‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 13 sur 61 · II · texte numérisé non relu

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les hontes de la prostituée, traliissait plus qu’il ii’était acceptable pour l’opinion et utile dans la circonstance, un talent de feinine et d’ailiste, le Bulletin n“ 16 parlait la langue des factieux et proclamait hautement l’intention secrète des clubs : à savoir que, si les élections ne se faisaient point au gré du peuple de Paris, il manifesterait une seconde fois sa volonté et ajournerait les décisions d’une fausse représentation nationale^. Cette imprudente menace produisit immédiatement un effet tout contraire à celui qu’en attendait sans doute l’auteur. Au lieu d’intimider, elle anima le parti de la résistance. Averti de la sorte vingt-quatre heures à l’avance, il eut tout le temps de prendre ses mesures et d’opposer à une conspiration si mal conduite des moyens bien concertés.

Cependant les clubs directeurs, persuadés que M. Lediai- Bollin marchait avec eux et que la majorité du gouvernejnent provisoire, encore sous le coup de la manifestation du 17 mars, serait aisément expulsée de l’Hôtel de Ville, faisaient, sans beauc-oup de mystère, leurs préparatifs pour le lendemain. Dans une réunion qui délibéra pendant la nuit chez M. Sobrier, on avait arrêté la liste des noms qui devaient composer le comité de salut public. On y gardait de l’ancien gouvernement, MM. Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc et Albert, auxquels on adjoignaitMM. Baspail, Blanqui, Kersausie et Cabet.

M. Sobrier que M. de Lamartine tenait pour sien, et qui l’était à demi, selon que le vent révolutionnaire souillait avec plus ou moins de force sur ses pensées flottantes, avait reçu quelques jours auparavant, d’après l’ordre formel du ministre de la guerre, 400 fusils et 3,000 paquets de cartouches *. On élait autour de lui parfaitement résolu aux dernières exirémités; mais M. de Lamartine se flattait que

* Rapport de ta, commission d’enquête, \\ II, p. 75.

Voir au vol. I, ji. 227, du Rapport de ta commission d'enquête, la . .Vrago.

dans la mêlée dont il connaissait, par M. Sobrier et par d’autres hommes bien instruits, tous les fils, Sobrier, comme au 17 mai-s, après avoir poussé à l’attaque, tournerait à la défense du gouvernement provisoire et servirait à faire échouer la conspiration.

Pendant qu’on délibérait et qu’on s’Tirmait rue de Rivoli, M. Caussidière, à la préfecture de police, faisait également des distributions d’armes et de munitions ‘ ; il prenait, à moitié d’accord avec le Luxembourg et avec le ministre de l’intérieur, ses mesures pour le lendemain. Assez mécontent de M. Ledru-Rollin qui, malgré sa vive opposition, venait de placer au département de la police un ancien agent de M. Duchâtel, M. Carlier, M. Caussidiére agissait néanmoins encore en vue de la dictature du ministre de l'intérieur, le jugeant plus propre à gouverner révolutionnairement que M. Louis Blanc qui, d’ailleurs, se refusait à conspirer et se berçait, avec les délégués du Luxembourg, d’espérances trop vagues pour satisfaire l’activité pratique du préfet de police. La grande préoccupation de M. Caussidière, c’était M. Blanqui. Il se demandait parfois si, en poussant au renversement du gouvernement provisoire, il ne travaillait pas pour le compte d’un adversaire. S’il avait fait tant de bruit les jours précédents, c’est qu’il avait, lui aussi, souhaité, en intimidant le conseil et la bourgeoisie*, de rendre superflue une manifestation populaire dont il n’était pas certain de demeurer maître.

A l’exception des clubs où dominait l’influence de M. Blanqui, le prolétariat n’était pas non plus sans hésita-

* Par ordre ministériel envoyé le 14 avril à Vincenncs, il lui avait été délivré 600 fusils et 3,000 paquets de cartouches.

