peuple*, de donner de nouveaux gages au parti radierai par l’ajournement des élections générales et par la suppression de l’impôt sur les boissons, se voyant dans le conseil hors d’état de résister à la domination de M. Ledru-Rollin, ils sentirent la nécessité de se créer au dehors une force capable de lutter avec la force populaire.
M. Marrast entreprit avec beaucoup de suite et d’habileté de former à l'Hôtel de Ville un centre de résistance composé d’éléments tirés en partie de la bourgeoisie, en partie du peuple. Secondé par MM. Bûchez, Recurt, Edmond Adam, de concert avec M. Marie, il pratiqua des intelligences dans la garde nationale, dans les ateliers nationaux, et s’assura le concours de la garde mobile par le général Diivivier, qui était en ce moment fort iriité contre M. Le^
* Voir, nu Moniteur du 19 mnrs, la proclamation du gouvernement provisoire et l'ordre du jour du général Coiirlaisà la garde nationale.
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dru-Roilin, auquel il attribuait à tort les retards apportés à l’habillement de ses bataillons en blouse. M. Marrast, tout en cherchant son principal point d’appui dans la garde nationale, n’était pas exempt d’inquiétudes sur ses dispositions. Il faut.se rappeler que le décret du 25 février, en appelant tous les citoyens à en faire partie, l’avait complètement renouvelée. L’ancien effectif des légions (56,751 hommes) était porté à 190,299 hommes. Les ouvriers y étaient conséquemment en majorité'. \ l’élection des officiers, on avait posé aux candidats une question captieuse à laquelle la plupart avaient répondu en termes évasifs ou ambigus : « Si l’Assemblée nationale n’était pas avec nous, disaient les chefs de clubs, marcheriez-vous contre elle? » On comprend que la majorité du conseil ne devait pas se sentir très-solidement appuyée sur une garde civique à laquelle on avait imposé un pareil programme. M. Marrast, en sa qualité de maire de Paris, était chargé de présider à la reconnaissance des officiers. Il en prit occasion pour les rassembler fréquemment, les haranguer, s’ouvrir plus ou moins, selon qu’il les trouvait disposés, sur les attaques projetées contre l’Hôtel de Ville et sur la nécessité d’une défense énergique de la société. Parlant, tantôt vaguement, tantôt d’une manière précise, du jour prochain où la lutte ne pouvait manquer de s’engager entre les communistes et les républicains modérés, défenseurs de la famille et de la propriété, il les animait, il les préparait au combat.
Dans les rangs de la garde mobile, il n’était question aussi que de se battre. Contre qui? On ne le savait pas trop, et, à vrai dire, on ne s’en inquiétait guère. Depuis quelque temps on avait des fusils de munition, les gibernes étaient remplies de cartouches, on savait à fond l’exercice et le maniement des armes, on exécutait des charges et des feux avec une précision admirable, la caserne paraissait fasti-
* Dans les premiers joui-s d’avril, 00,000 ouvriers des ateliers nationaux furent, par les soins de M. Marie, inscrits sur les nouveaux rùles.
dieuse; n’élait-il pas bien temps de marcher à l’ennemi? Sur ce point, tons étaient d’accord dans les rangs bigarrés de cette bizarre milice. Recrutée, comme on l’a vu, au lendemain des barricades, la garde mobile était composée en presque totalité de l’essaim turbulent, et qu’on avait cru jusque-là indisciplinable, de ces enfants, vagabonds des rues et des carrefours, qu’on appelle gamins de Paris. Le reste était un mélange d’hommes de toutes conditions. Plusieurs venaient de ces régiments de soldats insubordonnés auxquels on donne en Afrique le sobriquet de zéphirs. Des fils de famille, croyant les temps glorieux de 92 revenus pour la République, s’étaient engagés dans un esprit tout patriotique, pour marcher à la frontière et pour échapper ainsi honorablement aux malheurs de la guerre civile. Des officiers et des sous-officiers de différents régiments de l’armée avaient été appelés pour instruire toute cette jeunesse dans le métier de soldat. Au temps dont je parle, le plus grand nombre était encore déguenillé; beaucoup manquaient de chemises, de chaussures. Irrités' de la lenteur qu’on apportait à les vêtir, ils allèrent plusieurs fois aux ateliers de Clichy réclamer leurs uniformes. Il y eut à cette occasion des querelles très-vives entre eux et les ouvriers tailleurs. Ce fut l’origine de la scission qui s’opéra entre ces enfants de prolétaires et les prolétaires, entre le peuple en blouse et le peuple en uniforme, scission qui, à peu de jours de là, parut, passive encore et comme niavouée, dans la journée du 1 6 avril, et qui se révéla deux mois plus tard dans un combat mortel.
