‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 2 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

tous les lieux de réunions populaires. Ce fut dans ce club que s’exerça la police la plus active MM. Ledru-Rollin, Lamartine, Marrasl y répandirent des sommes considérables, prises sur les fonds secrets de leurs départements. Chacun cherchait à s’y faire des partisans. M. de Lamartine entretenait de fréquents rapports avec M. Sobrier;M. Ledru- Rollin y agissait par M.M. Grandmesnil et Longepied. MM. Villain et Cahaigne appartenaient plus particulièrement à M. Caussidiére. Mais, malgré tant d’intrigues, on plutôt à cause de ces intrigues, le club des clubs et le journal la Commune de Paris qui lui servait d’organe, eurent un effet diamétralement contraire à celui qu’on en attendait. Ils déconsidérèrent dans l’opinion plusieurs des membres du gouvernement provisoire qui s’abaissaient à chercher de pareils auxiliaires, et jetèrent dans la population dos campagnes les plus déplorables préventions contre la République.

L’attrait des clubs était vif pour la population parisienne qui aime la nouveauté, la parole, et ne hait pas un peu de scandale. Mais leur influence ne fut ni homogène, ni salutaire. La voix des hommes sérieux y put rarement dominer le tapage des fousj les conseils d’une sage politique ne s’y frayèrent qu’un chemin difficile à travers les flatteries et les exagérations perfides dont on commençait à empoisonner l’oreille du peuple. Au lieu d’enseigner aux prolétaires les nouveautés rinstitiition démocratique et le sens profond de la souveraineté du peuple, on leur souflla dans la plupart des clubs un mauvais esprit d’imitation jacobine; on leur apprit le langage d’un autre temps qu’ils avaient oublié; on suscita en eux un esprit de despotisme révolutioiuiaire qui faillit, en plusieurs circonstances, perdre une cause dont la grandeur n’avait besoin pour triompher que de temps et de liberté. Des improvisateure, des hommes

‘ Voir au volume I, p. 247, du Rapport de la commission d'enquête, la déix>sitiüii de M. Carliei' sur les (|uatre [wlices de Paris.

sans étude Pt sans expérience, traitèrent à l’aventure, sans préparation, sans réflexion, les plus graves questions de droit politique, les ramenant toutes à je ne sais quelle doctrine de V infaillibilité du peupla, qui rendait superflu l’exercice de la raison individuelle. Le mot môme de peuple prit dans leur bouche une acception étroite et ne signifia plus que le prolétariat industriel *. Ils accoutumèrent les masses à se payer dé paroles sonores et vides, les abusant, les égarant par de détestables adulations. Quand vint le moment où le peuple dut exercer son droit de citoyen et faire acte de souveraineté légale, ils se mirent à ébranler par avance le respect de la représentation nationale et répandirent celte idée subversive qui rendrait à jamais impossible l’établissement de l’état démocratique ; que si le résultat des élections ne convenait point au peuple de Paris, il lui appartenait d’en faire bonne justice et de se débarrasser, comme il l’entendrait, des élus du suffrage univei’sel, des représentants de la France.

Un nombre infini de journaux, plagiaires jusque dans les titres qu’ils prenaient, ne secondèrent que trop cette action des clubs. Pour frapper l’oreille des passants et pour flatter les curiosités dépravées, le^euilles colportées et criées sur la voie publique rivalisaient de cynisme et de violence’. Les partis hostiles à la République se servirent de ce moyen abject de propagande et, comptant sur la crédulité des masses, ils dressèrent leurs etftbûches dans ce terrain fangeux de la démagogie. Quelques journaux bonapartistes essayèrent de réveiller dans le peuple le souvenir des gloires impériales, afin de préparer l’élection du prince

* Cette antithèse créée par la presse et les chils en 1848, entre le mot peuple et le mot bourgeois, n’existait pas dans la première révolulion. On disait alors la nation et les citoyens. Le mot peuple pris pour la masse ne fut adopté qu’à la fin de l’Assemblée législative, et encore ne fut-ce jamais pourdéîigner exclusivement le prolétariat.

’ 11 y en eut pendant les quatre mois que dura la liberté illimitée, jusqu'à 200. (Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n“ 3.)

Louis Bonapartp. Los légitimistes aussi cherchèrent à s’insinuer par cette voie détournée. Enfin, de toutes parts, les hommes et les partis politiques, au lieu de faire effort pour éclairer le peuple, aider ses grands instincts et sa droiture naturelle, ne le considérant point en vue de son propre bien, mais en vue de leurs aml)itions, prirent à tâche de fausser son jugement et de troubler sa raison.

Les journaux d’un ordre plus élevé, qui- auraient pu contre-balancer l’effet de ces prédications grossières, avaient perdu tout crédit. Le National, considéré par le peuple comme un organe semi-officiel du gouvernement, la Réfoi'me môme, dont les principaux rédacteurs étaient au pouvoir, n’inspiraient plus de curiosité. Le Populaire de M. Gabet n’intéressait que les Ic.ariens; l'Atelier partageait la défaveur dont était frappé le National avec lequel il avait un lien intime. Le Siècle, le Constitutionnel, les Débats, n’ayant d’autre but, dans ces premiers leiiqis, que de ne pas se compromettre par des opinions trop explicites, n’étaient lus que dans les classes riches. La Presse seule, où M. de (iirardin redoublait do verve, réussit à fixer l’attention publique, d’abord par l’éclat de son adhésion à la République, ekbientôt après par la hardiesse de ses attaques contre le gouvernement qui n’avait pas su ou voulu ménager une ambition irritable. Mais, entre tous les journaux, le seul qui se produisît avec une originalité et un talent tout à fait extraordinaires, ce fut le Heprésentant du peuple, publié par M. Fauvely et M. Proudhon. M. 4’rou-, dhon, dont j’ai caractérisé dans la première partie de cet ouvrage la personne et les écrits, se trouvait à Paris au moment où éclata l’insurrection. Mais, comme il n’appartenait à la rédaction d'aucun journal ni à aucune coterie politique et que son tempérament ne le poussait pas au combat â main armée, il demeura à l’écart. On ne le vit ni dans la rue ni à l’ilütel de Ville. Son unique coopération au mouvement révolutionnaire fut de composer pour la Réforme l’affiche qui déclarait Louis-Philippe déchu. Après

