‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 21 sur 61 · II · texte numérisé non relu

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puis la mort de son frère aîné et celle du duc de Reichstadt, il disait ouvertement, sans jamais prononcer le mot d’Empire, qu’il serait un jour le chef de la démocratie française. Ses dédaigneuses prodigalités n’étaient pas d’un pailiculicr riche, mais d’un prince du sang. Bien qu’habituellement réservé, il avait parfois des accents de domination qui le trahissaient. Tacite, Lucain, Machiavel, l’histoire de Cromwell, étaient ses lectures favorites. Enfin, celui qui l’aurait alors observé avec attention, eût découvert en lui, sous la pâleur de sa physionomie presque immobile, sous l’indolence de son langage, sous un flegme incroyable dans une aussi grande jeunesse, la fixité ardente d’une ambition concentrée.

La reine llortense excitait ses secrets instincts ; elle lui parlait sans cesse de l’Empire; consultait les devins sur son avenir; lui prédisait qu’il régneraitun jour ; et comme elle était possédée de cette pensée unique, elle s’attachait à la lui inculquer par tous les moyens en son pouvoir h Le Ijasard la servit en envoyant à son aide un homme d’un esprit singulier qui devait en peu Je temps systématiser, répandre au dehors et traduire en faits ce que l’on commença, dès lors, d’appeler à Ârenenberg Vidée napoléonienne.

Vers la fin de l’année 1854, M. de Persigny, allant eu Allemagne, s’arrêta au château d’Arenenberg. ,On ne l’y connaissait pas. C’était un homme d’une naissance obscure; son nom était Fialin. Sa famille, sans fortune, et qui habitait un village du département de la Loire, n’ayant pu lui donner aucune éducation, l’avait fait entrer au service comme simple soldat. L’imagination inquiète du jeune Fialin, le désir de se pousser dans le monde, le délerminérent, lorsqu’il eut fait son temps, à quitter le régiment où il n’avait pu dépasser le grade de brigadier. Il vint à

‘ Dès l'année 1823, du vivant du duc de Rcichstadl, elle déclarait que le sang autrichien serait un motif d’exclusion à l'empire des Français, et que le prince Louis serait appelé à succéder au trône de Napoléon

Paris, à peu près sans ressources, sans autre introduction dans la société officielle qu’une lettre pour un membre du conseil d’Êtat, M. Baude. Ses prétentions paraissaient plus que modestes. Il sollicitait d’entrer, comme simple employé, dans l’administration des douanes. Mais, tout à coup, s'étant introduit dans un salon où il noua des rappoits assez intimes avec des personnes influentes, il changea de langage, quitta son nom de faniille, prit le nom de sa commune, se fit appeler de Persigny, et obtint, on ne sait trop comment, du ministre de la guerre, d’être envoyé en Allemagne, afin d’y étudier l’élève et l’amélioration de la race chevaline.

Ce fut à cette occasion qu’il traversa la Suisse et reçut de la reine Hortense une hospitalité qu’il reconnut amplement et de la manière qui devait lui être le plus agréable, en livrant à ses rêves maternels un aliment nouveau. M. de Persigny avait récemment parcouru la Lorraine et l’Alsace, Il raconta au prince Louis et à sa mère qu’il avait trouvé partout, dans les auberges, dans les casernes, dans les cabarets, l’image de l’Empereur. « Partout, disait-il, le sou- « venir de Napoléon est vivant dans l’imagination popu- « laire. Le peuple attache au nom de Bonaparte des souve- K nirs mêlés de république et d’empire, de gloire et de ( patriotisme, tandis que les Bourbons de l’une et de l'autre « branche signifient pour lui les désastres de 1814, les B traités de 1815, la domination des prêtres et des nobles, « le règne des avocats et des joumalistes, une charte oc- « troyée ou consentie, un parlement anglais, enfin, auquel B il ne saurait rien comprendre. »

M. de Persigny ajoutait qu’aprés avoir beaucoup réfléchi sur cette popularité latente, mais incontestable et universelle du nom de Bonaparte, il en était arrivé à la conviction qu’en invoquant le principe de la souveraineté du peuple, le neveu, l’héritier de l’Empereur, serait assez puissant pour renverser la quasi-légitimité des princes de la famille d’Orléans. '

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« Eu 1830, disait encore M; de Persigny; pendant que la bourgeoisie de Paris crie : Vive la Charte ! lé peuple crie i Vive Napoléon 11 ! «Depuis lors, pas une année ne s’est écoulée sans troubles. Les émeutes du-12 mai, des 5 et 6 juin ; la Vendée, Lyon, Grenoble insurgés ; les attentats ' de Fieschi, d'Alibaud, sont autant de 'signes manifestes de la haine qui couve en France contre la royauté escamotée par la maison d’Orléans. Les partis eictrémes, républicains ou légitimistes, s’entendront sur le principe du droit naJ tional, le .seul qu’il faille ouvertement invoquer ; l’armée tressaillira de joie à la vue<des aigles impériales. .. » '' 'i

Ces discours et d’autres analogues, souvent renouvelés dans les fréquentes visites de M. de Persigny au château d’Arenenberç, ces observations qui ne manquaient pas de justesse, développées d’une façon spécieuse devant des pcrsoiuies intéressées par leur passion à y donner' créance, furent la première origine du complot de Strasboui^. "

Le prince Louis Bonaparte s’attacha, en qualité de secrétaire, M. de Persigny, qui rentra 'en France 'avec le ferme' dessein de se vouer tout entier au triomphe de la causé bonapartiste, et qui prit, dés ce jour, pour devise, ces deux mots significatifs : Je sers^ll s’employa activement et' habi-« lement à nouer, au nom du< prince, des relations utiles. Il vit, sous prétexte de leur remettre le Manuel d’artillerie^ tous ceux d’entre les officiers de l’armée que l’on pouvait espérer séduire. Le même prétexte introduisit M. 'de Pérsigny auprès d’Armand Carrel. '

