II
( Sans aucun doute, on veut se défaire de nous , disent les brigadiers ; cette violence n’est que le prélude de celles qu’on nous prépare. On commencé par le directeur, puis viendra le tour des ouvriers. )•
M. Trélat, connaissant ces discouis et se flattant de calmer l’agitation par sa présence, se rend à Monceaux. 11 fait réunir les délégués. Il leur annonce, en termes ambigus,- la démission de M. Émile Thomas, son départ. On l’écoute d’abord en silence ; puis on l’interrompt. On exige des explications catégoriques. M. Trélat n’en saurait donner; ses réponses évasives provoquent des murnmres. Des murmures, on en vient aux menaces ; des menaces, on va passer à l’effet, quand les sous-directeurs s’interposent; ils détournent l’attention des délégués en proposant de signer une pétition à l’Assemblée en faveur de M. Émile Thomas. Pendant qu’on se presse au bureau, ils font évader le ministre par une porte de derrière.
Le lendemain, malgré une si grande fermentation, M. Lalanne, ingénieur des ponts et chaussées, nommé directeur en remplacement de M. Émile Thomas, est bien reçu à Monceaux. 11 trouve la plupart des ouvriers encore trés-accessibles au langage de la raison. Ils consentent à rentrer chez leurs patrons, sous la seule garantie que leur donne la nouvelle loi des prud’hommes L Approuvant le recensement ordonné par M. Trélat pour détruire les fraudes et les abus, ils se prêtent à toutes les investigations néc,essaires pour constater l’identité de l’individu, le domicile et la profession ^ des hommes inscrits*. Ils témoignent la meilleure volonté pour faciliter au gouvernement les moyens de diminuer le mal et d’y porter remède.
Voyons cependant ce qui se passait à l’Assemblée.
' Celte loi avail été présentée par M. Flocon, alors ininisU'e du conmierce.
* Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n“ 13, le résultat du recensement par pi-otession.
Digili.
Dans la séance du 15 juin, à l’occasion d'un projet d’assimilation de l’Algérie à la France, l’angoisse d’une situation qui troublait les meilleurs esprits fut exprimée avec éloquence par un orateur qui paraissait pour la première fois à la tribune. En entrant à l’Assemblée, peu de temps auparavant, M. Pierre Leroux y avait causé un étonnementextréme. Il serait difficile, en effet,de peindre l’étrangeté de son apparition. La flamme subtile de son regard, sa lèvre sensuelle, son cou épais et court sortant d’une cravate à peine nouée, le geste de sa main amollie, sa «îhevelure inculte, et jusqu’au vêtement d’étoffe grossièn* dont l’ampleur informe accuse vaguement la forte stature un peu'aftaissée d’un homme entité dans la maturité de l’âge, tout cet ensemble d’une beauté à la fois épicurienne et rustique exprime avec une rare puissance le caractère de l’apostolat moderne. Son entretien achève l’impression que produit son aspect. Passant avec une insinuante souplesse de la contemplation des civilisations évano.uies à l’anecdote du jour, qu’il conte avec une négligence piquante, M. Pierre Ijcroux possède et anime tous les sujets. Religions, arts, sciences, industries, mœurs, histoire, il sait tout ramener à sa conception primitive. Mais il emploie selon les esprits divers un mode différent de persuasion: pour les uns, les figures voilées d'un vague mysticisme; pour d’autres, le sentiment; pour très-peu, la logique ; auprès de tous, la séduction des paroles flafte'uses.
On conçoit qu’un discours -de Pierre Leroux fût un événement dans une assemblée où il n’avait pas encore pris la parole, mais où sa conversation avait intéressé, channé jusqu’à ses adversaires politiques les plus déclarés. Ses écrits n’y étaient connus que d’un petit nombre de personnes. Un silence de curiosité et de sympathie l’accueille. L’occasion du discours est, comme je l’ai dit, la colonisation de l’Algérie, mais on ne s’attend pas à ce que l’orateur s’en occupe.