quoi il retourna à ses occupations habituelles et, du fond de sa retraite, on publiant un joui-nal quotidien, il agita l'opinion plus fortement, p'iis profondément que ne le firent les hommes les plus mêlés à la multitude. Le Représentant du peuple prit des allures inaccoutumées dans la presse. 11 ne se rangea sous aucune bannière. Attaquant d’une verve hautaine aussi bien la majorité que la minorité du gouvernement, gourmandant les clubs, les journaux, la place publique, jugeant dédaigneusement et raillant sans pitié tantôt les républicains du National, tantôt les jacobins, tantôt les communistes, M. Proudhon surprenait chaque matin ses lecteurs qui avaient peine à concilier le ton et l’allure de sa polémique contre les révolutionnaires avec ce que l’on connaissait de ses opinions ultra-radicales. A tout moment, il paraissait en contradiction avec luimême, parce qu’au lieu de chercher les moyens d’organiser la démocratie, son radicalisme, négatif se donnait pour tâche la désorganisation de tous les pouvoii’s. 11 ne croyait pas que la révolution eût auti’e chose à accomplir que la destruction de toutes les entraves qui gênaient la spontanéité de l’instinct social. Plus de clergé, plus d’armée, plus de magistrature, plus de propriété, l’absence de tout gouvernement, \'an-archie ‘, c’est-à-dire la société liv rée à ses propres forces, c’était là l’idéal philosophique deM. Prpudhon; mais, comme cette vue générale variait à l’infini dans les applications particulières, il en résultait des inconséquences, des revirements, des soubresauts, toute une manière de dire imprévue, saisissante, qui excitait au plus haut point la curiosité publique.

Il n’en allait pas ainsi du Peuple constituant, fondé par

* M. Proudhon nmpruntait celle expression, dont on lui atlrilma l'invenlion, à J. .1. May, Pun des communistes qui fondèrent, en 1841, Vlinmanitaire. Dans l'exposition des doctrines de l’école, May disait entre autres choses : « Le gonvcrnemonl démocratique doit être atiarcAn/ue dans l’acception scienlifique et non noolnlionnaire du mot. Une République sans président est un gouvernement anarchique, c'est-àdire sanschel, etc. » r

M, de Lamennais. L’illustre vieillard, sorti brusquement de sa retraite au bruit du tocsin, apportait dans la lutte quotidienne du journalisme où l’avaient jeté la fougue de son caractère et l’ardeur du sang breton, des habitudes de style d’une majesté toute philosophique. Sa diction superbe et son accent sacerdotal ne transmettaient point à ses lecteurs la fièvre révolutionnaire dont son âme était tourmentée. S'il pensait souvent comme Danton, il parlait toujours comme Bossuet. Quand la passion le voulait faire journaliste, la forte discipline de son esprit le contraignait à rester Père de l’Kglise; le peuple, qui ne connaît pas ces contradictions du génie, demeurait insensible à une éloquence dont le caractère était opposé à l’inspiration et qui n’empruntait rien au temps ni à la circonstance.

Les relations personnelles de M. de Lamennais avec M. de Lamartine, qui le consultait fréquemment dans des réunions intimes , son aversion profonde pour les théories communistes, le rangeaient, en dépit de scs entraînements, du côté modéré du gouvernement provisoire. Aussi désintéressé à défendre la propriété, lui qui ne possédait rien, que Barbés, riche propriétaire, à prêcher le communisme, il exerça pendant quelque temps, sur plusieurs des hommes les plus exaltés de la révolution, une action modératrice, et ce ne fut qu’après la retraite du gouvernement provisoire qu’il entra dans les voies de l’opposition socialiste.

Il ne faut pas l’oublier, d’ailleurs, durantcespremiersmois de la République, malgré une certaine violence dans les clubs et dans les journaux, malgré une ostentation de terrorisme chez quelques meneurs, la pensée générale était portée à soutenir le gouvernement provisoire et plus particulièrement, dans le gouvernement, M. de Lamartine. Nous avons vu que les principaux chefs de secte et d’école, MM. Barbés, Raspail, Gabet désiraient sincèrement s’entendre avec lui. M. Ledru-Rollin, qui commençait à rêver la dictature, ne croyait pas pouvoir écarter M. de Lamartine. Madame Sand, accourue du Berri à la nouvelle de la révolution et

qui s’était jetée avec ardeur dans l’agitation révolutionnaire, lui promettait le concours de sa plume éloquente. M. Sobrier le servait sous main; M. Considérant proclamait tout haut ses sympathies pour lui ; M. Blanqui, nous le verrons bientôt, allait le trouver au ministère des affaires étrangères. Tous ces agitateurs sentaient bien que, s’il leur était facile de disposer à un jour donné d’une fraction plus ou moins considérable de la population ouvrière, ils étaient dans l’impossibilité de fonder un gouvernement, qui ne soulevât pas aussitôt contre lui la masse de la nation *. Ils se. savaient trop profondément divisés entre eu.v pour essayer de SC mettre d’accord. Toute leur ambition était donc de se maintenir en bons tenues avec M. de Lamartine, qui n'avait de parti pris contre personne, et d’abriter derrière cette popularité peu défiante les projets encore irréalisables dont ils nourrissaient la chimère. Au moment dont je parle, tous les courants de l’opinion arrivaient à M. de Lamartine. La France entière le considérait comme un médiateur providentiel entre les partis et les classes. Le nom et le rôle de Washington lui étaient assignés par le vœu public. La suite des événements nous montrera comment lui échappa cette fortune et comment cette belle concordance des sentiments de paix s’évanouit pourfaire place à toutesles haines, à toutes les fureurs de la guerre civile.

L’aspect de Paris, dans cette première période encore toute pacifique de la révolution, ne peut guère se décrire. Le besoin d’expansion de cette grande masse populaire que des lois rigoureuses avaient tenue depuis un demi-siècle exclue de la vie publique et comme frappée de silence, éclatait de toutes parts, se répandait en mille manières, prenait les formes les plus excentriques.

* Il est curieux de consulter à cet égard l’opinion peu suspecte de M. Louis^lanc : a Est-ce que M. de Larmartine, dit-il, ne jouis.sait pas alors (au t7 mars) d’une popularité éclatante, non pas au sein de quel- (|ues clubs, il est vrai, mais parmi les inns.ses? b (Voir Paffff d’hutoire, p. 97 et sniv.)

