‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 22 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

' Celle lecture excite une désapprcJîation générale. l*endant le long discours de M. de Lamartine on est allé aux informations et l’on a eu des renseignements circonstanciés : on sait que rien n’est exact dans son récit; qu’il n’y a pas eu trois coups de feu tirés, mais un seul; que, au lieu des factions prises la main dans le sang français, il s’agit d’un garde national maladroit qui s’est blessé lui-même.

Forcé par la nuneur générale de venir s’expliquer, M. de Lamartine se déconcerte; il ne se borne pas à parler de ce qui fait en ce moment le sujet de toutes les préoccupations, il revient encore en arrière; il évoque les souvenirs fâcheux' du 15 mai; il croit devoir entrer dans mille détails pour se défendre de toute participation à cette malheureuse journée; il dit enfin ce mot resté fameux « J’ai conspiré avec Blanqui, Sobrier, Cabet, Barbés, Raspail! oui, j’ai conspiré, mais comme le paratonnerre conspire avec le nuage qui porte la foudre. »

Les rires et les jnurmures accueillent cette métaphore. M. de Lamartine rencontre à son tour dans l’Assemblée les préventions que M. Louis 'Blanc 'y 'soule>'ait naguère. La majorité et In minorité se trouvent d’accord contre lui. La droite, dans sa politique mesquine et vindicative, préfère le prétendant Louis Bonaparte au citoyen Lamartine; les représentants de la Montagne partagent ce sentiment. Le parti du général Cavaignac, qui commence à se dessiner, veut avant toui, advienne que pourra, se débarrasser de la commission exécutive.

Dans celte disposition universelle, l’Assemblée ' montre encore cependant quelque respect humain, en accordant à la commission un vole de confiance. Elle vote les cent mille francs par mois qui lui sont demandés pour les dépenses de bureaux et pour les fonds secrets. Mais on sent que c’est à une dernière concession arrachée à unç sorte de commisération, et qui ne donne plus au gouvernement aucune force. Cette séance est d’un effet déplorable pour la commission exécutive; elle la place dans un état d’isolement

complet entre l’Assemblée, où elle se voit répudiée par les deux partis, au nom de Cavaignac ou de Louis Bonaparte, et le peuple qui s’indigne de son obstination à repousser un candidat trois fois élu, comme d’une atteinte à sa souveraineté.

La séance du 15 devait être pire encore. On all.iil entendre les rapports des bureaux cliargés d’examiner la validité de l’électiou du prince Louis Bonaparte. Admettr«‘ ou rejeter cette validité, c’est dans la circonstance présente maintenir ou renverser la commission exécutive.

M, Jules Favre, rapporteur du septième bureau, a le premier la parole. Depuis le procès de 1840, où il a défendu le lieutenant Aladenise, M. Jules Favre est resté en relations avec le parti bonapartiste; ses récentes mésintelligences avec M. Ledru-Rollin contribuent plus encore à le rendre favorable au prince Louis ; son rapport est un plaidoyer. « Le nouvel élu, dit-il, n’a justifié encore ici ni son âge iii sa nalionalité, cela est vrai; mais s’arrêter à de telles chicanes serait indigne d’une grande Assemblée. Le gouvernement, d’ailleurs, n’a pas jugé sans doute que Louis-Napoléon ne fût pas éligible, puisqu’il n’a averti, avant l’élection, ni les électeurs ni le citoyen Bonaparte, Loin de là, il a ici même, par la bouche de son ministre de la justice, déclaré que la loi de 1852 est virtuellement abolie par la révolution de Février. »