* Le 3 avril, M. Caussidiére avait convoqué à la préfecture tous le.s commissaires de police ; il leur avait reproché leur tiédeur, leur inaction. Paris, disait-il, était menacé d’une destruction complète: il ne serait besoin pour cela que d’un paquet d’allunietles chimiques, etc. ; 400,000 ouvriers n'attendaient qu’un signal pour exterminer la bourgeoisie. Un pareil langage, tenu devant un si grand nombre de personnes, n’était assurément pas d’un conspirateur sérieux.

tion. Le club de la Fraternité avait décidé de ne pas se rendre à la manifestation et d’envoyer des délégués au gouvernement provisoire pour l’assurer de son dévoue, ment*. Iæ club de M. Gabet désapprouvait la conspiration. Au club de M. Barbés, on tenait en suspicion les menées de M. Blanqui. M. Pierre Leroux, arrivé la veille du Berry, et qui avait vu MM. Ledru -Rollin, Louis Blanc, madame Sand , etc. , augurait mal d’une manifestation dont les éléments lui semblaient si confus. Très-inquiet cependant de la tournure que prenaient les élections dans les départements, il venait avertir le ministre de l’intérieur que si l’on n’avisait pas au plus vite, la révolution serait étouffée par une Assemblée réactionnaire. Il proposait, dans ce péril pressant, un moyen qui, pour être différent du plan des conjurés, n’en était pas beaucoup plus praticable; il voulait que l’on rapportât sur l’heure la loi électorale, que l’on formât un conseil d’État composé des principaux chefs du socialisme et du radicalisme, et que le ministre soumit à leur approbation un projet de loi électorale, imité du plan de Saint-Just, d’après lequel tous les électeurs, votantsurtoutes les candidatures, les neuf cents candidats qui obtiendraient le plus de suffrages formeraient l’Assemblée nationale. Mais ni M. Ledru-Rollin ni M. Louis Blanc n’avaient goûté cette proposition. Ce dernier ne concevait pas la moindre inquiétude sur l’esprit de la future Assemblée. 11 pensait qu’une fois réunie à Paris, elle se sentirait trop* dominée par la force populaire pour oser agir contre la République. Il voulait, d’ailleurs, rester dans la légalité, au moins relative, du gouvernement, et se sentait engagé d’honneur à ne pas revenir sur les décisions prises en conseil. M. Ledru- Rollin était, lui, plus soucieux de l’avenir. Informé par ses commissaires, il savait que sa politique recevrait aux élections un échec considérable. Cependant, il refusait de revenir sur la loi, ne voulant pas se séparer de M. de Laniar-

' Itapporl de ta commission d’enquête, v. II, p. 105.

tilie ' ; tout en rêvant le renversement de la majorité, en souhaitant de se débarrasser de MM. Garnier-Pagès, Marie, Marrast, il craignait de travailler pourM. Blanqui et n’était pas trop sûr de pouvoir s’entendre avec, M. Louis Blanc, dont le socialisme ne lui convenait guère. Quelques-uns de ses amis, les plus clairvoyants, commençaient à craindre pour lui qu’il ne restât pas vainqueur de la double et triple conjuration dans laquelle ils l’avaient si légèrement engagé, et, s’efforçant un peu tard de le retenir, ils agissaient sur son esprit dans le même sens que M. de Lamartine. M. Carteret combattait l’influence de M. Caussidière; MM. Jules Favre et Landrin le rendaient attentif aux menées de M. Blanqui ; M. Flocon le fortifiait dans la volonté de ne point se séparer de ses collègues. L’indécision naturelle de M. Ledru-Bollin leur venait en aide. A la veille même du jour de l’exécution, lorsque l'un des conjurés apporta au futur dictateur la liste de ses nouveaux collègues dans le comité de salut public, il entra dans une violente colère, déclara avec emportement qu’il ne consentirait jamais à au. cune combinaison avec M. Blanqui, et, malgré les instances de MM. Caussidière et Sobrier, il refusa obstinément de recevoir Flotte.