Les murailles étaient couvertes de placards de toutes couleurs où vers et prose se disputaient l’attention des passants. C’étaient le plus souvent des ditliyranibes en l’honneur de la révolution et du peuple français; des appels à la fraternité ; des actions de grâces au gouvernement provisoire ; des hymnes à la République ; des exhortations au ’ calme, à la concorde, au respect des propriétés ; c’était enfin l’expression naïve, confuse, exaltée, dans un langage incohérent, souvent grotesque, des meilleures pensées et des sentiments les plus honorables'. A chaque instant on voyait défiler, enseigne déployée, tambour en tête, de longues processions d’hommes, de femmes, d’enfants, qui marchaient en se tenant par la main, le visage rayonnant de joie, portant à l’Hôtel de Ville, dans des corbeilles ornées de rubans et de fleurs, le tribut volontaire, l’hommage reconnaissant d’un peuple qui se croyait devenu libre. Il n’y avait si pauvre corps d’état qui ne voulût pré,senter son offrande; si hundtle profession qui ne tînt pour un devoir de féliciter le gouvernement, de l’encourager au bien, de lui demander surtout de pi ocurer au plus vite le bonheur universel; il n’y avait si mince contestation qui ne prétendît à être vidée dans le conseil Dans le premier essor de cette vie nouvelle que la révolution faisait au prolétariat, dans cette communication perpétuelle de tous avec, tous, le gouvernement était considéré par la candeur populaire comme une justice de paix ou comme un trihunal d’honneur qui devait redresser tous les torts, pacifier toutes les querelles, pourvoir à tous les besoins. Comme si le joui’ n’eût pas suffi à ces démonstrations de la joie et de l’espé-

' « Les gens mêmes (|Hi s'alarment le plus sont ohligés de rendre l(•moignage à la douceur de la population. On n est pas assez frappé du spectacle inouï que présente la Frana» en ce inonienl. Dans aucun temps, dans aucun pays pareille chose no s'était vue; dans aucun temps, dans aucun pays, une société de trente-cinq millions %riimnnies n’aurait pu être livrée à elle-même avec si peu do dommages. » (Journal des Débats, ‘29 mai-s 1848.)

* Voir aux Documents historiques, à la fm du volume, n* 4.

rance publiques, la jeunesse parisienne imagina de faire des promenades nocturnes, à la clarté des torches, au bruit des pétards, et de sommer par des menaces ironiques les habitants paisibles d’illuminer partout sur son passage.

, Dans le faubourg Saint-Antoine, les petits locataires exigeaient du propriétaire la remise totale, ou tout au moins la réduction du terme échu des loyers. Ceux des propriétaires qui obtempéraient à ces requêtes voyaient leui’s noms inscrits sur des drapeaux que l’on promenait triomphalement par les rues; les propriétaires récalcitrants étaient hués et bafoués de toutes les manières. Le plus souvent, on plantait sur leur maison un drapeau noir, et l’on venait pendre ou brûler sous leur fenêtre un mannequin vêtu d’une robe de cbandjre. et d’un bonnet de coton, type consacré du mauvais propriétaire*. La plantation des arbres de la liberté devint aussi l’occasion ou le prétexte de beaucoup de bruit et de quelques désor dres .

Pour inoffensives que fussent ces pi omenades, ces mannequins brûlés et ce gai refrain des lampions, devenu si populaire, ils ne laissaient pas de troubler beaucoup la sé- . curilé des quartiers riches; les avis affichés par le préfet de police pour exhorter les citoyens à s’en abstenir augmentaient plutôt les craintes qu’ils ne les calmaient*.

* Ces désordres ne so passaimit pas sans proleslalion do la part dos ouvriers. Je lis dans le Représentant dupeuple, du 11 avril, une leliro dont j'extrais le passage suivant ;

« Quelques propriétaires préviennent toute demande. Bénis soientils ! Mais d’autres refusent. Ont-iN tort? ont-ils i-aison? peuvent-ils faire remise? Ce n’est pas à nous à examiner ces trois jioints. Ce qu'il y a de certain, c'est que des drapeaux noii’S flottent sur les inai.sons récalcitrantes. La propriété tremble sur sa base. Je ne suis qu’ouvrier, mais je proteste contre ces actes d’intimidaiiou. Je ne me fais en aucune laçon l’avocat des propriétaires ; mais à c.liacun son droit ; respect à tous!

Il n’y a que les ennemis de la République qui puissent se réjouir en voyant de ynblables faits.

« Recevez, citoven, mes salutations fraternelles.

« .Ad. I'ARROT,

« Ouvrier lyqxjgraplie. »

- Un avis du préfet de police, affiché le 25 mars, disait : d Attendons

Jæ palais des Tuileries était aussi, depuis le 25, le théâtre de scènes étranges. Quand M. Saint-Ainand, capitaine dans la première légion de la garde nationale, fut envoyé par le gouvernement provisoire pour en prendre le commandement etle préserver delà dévastation, il y trouva despostes d’hommes du peuple qui s’étaient formés spontanément dans ce dessein, et qui exerçaient une police rigoureuse à la sortie du palais, afin de prévenir ou de châtier toute tentative de vol *. Le ministre de l’intérieur avait chargé MM. Mérimée, Léon de Laborde, Gavé et Châlons d’Argé de faire retirer les tableaux elles autres objets d’art. M. de Pontécoulant était autorisé, par M. Arago, à opérer la recherche et le classement des papiers appartenant à la famille royale. On transporta les diamants et l’argenterie au trésor et à 1 hôtel de la Monnaie, dans des fourgons escortés par des ouvriers et par des élèves de l’école polytechnique. Enfin, malgré la foule immense qui ne cessa, pendant plusieurs jours, de traverser la longueur des appartements royaux depuis la porte de la chapelle jusqu’au pavillon de Flore, il se commit peu de dégâts, et l’on n’eut â regretter la perte que d’un très-petit nombre d’objets de prix *.

Le l'' mars, conformément au décret du gouvernement provisoire, on organisa, dans les grands salons de réception du premier étage, un service d’hôpital pour les Invalides Centvingt lits reçurent les blessés. M. Leroy d’Étiolles fut nommé médecin en chef; M. Imbert, ancien détenu politique, directeur du service. Le clergé accounit avec em-

qiic la République soit en danger pour agir à'ia clarté des torches!... » On ignorait alors dans Paris que le préfet de police, qui trouvait politique d’effrayer la bourgeoisie, encourageait ces promenades nocturnes.

* Celte police fut si rigoureuse, qu’un homme fut fusillé%ir l’heure sous le pavillon de l'horloge, parce qu'on trouva sur lui un couvert d’argent.