J’ai dit que M. Marie secondait activement M. Marrastdans ses préparatifs de résistance. Le ministre des travaux publics fondait ses plus grandes espérances pour le jour de la lutte sur les ateliers nationaux. « Veillez à ce qu’ils soient armés, disait-il à M. Emile Thomas ; ne ménagez pas l’argent ; le jour n’est peut-être pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue. » Et ne s’en tenant pas aux paroles, il leur avait fait allouer un crédit do cinq millions.
UISTOIRE
moyennant quoi, dul2au20mai’s, on avait fait des embrigadements supplémentaires de 1,000 ouvriers par jour. Le 28 mars, on annonça une revue générale des ateliers nationaux. M. Marie harangua les ouvriers, les combla de louanges, leur accorda l’élection de leurs brigadiers. M. Marrast ajouta ses louanges à celles du ministre. Son influence était devenue très-grande dans les ateliers. Chaque jour, par son ordre, MM. Bûchez, Recurt, Edmond Adam avaient de longues conférences avec M. Émile Thomas. Enfin, de ce côté, le parti de la résistance se tenait pour assuré de garder à sa disposition une force considérable L
Dans la première semaine d’avril, M. Marrast s’occupa plus particulièrement de la défense de l’Hôtel de Ville. Deux bataillons de gardes mobiles bien armés et bien équipés y furent installés. Le général Bedeau et le général Changarnier aidaient M. Marrast de leurs conseils et hii dictaient des mesures stratégiques. Legénéral Cliangarnicr surtout se montrait plein de zèle. A son arrivée d’Algérie, dans les premiers jours de mars, il s’était rendu tout d’abord chez M. de Lamartine, parce qu’il le considérait comme le moins révolutionnaire d’entre les membres du gouvernement provisoire et qu’il n’était pas éloigné, la guerre devenant fort douteuse, d’accepter une mission diplomatique, si l’on venait à la lui offrir. Sa surprise avait été grande d’apprendre, de la bouche du ministre, sa nomination aux fonctions de gouverneur général de l’Algérie, en remplacement du général Cavaignac, nommé ministre de la guerre.
M. de Lamartine insistait même pour que le général Changarnier repartit sur l’heure, et celui-ci avait témoigné plus d’humeur que de satisfaction de se voir ainsi éloigner du théâtre des événements. 11 s’était plaint du mal de mer,
' IlMoire des ateliers nationaux, par M. Émile Thomas, p. 147 et stiivantes.
des fatigues du voyage ; pour se montrer aussi désagréable que possible à un gouvernement qui ne l’employait pas selon son gré, il s’était répandu en éloges des princes de la maison d’Orléans et avait exprimé avec affectation ses regrets de la monarchie.
Le général Changarnier était possédé d’ambitions d’autant plus impatientes qu’elles avaient été longtemps comprimées. Né à Autun, d’une famille obscure, il avait pris jeune du service; mais, sans protection, sans occasion de se signaler, il était resté pendant toute la Restauration dans les grades inférieurs. En 1 856, il n’était encore que chef de bataillon, lorsqu’à la retraite de (ionstantine, comme il commandait rextrènic arrière-garde, il protégea l’armée par une manœuvre aussi hardie que savante et mérita dans le rapport du maréchal Clauzel, cette phrase devenue célèbre et qui donna en quelque sorte l’essor à sa fortune : « Le commandant Changarnier s’est couvert de gloire. » A partir de cette heure, il eut un avancement rapide et marqué par des actions d’éclat.
Lieutenant général en 1844, il fut obligé de quitter l’Algérie parce que son caractère hautain et provocant ne pouvait se plier à l’autorité absolue du maréchal Bugeaud; il n’y retourna qu’en 1847, pour fortifier de sa présence et de ses conseils l’autorité du duc d’Aumale. Nous avons vu commènt il remit le commandement au général Cavaignac. Pendant qu’il faisait route pour aller le remplacer, celui-ci adressait au gouvernement provisoire un refus formel d’accepter le ministère de la guerre', de sorte que le général Changarnier, à peine débarquéen Afrique, reprit
* Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n" 9. La lelti'e du trdnéral Cavaignac avait fortement indisposé le conseil, qui lui répondit par une lettre d’un ton très-sévère. On y lisait, entre autres, la phrase suivante rédigée par M. I.ouis Blanc; a Le 'moment e.st proche où le pays aura besoin de tous ses généraux; restez eu Afrique, général, le gouvernement vous l'ordoune. » M. Marrast, qui avait ajouté en marge des expressions fort dures, se réconcilia dans la suite
HISTOIIIE
la rente de Paris, où le pressentiment de quelque événeluenl favorable et d'une carrière politique nouvelle l’attirail puissannnent. Cet évêneinenl favorable ne tai’da pas. La journée du 16 avril mit en évidence le général Changarnier et le plaça en quelque sorte à la tête du mouvement réactionnaire.