L’Assemblée ne songe guère en ce moment à l’Algérie ; elle pense aux ateliers nationaux, au paupérisme, à la révolution sociale. On sait que M. Pierre Leroux est l’un des apôtres les plus populaires du socialisme ; plusieurs se disent que, peut-être, il ne tientqu’â lui d'allumer oud’éteindro les brandons de la guerre civile. Peut-être, va-t-it exposer un moyen de satisfaire les ouvriers sans l'uiner les chefs d’industrie ; peut-être, possède-t-il le secret de faire transiger le capital et le travail, de réconcilier les intérêts en lutte . On écoute. M. Pierre Leroux, laissant promptement de côté le prétexte de son discours, entre en plein dans le sentiment qu’il lit sur les physionomies. 11 annonce qu’il va prendre les choses particulièrement dans leurs rapports avec la France.
11 débute par poser en fait et en principe que la France a besoin de colonisation, de migrations; qu’il lui faut des communes républicaines; qu’elle a besoin de faire sortir de son sein tout un peuple qui demande une civilisation nouvelle. Puis, voyant l’attention excitée par ses premières paroles, et s’abandonnant à l'inspiration intérieure :
( Je dis, reprend-il avec autoi ité, en se tournant vers la droite, que si vous ne voulez pas admettre cela; si vous ne voulez pas sortir de l'ancienne économie politique ; si vous voulez absolument anéantir toutes les promesses, non pas seulement delà dernière révolution, mais de tous les temps (le la révolution française dans toute sa grandeur ; si vous ne voulez pas que le christianisme lui-même fasse un pas nouveau ; si vous ne voulez pas de l’association humaine. Je dis que vous exposez la civilisation, ancienne à mourir dans une agonie terrible. »
Une sorte de frayeur anticipée émeut l’Assemblée. L’oraleur continue. Après avoir produit une statistique, heureusement très-exagérèe, du paupérisme ‘; après avoir examiné
* Selon celle slalisli(|ue, il y aurait en France, sur trenle-cimi inillinns d'Iioinines, Luit millions de mendiants et d'indigenis; sur trois hommes (ini meurent à Paris, il y en aurait un qui meurt à
DE LA RÉVOLÜTION DE 1848. 3Sn
un instant la situation de la propriété qu'il ne trouve guère plus favorable il en vient à accuser le gouvernement d’agir sans ensemble, sans une idée, faute de connaître la situation profonde de la société, faute d'avoir médité sur le problème que la révolution de Février a présenté aux esprits. « Vous n'avez pas de solution, dit-il ; pas d’autre que la violence, la menace, le sang, la vieille, fausse, absurde éconoiriie politique. 11 y a des solutions nouvelles, le socialisme les apporte ; ne le calomniez pas, comme vous faites depuis trois mois; permettez au socialisme de faire vivre l’humanité. Examinez les solutions du socialisme, et si vous n'avez pas le temps, laissez le peuple les essayer, car il en a le droit, car il ne veut pas détruire le présent, mais le mettre d’accord avec l'avenir, réaliser dans un temps plus ou moins prochain la République. »
■\ssurément, rien ne devait paraître plus singulier à cette assemblée, qui commençait à trouver qu’elle était un peu trop en république, que de s’entendre dire qu’elle n’y était pas assez. Mais la gravité de la situation commandait d’écouter jusqu’au bout l’orateur socialiste. Pierre Leroux poursuit; il développe sa pensée en une image hardie et frappante, qui fut alors comprise d’un petit nombre. Selon lui, la république actuelle n’est pas la république vers laquelle l’humanité aspire, mais bien la mère d’une nouvelle république, d’une nouvelle société. 11 ne faut pas que la mère se fasse avorter; il i e faut pas qu’elle détruise le germe qu’elle porte dans son sein, de même qu'il ne ftiii t pas que la république nouvelle tue sa mère*.
l'iiépital; outi'e ces huit iiiilUoiis de mendiants et d'indigenU, il y aurait tiiiatre millions d’ouvriers dont le salaire n’est pas assuré.