* Sur une valeur de trois millions d’argenterie, par exemple, il en manqua pour une dizaine de mille francs.

presijement. Dans la salle du trône, sur une console dont on fit un autel, l’archevêque de Paris vint, en grande pompe, offrir le sacrifice de la messe. A l’aide de paravents, on établit des confessionnaux; et, comme un grand nombre de blessés recevaient les soins de femmes avec lesquelles ils entretenaient des relations non consacrées pail’Église, comme beaucoup d’entre eux n’avaient Jamais approché des sacrements, on célébra des mariages, on donna la première communion. Il arriva même que l'on eut à administrer le baptême en ménie temps que l’extrême-onction à ces prolétaires restés indifférents jusque-là aux enseignements de la religion catholique.

Pour que rien ne manquât au spectacle étourdissant de cette mêlée révolutionnaire, pendant que le clergé officiait dans la salle du trône, une pai’tie des hommes qui avaient formé les postes de surveillance et qui avaient empêché bien des dégâts, se relâchaient de leur première discipline et se mettaient à faire bombance dans les caves et les cuisines royales. C’étaient pour 1^ plupart des gens exerçant les professions les plus basses, modèles académiques, escamoteurs, vendeurs de contre-marques, etc. On peut se figurer l’éblouissement de ces hommes de misère, quand ils se virent dans ce palais splendide, convives d’un festin préparé pour des princes, libres de troquer leurs haillons contre le brocart et la soie et de reposer l’ivresse des vins exquis sur les lits et les divans des princesses royales ! Afin de rendre la fêle plus complète, ils appelèrent dans le palais des filles de joie. .

Bientôt le bruit courut qu’ils prétendaient y perpétuelleurs saturnales. Comme on entendait parfois la nuit des détonations mystérieuses dans la cour ou dans le jardin, un cnit qu’ils coimnettaient des crimes affreux; on leur prêta mille promis sinistres. Le préfet de police pensa qu’il y allait de son honneur de mettre fin à un état de choses aussi iirègulier, et qu’il suffirait pour cela d’envoyer l’un de ses chefs montagnards à la tête d’une compagnie, avec l’ordre

d’expulser de gré ou de force l’étrange garnison des Tuileries. Mais cet ordre imprudent faillit amener une catastrophe. Quand le capitaine Saint-Arnaud transmit à ces hommes, auxquels il était censé commander, mais qui, en réalité, n’obéissaient qu’à deux ou trois des leurs, l’injonction de M. Caussidière, on lui répondit par un refus pé. remptoire. Une rumeur effroyable s’éleva dans les rangs tous s’écrièrent qu’on leur faisait un outrage, qu’on le voulait chasser avec ignominie, eux, les braves combattants, les citoyens dévoués q’ui avaient sauvé les Tuileries de la dévastation; tous déclarèrent qu’ils feraient plutôt sauter le palais que de subir un affront pareil. En proférant ces menaces, ils chargeaient leurs armes et s’apprêtaient au combat. Dans le môme temps, on entendait au dehoi*s la troupe de M. Caussidière qui battait la charge et croisait la baïonnette. Que le signal de l’assaut fût donné, et c’en était fait peut-être du palais des Tuileries. Dans cette extrémité, le capitaine Saint-Arnaud, qui avait envoyé prévenir le gpuveruement provisoire, essaya de gagner du moins un peu de temps et se mit à haranguer sa redoutable garnison. 11 feignit d’entrer dans ses colères, de partager son indignation et, la calmant ainsi peu à peu, il obtint qu’elle laisserait entrer la troupe de M. Caussidiére, lui promettant que le gouvernement piovisoire ferait réparation aux braves citoyens qui s’étaient dévoués à 1a garde des Tuileries, et ne les ferait sortir du palais qu’avec les honneurs de la guerre.

11 l^ur persuada ainsi d’ouvrir la grille aux montagnards, qui entrèrent tambour en tête et se rangèrent en bataille dans la cour. Sur ces' entrefaites, le général Courtais,' averti, accourait sans escorte, llesté seul au milieu de ces bandes en armes, auxquelles il essaya vainement de faire entendre raison, il se promenait de long en large dans la cour, attendant non sans inquiétude, car il était en réalité prisonnier, Tissue de cette incroyable aventure. Enfin le gouvernement provisoire parut. .M.M. Ledru-llolliii, Ârago,

Marie, Créiiiieux, Marrast, Fagnerre, prirent successivement la parole et firent de véritables e.vcuses à la garnison (les Tuileries. Ils dirent (jue ce (jui venait de se passer était une méprise; que le gouvernement n’avait pas été informé; qu’il regrettait qu’on eût méconnu le caractère honorable des citoyens auxquels il rendait toute justice. Ils déclarèrent que la garnison des Tuileries demeurerait vingtquatre heures encore dans le palais afin de bien montrer (ju’elle se retirait librement et promirent de nouveau qu’elle sortirait avec les honneurs de la guerre. C’était le 6 mars. Le lendemain, à midi, le général Courtais vint, en grand uniforme, suivi de son état-major, passer la revue des trois cents. Il fit décharger les armes et, marchant en tête de la colonne, il prit, au milieu d’une foule attirée par la bizarrerie de ce spectacle, le chemin de l’Hôtel de Ville. Lé, les harangues et les remerciments recommencèrent; une somme de 500 francs fut distribuée. Puis, ces hommes qui avaient tenu un moment tout Paris en effroi, qui avaient vécu dans les splendeiws d’une résidence royale, ipii avaient en quelque sorte traité d’égal à égal avec le gouvernement de la République, rentrèrent dans leur obscurité et dans leur indigence. Tout n’était pas dit cependant. A vingt jours de là, l'un d’eux, le nommé Bichair, allumeur de réverbères, étant mort à l’hospice des invalides civils, on lui rendit des honneurs funèbres dignes d’un héros. Dans un moment où dos milliers d’honnêtes ouvriers manquaient de pain, on dépensa 11,000 francs pour ses obséipies. Le Moniteur décrivit, dans un langage épique, la cérémonie « qui fut, dit-il, la plus grandiose et la plus touchante. Jamais maréchal de France, s’écriait la feuille officielle, ne fut honoré avec plus de majesté. » Après l’expulsion des trois cents, le jardin des Tuileries, resté fermé jusque-là, fut rendu au public. Tout y avait repi is l’aspect le plus tranquille; il ne restait aucune trace de désordre. Le printemps y faisait sentii' diqù sa douceur précoce; la sève des marronniers rougissait les bour- II. 3

Digilized by Coogle

geons. Les divinités de marbre, noircies sous la brunie d'biver, semblaient se ranimer dans l’atmosphère transparente qu’attiédissaient les premiers rayons du soleil de mars ; l’iris parfumait les plates-bandes. Les enfants parisiens accoururent et se répandirent dans ces vastes espaces, sans se douter que le sable qu’ils foulaient de leiu’s rondes joyeuses avaient enseveli des cadavres. Les oiseaux n’avaient pas interrompu leurs gazouillements pour écouter les cris de mort de la guerre civile. Le sang humain n’avait pas empêché la violette de fleurir. Les cygnes nageaient paisiblement en cercle au bord des bassins, attendant le pain accoutumé. L’enfance et la nature sont soumises aux seules lois divines : elles ne sentent pas l’atteinte des révolutions qui bouleversent les institutions humaines.