Les choses ainsi brouillées et tous les fils de la conspiration à la fois mélés et détendus de la manière que nous venons de voir, le jour parut sans qu’il fût possible aux hommes les mieux informés et le plus avant dans le complot de prévoir ce qu’il apporterait.

Dix heures avaient sonné. Déjà les corporations du Luxembourg se rendent au champ de Mars, bannières déployées. Les mots Organisation du travail. Abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, inscrits sur ces bannières, montrent que ostensiblement du moins, les corporations suivent

* « M. de Lamartine n’entend rien à la politique, ne s’en mêlera pas, laissera faire,» disait M. Ledru-Rullin en expli(|uant à ses amis sa résolution de garder, dans le gouvernement, son collègue des affaires étrangères.

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la direction du Luxembourg. Dans les jours précédents, M. Louis Blanc a obtenu de l’intervention de M. Guinard, pour contre-balancer l’effet des élections de la garde nationale qu’il juge mauvaises, quatorze places d’officiers d’étatmajor au choix des ouvriers; le motif apparent de 1a réunion au champ de Mars, c’est le scrutin préparatoire pour les candidatures populaires. On a décidé aussi de faire une collecte et de la porter en signe d’hommage au gouvernement provisoire.

Pour la majeure partie des prolétaires, c’est là, comme au 17 mars, tout le but de la réunion. Pour d’autres mieux informés, c’est un moyen de pénétrer dans l’intérieur de l’Hôtel de Ville et d’y seconder le coup de main préparé par M. Blanqui. Cependant, sauf un infiniment petit nombre, tous sont venus sans armes et ils ne sont pas plus de huit mille. Dans le même temps, les ouvriers des ateliers nationaux, obéissant à l’impulsion donnée par M. Caussidière, se rassemblent à l’Hippodrome. Il était convenu entre les meneurs que les deux colonnes, parties du champ de Mars et de l’Hippodrome, se rejoindraient en route et marcheraient ensemble vers l’Hôtel de Ville.

Nous avons vu qu’on s’y préparait depuis quelque temps à la résistance ; mais, à mesure que le jour de la lutte approchait, on s’inquiétait davantage, car, malgré la vigilance des agents de M. Marrast et malgré ses informations nombreuses, il n’était guère possible de connaître avec exactitude ni le nombre des agresseurs, ni l’état des forces défensives. Les dispositions de la garde nationale, qui n’avait pas encore été réunie depuis sa nouveUe formation, et les éléments incroyablement mêlés de la manifestation populaire ne pouvaient être appréciés que d’une manière conjecturale. Tout dépendait, d’ailleurs, selon la plus grande vraisemblance, du parti qu’allait prendre M. Ledru-Bollin. A cet égard, on étîiit et l’on avait mille motifs d’être dans 1a plus complète incertitude.

Iæ de grand matin j M. Marrast, à tout cvènement4

avait fait passer dans les mairies des ordres secrets, afin que les gardes nationaux prévenus se tinssent prêts à un rappel général des légions. Vers onze heures, le général Changarnier était accouru au siège du gouvernement pour offrir ses services; autorisé par M. Marrast, à qui un pareil auxiliaire venait bien à point, il prenait des dispositions militaires à l’Hôtel de Ville.