« En présence de l’anxiété publique, ajoute M. Jules Favre, il ne faut pas d’attermoiement. Il convient d’aborder franchement les deux questions, légale et politique, que soulève l’élection. » La question légale, selon lui, a été antérieurement tranchée par l’admission de trois membres de la famille Bonaparte. Quant à la question politique, la raison d’État ne veut pas qu’on grandisse le citoyen Bonaparte, comme le ferait la commission exécutive par une e.vclusion timide. Traitant de folles, de criminelles les expéditions de Strasbourg et de Boulogne, M. Jules Favre affirme que rien d’analogue ne saurait se reproduire. « Si le citoyen Bona-

parte, dit-il, tentait une misérable parodie du manteau impérial qui ne va plus A sa taille, il seinit à l'instant mis hors la loi et traîné sur la claie. »

M. Bûchez rapporteur du dixième bureau combat M. Jules Favre. Le bureau s'est prononcé à l’unanimité contre l’admission. Ce n’est pas le citoyen Bonaparte qui se présente, dit le rapporteur, c’est le prince Louis-Napoléon, c’est un prétendant qui est venu deux fois sur le sol français pour réclamer à main année son droit héréditaire à l’Empire. Aujourd’hui môme, c’est par le cri de : Vive l’Empereur! que ses partisans saluent son élection. 'M. Bûchez fait remarquer, à l’appui de ses soupçons, que le prince Louis- Bonaparte n’a pas reconnu la République' qu’il n’est pas venu un mot de lui , pour mettre fin aux agitations de la rue, à l’ambiguïté de sa situation, à la perplexité de ceux de ses partisans qui le croient sincère.

A ces mots, M. Vieillard quitte son banc avec précipitation et monte à la tribune. Il vient, dit-il, accomplir un devoir sacré en défendant un absent, un ami. « Il y a trente ans, continue M. Vieillard, que je, connais le citoyen Louis Bonaparte. Après en avoir fait un député malgré lui, on veut en faire un prétendant malgré lui. Son élection n’a pas été, comme on l’a dit, une conspiration, mais une protestation spontanée de la population contre tes souvenirs funestes de 1815. » Et, pour mieux confirmer ses assertions, M. Vieillard donne connaissance à l’Assemblée d’nno lettre de Louis Bonaparte, datée de Londres, 11 mai 18A8, ainsi cxmçue ; « Je n’ai pas voulu me présenter comrne (Candidat aux élections, écrivait le prince A son confident, parce que je suis convaincu que ma position à l’Assemblée eût été extrêmement embarrassante. Mes antécédents ont fait de moi, bon gré, mal gré, non un chef de parti, mais un homme sur lequel s’attachent les regards de tous les mécontents. Tant que la société française ne sera pas rassise, tant que la constitution ne sera pas fixée, je sens que ma position en France serait très-difficile, et même très-

dangereuse pour moi. J’ai doue pris la ferme résolution de me tenir à l'écart et de résister à toutes les séductions qut? peut avoir pourquoi le séjour dans mon pays. Si la France avait besoin de moi, si mon rôle était tout tracé, si enfin je pouvais croire 'être utile à mon pays, je n’hésiterais pas à passer sur toutes les considérations secondaires pour remplir mon devoir; mais, dans les circonstances actuelles, je ne puis être bon à rien, je ne serais tout au plus qu’un embarras; j’attendrai donc encore quelques mois ici que les affaires prennent en France une tournure plus calme et plus dessinée. J’ignore si vous me blâmerez de cette résolution ; mais si vous saviez combien de propositions ridicules me parviennent même ici, vous comprendriez combien davantage à Paris jei serais en butte â toutes sortes d’intrigues. Je ne veux me mêler de rien. Je désire voir la République se fortifier en sagesse et en droit, et en attendant l’exil volontaire I m’est très-doux, parce que je sais qu’il est volontaire. »