Le 15 mai suivant, le général Courtais et son état-major, après avoir éconduit le capitaine Saint-Amand, s’installèrent dans les Tuileries. Les invalides civils furent peu à peu envoyés dans les hospices de Paris et de la banlieue. Le gouvernement provisoire déci’éta la jonction des Tuileries et du Louvre ; il décida que ce vaste édifice prendrait désormais le nom de Palais du Peuple. Mais ce projet, comme tant d’autres, demeura inexécuté, et le palais des Tuileries attend encore à l’heme où j’écris une destination convenable.

Pendant que les événements que je viens de rapporter se passaient au grand jour et jetaient dans la stupéfaction les habitants des riches quartiers dont les Tuileries forment le centre, il se jouait A la préfecture de police etauLuxeniboiu’g une scène qui resta longtemps enveloppée de mystère, et qui, si elle eût été connue, eût frappé les imaginations d’une terreur bien plus grande encore. Un tribunal secret, réuni sur le simple appel d’un homme que rien n’autoi'isait à un pareil acte d’autorité, se rassemblait de nuit au Luxembourg, et là, à la façon du Yehmgericlit, il faisait comparaitre un accusé, l’interrogeait, le déclarait coupable, et, après l’avoir menacé de mort, il ne lui faisait

grAcequP pour le jeter dans un cachot où sa vie était à toute heure à la merci de ses juges.

Voici le fait. Eu compulsant les dossiers de la préfecture de police, M. Caussidiére y avait trouvé une suite de rapports, signés Pierre, qui remontaient à l’année 1838 et contenaient les détails les plus circonstanciés sur les sociétés secrètes et sur les complots du parti républicain. Les soupçons de M. Caussidiére se portèrent aussitôt sur un nommé Delahodde, rédacteur de la Réforme, initié depuis 1832 à la Société des droits de l'homme, avec lequel un grand nombre de républicains et iui-mème avaient cti et conservaient encore des relations intimes. Il se rappelaqne les conseils de Delahodde, ses plans d’attaque pendant l’insurrection du 23 lui avaient paru suspects ; confrontant l’écriture des rapports avec la signature de Delahodde, qui s’était installé à la préfecture en qualité de secrétaire général, il demeura convaincu que ses soupçons étaient fondés. Son parti fut pris à l’instant. Il convoqua pour le soir même, au Luxembourg, une réunion de seize personnes qui toutes étaient désignées dans le rapport Delahodde. Chacun ignorait le motif pour lequel il était appelé. Albert avait prêté sa chambre, sans savoir de quoi il s’agissait. Caussidiére s’était contenté de dire qu’on aurait à s’occuper d’une affaire sérieuse. Quand la réunion, composée de Grandmesnil, Tiphaine, Monier, Bocquet, Bergeron, Pilhes, Léchallier, Albert, Mercier, Caillaud et Sobrier, fut au complet, Caussidiére, qui venait d’arriver en compagnie de Delahodde avec lequel il avait dîné, prit la paroler : a Citoyens, dit-il, nous devions être plus nombreux, mais Louis Blanc et Ledru-Rollin sont retenus à I Hôtel de Ville; Baspail et Barbés sont à leurs clubs; Flocon est indisposé... Citoyens! il y a un traître parmi nous. Nous allons nous constituer en tribunal secret pour le juger. » On s’entre-regarda avec un étonnement profond. Delahodde resta impassible. Après qu’on eut nommé Grandmesnil président du tribunal, Caussidiére, qui s’arrogeait

1rs fonctions d’accnsatcur public, prononça d’nnc voix solennelle le nom du traître : Lucien Delaliodde. Eu s’entendant nommer, celui-ci bondit sur sa cbaise et s’élança vei’s la porte, flaussidière l'avait devancé; tirant de .sa poche un pistolet, il lui barrait le pas.sagc. A cette vue, Delaliodde recula et se mit à protester de sou innocence; mais le do.ssier qui contenait les rapports était sur la table; les écritures furent confrontées et le délateur, confondu, vit qu’il n’avait plus qu’à implorer la miséricorde de ses ju;xes. Ceux-ci, en proie à une colère violente, nevoulureut rien entendre ; Caussidiére, s’avançant vers Delaliodde, lui présenta son pistolet tout ariné, en lui disant avec le plus grand sang-froid qu’il ne lui restait plus autre chose à faire, pour témoigner son repentir, que de .se brûler la cervelle. Delaliodde était terrifié, la sueur ruisselait de son front; il tremblait, sanglotait; il conjurait qu’on le laissât vivre. Aloi-s Albert, touebédeses supplications, intervint en sa faveur. D’autres finnit remarquer qu’un coup de pistolet donnerait l’alerte dans le quartier et trahirait une mort qui devait re.ster secréte, (hielqu’un proposa le poison. Un verre fut apporté; Caussidiére y jeta avec beaucoup d’ostentation une poudre de couleur blanche semblable à l’arsenic. Lemallieiireux Delaliodde tenait toujours sa tête dans ses mains et tremblait de tousses membres. Sur une nouvelle et plus vive intercession d’Albert, il fut résolu qu’on le laisserait vivre, mais qu’on le. garderait au secret à la préfecture de police. Delaliodde y resta, en effet, pendant quelque temps ; de’ là il fut transféré à la Conciergerie, où il demeura jusqu’à la chute de Caussidiére. Mis en liberté par le nouveau préfet de police, il publia un libelle dans lequel il se vengeait par l’injure et par la diffamation (le la torture morale qu’on lui avait fait subir au Luxembourg.