C’était par le plus grand des hasards que le général Changarnier avait appris les dangere qui menaçaient le gouvernement. 11 était allé au ministère des affaires étrangères, afin de pre.sser son départ pour Berlin, où M. de Lamartine se disposait à l’envoyer en mission. Ne trouvant pas le ministre et voyant sur tous les visages un trouble extraordinaire, il en demanda le motif, et sur l’invitation de madame de Lamartine, qui croyait son mari à l’Hôtel de Ville, il s’y rendit en hâte. M. de Lamartine n’y était pas arrivé encore. Il avait veillé toute la nuit précédente, en proie à une tristesse profonde, recevant d’heure en heure les rapports les plus alarmants, persuadé que le jour qui se levait serait le dernier de la Bépublique, telle qu’il l’avait voulue, et le dernier aussi de sa propre existence. Les nombreux agents envoyés par lui dans les réunions d’ouvriers afin d’y réveiller les sympathies populaires et d’organiser, au sein même de la manifestation générale, une manifestation en sa faveur, avaient rencontré l’accueil le plus froid. M. Ledru-Bollin l’évitait depuis quelques jours; les partisans du ministre de l'intérieur, réunis à ceux de MM. Louis Blanc et Blanqui, ne pouvaient manquer de déterminer un mouvement des masses si formidable qu’il n’y avait pas moyen de songer à en triompher. Ainsi pensait M. de Lamartine, et, croyant sa dernière heure venue, il s’y préparait avec calme. Ses dispositions testamentaires étaient faites; ses amis devaient conduire sa femme dans un asile sûr; tous ses papiers compromettants étaient brûlés ; son’ sacrifice intérieur était accompli. Déjà il se levait pour se rendre à l’Hôtel de Ville, quand, la porte de son

cabinet s’onvrant brusquement, un homme entre, hors de lui, en proie à un trouble extrême : cet homme était M. Ledru-Rollin.

« Nous sommes perdus ! s’écrie-t-il, sans laisser à M. de Lamartine le temps même de s’étonner; cent mille hommes sont en marche sur l’Hôtel de Ville. Les corporations du Luxembourg sont maîtresses du mouvement; Blanqui, au champ de Mars, les excite et les dirige. Les factieux usurpent mon nom, je les renie; me voici prêt à les combattre avec vous, prêt à mourir, s’il le faut, plutôt que de subir leur épouvantable tyrannie; je n’ai jamais été, je ne serai jamais un traître envers mes collègues! » M. Ledru- Hollin, tendant la main à M. de Lamartine, convint rapidement avec lui des mesures qu’il fallait se hâter de prendre; après quoi, ils allèrent tous deux donner de divers côtés des ordres pour lesquels il n’y avait plus une minute à perdre. M. (le Lamartine courut prévenir le général Duvivier, à qui M. Mariast venait d’écrire, afin qu’il rassemblât ses bataillons et les fit marcher en colonnes par toutes les rues perpendiculaires au quai, depuis le Louvre jusqu’à la place de Grève. Comme on se plaignait de manquer de munitions, M. de Lamartine passa à l’état-major de la garde nationale pour demander des cartouches et s’assurer, en même temps, que l’ordre de battre le rappel avait été effectivement donné par 1e ministre de l’intérieur, dont il ne suspectait pas la loyauté, mais dont il craignait le trouble et la faiblesse. Vers midi, enfin, il arriva à l’Hôtel de Ville. 11 se hâta d’apprendre à M. Marrast la résolution de M. I.Ædru-Rollin. (( Si nous pouvons tenir trois heures ici, lui dit-il, nous sommes sauvés. » Le général Changarnier qui, en quelques instants, a transformé l’Hôtel de Ville en place de guerre, et dont l’ardeur s’est communiquée à toute la troupe où régne une animation extraordinaire, répond de sept heures.

On attend ainsi l’événement. Il est une heure environ ; on sait que la colonne populaire approche ; ni M. Louis

Blanc niM. Albert ne paraissent; on n’entend point encore battre le rappel ; le ministre de l’intérieur ne vient pas ; aurait-il trahi M. de Lamartine? A toute minute les émissaires de M. Marrast accourent et jettent l'alarme, u Le faubourg Saint-Antoine est en pleine insurrection, disent-ils ; les communistes ont pris les Invalides ; ils y mettent le feu ; deux cent mille prolétaires en armes s’apprêtent à saccager Paris. »

Mais sur ces entrefaites, M. Ed. Adam, qui est allé à l’état-major de la garde nationale pour s’assurer que les ordres ont été donnés, revient dire qu’elle accourt de toute part au secours du gouvernement. Bientôt on entend le tambour; c’est Barbés qui, à la tète de sa légion, débouche sur la place de Grève aux cris de : Vive le gouvernement provisoire! M. Ledru-Bollin a tenu parole, la partie est perdue pour M. Blanqui; la conspiration est avortée.