' Selon M. Pierre Leroux, il existe cinq millions de entes au-i’essous de cinq francs ; l’on compte en France plus de six millions d’hectares lie terres incultes. Au total, un million d’hommes vivent en France de revenu net; et trente-quatre millions vivent de salaires à différents titres. Voir, au Moniteur, la séance du 15 juin 1848.
* Après lesjourné'es de juin, le joinnal do M. Proudhou, reprenant
Passant aux conseils, M. Pierre Leroux veut qu’on favorise l’association agricole, la colonisation, et, présentant cette pensée dans sa généralité la plus vaste, « ce grand mouvement de migration qui s’est accompli à toutes les grandes époques de l'humanité^ dit-il, doit s'accomplir encore, mais non pas de la même façon que dans l’antiquité. C’est la grande loi de migration qui a fondé toutes les grandes choses humaines. Ceux qui connaissent l’histoire savent que c’est ainsi que l’humanité s’est toujours régénérée. C’est toujours une civilisation nouvelle qui est venue se placer à une certaine distance de l’ancienne, en apportant à l’humanité une vie nouvelle, une conception nouvelle de la vie. »
Et il termine ainsi :
« Nous marchons à l'association ; soul'frez-la, ouvrez-lui la terre, la terre, notre mère.
« Oui, c’est vers la terre, vers l’agriculture que l’association, que la commune républicaine doit marcher. Il faut lui ouvrir la route. Autrement, vous allez être obUgés d’enfermei- l’essaim dans la ruche, et alors ce qui s’observe dans les abeilles s’observera dans la société humaine : la guerre, la guerre implacable. Comment concentrer ce qui veut vivre? comment contenir ce qui veut sortir, ce que la loi divine veut qui sorte ! »
Ce discours si inattendu, qui semblait adressé à un concile plutôt qu’à une asseii.l)lée politique, causa une impression singulière. On n’entrevoyait qu’à travers un voile nébuleux les horizons qu’embrassait la pensée du philosophe; mais on était monté au ton li agique; les âmes étaient remplies de tristes pressentiments; on sentait l’approche des mauvais jours. Personne n’imagina de railler les paroles prophétiques de M. Pierre Leroux, M. de .Montalembert vint lui serrer la main avec effusion en signe d’assentiment.
celle image, disait, en s’adressant au général Cavaignac ; « Tu as tué l’enfant pour sauver la mère. »
M. de Falloux traversa toute la salle pour lui mieux téraoigoer son admiration et sa sympathie.
Cependant les républicains politiques, ceu.v qu’on appelait encore les républicains de la forme, ou de la république bourgeoise, ne voulurent pas rester sous le coup des accusations du philosophe socialiste. Us avaient à cœur de laver le gouvernement, dont ils avaient fait ou dont ils faisaient encore partie, des reproches si graves qui venaient de lui èli’e adressés. Ils poussent en quelque sorte M. Goudchaux à la ti'ibunc. Le ministre des finances des premiers jours de la llépublique venait d’être élu représentant. Il avait la faveur de l’Assemblée parce qu’on le savait adversaire prononcé des théories communistes. On n’ignorait pas non plus son opinion mvariable sur la question des biens de la maison d’Orléans ; son opposition constante à tout projet d’émission de papier-monnaie. Il est accueilli avec une bienveillance marquée.
M. Goudchau.\ s’attache à relever, dans le discours de M. Pierre Leroux, d’assez nombreuses erreurs de chiffres; il dit qu’à son avis on a beaucoup exagéré le péril, que l’on va chercher un remède inouï pour un mal auquel U esl trèsfacile déporter remède-, ce remède, affirme M. Goudchaux, il est très-simple, il est dans l'organisation du travail.