L’opinion de Carrel, qui conduisait alors' le parti fépu-' biicain, ne lui parut pas . défavorable à l’idée napoléouienne. Armand Carrd appartenait, en effet, à la tradition jacobine beaucoup plus qu’à l’école libérale. Dans son BUtaire de la corUre-révolutioti en* Angleterre, il avait 'fait l’éloge de Cromwell, de sa vûdenceHnêntable : « Partout et dans tous les temps, avait-il écrit,' ce sont les besoins qui ont fait les conventions appdées principes, et toujours les principes se sont tus devant les besoins. » Les projets

du neveu de l’ Empereur n’allaient pas contre ces doctrines. Carrel leur, donna, dans une certaine mesure, son approbation. « Le nom qu’il iporte, disait-il, en parlant de Louis Bonaparte, est le seul qui puisse exciter fortement les sympathies populaires ; s’il sait oublier ses droits de légitimité impériale pour ne se rappeler que la souveraineté du peuple, il peut être appelé à jouer un grand râle. »

Beaucoup de républicains, qui n’espéraient plus voir l’établissement de la République en France, partagèrent l’opinion de Carrel. Les écoles socialistes n’étaient pas non plus hostiles à la pensée d’un dictateur du prolétariat.

De secrètes sympathies dans l’armée se révélèrent également à M. de Persigny ; si bien que, d’une donnée générale, OH crut pouvoir passer à une application particulière, d’une, idée à un complot. On sait comment fut ourdie la conspiration de Strasbourg. Quoique mal conduite et dissipée en quelques heures, dans la journée du 50 octobre 1 856, elle ne. laissa, pas d’inquiéter le gouvernement de Louis- Philippe, car elle avait fait découvrir dans l’armée des pensées dont on, ne soupçonnait pas l’existence; dans le peuple, des souvenirs que l’on croyait effacés; dans le parti républicain, une disposition à s’allier aux Bonapartistes, qui pouvaient susciter à la dynastie d’Orléans des oud>arras nouveaux et sérieux^

M Mais Louis-Philippe. n’eut garde de laisser paraître ces impressions. 11 suivit une tactique plus habile, plus conforme, d’ailleurs, à son esprit de modération et de clémence. Au lieu de grandir le prétendant impérial par l’éclat d’un procès, le gouvernement prit à tâche d’amoindrir et de ridiculiser sa tentative. Le prince Louis-Napoléon fut enlevé de prison pendant la nuit qui suivit son arrestation, conduit en toute) hâte à Lorient, retenu en mer prisonnier sur un vaisseau de l’État, pendant cinq mois, puis endn débarqué sur.le territoire des Élats-Unis d’Amérique. f: i

!, Ën l’absence de l’autour prineipab du complot, le' jury do iStrosbqnrg acquitta:. ie$ complices. . Pendant quelque

temps la presse ministérielle persiffla l’affaire de Strasbourg, affectant de ne l’appeler qu’une écliauffourée, une misérable éqiiipée, puis ou cessa de s’en occuper et tout rentra dans l’oubli.

Une maladie de la reine Iloiiense, à laquelle’ elle succomba le 5 octobre 1837, rappela en Europe Louis Bonaparte. Trompant toutes les polices, il reparut soudain à Arenenberg. Feu de temps après, le lieutenant 'lÆity, qui avait pris une part très-active dans l’affaire de Strasbourg^ en publia, sous les yeux du prince, une relation qui fut distribuée à profusion parmi les troupes, particulièrement dans les garnisons de Lille et de Paris. ■ •

Le gouvernement de Louis-Philippe,' de nouveau provoqué, fit saisir cette apologie du prince Louis-Napoléon^ dans laquelle la légitimité de ses prétentions au trône était ouvertement proclamée. L’auteur, traduit devant la cour des pairs, fut condamné à cinq ans de détention. Dans le même temps, M. Molé, président du conseil, après plusieurs insinuations inutiles, faisait remettre, par M. de Montebello, à la diète helvétique, une note officielle, appuyée par-l’Autriche et la Prusse, qui demandait que Louis- Napoléon fût expulsé du territoire suisse.

Le ton de la note blessa le gouvernement fédéral. Il résista aux sommations de M. Molé. Des hommes recommandables soutinrent le droit de l^ouis-Napoléon. Dans son liapport au conseil représentatif (24 septembre 1858) le professeur de La llix^e établit que Louis Bonaparte était légalement citoyen suisse depuis 1832 ; qu’on ne pouvait considérer comme un prétendant le fils obscur du troisième des frères de l'Empereur, le sénatus-consulte, qui le faisait entrer dans la ligne de succession étant, d’ailleurs, aboli par l’acte de déchéance. Enfin, le grand conseil, à l’unanimité, déclara la demande de la France inadmissible.

Aussitôt Louis-Philippe fait avancer des troupes sur la frontière. A leur tour, les États suisses mettent sur pied leur contingent.' Voyant cela, Louis-Napoléon, qui pendant

tout ie débat s’était tenu dans rainbiguité, ne voulant ni réclamer ni renier son droit de citoyen suisse, quitte Arenenberg et se rend à Londres.

Là, il se vit médiocrement accueilli par l’aristocratie anglaise, qui, à cette époque, professait pour la politique de Louis-Philippe une admiration extrême ; il vécut dans la société excentrique du comte d’Orsay et de lady Blessington, et fut circonvenu par une foule d’aventuriers qui s’efforcèrent de le pousser à une expédition nouvelle. Ce ne fut pas difficile. Tout en paraissant s’absorber dans les amusements de la vie élégante, le prince Louis poursuivait ses plans cachés et méditait une descente sur la côte de France.