Cependant, entre deux et trois heures, la colonne des ouvriers du champ de Mars s’ébranle. Elle s'avance en bon ordre, portant sa collecte; elle se grossit en marchant d’une partie des ateliei-s nationaux rassemblés à l’Hippodrome * et d’un grand nombre d’hommes du peuple accourus sur le bruit répandu partout que MM. Ledru-Bollin et Louis Blanc viennent d’être assassinés. Elle arrive ainsi jusqu’au quai du Louvre sans avoir entendu aucun bruit de tambour, ni aperçu le moindre signe de défiance. Mais, là, ellese trouve tout d’un coup en présence de deux légions de la rive droite qui, sans faire de démonstration hostile, enveloppent les ouvriers, les escortent en séparant les groupes et en les observant jusqu’à l’entrée de la place de Grève. A ce mo-

* La majeure partie des ouvriers rassemblés à riUppodromc quittèrent la manifcsialion en entendant battre le rappel et rejoignirent les rangs de la garde nalionule. I.eur jalousie contre li-s délégués du Luxembourg avait été en ces derniers temps fort excitée ; on leur persuadait qu’ils agiraient directement contre leurs intérêts en favorisant les entreprises de M. Louis Blanc.

mont, les légions de la rive gauche, arrivées par le pont Saint-Michel, coupent ta manifestation. La place entière est hérissée de baïonnettes. Le général Duvivier, à cheval au milieu de ses bataillons de gardes mobiles, défend l’abord de la maison commune. Un cri formidable de A bas les communistes ! s’élève de cette forêt de baïonnettes et retentit longtemps. Les ouvriers, resserrés, ne pouvant plus ni avancer ni reculer, ne comprenant pas, pour la plupart, cet appareil de guerre opposé cette fois à une manif^estation toute semblable à celle pour laquelle le gouverne, nement leur adressait, il y a un mois, des remerciments publics, restent déconcertés.

Les cris de la garde nationale : A bas Blanqui ! à bas Louis Blanc ! à bas Cabet ! à l'eau les communistes ! redoublent et étouffent la voix de ceux qui essayent de se faire entendre. Cependant, l’ordre est donné d’introduire les délégués du peuple, mais on ne les fait point entrer dans la salle du conseil. Les trois adjoints, MM. Recurt, Bûchez, Edmond Adam, les reçoivent dans les salles supérieures, écoutent la pétition qu’ils apportaient avec une froideur glaciale, et y répondent par des paroles d’une sévérité extrême ‘.

Les délégués vont se plaindre à M. Louis Blanc. Celui-ci, accablé en voyant la déroute de cette marche des prolétaires qu’il avait voulue triomphale; isolé, suspecté, presque honni par la garde nationale, retrouve cependant quelque vivacité de colère pour reprocher à ses collègues l’accueil fait aux ouvriers et pour ordonner au colonel Rey de faire ouvrir un large passage sur la place de Grève, afin que le défilé des corporations puisse se faire avec convenance et dignité. L’ordre est, en effet, donné immédiatement de laisser les ouvriers défiler devant le gouvernement provisoire ; mais il est exécuté de façon que la manifestation perde tout son caractère. On lui trace entre deux rangs,

' Voir aux Documents historiques, à In fin du volume, n° 10.