Que l’intention de mettre à mort Delaliodde ait été sérieuse, c’est ce qu’il n’est guère possible d’admettre; mais la convocation de ce tribunal secret, l’incarcération de

Delahodde sans aucune forme judiciaire, et cela dans Paris, an dix-neuvième siècle, n’est-ce pas assez pour montrer la manière excentrique dont certains hommes interprétaient la révolution, et comment, par leur mépris alTecté des formes sociales, ils donnaient prise à l’opinion contre les républicains et contre la République ' ?

Dans ces mêmes jours, une cérémonie pieuse eut lieu au cimetière de Saint-Mandé où reposent les cendres d’Armand Carrel. Les républicains avaient décidé de rendre un hommage public à la mémoire d’un des hommes les plus chevaleresques qu’ils eussent comptés dans leure rangs. Des députations des écoles, des détachements de toutes les légions de la garde nationale, des délégués de tous les journaux, de nombreux citoyens formèrent un cortège imposant qui partit de l’Ilôtel de Ville et s’achemina lentement vers Saint-Mandé, ayant à sa tête M. Marrast. ün crut devoir inviter à cette solennité le rédacteur en chef de la Pi l’adversaire, malheureux d’Armand Carrel*. M. de Girardin, que tentait tout ce qui avait une apparence de singularité et d’audace, avait répondu avec empressement à cet appel. Arrivé au cimetière, on fit cercle autour de la tombe, et M. de Girardin, prenant la parole, proposa comme l’hommage le plus digne d’un homme tombé victime d’un préjugé barbare, de demander au gouvernement provisoire qu'il complétât l’œuvre d’humanité commencée par l’abolition de la peine de mort, en proscrivant le duel. « Nous

' I.es rfivolutionnaires dp cette école firent un tort considérable à la République en se persuadant qu'il y allait de leur honneur de lieiirleràtout propos l'opinion, llsoubliaient que « l’opinion publique, dans lin temps de révolution, doit être excessivement ménagée ; qu’il faut la l ecueillir avant de la forliller, et la seconder pluU'it que l’excjter. » (Mirabeau, Correspondance avec le comte de l/imarck,

- Les amis les plus intimes d’Armand Carrel ont rendu celte justice à M. (le Girardin de reconnaître qu'il ne fut aucunement provocateur dans cette iiialbeurense affaire, qu'il se conduisit pendant les poiirparlei-s et sur le terrain en liomme de sens, de courage et d'honneur.

acceptons cette expiation, s’écria If. Marrnst! La magnanimité que le peuple a déployée le jour du combat, commandait à tous les organes du gouvernement provisoire la conduite qu’ils ont tenue. Quand nous sommes venus ici, nous n’avons voulu penser qu’à la vie. d’Armand Carrel; nous avons oublié sa mort. Quelque part que se rencontre le talent allié à un noble caractère; le gouvernement provisoire lui tendra la main, quand il viendra se vouer au service de la cause que nous défendons tous, au service de la République ! » Et ces deux hommes, en présence de spectateurs nombreux et très-diversement agités, se serrèrent la main en signe de réconciliation.

Certes, une telle pensée était belle et louchante; il y avait de la grandeur dans ce rapprochement de deux ennemis sur une tombe. Mais l’altitude et la physionomie des assistants montrèrent qu’ils n’interprétaient pas favorablement une démonstration qui, faite par des hommes simples, eût tiré des larmes de tous les yeux. On ne voulut voir dans cette réconciliation de deux hommes habiles qu’un jeu concerté; malgré ce qu’il y eut de sincère et de courageux dans la démarche de M. de Girardin, elle ne fit sur l’opinion publique d’autre impression que celle d’une scène médiocrement jouée. On aurait craint aussi de se montrer dupe en prenant trop au sérieux la magnanimité de M. Marrast.

C’est la punition des esprits sceptiques de comprendre parfois la grandeur, d’en approcher même d’assez près, mais de la faire évanouir dès qu’ils y louchent.

Dans la multitude d’idées et de sentiments que la fermentation révolutionnaire faisailsurgir tout à coup du silence où ils étaient demeurés longtemps comme étouffés, les opinions nouvelles relatives à la condition des femmes, à leurs droits et à leurs devoirs dans la famille et dans l’État, ne devaient pas rester inexprimées. La révolution de 1848 essaya sur ce point, comme sur tous les autres, de reprendre les traditions de la première révolution.

DE LA RÉVOLUTION DE 18i8.

Qu’il me soit permis de m’arrêter un moment sur ï partie de mon sujet. Bien qu’elle ne se rattache pas di» lement à la révolution politique, je la trouve digne d\ tention, parce qu’elle est intimement liée à la rèvolutién sociale dont je me suis proposé de suivre pas à pas les développements.

C’est à Condorcet, et non pas à Jean-Jacques, comme on le croit généralement, qu’appartient l’initiative des réformes proposées dans l’éducation et la condition des femmes. Le premier, il posa nettement le principe de V entière égalité des droits pour les deux sexes. Jean-Jacques, qui avait parlé aux femmes avec une éloquence et une tendresse d’âme incomparables, s’était cependant montré à leur égard moins libéral et moins sérieux que ne l’avait été Fénelon. Dans son plan d’éducation, qui n’est applicable ni à la femme du peuple, dont il ne s’occupe pas, lui sorti du peuple, ni même à la femme des classes moyennes, mais qui l’est seulement aux filles riches, il établit en principe que tes femmes doivent être exercées à la contrainte; que la dépendance est leur état naturel *. Il veut qu’on développe en elles, non la raison, qui leur rendrait plus pénible cette soumission aveugle aux volontés d’autrui, mais les talents d'agrément, à la condition toutefois que ce soit d’une manière frivole et subalterne *. Madame de Staël, plus rationaliste et plus ferme en sas jugements, écarte les préjugés de Jean-Jacques. Son âme forte et fiére s’ouvre à tous tes grands pressentiments des temps modernes. Elle déclare que, dons l'état actuel, les femmes ne sont ni dans l'ordre de la nature, ni dans l'ordre de la société Elle annonce comme

* Voir Émile, li\Te V.

* Il leur permet le dessin, par exemple, afin qu’elles puissent composer, dans l’occasion, un dessin de broderie. On retrouve dans tous ses écrits quelipie chose du sentiment exprimé dans ses vers soa i.a Fr.MHR :

Objet séduisant et funeste

Que J’adore et que je déteste.