' L’écliec de Strasbourg, loin d'ébranler sa croyance superstitieuse, l’avait plutôt raffermie. 11 avait fait paraître en cette circonstance toutes les qualités d’un conspirateur : le secret dans les desseins, l’audace dans l’entreprise, la constance dans les revers. 11 ne doutait pas de sa mission. « Peu m’importent les cris du vulgaire qui m’appellera insensé, parce que je n’aurai pas réussi, et qui am’ait exagéré mon mérite si j’avais triomphé, » écrivait-il à sa mère‘. « Si je serai l’homme de la fatalité, ou l’homme de la providence, je l’ignore, disait-il encore à une femme de ses amies; mais peu importe, je vivrai ou je mourrai pour ma mission. »

De semblables pensées, perpétuellement entretenues et flattées par les émissaires qui lui arrivaient de France, ne devaient pas rester longtemps spéculatives. Dans le mois d’août 1840, moins de quatre ans après l’expédition de Strasbourg, tout était disposé par Louis-Napoléon pour un débarquement.

‘Malgré le ridicule qui s’est attaché au complot de Boulogne, favorisé, a-t-on dit, puis éventé par la police de M. Thiers; bien que l’expédition ait échoué plus vite et plus complètement encore que celle de Strasbourg, les personnes ini-

* Letlresàsa mère, Œuvres complètes, vol. III, p. 183.

liées à la conjuration affirment qu’elle éUut mieux ourdie. On avait eu, le temps de mieux s’entendre avec les mécon* tenls des divers partis. L’embauchage, des troupes était depuis plus longtemps pratiqué et sur; une / plus large échelle. Un général^ était à demi gagné;, im régiment tout entier devait trahir. Le prince, qui avait réalisé à, peu près tout ce qui lui restait de fortune, s’était procuré des armes et des munitions. 11 avait .recruté, une espèce de maison militaire. Ses proclamations, ses décrets étaient iminriinés d’avance. , i i ■ h ■

Le 4 août on s’embarque sur un bateau à, .vapeur loué, à la Compagnie commerciale de Londres, sous le prétexte d’une partie de plaisir. Pendant la .traversée, le priflce découvre ses projets à l’équipage, et aux passagers. 11 lit ses proclamations et son ordre du jour. « Il se rend, dit-il, aux vœux du peuple français; du peuple livré, en 1814. cl en 1815, parla trahison, aux baïonnettes étrangères; du peuple trompé, en 1850, par de misérables intrigues, flérii tier du plus grand nom dee .temps modernes,, il a des, devoirs à remplir envers la nation; il vient pour la rétablir dans l’exercice de sa souyeraineté ! », , ,,, .

Les conjurés, à qui l’on a distribué du vin et des largesses, crient ; « Vive l’Empereur !.»On,reyêt les uniformes dont les chefs de la conspiration ont fait emplette, on prépare les aigles, on apporte l’épée d’Apsterlitz. Alors; le > prince fait connaître les premiers décrets de son, gouvernement. Il prononce la déchéance de la dynastie d’Orléans, r, adoption des constitutions impériales. 11 1 annonce 'quOi M. Thiers est président de son conseil, , ,i,,. .

Entre quatre et cinq heures du matin, le 6 août, on débarque sur la cûte de France,, à Vimereux, non loin de houlogne^sur-Mer. ^ Le lieutenant Â}adenise et trois sousofficiers du 42* de ligne attendent ,1e prince sur,, la plage et le reçoivent au cri de ; « Vive l’Empereur! » Ils promettent d’enlever par acclamation les* deux compagnies qui sont en garnison à Boulogne, Le, cortège se

déploie et s’avance vers la caserne. Il est six heures du matin. Les offlciers ne sont pas arrivés encore. Aladenise fait mettre les soldats en bataille; il leur annonce que Louis- Phi lippe a cessé de régner, il leur présente le neveu, quelques-uns disent le fils de l’Empereur.

' Pendant que Louis Bonaparte fait des promotions et distribue des croix d’honneur, deux officiers, avertis de ce qui se passe, accourent en toute hâte, le sabre à la main. « On vous trompe, crient-ils aux soldats; n’écoutez pas les traîtres, vive le roi ! » Le prince s’avance alors et veut se faire reconnaître. Une vive altercation s’élève; Louis Bonaparte tire à bout portant, au capitaine Col-Puygellier, un coup de pistolet qui va fracasser la mâchoire d’un soldat. A la voix de ses! officiers, la troupe, un moment surprise, croise la' baïonnette; les conjurés reculent. Renonçant à séduire les soldats, le prince se dirige vers la ville pour tenter d’entraîner le peuple; mais déjà l’on entend sonner le tocsin et battre la générale, on voit les portes se fermer. Le sous-préfet et le commandant de place, à la tête de la garde nationale et de la gendarmerie, marchent à la rencontre des conjurés. Ceux-ci se débandent et fuient vers le rivage.

On se jette dans les canots; le prince essaye de se sauver à la nage; mais, se voyant ajusté parles gendarmes, il cesse tout mouvement et se laisse prendre. On l’enveloppe dans la capote d’un douanier, on le fait monter dans un omnibus des bains, on le conduit en prison, d’où il est dirigé sur Paris, enfermé à la Conciergerie, traduit devant la Chambre des pairs et finalement condamné à la détention perpétuelle dans une forteresse ‘.

L’expédition de Boulogne prêtait encore plus à rire que celle de Strasbourg. On ne s’en fit pas faute.

’ L’attitude du prince devant la cour des pairs avait paru

* 160 voix sur ICI, déclarèrent le prince Louis-Napoléon coupable’ 152 prononcèrent la peine de la détention perpétuelle. Il y en eut une qui vota la peine de mort. - I -

embarrassée. Le président Pasquier l’avait accablé de son dédain. Tous les journaux abandonnèrent à l’envi le prétendant malheureux. La Presse, en racontant ce qu’elle appelait l'équipée de Boulogne, disait que personne en France ne pouvait honorablement éprouver la moindre sympathie, ni même la moindre pitié, pour ce jeune homme qui paraissait n'avoir pas phis d'esprit que de cœur *. Une seule voix osa s’élever en faveur du prisonnier : ce fut celle de M. Louis Blanc, qui, sans justifier les prétentions impériales, protesta avec beaucoup de force, dans la Revue du progrès, contre le principe des juridictions spécialement politiques.