Irùs-serrés de gardes nationaux en armes, un passage étroit, coupé de distance en distance, assez éloigné du perron pour que les vivats des ouvriers ne puissent être entendus distinctement par le gouvernement. Ce jour-là, les rôles et les attitudes étaient bien düTérents de ce qu’ils avaient été au 17 mars. MM. Marrast, Marie, Garnier-Pagès triomphaient visiblement. M. de Lamartine, délivré d’un piu-ti ennemi, en voyait surgir un autre plus redoutable et restait pensif. M. Crémieux se félicitait avec le général Changarnier et se lamentait avec M. Louis Blanc de l’issue de la journée. Quant à M . Ledru-Rollin, par un heureux don de son tempérament, il se réjouissait de son triomphe supposé sur ce qu’il appelait alors les sectaires, comme il s’était réjoui, au 17 mars, de son triomphe supposé sur la bourgeoisie ; il n’était pas très-fâché de l’humiliation du Luxembourg; il ressentait une satisfaction sincère de son union politique désormais fortement nouée avec M. de Lamartine.

Cependant, le morne défilé des ouvriers achevé, la garde nationale commença le sien, aux cris mille fois répétés de: Vive Lamartine! à bas les communistes! Les derniers bataillons passèrent à la clarté des flambeaux devant l’Hôtel de Ville; une illumination splendide éclaira la nuit. La bourgeoisie de Paris resta persuadée qu’on venait de la sauver du communisme.

Tout en se félicitant de la victoire obtenue sur le Luxembourg et sur M. Blanqui, la majorité du gouvernement ne laissa pas d’en être embarrassée. Un esprit de réaction exigeant et aveugle se déclarait tout à coup dans les rangs de la garde nationale. La bourgeoisie, à peine délivrée de l’oppression morale que lui avait causée 1a vue du prolétariat au 17 mars, voulait se venger; les arrestations et les dénonciations arrivaient de toutes parts. < La moitié de Paris veut emprisonner l’autre, » disait le préfet de police.

Des maires et des officiers supérieurs pressaient M. Marrast de faire arrêter M. Louis Blanc. On s’était porté au

club de M. Blanqui et à la maison de M. Cabet dans l’intention de mettre la main sur les deux chers de parti *. Le langage des journaux conservateurs prenait un ton d’insolence extrême. L’accusation de communisme devenait l’occasion et le prétexte des calomnies les plus odieuses*. On représenta le Luxembourg comme un lieu de délices, où les plaisirs les plus raffinés et les festins les plus dispendieux rassemblaient chaque jour les sybarites du prolétariat®. Sous cette rubrique : Nouvelles de la Cour, le Constitutionnel et Y Assemblée nationale racontaient des orgies à Trianon, qui n’avaientjamais existé. Selon ces chroniques scandaleuses, M. Ledru-Rollin faisait à une célèbre actrice des présents de roi ; des sommes immenses étaient détournées du Trésor et passaient en Angleterre ; M. Crémieux

* Une foule furieuse promena un cercueil sous les fenêtres de M. Cabet. M. de Lamartine, apprenant qu’il était sérieusement menacé, lui offrit un asile dans sa maison.

* « Les préventions que l’administration, du 2i février au tl mai, a fait naître dans l’esprit sont si profondes et si enracinées que l’opinion a accueilli avec une sorte d’avidité furieuse toutes les insinuations qui devaient l’égarer, » dit le Rapport de la commission chargée de l’exauieu des comptes dugouvernefnent provisoire. [Moniteur (l\i26 avril 1849.)

* Userait lastidieux et aujourd’hui heureusement superflu de répéter une à une cés ignobles calomnies. L’administration du Palais-National et du Luxembourg a prouvé, pièces en main, que la dépense de table du président et du vice-président de la commission était, pendant le premier mois, fixée à six francs par tôle ; mais, que sur une réclamation de M. Ixiuis Blanc, qui trouvait la nourriture trop abondante, les repas, fournis par un restaurant du quartier, restèrent Axés a la somme dc2 tr. 50 par tête, pour le déjeuner, et de 3 fr. 50 pour le dîner. (Voir le Constitutionnel, n» du 2 juin 1848.) Pendant que le Constitutionnel cl V Assemblée nationale parlaient de faisans à la purée d’auanas, que l’on seivait à la table du Luxembourg, M. Garnier-Pagès, mieux informé, reprochait à son jeune collègue une affectation Spartiate qui, disait-il, déversait un blâme indirect sur les membres du gouvernement provisoire, dont les frais de représentation étaient de toute nécessité plus considérables. 11 est à remarquer que H. Louis Blanc etM. Dupont de l’Eure, seuls entre tous les membres du gouvernement provisoire, ne touchèrent pas d’apixiinteinents peisonnels. Les délégués du Luxembourg, i>endanl toute la durée des conférences, ne touchèrent pas non plus une obole.