La lecture de cette lettre ne produisit pas sur l’Assemblée toute l’impression qu’on aurait pu attendre. Ainsi que je l’ai fait voir, la droite était aveuglée par sa haine pour la commission exécutive. Elle traita, par la bouche de M. Fresneau, la conspiration bonapartiste de chimère ; elle déclara qu’il y avait en ce moment une émotion légitime du peuple, que le peuple protestait non pas contre le gouvernement, mais contre l’absence de gouvernement. Quelques hommes sincères parlèrent au nom du droit ; d’autres dirent qu’ils voulaient la République confiante et magnanime. M. Louis Blanc s’exprima dans ce sens ; il dit qu’il ne voyait dans l’élection de I^ouis Bonaparte aucun danger sérieux pour la République. « Voulez-vous, d’ailleurs, dit-il, un moyen bien simple d’empêcher Louis Bonaparte d’arriver à la présidence? Écrivez dans votre constitution l’article que voici ; Dans la République française fondée le 24 février, il n’y a pas de président. » Mais l’Assemblée aspirait à .se protéger par un pouvoir fort; elle voulait un

gouvernement personnel. Bien que républicaine d’intention, elle restait en ceci dans la tradition monarchique et ne concevait la force que dans la personnalité. La proposition d’abolir la présidence venait donc heurter la disposition générale, sans nécessité et sans à-propos. ‘

M. Ledru-Rollin fut plus politique que M. Ix)uis Blanc; il opposa des faits précis aux généralités de son collègue. Il certifia que, d’après une instruction commencée, il y avait eu de l’argent distribué, du vin versé au nom de l’Empereur. ;< Des embauchages se font pour une nouvelle garde impériale , dit M. Ledru-Rollin ; il y* a conspiration flagrante dans l’entourage du prince, dans les partis qui se servent de son nom. » 11 conclut en suppliant l’Assemblée de prévenir le sang versé, et de faire exécuter temporairement une loi de - nécessité. M. Ledru-Rollin parle avec beaucoup de sens et de vigueur, son langage est celui de la raison, mais M. Ledru- Rollin est impopulaire dans l’Assemblée, comme M. Louis Blanc, comme M. de Lamartine. Tout ce qu’il peut obtenir d’une majorité fortement prévenue contre lui, c’est qu’elle hésite un moment. Voyant ce mouvement insensible qui se fuit dans les esprits, un partisan du prince, M. Bonjean, monte à la tribune et lit une lettre de Louis Bonaparte datée de Londres, 23 mai. L’Assemblée avait refusé d’entendre la lecture de cette même lettre dans la séance où avaient été lues les lettres du prince de Joinville et du duc d’Aumale ; mais cette fois le temps avait marché. On savait par expérience que le nom du prince de Joinville n’éveillait que peu d’écho dans les masses. La droite avait compris

* Dans nue lettre en d.ilc de Londres, tl novembre 1861, M. Louis Blanc, après avoir donné à l’auteur quelques explications au sujet de son vote, ajoute ces paroles qui méritent d'étre conservées : t Loin de me repentir d’avoir volé contre le bannissement à perpétuité des Bourlwns, des d’Orléans et des Bonaparte, je m’bonore de ces votes comme des actes les plus vraiment républicains qtte m’ait jamais inspirés ma conscience.»

qu’elle ne pouvait s’en faire une arme contre la République; elle en venait à examiner le parti qu’elle pourrait tirer du nom de Bonaparte.

« Citoyens représentants, disait Louis-iNapoléon dans la lettre que vient lire M. Ronjean, j’apprends, par les journaux du 22, qu’on a proposé dans les bureaux de l'Assemblée de maintenir contre moi seul la loi d’exil qui frappe ma famille depuis 1816. Je viens demander aux représeutauts du peuple pourquoi je mériterais une semblable peine. Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que, dans mes opinions, la France n’était l’apanage ni d’un homme, ni d’une famille, ni d’un parti? Serait-ce parce que, désirant faire triompher sans anarchie ni licence le principe de la souveraineté nationale, qui seul pouvait mettre un terme à nos dissensions, j’ai deux fois été victime de mon hostilité contre le gouvernement que vous avez renversé? Serait-ce pour avoir consenti, par déférence pour le gouvernement provisoire, à retourner à l’étranger, après être accouru à Paris au premier bruit de la révolution? Serait-ce pour avoir refusé par désintéressement les ('.andidatures à l’Assemblée qui m’étaient proposées, résolu de ne retourner en France que loreque la nouvelle constitution serait établie et la République affermie? Les mêmes raisons qui m’ont fait prendre les armes contre le gouvernement de Louis-Philippe, me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à la défense de l’Assemblée, résultat du suffrage univei-sel. En présence d’un roi élu par deux cents députés, je pouvais me rappeler que j’étais l’héritier d’un empire fondé par l’assentiment de quati’e millions de Français. En présence de la souveraineté nationale, je ne peux et ne veux revendiquer que mes droits de citoyen français; mais ceux-là je les réclamerai sans cesse, avec l’énergie que donne à mon cœur honnête le sentiment de n’avoir jamais démérité de la patrie.