Mais la longue captivité de Ilam parla plus haut dans l’esprit du peuple que les railleries de la presse et des salons ministériels. J’ai déjà eu occasion de le remarquer,le peuple n’est que trés-médiocrement sensible à ce que nous appelons le ridicule; il est, au contraire, plein de compassion pour le malheur, mérité ou immérité. La prison de Ilam servit im.mensément la cause napoléonienne. Les soldats de garde dans la forteresse s’attendrissaient sur le sort du neveu de l’Empereur, on ne parvenait pas à les empêcher de lui rendre les honneurs militaires; rentrés dans les casernes, ils y rapportaient ses propos affables, ils vantaient son courage. Louis-Napoléon, qui possédait à un rare degré le don de se conformer aux circonstances et d’en tirer parti, tourna cette sévère solitude au profit de son instruction et de sa popularité. Il y vécut avec une sobriété favorable au travail. S’étant formé une bibliothèque considérable, il lut, il étudia, il acquit des connaissances solides.

Renonçant en apparence à son rôle de prétendant, il entra en correspondance avec les hommes les plus distingués du parti démocratique et panitne plus songer qu’aux intérêts du pays et à la prospérité de la France. Les per-

* Voir la numéro du 8 août 1840.

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sonnes qui l’allaient voir dans .sa prison revenaient charmées de son accueil. On louait la facilité avec laquelle il supportait des privations dont sa santé même avait souvent ù souffrir. On lui trouvait un e.><prit médiocre, mais qui semblait juste ; on le croyait éclairé par l’expérience.

11 souffrait qu’on le questionnât, et, quoiqu’il évitât de se prononcer, il paraissait incliner vers les idées républicaines. « La République serait mon idéal, disait-il à MM. Degeorges, Peauger, Louis Blanc, et aux autres républicains qui allaient le *isiter, mais j’ignore si la France est républicaine. Je vois dans son histoire les deux éléments monarchique et républicain exister, se développer simultanément. Si le pays m’appelle un jour, je lui obéirai; je rémiirai autour de moi tous ceux qui veulent la liberté et la gloire ; j’aiderai le peuple à rentrer dans ses droits, à trouver la formule gouvernementale des principes de la ■Révolution. »

Les articles qu’il insérait dans la Revue du Pas-de-Calais exprimaient à peu prés la même pensée et lui valaient les éloges de la presse républicaine. « Louis Donaparte n’est plus un prétendant, disait le Journal du Loiret, c’est un citoyen, un membre de iiotrc parti, un soldat de notre drapeau. » Les socialistes surtout se rapprochaient de lui avec empressement. Louis-Napoléon semblait goûter les idées de M. Louis Blanc. Il contribuait à la publication du journal fouriériste; dans plusieurs de ses écrits il avait développé le système russe des colonies militaires, qui n’étaient pas sans quelque rapport avec le phalanstère. Le titre même de l’un de ses ouvrages : Extinction du paupérisme, aimonçail des préoccupations socialistes, ou, pour parler le langage du temps, des idées humanitaires.

Il se formait ainsi de bien des sympathies diverses, de bien des courants d’opinion, autour du nom de Bonaparte, une force considérable Le retour des cendres de l’Empe-

‘ Je lis dans une lettre, écrite à cette époque, une curieuse appréciation de ces courants d’opinion : «Dans cet état de choses, beau-

reur fut pour celte, force, encore, inerte, comme, un chw électrique qui l’anima.

Le contraste du triomphe décerné aux mânes de Napoléon et de la dure captivité que subissait son neveu saisit les imaginations. « l’endant qu’on déifie les restes mortels de l’Empereur, écrivait Louis Bonaparte, moi, son neveu, je suis enterré vivant*. » A cette pensée, un certain attendrissement pénétrait les cœurs.

Le gouvernement de Louis-Philippe s’irrita d’un sentiment qu’il aurait dû prévoir. A peu de temps de là, il re-fusa sèchement au prince I,ouis, malgré une lettre que celui-ci adressa direclemeul au roi, malgré les démardies de lord Londonderry et de M. Odilon Barrot, l’autorisation d’aller à Florence, où l’appelait son père mourant. ,

L’évasion du prince suivit de près ce refus. Le 25 mai 1846, il s’échappa de llam sous un déguisement, et, comme sou père était mort dans l’intervalle des négociations, il gagna ' l’Angleterre. Depuis celte époque, il ne quitta plus le territoire anglais. C’est à Londres qu’il apprit les événements du 24 février. Le 26, il arrivait dans la soirée à Paris et descendait sans bruit rue de Richelieu, à l’hûtel de Castille. Un petit conseil d’amis s’y était rassemblé on mit en

coup d’hommes de tous les partis se rattachent au prince. Le mouvement des esprits est très-marqué dans ce sens, surtout en proviiioei A Paris il s’aamsc parmi les députés. On eu compte une trentaine qui confessent volontiers leurs dispositions à cet égard. Toute l’ancienne extrême gauche est là en masse. La gauche Barrot est entamée, et le mouvement arrive presque jusqu’à son chef, cependant très-imiécis. Tliicrs est suspect à quclques-uas ; je crois que c’est à tort. Thiers commence à douter de la dynastie, mais il n’en est pas détaché. C’est le seul homme peut-être qui sache bien sur tous les points notre situation ; il est impérraliste par le fond des idées, mais il redoute tm|i une révolution pour se faire révolutionnaire... Le parti bonapartiste pousse ses rameaux jusque dans le parti conservateur. C'est exceptionnel et rare, mais cela se trouve. C’est un parti qui se fait avec les déclassés de tous les côtés, et les déclassés aixmdent au point que le nombre et la force est avec eux désormais. »

* Préface des Fragments /ifs/on’î«e* publiés à Londres en 1841. j

délibération la meilleure conduite à tenir; plusieurs avis furent ouverts.