ÜE LA ItÉVOI.UTIüN DE 1848. 181

itchetait une forêt avec les deniers de l'Ktal'; l’ouvrier Albert devenait inillionnaire’, etc.

' Li\ commissiiin iiomnK'o par l’Asscinljlée nationale ]Ktnr cxainimT Iw comptes (lu fîouvenienient provisoire, d(’‘posait, le U avril ISi-t), un rapport dont voici les conclusions ; « Ouanl à nous, nous déclarons à rniianiinité que. dans les longues et laborieuses n'clieivhes nuv(|nellcs nous nous sommes livrés avec la plus rigoureuse impartialité, nous H avons découvert ou rencontré aucun témoignage, aucune iireuir (pii accusât d’inlidélité les membres du gouvcrnem(>nt provisoire et (;ui nous mit sur la trace de quebpie diHournenicnl frauduleux d(‘s deniers confii'S à leur gestion. Cette déclaration n'a pas seulement jwiur garantie riioniKHeté de notre parole. L’admirable combinaison de notre mécanisme financier sulïirait pour rassurer toutejs les consciences. Un ministre ne peut soustraire du 'Trésor public une partie de sa richesse, sans avoir de nombreux complices et sans laisser à Y instant même des preuves éclatantes de sa calpabililé. »

* La juslilication de M. All ert mérite de trouver place ici. On y rcmaiviuera comment, (>n réponse aux insolences de la bourgeoisie, le jiiolélarial commençait à prendre à son tour un ton de morgue trèssingulier. C’est à cette époque que, par peur ou jiar adulation, on imagina l’aristocratie ouvrière. Un liomine de lettirs céb'da e en donna le premier le signal en s’intitulant ouvrier de la f>ensée. L’A.sseinbb’-e nationale, dans ses premièri's séances, eut à casser l'élection d'un faux ouvrier. C'était quoique chose d'analog'ue à ces temps de lu démocratie llorciitine ipii précédèrent et suivirent la tyrannie du duc d’Athènes, où, pour ne pas se voir exclus de toutes les charges, de tous les emplois imhlics en vertu des ordres de justice, les grands ahaiidonnaient leiii's titriTS et leurs noms de famille, prenaient des noms plébéiens cl lâchaient, dit Machiavel, de se donner l’air d’ajqiarleuir au peuple- (Machiavel, Histoire de Florence, liv. II.)

t Parmi les bruits plus ou moins malveillants ou ridicules qui ont été épandus sur le Luxenihourg, dit le Moniteur du 5 mai 1848, il en est un (jui s’attache parliculièrement au citoyen Albert. On a dit ipie le citoyen Albert n’était pas ouvrier; (pie c’était un industriel enrichi; mieux que cela encore, un millionnaire. Ilien n’est plus alisurde et plus faux. La plus grande gloire que le citoyen Albert, nieinhrc du gouvernement jirovisoire, revendiipie, c’est d'avoir été, c’est d'être encore un ouvrier prêta prendre la lime et le marteau. Et pourque personne n’en ignore et ne vienne lui contester à lui, hrnirne du peuple, son origine et son nom, voici ce ([u’il veut que l’on .sache :

« Albert (Alexandre-Martin), né à Bury (Oise), en 1815, d’un pète cultivateur, a commencé son apprentissage chez un de scs oncles, le citoyen Hibou, mécanicien, rue I!asse-d(?s-llrsins, n“21. Depuis, il a liarcouru successivement plusieurs ateliers, parmi Icsipiels il faut citer celui du citoyen l’ecipieur, mécanicien lires le marché l’opincourt, et

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