A ce mot, qui avait si fort offusqué l’Assemblée quand M. Louis Blanc l’avait prononcé pour la première fois, on se regarde avec une surprise extrême. M. Goudchaux explique sa pensée. « Sous Louis-Philippe, dit-il, les travailleurs qui sont le nerf, la vie du pays, étaient dans une situation insoutenable; ils ne jouissaient pas de l’égalité; ils l’avaient en droit, pas en fait ; ils manquaient des choses nécessaires pour sortir de la position dans laquelle ils se trouvaient. Un conseil de prud’hommes les jugeait; ce conseil était composé d’une manière partiale et rendait des jugements partiaux. Les lois du pays étaient également défavorables aux ouvriers. A cette époque, la grève avait toutes mes sympathies. »
« Ce qui manquait aux ouvriers, continue M . Goiidcbaux, ce qui leur manque encore aujourd’hui, c’est l’instruction gratuite à tous les degrés ; c’est une part au crédit, qui jusqu’à ce jour n’a existé que pour une certaine classe de la société, 11 faut aussi les décharger des impôts trop onéreux. 11 faut réformer enfin toutes les lois destinées à protéger le travail. Vous avez déjà réformé la loi des prud’hommes; d’une loi injuste vous avez fait une loi juste. Vous ne pouvez pas donner immédiatement l’instruction et le crédit, mais vous pouvez prendre l’engagement immédiat de les donner, et porter dans votre budget des sommes suffisantes pour réaliser ce que vous promettez. »
M. Goudehaux confesse qu’on a trop différé, qu’on n’a pas exprimé d’une manière assez complète ce qu’on voulait faire pour la classe des travailleurs. A toutes ces propositions, que l’Assemblée écoute avec quelque étonnement, il ajoute une conclusion qui rachète aux yeux de la droite tout ce qui précédé. « U faut, dit M. Goudehaux, que les ateliers nationaux disparaissent immédiatement à Paris ainsi qu’en province. U ne faut pas qu'ils s' amoindrissent, répète-t-il, comme s’il craignait qu’on ne le comprît pas assez, il faut qu'ils disparaissent. »
Il demande enfin que cette question soit portée sans retard devant la commission exécutive, et qu’une proclamation adoptée par l’Assemblée entière établisse, dans des termes clairs, positifs et très-formels, ce qu’on fera poulies ouvriers.
« On a trop cru, dit en terminant M. Goudehaux, que l’on pouvait ajourner la solution. Il fallait la résoudre immédiatement. On a perdu du temps, il n’en faut plus perdre. Il faut résoudre, aujourd’hui même, la question des ateliers nationaux. Si vous ne la résolvez pas, la République périra, et la société passera par un tel état de choses que je ne veux pas vous le dépeindre. Le sol sous vous est maintenant trés-miné. J’ai jeté la sonde et je pourrais vous en dire la profondeur! »
Cette conclusion du discours de M. Goudchaux, si contraire à son intention qui était de combattre ce qu’il avait appelé les exagérations de M. Pierre Leroux, augmente les terreurs de l’Assemblée. Elle ne s’attache pas à ce qu’il propose en faveur des ouvriers, elle ne retient qu’une chose, c’est qu’il faut dissoudre immédiatement, aujourd'hui même, les ateliers nationaux. En vain M. Trélat vient demander un peu de temps, promettant d’apporter dans quinze jours un ensemble de projets de colonisation, de défrichements, qui occuperont les ouvriers sur tout le territoire. On veut en jinir. La presse royaliste continue de représenter les ateliers nationaux comme un réceptacle de monstruosités, où vingt mille forçats et quatre-vingt mille ouvriers, comparables à tout ce que les bagnes vomissent de plus abject, attendent en frémissant le signal du meurtre, de l’incendie, du pillage. Il faut en /imr: jamais les mauvaises passions qu’enfantent les guerres civiles ne trouvèrent dans la peur publique une aussi déplorable crédulité pour de plus tristes mensonges.
Pendant que l’on parlait ainsi des ateliers nationaux, ils envoyaient incessamment au ministère des travaux publics des députations qui apportaient les propositions les plus justes et les plus raisonnables.
Les ouvriers demandent que l’entrepreneur ne pèse plus sur eux comme par le passé ; qu’on les aide à s’associer ; qu’on leur fasse une part légitime dans les bénéfices. Ils ne refusent pas de rentrer dans les ateliers privés, pourvu qu’on les y protège contre la puissance sans contrôle du pati'on.
Voici en quels fennes ils répondaient, le 18 juin, par une 'affiche, posée sur tous les murs de Paris, au discours de M. Goudchaux ;