L’une des personnes les plus avancées dans la confidence de Louis Bonaparte, M. Vieillard, l’engageait à se rendre sur l’heure à l’Hôtel de Ville, afin d’y présenter son hommage au gouvernement provisoire. D’autres personnes cherchaient à l’en dissuader. Le prince serait reçu avec indifférence, dit un républicain qui connaissait bien l’état des esprits; peut-être même avec dédain, comme un homme de nulle importance; il valait mieux écrire ; en même temps un projet de lettre était soumis à l’approbation du prince, qui jusque-là avait écouté le débat sans y prendre part. Ce projet fut trouvé trop explicite. On ne devait pas,' disait M. Vieillard, se prononcer d’une manière aussi formelle. Paraître plus révolutionnaire que le gouvérnement provisoire, ce serait lui donner une leçon, lui créer peut-être des embarras; d’un autre côté, se montrer moins révolutionnaire que lui, ce serait compromettre la popularité du nom dé Bonaparte : il fallait éviter avec un soin égal ces deux écueils.

Le prince ayant approuvé son ami, on rédigea une lettre insignifiante, à laquelle le gouvernement provisoire ne répondit qu’en exprimant le désir que Louis-Napoléon quittât la Friance. Le prince ne' fit nulle difficulté d'obtempérer à ce désir. Ses partisans ne jugeaient pas le moment venu pour lui de se montrer; son nom prononcé dans les clubs n’y avait pas trouvé, d’écho. Le gouvernement provisoire, M. de Lamartine surtout, était alors l’objet d’un enthousiasme qui ne souffrait aucune diversion. Louis Bonaparte repartit donc pour Londres; mais ses amis restèrent et commençèrent à s’entremettre pour lui avec un zèle redoublé. Ils avaient des moyens de propagande tout organisés sous la main, les associations bonapartistes ne s’ étant jamais entièrement dissoutes en France.

La Société des débris, de l’armée impériale, qui s’était constituée au retour des cendres de l’Empereur, et qui

gardes municipaux licenciés; on glissait des hommes dé> voués dans les ateliers nationaux et jusque dans les confé* rences du Luxembourg. Des femmes, animées d’un zélé ardent, allaient dans les faubourgs où elles prodiguaient, au nom de Louis Bonaparte, les aumônes et suilout les promesses.

L’approc.be des élections fit redoubler et concentrer les efforts encore épars; on fonda des Journaux à bas prix qui furent colportés non-seulement dans Paris, mais dans les campagnes les plus reculées ; les murailles se couvrirent d'affiches qui portaient le nom de Louis Bonaparte en caractères énormes; on répandit par milliers des portraits, des médailles, des lithographies qui montraient l’Empereur présentant son neveu à la France; on paya des joueurs d’orgues, des somnambules pour chanter et prédire le retour de Napoléon'. Il y eut des harangueurs de carrefour qui le représentèrent comme une victime de Louis-Philippe et de la bourgeoisie.

M. Émile Thomas, qui entretenait par sa mère des relations suivies avec le parti bonapartiste *, favorisa ouvertement dans les ateliers nationaux la candidature du prince et fit placarder une affiche qui proposait ensemble aux électeurs : Louis Bonaparte, Émile Thomas, Émile de Girardin.

Pendant qu’on agissait sur les classes pauvres par ces pratiques vulgaires, on ne négligeait pas d’intéresser par d’autres moyens au succès de Louis-Napoléon les partis hostiles à la République. M. de Persigny renouait avec M. de Falloux d’anciennes relations, on voyait M. de Gi-

• IiC refrain de l’une de ces chansons donnera l’idée du caractère bizarre de celte propagande populaire :

Napniéan, rentre dans ta patrie;

Napoléon, sois bon républicain.

* On sait que M. Émile Thomas fut un peu plus tard rédacteur en chef du journal napoléonien le Dix décembre, puis administrateur des

' biens du prince Louis Bonaparte dans la Sologne.

rardin, on circonvenait M. Carlier, on signalait enfin à tous les mécontents politiques la r^andidature de Louis Bonaparte comme l’acte d’opposition le plus habile et le plus efficace.

Le succès dépassa l’attente : une triple élection dans les départements de TYoïine, de la Charente-Inférieure et de la Corse, envoya é l’Assemblée constituante le représentant du peuple Louis-Napoléon Bonaparte.

Cette élection était assurément le fait le plus grave qui se fût produit depuis le 4 mai. Cependant on ne voit pas que l’Assemblée s’en émut beaucoup. La majorité républicaine ne se préoccupait que de ses querelles avec la commission exécutive et des intrigues du parti orléaniste. L’élection de M. Tliiers lui paraissait un danger bien plus grand pour la République que l’élection de Louis Bonaparte.

Dans la discussion soulevée à l’occasion du décret de bannissement de la maison d’Orléans, comme il avait été question d’étendre la mesure à la famille Bonaparte, les républicains s’étaient presque tous opposés avec beaucoup de vivacité à cette extension. En parlant des deux maisons de Bourbon : « Elles sont venues toutes deux dans les fourgons des Cosaques, qu’elles s’en aillent ensemble! s’écriait de représentant Yignerte; quant à la famille Bonaparte, nous l’adoptons provisoirement, parce qu’elle n’est pas dangereuse ! » M. Ducoux, qui fut plus tard préfet de police sous le gouvernement du général Cavaignac, combattit également l’assimilation que l’on voulait faire .entre les deux maisons royales et la famille Bonaparte. « La famille Bonaparte, disait-il, n’a plus qu’une valeur intrinsèque; elle n’est plus que la tradition glorieuse d’une époque que personne ne peut avoir la folie de vouloir recommencer. » Plusieurs représentants républicains parlèrent dans le même sens. Enfin, la discussion s’étant renouvelée le 10 juin, à l’occasion d’une proposition de M. Piétri qui tendait à abroger l’article 6 de la loi du 10 avril 1832, M. Crémieux,

ministre de la justice, vint déclarer à la tribune que la loi de i 832 était virtuellement abolie par la révolution de Février.