Cependant les discussions au sein du gouvernement provisoire prenaient un caractère d’acrimonie qu’elles n’avaient pas eu jusque-là. Il semblait que, lassé enfin de ménagements réciproques, on se reconnût ennemi et qu’on renonçât à le cacher. M. Ledru-llollin, de plus en plus circonvenu par les conspirateurs, s’absentait fréquemment du conseil où sa présence irritait la discussion , et l’on disait hautement qu'il se préparait au combat. M. Louis Blanc donnait des avertissements qui ressemblaient à des menaces. Le peuple, disait-il, ne se contenait plus ; le jour approchait d’une manifestation semblable à celle du 17 lyars, mais beaucoup plus décidée, celte fois, à ne se retirer que satisfaite. Le 14 avril, dans une séance qui se prolongea très-avant dans la nuit, il annonça positivement que cette manifestation aurait lieu le surlendemain. Déjà M. Flocon qui, malgré ses relations intimes avec M. Ledi'u- Bollin, désapprouvait les entreprises violentes et se tenait politiquement avecM. de Lamartine, avait appris à ce dernier de la manière la plus précise le plan et lo but de la conjuration. Enfin le Bulletin de la Bépvblique, placardé le 15 au matin sur les murs de Paris, parut le signal décisif et comme l’appel aux armes des conjurés.
Le BvUelin de la lUpublique, affiché de deux en deux jours sur la place publique et envoyé dans toutes les communes de France, avait pour but, ainsi que l’indique l’article d’introduction au premier numéro du 13 mars, de
avec le ininislre tic la guerre. Cette lettre fut l'origiiio de l’cloigiietncul que témoigna plus tard le général Cavaignac pour celui qui avait été l'ami le plus cher de son frère.
mettre les liabitants des campagnes et les ouvriers des cités en communication directe avec le gouvernement et de leur faire comiaitre les droits et les devoirs de la vie politique qui commençait pour eux. « Le plus solide lien entre un gouvernement et le peuple, disait, avecune raison parfaite, le premier Bulletin, c’est un perpétuel échange d’idées. La royauté, qui dédaignait le peuple, n’avait pas besoin de lui parler; le gouvernement républicain, qui est une émanation du peuple, doit lui parler sans cesse pour l’éclairer; car l’éclairer, c’est le rendre meilleur, et le rendre meilleur, c’est le rendre plus heureux. »
C’était là une pensée philosophique, républicaine, et qui répondait exactement aux vœux et aux besoins d’un peuple où commençaient à s’agiter les nobles curiosités de la vie politique. Si la rédaction des Bulletins eût été conforme à ce premier dessein, il n’est guère douteux qu’ils n’eussent fortement contribué à former dans le pays une opinion publique plus stable et plus réfléchie. Mais les intentions sages du gouvernement provisoire furent encore en ceci mal servies dans l’application. Rédigés dans l’origine par MM. Elias Régnault et Jules Favre, les Bulletins passèrent à peu près inaperçus jusqu’au commencement d’avril où, sur la proposition de M. Étienne Ârago, madame Sand en devint le rédacteur principal ‘ et donna au langage du ministre de l’intérieur, et à son insu*, un accent d’impatience et en dernier lieu un ton de provocation qui dénaturaient complètement le caractère officiel et le but politique de cette publication. Si le Bulletin n“ 12, où madame Sand peignait avec éloquence les souffrances de la femme du peuple et
* Voir au vol. II, p. 30, du Rapport de la commission d’ enquête, a Le pouvcrncmenl provisoire autorise le ministre de fintcrieur à s’entendre avec madame George Sand, pour fournir des articles au Bulletin delà République. » Le Bulletin ne devait paraître que sur un bon à tirer de l’un des memLres du gouvernement ; mais cette clause ne fut pas exécutée.
* M. Ledru-Rollin a formellement désavoué, entre auti’es, le Bulletin 11° 16, affiché le 15 avril.