« Votre concitoyen,

« LoDTS-NaPOI.ÉOK BOKAPAKTE. ))

Cette lecture ramènè à la tribune M. Jules Favre i pour appuyer de nouveau l’adiuission. L’Assemblée n'hésite plus. Malgré M. Bûchez, qui essaye une dernière fois de prévenir une rupture ouverte avec la commission exécutive; malgré M. Degousée, qui propose un amendement modifié, dit-il, par la lettre du citoyen Bonaparte, et demande le maintien du décret de bannissement seulement jusqu’à la mise à exécution de la constitution, l’admission est prononcée aux deux tiers des voix. A cette nouvelle, qui se propage avec une grande rapidité, les rassemblements se dispersent en proféi'ant de nouveaux cris de : Vive Napoléon ! mais sans donner le moindre sigije de reconnaissance pour l’Assemblée. Elle ne retira pour sa popularité aucun profit de l’humiliation qu’elle infligeait à la commission exécutive. Louis Bonaparte, plus habile qu’elle, ne se prévalut même pas du vote qui lui ouvrait l’enceinte de la représentation nationale ; ses partisans ne jugeaient pas que le moment fût propice. MM. I.«aity. et de Persigny, arrêtés comme excitateurs de troubles, mais relàchés aussitôt par un gouvernement qui répugnait à toutes les rigueurs, étaient partis pour Londres immédiatement après le- vole du 13 juin, afin de bien exposer au prince quels en étaient le sens et la'portée. Ce vote n’était autre chose, à leur avis, qu’un acte d’opposition à la commission exécutive; on s’abuserait en y voyant l’expression d’une sympathie pour Louis-Napoléon. La grande majorité de l’Assemblée, disaient ces ardents bonapartistes, était encore très-décidément républicaine. La droite, à la vérité, semblait prête à l’attaque, mais c’était .‘^ous l’inspiration de MM. de Falloux, Thiers et Montalembert, dans un intérêt dynastique. Le prince Louis, en entrant dans une assemblée ahisi disposéei n’y aurait qu’une position secondaire. 11 y serait toléré comme peu dangereux, négligé par conséquent. Ou bien il engagerait une lutte prématurée et serait vaincu ; ou bien il garderait le silence, resterait confondu dans la foule des repré-sentauts et perdrait insensiblement tout son prestige.

Chacun de ses votes serait coinineiûé, interprété; il livrerait à ses ennemis mille prétextes. Louis Bonaparte comprit la justesse de ces avis. Il ne se seutait nul talent oratoire, ni enthousiasme, ni mouvement, rien qui pût entraîner une assemblée. Il voyait, d’ailleurs, le flot populaire venir à lui et se grossir contre les obstacles ; tout lui conseillait de tempoiiser; en conséquence il adressa au président la lettre suivante, qui fut lue à la tribune, dans la séance du 15 juin ;

« Monsieur le président, je partais pour me rendre à mon poste, quand j’apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n’ai pas cherché l’honneur d'être représentant du peuple, pana* que je savais les soupçons injurieux dont j’étais l’objet. Je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m'imposait des devoirs, je saurais les remplir ; mais je désavoue tous ceux qui me prêtent des intentions que je n'ai pas. Mon nom est un symbole d’ordre, de nationalité, de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt en exil. Je suis prêt à tout sacrifier pour le bonheur de la France. »