Cependant l’a<ptation était grande dans Paris, des groupes nombreux se formaient dans les rues, et l’on y parlait à haute voix de mettre Louis-Napoléon à la tête de la République. Une pétition des ouvriers de la Villette demandait à l’Assemblée qu’il fût proclamé consul; dans la 12* légion de la garde nationale, il était question de le nommer colonel en remplacement de Barbés. L’émigration polonaise et quelques-uns des disciples influents de l’iliuminé Towianski agissaient et parlaient pour lui dans les clubs et les sociétés secrètes. La presse aussi commençait à s’émouvoir. Le journal le Napoléonien disait au sujet de l’élection : « Nous avons vu dans ce fait autre chose que l’élection d’un simple représentant, nous y avons vu le vœu qu’une autre candidature fût portée devant le pays. »

' Le Constitvtionnel, en rapprochant le chiffre des voix données à Pierre Leroux, à Proudhon et à Louis Bonaparte, dénonçait cette élection comme le résultat d’une alliance contractée entre les républicains et les bonapartistes. Le Heprésentant du peuple niait l’alliance, mais il se montrait effrayé : « Le peuple, disait M. Proudhon avec sa verve caustique, a voulu se passer cette fantaisie princière, qui n’est pas la première du genre ; et Dieu veuille que ce soit la dernière! 11 y a huit jours, ajoutait-il, le citoyen Bonaparte n’était encore qu’un point noir dans un ciel en feu ; avant-hier ce n’était encore qu’un ballon gonflé de fumée ; aujourd’hui c’est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. » '

Au sein de la commission exécutive on était beaucoup plus inquiet qu’à l’Assemblée nationale, parce qu’on était plus exactement informé du caractère de plus en plus hostile que prenait l’agitation populaire. Les attroupements qui, dans les premiers jours, ont stationné autour de la porte Saint-Denis, aux cris mêlés de ; Vive Barbés! vive Na-

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poléon! se rapprochent et se forment autour du Palais- Bourbon; on y attend, dit-on, l’entrée du prince Louis. Les cris de : Vive Barbés ! deviennent rares et finissent par s’éteindre; les cris de : Vive Napoléon! s’accentuent. Les agents du parti bonapartiste répètent dans les groupes que le gouvernement veut empêcher l’exilé de rentrer en France; les ouvriers s’indignent, La promulgation de la loi sur les attroupements, présentée par la commission exécutive et votée par l’Assemblée à une majorité considérable, porte au comble le mécontentement populaire.

Entre tous les membres du gouvernemeot, M. de Lamartine était le plus préoccupé de ces symptômes. Jusqu’à ce Jour, il n’avait pas conçu d’appréhensions sérieuses pour les destinées de la République. Dans les manifestations populaires qui précédèrent l’ouverture de l’Assemblée, il avait vu tantôt l’influence de quelques factieux, tantôt la popularité de M. Ledru-ltollin se substituant à la sienne; il s’était affligé de ces üuctualions stériles de l’opinion, mais rien dans tout cela ne lui avait paru alarmant pour la liberté. A ses yeux, les tendances orléanistes, légitimistes ou cléricales qui se montraient dans l’Assemblée ne pouvaient non plus remuer le pays qu’à la surface; mais dès qu’il enr tendit prononcer le nom de Bonaparte, son grand instinct politique l’avertit; il sentit que la République, telle qu’il l’avait comprise, était menacée. 11 n’avait pas attendu, d’ailleurs, la révolution de 1 848 pour prévoir, pour prédire avec une étonnante sagacité, la fascination qu’exercerait un jour sur la France, du fond de son tombeau, la grande figure de Napoléon. Dans l’année 1 840, lore de la discussion relative au retour des cendres de l’Empereur, on voit M. de Lamartine s’élever avec force contre le projet ministériel ; il ne craint pas de braver l’impopularité en combattant un projet qu’appuie M. Odilon Barrot et que soutient la faveur publique. Dans un discours, le plus beau peut-être, par la hauteur des vues philosophiques, qui soit sorti de sa bouche éloquente, il signale le danger de,c« culte de la force que

l’on veut substituer dans l’esprit de la naiion au culte sérieux de la liberté*. Il proteste contre ce grand mouvement donné par le gouvernement même an sentiment de-i masses; contre ces spectacles, ces récits, ces publications impulaires, contre ces bills d’indemnité donnés au despotisme heureux. Il affinne qu'il y a grand péril, non-seidement pour l’esprit

public, MAIS AUSSI POUR LA MOMARCHIR REPRÉSENTATIVE. Pllis,

après avoir examiné les divers lieux proposés pour l’érection d’un monument, il désigne le champ de Mars, afin de bien indiquer que c’est au grand capitaine et non au souverain que l’on bâtit une tombe. Il propose comme la seule inscription qui réponde à la fois à l’enthousiasme et d la prudence : A Napoléon... seul.

« r.ette inscription, dit-il, attestera aux générations présentes et futures que la France ne veut susciter des cendres de Napoléon ni la guerre, ni la tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des imitateurs ! »

Lorsque M. de Lamartine, moins de huit ans après ces paroles prophétiques, les vit si près de se réaliser ; quand cette puissance d’un nom, prédite par lui et qu’il croyait fatale, surgit subitement â ses yeux du sein d’une démocratie à peineformée, il résolut de la combattre sans perdre un jour, et, pour ainsi dire, corps à corps, dans l’Assemblée d'abord, puis, s’il le fallait, dans la rue.

Entre une popularité due aux plus beaux dons du génie, aux plus grands services rendus, tout à l’heure, à la cause de la liberté, et les souvenirs d’un temps déjà lointain; entre un citoyen aimé, honoré de tous, et un prétendant inconnu au pays; entre celui que chacun nommait le Washington de la France et le neveu de l’Empereur, la démocratie hésiterait-elle? l’esprit, le cœur du peuple pourraient-ils balancer? M. de Lamartine pensa qu’il combattrait du moins à armes égales.

* Voir, au Moniteur, le discom-s de M. do Lamartine, séance du SC mars 184S.