^ 'Dela Ultérature, œuvres complètes, T. I, p. 21.

prochaine la venue de législateurs qui donneront une attention sérieuse à l'éducation des femmes, aux lois civiles qui les protègent, aux devoirs qui doivent leur être imposés, au bonheur qxdpeut leur être garanti. Mirabeau demande pour elles une voix légale dans le conseil de famille. Enfin, la llévoliition, qui les trouve sans droits, sans éducation rationnelle, souffrant, suivant l’expression de Condorcet, du sentiment d'une injustice éternelle, les anime, les exalte, pousse les unes aux premiers rangs dans rinsurreclion des idées, jette les autres dans tous les emportements des passions aveugles.

On voit d’abord, à l’aube de la Révolution, applaudissant aux novateurs, les appelant à elles, les encourageant de leurs sympathies, au milieu d’un cercle brillant dont elles sont les reines, mesdames Helvétius, Necker, de Genlis, de Condorcet ; pendant que, au fond d’une austère reti’aite, mademoiselle de Lézardières, recueillant les lois de la monarchie française, montre l’esprit féminin capable de prendre une large part dans le travail du siècle, digne par sa maturité et son élévation de ces droits égaux que 1e préjugé lui refuse encore. L’éloquente Olympe de Gouges parait alors; donne aux prétentions de son sexe une formule politique d’une précision hardie qui rejette toute réticence et toute équivoque'. Puis vient madame Roland, cette romaine décente et sans faiblesse, qui vit et meurt pour la liberté, et trahit à peine, par une i)lainte discrète, ce que lui font éprouver de malaise et d’angoisse les préjugés qui pèsent sur son sexe®. Après elle, Charlotte Corday, cette autre Romaine du sang de Corneille, donne et reçoit la mort avec le calme antique. Puis entin, dans tous les rangs, dans les profondeurs mêmes du pays, dans le grand mouvement des fédérations qu’elles animent, dans les tribunes de l’As-

* Voir aux Documents historiques, à la fin du volumo.n” 5.

- « En vérité, s'écrie-l-olle, dans une lettre à Ranral, je suis tii n ennuyée d’ùtre fenune ! 11 m’eût fallu une antre ûme, un autre temps ou un autre sexe I »

semblée, dans les clubs cpi’elles dirigent, aux armées, au Champ de Mars, il Versailles, aux Tuileries, hélas! et jusque dans les prisons de septembre, des femmes inspirées ou possédées du génie de la Révolution s’associent à toutes les grandeurs de la pensée, à tons les héroïsmes de l’action, à toutes les fureurs de la démence révolutionnaire.

La Révolution, après les avoir provoquées à paraître sur la scène politique, les rejeta dans l’ombre, au 9 thermidor, sans avoir apporté de changements essentiels dans leur condition sociale. Cependant l’Assemblée constituante, non contente de leur rendre un éclatant hommage en remettant le dépôt de la Constitution à la vigilance des épouses et des mères, avait amélioré sensiblement leur sort dans la famille, en établissant le partage égal des biens et en abolissant la perpétuité des vœux monastiques. L’Assemblée législative crut faire plus en décrétant le divorce. Mais en ceci encore le législateur s’occupa exclusivement des feiulucs de la classe riche. Ces questions de partage égal, de vœu perpétuel et de liens indissolubles ne touchaient point la fille du peuple, car elle n’attend pas d’héritage, sa famille n’a nul intérêt à la pousser au cloître, et l’uniformité des habitudes de sa vie laborieuse la retient naturellement, sans qu’elle eu souffre, dans un mariage unique. Les idées qui intéressent la généralité des femmes et leurs droits dans toutes les situations sociales ne furent traitées de nouveau, après 1e long silence de l’Empire et de la Restauration* , que par les écoles de Saint-Simon et de Fourier.

En 1830, les prédications des saint-simoniens surtout réveillèrent chez un certain nombre de femmes des idées d’émancipation. Malheureusement les vérités contenues dans la doctrine saint-simonienne furent rapidement perverties

' Il serait injuste de ne pas tenir compte, dans ces années où le préjugé avait repris tout son empire, du beau (ravail do madame Necker de Saussure et du livre de uiudamc de Uémusat, où je irouve cette jiensée d’une simplicité liére et hardie ; « Les femmes ont droit an devoir. »

par rinfliiencfi pprsonnelle de quelques sectaires, qui confondaient toutes les lois naturelles et sociales dans un mysticisme de voluptés inacceptable pour la conscience moderne. Les femmes qui s’étaient jetées dans le saint-simonisme, sans bien comprendre le sens mystérieux de certaines formules, se troublèrent ; leur imagination, exaltée par des rites et des cérémonies où le magnétisme jouait un rôle principal, entra en lutte avec leur raison et la délicatesse de leurs instincts. Beaucoup d’entre elles, après des combats intérieurs douloureux, rentrèrent dans le sein de l’Église catholique; d’autres, plus faibles ou plus intrépides, se donnèrent la mort. Le discrédit dont furent frappés les mystères du saint-simonisme rejaillit pendant longtemps sur toutes les idées favorables à l’amélioration du sort des femmes.

Vere cette même époque parut aussi un talent féminin, dont l'éclat et la nouveauté excitèrent une curiosité universelle. Aurore Dupin, baronne Dudevant, petite fille du fermier général Dupin, et t[ui comptait parmi ses ancêtres le marécbal de Saxe, publia, sous le pseudonyme de George Sand, une suite de romans d’un style admirable et dont l’esprit général était l’exaltation du caractère féminin et la peinture des souffrances de la femme dans le monde et dans le mariage. Une union ouvertement brisée, une existence pleine de fantaisie, une beauté singulière, un art accompli dans ses créations les plus spontanées, donnèrent à la personne et .aux œuvres de George Sand un attrait extraordinaire. Les sainl-sinioniens, encore dans toute la ferveur de leur apostolat, voulurent s’emparer de la direction de ce talent si merveilleusement apte à la propagande. .Mais l’intelligence de madame Sand n’acceptait pas volontiers le principe hiérarebique de la société saint-siinonnienne. Invinciblement attirée vers les idées égalitaires les plus simples et les plus radicales, elle comprenait la démocratie comme l’avaient comprise les babouvistes. Le vieux Ruonarotti la trouva docile à ses enseignements. Le com-

iiiunisine de Pierre Leroux, les théories de Louis' Blanc éveillèrent dans son esprit des échos qui retentirent au loin; quittant 1e roman de passion individuelle et de caractère, elle voua sa plume à la propajjation du communisme et à la cause du prolétariat considérée du point de vue de l’égalité absolue. L’inlluence de madame Sand, que nous retrouverons tout à l’heure dans les conseils du ministre de l’intérieur, lut, malgré la force et la beauté de son talent, une influence purement agitatrice. Elle parade, toutes les grâces d’une imagination inépuisable des objets qui jusqu’alors avaient semblé peu propres à inspirer les poètes. Elle pi it pour sujet de ses nouveaux romans le prolétaire des villes et des campagnes, ses travaux, ses misères; elle opposa ses vertus à l’égoïsme des grands et des riches; elle appela sur lui la pitié, en même temps qu’elle le montrait digne d’admiration; mais elle n’aborda pas directement les doctrines philosophiques ou historiques sur lesquelles se fonde le droit de la démocratie, et se mit soigneusement à l’écart de toutes les tentatives faites par d’autres femmes pour réclamer l'extension au sexe féminin des progrès accomplis ou annoncés par la nouvelle Hépublique.