Cette lettre causa dans l’Assemblée une sensation désagréable. Elle avait dans son renoncement un ton de hauteur singulier. Le général Cavaignac y releva l’omission significative du mot de république. MM. Antony Thouret, Baunc, David (d’Angers) signalèrent à l’attention cette phrase étrange : Si le peuple m'imposait des devoirs je saurais les remplir. M. Jules Favre, faisant en quelque sorte amende honorable de son discours du 15, demande que la lettre et l’adresse aux électeurs qui l’accompagne soient déposées entre les mains du ministre de la justice, afin qu’il y donne telle suite qu’il avisera. M. Duclerc vient dire que le gouvernement connaît les menées tramées par les bonapartistes, mais qu’il ne veut pas de précipitation, et il propose le renvoi de la discussion à demain. « A demain ! s’écrie

M. Clément Thomas, ii demain, y songez-vous! remettre à demain, c’est la bataille pour aujourd’hui ! > ■

L’Assemblée est un moment émue; le peuple se rassemble de nouveau autour du Palais- Bourbon. Les représentants, à leur sortie, sont accueillis par des huées. Les cris de: Vive l’Empereur! à bas Thiers! à bas les représentants! retentissent à leurs oreilles ; les physionomies paraissent très^ sombres. Au moment où le président refusait de lire l’adresse de Louis Bonapai-te aux électeurs, un homme en blouse lui a jeté d’une tribune un billet ainsi conçu : « Si vous ne lisez pas les remerciments de Louis Bonaparte aux électeurs, je vous déclare traître à la patrie. » Ce billet était signé Auguste Blum, ancien élève de l’École polytechnique. Tant d’audace ne serait pas explicable, pensait^on, si elle ne s’appuyait sur une grande force populaire. On se confirme dans ces soupçons en apprenant que Blum est maintenant délégué des maçons aux conférences du Luxembourg, et qu’il passe pour l’un des principaux agents de M. Louis Blanc. On apprend aussi qu’un attroupement trèsnombreux, qui stationne dans les Tuileries, parle de proclamer Bonaparte premier consul; l’orage gronde dans l'air; on a le pressentiment d’une insurrection prochaine. Cependant, l’impopularité deM. Clément Thomas, venant s’ajouter à l’impopularité de la commission exécutive, fait encore une fois pencher la balance du côté de Louis Bonaparte. Considéré, le 15 mai, comme un libérateur, M. Clément Thomas a encouru dès le lendemain la disgrâce de la droite en déposant, ainsi que nous l’avons vu, une pétition des officiers de la garde nationale qui demandait qu’on ne fit pas de réaction. La garde nationale elle-même, devenue beaucoup moins républicaine que les officiers qu’elle a élus en un premier moment d’entraînement, souhaitait un autre chef. Dans une récente discussion soulevée par la proposition de deux représentants bonapartistes et qui tendait â rétablir l’effigie de Napoléon sur lâ croix de la Légion d’honneur, M. Clément Thomas a blessé le sentiment public en

attaquant ces signes de distinctions ridictdes, ces hochets de la vanité. Ces expressions qui rappellent l’opposition que fit, en 1802, le conseil d’État lors de la création de la Légion d’honneur ce sentiment qui est celui des nations anglaises et américaine, iiTite au plus haut degré la fibre si chatouilleuse en France de la vanité militaire, A partir de ce jour, M. Clément Thomas se voit en butte aux colères les plus violentes; on le honnit connnc un blasphémateur de l’iioniieur national. Lorsqu’il parait sur la place de la Concorde pour dissiper les rassemblements, les gardes nationaux le reçoivent en criant : A bas Clément Thomas! vive la Légion d'honneur !• L’Assemblée ne se montrant guère plus favorable pour lui, il comprit qu’il ne pouvait plus garder son commandement, et deux jours après il envoya sa démission.