Il s’abusait Cette popularité si passionnée, si parfaite et si juste, qui lui avait décerné, au 24 février, une souveraineté d’opinion presque absolue, ella s’était retirée de lui, il l’avait laissé perdre, faute de savoir l’employer à ses desseins. Ses qualités autant que ses défauts', la nature de son génie autant que la trempe de son caractère, le rendaient impropre au gouvernement de l’opinion. Tout-puissant à la; séduire, il ne lui donnait pas d’aliment. Lui qui savait tout. pressentir, il se montrait incapable d’exécuter rien. L’esprit d’applicalion et de suite qui lie la veille au jour, le jour au lendemain, et conduit ainsi sans éclat, mais avec sûreté, les affaires publiques, il ne le possédait pas ; il l’aurait dédaigné. Étudier, connaître les hommes pour les amener à ses Ans, c’eût été à ses yeux: un souci vulgaire. U’ailleurs, ses conceptions politiques étaient trop vastes, ses vues trop idéales, pour se combiner entre elles, s’arrêter et se restreindre é un plan défini. 11 reconnaissait bien, par exemple, et il avait dit l’un des premiers, qu’il s’agissait au dix-neuvième siècle d’organiser la démocratie; mais ce qu’il était , urgent de faire pour donner satisfaction aux vrais besoins du peuple, il ne le savait, il ne le cherchait même pas. De même, il considérait comme un devoir facile pour la République française de procurer, sans faire de guerre offensive, 1 indépendance des nationalités opprimées en Europe ; mais la mesure qu’il fallait tenir auprès des gouvernements pour atteindre ce but, cette habileté dans l’exercice delà force morale, d’autant plus nécessaire que l’on voulait éviter de recourir à la force matérielle, il ne parut pas qu’il s’eu formât la moindre idée. Son optimisme négligent, la persuasion fortifiée par d’inouïs triomphes que son éloquence parerait à tout , suffirait à tout, 011 France et en Europe, dans l’Assemblée et sur la place publique, s’ils aidèrent â son élévation, entrainèrent aussi sa chute rapide. Comme son étoile brillaitau ciel d’un éclat incomparable, comme il semblait commander aux vents qui enflaient sa voile et aux Rots fiirieu.x qui venaient mourir

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à ses pieds, sa main distraite reposait sur le gouvernai* sans le diriger. Son génie et sa fortune le préservèrent des écueils ; mais au lieu du rivage où il se proposait d’aborder, il s’éveilla un matin du plus beau des rêves, seul, abandonné, presque oublié, sur une plage déserte.

Il est triste, mais il est encore plus intéressant et instructif de voir par quels moyens mal concertés M. de Lamartine essaya de ramener à lui l’esprit public et de vaincre cet adversaire absent, muet, énigmatique, que la révolution, par un de ses jeux les plus inattendus, lui opposait.

II pensa d’abord qu’il serait d’un effet infaillible de provoquer au sein du peuple même un mouvement contraire au mouvement bonapartiste. Dans cette pensée, il manda près de lui quelques délégués du Luxembourg et d’autres chefs des corporations. Il s’efforça de les animer au tableau des dangers qu’allait courir la République; il leur offrit des capitaux pour aider les associations ouvrières, et finit par leur demander d’organiser une manifestation contre la rentrée en' France du nouvel élu.

Mais M. de Lamartine se vit écouté avec une froideur extrême. Les délégués du Luxembourg, sur l’avis de M. Louis Diane, avaient voté pour Louis Bonaparte. Us se tenaient, d’ailleurs, en grande défianc.e des paroles qu’ils entendaient et des promesses qu’on leur faisait depuis le 24 février. M. de Lamartine put se convaincre qu’il n’exerçait plus d’action sur les hommes du peuple; il décida alors d’essayer, sans plus tarder, son pouvoir sur l’Assemblée.

L’émotion qu’avait causée dans Paris le nom de Napoléon s'était déjà manifestée à la tribune. Le 10 juin, le représentant Heeckeren, sans doute pour sonder la disposition des esprits, interpellait le ministre de la guerre au sujet d’un bruit qui s’était répandu. Selon ce bruit, un régiment envoyé à Troyes et reçu au cri de : Vive la République! par la garde nationale, y aurait répondu par le cri de : Vive l’Empereur! A cette interpellation y qui lui parait une insulte pour l’armée, le général Cavaignac s'indigne; il

afilrme « que rien de semblable ne lui est parvenu*. » Puis, donnant un libre cours aux sentiments qui l’agitent : « Loin de ma pensée, s’écrie-t-il dans un emportement d’éloquence qui contraste avec sa réserve et son laconisme habituels, de porter une accusation aussi terrible contre un de mes concitoyens. Oui, je veux croire, je dois croire innocent l’homme dont le nom est si malheureusement mis en avant. Mais je le déclare aussi, je.voue à rexécration piélique qui-’ conque osera jamais porter une ^ main mcrUége. sur la liberté du pays ! » * , . . ..

A CCS mots, tous les représentants entraînés se lèvent, et le cri de ; Vive la Répiélique! retentit longtemps dans Fenceinte. « Oui, citoyens, je le voue à l’exécration publique, » reprend le général Cavaignac avec force. i.

Ce moment eut sa gravité, non pas apparente aux yeux de tous, mais profondément sentie par quelques-uns.

M. de Lamartine, en qui jusque-là . .s’était en quelque sorte personnifiée la Hépublique, se trouvait tout d'un coup comme écarté du débat. L’attention publique se i détournait de lui. Un autre se levait, qui repoussait, au. nom du pays, le prétendant à l’Empire. Par l’effet de quelques mots prononcés inopinément à la tribune, une rivalité nouvelle, naissait dans les régions du pouvoir. Un antagonisme encore latent, mais qui allait, à partir de, ce jour, se prononcer de plus en plus, puis éclater enfîn, se posait dans l’Assemblée. On pouvait entrevoir déjà que désormais le pays n’allait plus se débattre entre la liberté et la licence, mais entre l’autorité et la dictature : entre le général Eugène Cavaignac et le prince Louis-Napoléon Bonaparte.

Selon toute apparence, M. de Lamartine en eut l’instinct. Néanmoins il persévéra dans son projet. Ayant obtenu de ses collègues un décret de bannissement contre Louis Bonaparte, il résolut de le proposer à l’Assemblée le 12 juin,

* Le g-énéral Cavaignac était mal informé, le fait était parfaitement exact. >

et d’enlever, s’il se pouvait, dans la séance même, un vote favorable.