Ces tentatives, il faut le dire, ne furent ni bien mûrement réfléchies, ni bien sagement conduites par des femmes dont le zèle était d’ailleurs trop imparfaitement secondé par le talent. Sans tenir compte de l’état des mœurs, elles heurtèrent de front les usages et les coutumes plutôt que de chercher à gagner les esprits. Au lieu de reprendre dans leurs écrits la pensée de Condorcet, de traiter avec simplicité et modestie les questions relatives à l’éducation des femmes dans toutes les classes, aux carrières qu’il serait possible de leur ouvrir, au salaire de la femme du peuple, à l’autorité de la mère de famille, à la dignité de l’épouse, mieux protégées par la loi ‘; au lieu d’avancer [tas

' Un lli^lori^‘ll d’une gravité pliiloï-niihiiiue qui ne sera récusée par [lersonne. M. Henri Maiiin, dans suit beau livre de /« s'exprime

Digitieed by Coogle

HISTOlUE

à pas, avec prudence, à mesure que l’opinion se montrerait Itworabie, elles firent des manifestations très-impolitiques, elles ouvrirent avec fracas des clubs qui devinrent aussiUH un sujet de risée. Elles portèrent dans les banquets des toasts dont le ton mystique et le sens va<,me ne pouvaient ni convaincre ni éclairer personne; elles publièrent des journaux qui ne se lirent point lire. L’une d’entre elles réclama officiellement, à la mairie d’une petite ville de province, son droit d’électrice; peu après, une autre plus hardie encore, afficha, sur les murs de Paris, sa candidature à l’Assemblée nationale. A ces démonstrations, qui n’ètaient que hors de propos, il se mêla des excentricités de bas étage. Une légion de femmes de mœurs équivoques fut organisée par une espèce de fou, nommé Bonne, qui leur donna le nom de Vésuviennes, et les conduisit ci plusieurs reprises à l’Hôtel de Ville pour y haranguer et y être haranguées. Toutes ces choses bizarres, ce tapage e.xtérieur, n’eurent d’autre effet 'que d’effaroucher beaucoup de bons esprits et de rendre au préjugé, qui allait s’affaiblissant, une force nouvelle.

Cependant le peuple jugea différemment cette levée de boucliei’s féminine. Le peuple, et cela se conçoit, est peu sensible à la notion du ridicule. Il ne raille pas la bonne volonté ; il l’honore jusque dans ses écarts et ses échecs. 11 a surtout, par droiture naturelle et par simplicité d’âme, un grand respect pour le caractère de la femme. Il ne partage à cet égard aucun des préjugés moqueurs qu’une éducation exclusivement littéraire entretient dans la bourgeoisie. Le peuple ignoie l’infériorité do la femme, établie dans nos mœurs par la tradition latine. 11 ne connaît guère davantage l’arrêt porté contre elle par la théolo-

ainsi sur cette inalière dcUcale : « La position tout à fait inférieure et subortlonnée faite à la fenunc dans le inai'iagc ne répond ni aux idées, ni aux inœui’s de la France. La lennne est insulfisamincnt protégée par la société dans certains cas où la loi, (pii s’abstient, devrait intervenir. i>

DE LA nÉVOLUTlON DE I84S.

gie chrétienne. Toute son éindition, à lui, c/est Jeanne (T Arc sauvant la France. Il n’a pas lu, il repous-serait avec indignation les satires de Rabelais, les contes de la Fontaine, le poëme ignoininicu.v de Voltaire. Le prolétaire, qui voit partout la feniine active, intelligente et sérieuse à ses côtés, réclame pour elle, en dépit des sarcasmes de la bourgeoisie, qu’il ne saurait comprendre, ce qu’il demande pour lui-même : l’instruction, le travail bien tempéré, le loisir nécessaire à la vie morale, celte part dans les fonctions sociales qui relie dans une vie commune les existences isolées et fait des habitants d’un même pays les citoyens d’une même patrie '. Des tentatives avortées ne le rebutent pas; il ne se laisse pas déconcerter par le persiflage ; ce qu’il croit juste ne peut jamais lui sembler risible. Aussi peut-on aflirmer que tous les progi és de la démocratie en Fi'ance amèneront des progrès correspondants dans la condition des femmes. Le jour où il sera donné au peuple de

' Une adresse remise le 5 mars au gouveriu'inent provisoire s’exprime ainsi :

« Citoyens,

« Beaucoup de femmes sont dans une situation déscspért'C ; vous ne voudrez pas qu’elles conlinueiil à être exposées à la misère ou au désordre. Les bonnes mœuiss font la foive des républiques, et ce sont les femmes qui font les mœurs. Que la nation honore par votre voix le travail des femmes ! Qu’elles prennent rang', par votre volonté, dans la réorganisation qui s’opère, et que le princi|)c de l’association soit encouragé par vous pour les travaux qui sont de leur ressort.

« Les femmes méritent d’avoir part à l’honneur et au bien-être que nos institutions vont amener pour le peuple : c'est par elles que riioinme trouve le bonheur dans la famille ; ce sont ejles qui lui donnent le princi|)C de ses sentiments moi-aux. Elles sont depuis longtemps associées à toutes les gloires dans la littérature, dans les l)caux-arts, dans l’industrie, comme elh's sont associées à toutes les doulcui’s en la pei’sonne des admirables sœure de charité.

tt Faites, citoyens, ipie la gloire des femmes illustres et méritantes qui nous ont précénlées rejaillisse on ce moment sur les femmes du travail et du dévouement obscur, sur les mères, les filles, les sœurs de ce peuple pour lequel vous laites de si grandes choses.

« Recevez, citoyens, etc. »

Page 1