Comme on en était là, inquiet, perplexe, chacun se demandant ce qui allait sortir de ces hostilités entre le peuple et l’Assemblée nationale, aitre les différents partis dans r,Assemblée, entre l’Assemblée et la commission cvécutive, entre la commission exécutive et le prince Louis-Napoléon; quaiid tous les esprits sont livrés à l’appréhension d’un danger indéfini,' mais imminent, une nouvelle lettre de l,uuis Bonaparte au président de l’Assemblée vient en apparence mettre' lin à tout, en apportant un dénoùment pacifique à la crise où l’on s’élait engagé sans trep la comprendre.

« J’étais fier d’avoir été élu représentant du peuple à Paris et dans trois autres départements, disait Louis-Napoléon; c’était à mes yeux une ample réparation pour trente ans d’exil et six ans de captivité ; mais les soupçons inju-

' Le conseiller Berlier ayant dit, en pi-opres termes, que ces sort»*» de distinctions étaient des tMcIiets de la monarchie : « C'est avec des hochets que l’on mène les hommes, » avait répondu le Premier Consul. L'historien Anqiietil refusa la décoration, déclarant que «tout chef d<gonverncnicnt se rend coupable en établissant des distinctions sociales, et tout citoyen en les acceptant: >

rieux qu’a fait naitrc mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l’hostilité du pouvoir exécutif, m’imposent le devoir de refuser un honneur qu’on croit avoir été obtenu par l’intrigue.

« Je désire l’ordre et le maintien d’une République sage, grande, intelligente, et puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entr« vos mains. Bientôt, je l’espére, le calme renaîtra et me permettra de retourner en France comme le plus simple des citoyens, mais aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité de mon pays.

« Loüis-Napoi.éOiN Bokaparte. »

Bien que le ton de cette lettre fût tout autre que celui de la première; bien que le mot de république s’y trouvât comme uii hommage au sentiment de l’Assemblée, et cpie l’expression de simple citoyen protestât contre le personnage de prétendant, l’Assemblée affecta de la traiter avec dédain et la renvoya au ministre de l’intérieur, sur ce motif que l’admission du citoyen Louis Bonaparte n’ayant été prononcée que conditionnellement, jusqu’à preuve d’âge et de nationalité, la démission ne pouvait pas être acceptée.

Ainsi se terminèrent les premiers rapports officiels entre le prince Louis-Napoléon Bonaparte et l’Assemblée constituante.

En renonçant à se prévaloir de sa triple élection, en feignant de céder aux désirs de l’Assemblée, Louis Bonaparte retira du conflit qui venait de s’élever un notable avantage. Sa modération le grandit dans l’opinion publique, sans empêcher qu’aux yeux du peuple il ne personnifiât le principe même de souveraineté nationale que les représentants semblaient méconnaître. Dès ce jour, il donna un nom, un nom éclatant aux vagues efforts que faisait, par des mains obscures, la révolution pour se dégager des entraves qu’on lui opposait. Il absorba en lui, il incorpora, pour ainsi par-

1er, cet idéal de dictature révolutionnaire qu’une démocratie encore inculte, tumultueuse, irrationnelle et passionnée, préfère aux gouvernements libéraux.

La bourgeoisie intelligenle et active le sentit confusément, et nous allons la voir, avec un instinct très-juste, se presser autour du général Cavaignac pour tâcher d’arrêter à une république tempérée le mouvement révolutionnaire. Mais la bourgeoisie opulente et parvenue, qui a perdu l'instinct politique; les partis que divisent dans l’Asseinblée des questions d’intérêt personnel; les factions royalistes aveuglées par de petites rancunes, et dont la vanité redoute par-dessus toutes choses l’établissement définitif du gouvernement républicain, vont se jeter étourdiment du côté de Louis Bonaparte, c’est-à-dire du côté de leur ennemi liistorique le plus dangereux, le plus irréconciliable.

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