Comme, en dépit de la loi contre les attroupements, le peuple continuait d’affluer autour du Palais-Bourbon et s’y tenait pendant toute la durée des séances, on convint d’entourer ce jour-là l'Assemblée d’un appareil militaire. La place de la Concorde est couverte de troupes ; on fait avancer du canon. Le général Cavaignac, le général Négrier, le général Tempoure, en grand unifonpe, surveillent les dispositions ; le clairon sonne, le tambour bat. Les représentants, pour se rendre à leur poste, passent entre deux haies de soldats; de fortes patrouilles de gardes nationaux sillonnent les rues; les grilles du jardin des Tuileries se ferment.

Sur ces entrefaites arrivaient de tous côtés des masses de prolétaires. On leur avait annoncé un événement. Napoléon allait entrer à l’Assemblée suivi d’une brillante escorte, disaient les uns ; toutes les troupes étaient réunies là pour qu’il les passât en revue, disaient les autres, tant l’idée de souveraineté s’attachait aisément au nom de Bonaparte.

Napoléon, lils de Jérôme, ancien roi de Westphalie, que le département de la Corse avait envoyé à l’Assemblée constituante, crut devoir protester à la tribune au nom de son cousin contre les rumeurs de la place publique; contre ce qu’il appela les mensonges et les insinuations des journaux. ■ ‘

'« Vous savcï tous, dit-il au commencement de la séance du 12 juin, qu’il existe des partis en France qui repoussent la République. Ils ne se recrutent qu’au sein d’une infime ' minorité. Ils se composent de ce que la nation a de moins bon, de moins généreux, mais ils existent. Le nom de Bonaparte est un levier, une puissance si l’on veut. Quoi de plus naturel que des gens qui veulent attaquer la République s’arment contre elle de ce nom sous lequel ils cachent de coupables intrigues ? »

À son tour, le général Bedeau, dans le même sentiment que le général Cavaignac, et en rappelant ses paroles, vient repousser au nom de l’armée les imputations dont elle a été l’objet. « La force armée, en France, dit-il, est essentiellement intelligente ; elle est passive dans l’accomplissement d’un ordre dont elle a compris la légalité, mais jamais eiie ne sera aveuglée par le prisme d’un prétendant quelconque. Un chef quelconque qui s’imaginerait trouver dans une influence secondaire la possibilité de tromper l’armée, le jour où il voudrait exciter de criminelles tentatives, l’armée elle-même le mettrait en accusation. i Ces paroles sont couvertes d’applaudissements; mais tout à coup, au moment où l’on s’y attend le moins, le général Bedeau tourne son discours contre la commission exécutive. 11 parle de ses divisions, qui paralysent l’action gouvernementale; il insiste sur l’inefiicacité de la forme actuelle. Insinuant qu’il est urgent de la modifier, il indique d’une manière assez peu voilée qu’un seul chef, et à ce moment un seul c'est le général Cavaignac, peut exercer un pouvoir assez fort pour comprimer les factions.

C’est l’instant que choisit M. de Lamartine pour monter à la tribune; il n'a pas sa sérénité habituelle, son visage est pâle, contracté. Lui, obligé devenir se défendre devant l’Assemblée ! Quelle nouveauté dans sa carrière politique et comme on voit qu’elle le trouble ! il commence une longue justification des actes du gouvernement provisoire, remonte jusqu’à la proclamation de la llépublique, rappelle le drapeau rouge écarté. On l’écoute avec froideur; on le trouve prolixe, emphatique. Il se glace en parlant; il voit son auditoire distrait, inattentif, et demande enfin, sous prétexte qu’il a besoin de repos, la suspension de la séance. Pendant celte suspension une agitation sourde se répand dans l’Assemblée. On est inquiet, on s’interroge. Qu’y a-t-il de fondé dans tonies ces alarmes, dans ces accusations réciproques? Pourquoi cet appareil militaire? Que se passe-t-il au dehors? On parle d’une collision engagée entre la troupe

et les rassemblements, d'un coup de feu tiré. M. de Lamartine remonte à la tribune. « Citoyens représentants, dit-il, une circonstance fatale vient d’interrompre le discours que j'avais l’honneur d’adresser à cette assemblée. Plusieurs coups de feu ont été tirés : l’un sur le commandant de la garde nationale de Paris, l’autre sur un officier de l’armée; un troisième, enfin, sur la poitrine d’un officier de la garde nationale. »

« Les coups de feu, reprend-il, étaient tirés au nom de : N Vive l’Empereur ! » C’est la première goutte de sang qui ait taché la Révolution éternellement pure et glorieuse du 24 février. Gloire à la population, gloire aux différents partis de la République, du moins ce sang n’a pas été versé par leurs mains : il a coulé, non pas au nom de la liberté, mais au nom du fanatisme des souvenirs militaires et d’une opinion naturellement, quoique involontairement peut-être, ennemie invétérée de toute république.

f Citoyens, en déplorant avec vous le malheur qui vient d’arriver, le gouvernement n’a pas eu le tort de ne s’être pas armé autant qu’il était en lui contre ces éventualités. Ce matin même, une heure avant la séance, nous avons signé d’une main unanime une déclaration que nous nous proposions de vous lire à la fin de la séance, et que cette c.irconstance me force à vous lire à l’instant même. Lorsque l’audace des factieux est prise en flagrant délit, la main dans le sang français, la loi doit être votée d’acclamation. »

Et alors M. de Lamartine, malgré l’absence complète de sympathie qu’ilpeul lire sur les visages, malgré les interniptions et les protestations qui partent de tous les bancs, lit le texte du décret :

t La commission du pouvoir exécutif, vu l’article 3 de la loi du 15 janvier 1816, déclare qu’elle fera exécuter, en ce qui concerne Louis Bonaparte, la loi de 1852, jusqu’au jour où l’Assemblée nationale [on aura autrement ordonné. »

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