CHAPITRE XXXI
Êlal moral de la populalioii. — Inquiétudes dans Paris. — TrouWes dans les départemenis. — Les ateliers nationaux. — M. PieiTe IjCl'oux. — M. de Kalloux. — Déa'et de la commission exécutive. — Protestation des ouvriers. — Le lieutenant Pujolet M. Marie. — On décide la résistance à main année.
Toutes ces rivalités d’ambition, toutes ces intrigues de coterie, n’étaient pas de nature à améliorer l’état moral de la population; bien au contraire. Â la grande surprise des esprits honnêtes, qui avaient attendu de la réunion d’une Assemblée nationale le retour à l’ordre et la sécurité, tout allait empirant de jour en jour. Le malaise et l'inquiétude étaient universels. Les propriétés territoriales n’avaient plus de valeur appréciable; le cours de la renie 5 pour 100 ne pouvait s'élever au-dessus de 69; le 3 pour lÜO restait à 46. La bourgeoisie et le prolétariat se plaignaient également de la stagnation des affaires. Quoique les motifs de leur mécontentement fussent opposés, ils s’entendaient pour accuser de tout le mal le mauvais esprit de la commission exécutive et l’inaction de l’Assemblée. Ce dernier reproche, assez motivé si l’on considérait le résultat des délibérations, cessait d’étre équitable dès qu’on l’adressait aux intentions de la majorité.
J’ai montré de quel bon vouloir elle était animée au cominencemenl de la session; elle avait le ferme dessein de travailler, de Uavailler sans relâche au bien public. Afin de
mettre plus d’ordre et d’appoiter plus d’activité dans ses travaux, elle avait adopté l’usage des anciennes assemblées, et s’était divisée, non-seulement en bureaux, où les représentants se trouvaient périodiquement appelés par la voie du sort, mais en comités spéciaux, correspondant aux différentes branches du service administratif, où chacun se faisait inscrire conformément à ses aptitudes particulières. Ce mode, excellent en lui-même, tourna cependant, par l’effet des circonstances, au détriment des intérêts démocratiques. 11 devint beaucoup plus facile aux représentants de la minorité, dans ces fractions de l’Assemblée, dans ces (M>mités, qui ressemblaient à des cercles intimes, d’émettre (les opinions qu’ils n’auraient osé hasarder à la tribune, en présence d’une majorité imposante. Du moment surtout qu’ils se virent conseillés et guidés par M. Thiers, ils profitèrent de tous les avantages que leur donnaient la vieille habitude de la discussion, la pratique des affaires, et, gagnant peu à peu du terrain dans les comités importants, particuliérement dans le c.omité du travail et dans celui des finances, ils purent, sans se déceler encore à l’Assemblée, qui n’aurait pas souffert leurs prétentions, paralyser l’élan républicain et miner à sa l>a.se l’établissement des lois démocratiques.
Du 4 mai au 20 juin, époque à laquelle nous voici parvenus, on avait perdu en discussions assez vaines un temps précieux, et rien ne s’ était fait pour améliorer la condition du peuple. Cependant l’Assemblée, en diverses occasions, même après l’émeute du 15 mai, avait encore témoigné de ses sympathies pour les classes laborieuses. Le 21 mai, elle écoutait et renvoyait aux trois comités des finances, de l’agriculture et de la législation, une proposition tendant à créer une banque hypothécaire, qui rappelait les plans d’institutions économiques de l’école phalanstérienne. Le 22, elle votait un crédit d’un million pour les ateliers nationaux. Dans la séance du 25, elle examinait un plan de M. Bouhier de l’Ecluse pour l’organisation d’une banque
nationale foncière. Souvent même il lui arrivait d’écouter avec trop de patience des propositions déraisonnables, celle de M. Charbonnel, entre autres, qui voulait que l’on forçât les propriétaires à faire des défrichements et des améliorations dans leurs terres pour la valeur d’un cinquième de leur revenu. Parfois elle accueillait des paroles qui, plus tard, dans une autre assemblée, paraîtront insensées ou séditieuses; elle se laissait dire, par exemple; « Qu’en proclamant la République, le peuple n’a pas voulu seulement changer la forme du gouvernement, mais détruire la cause de la misère et modifier d’une manière profonde les institutions sociales. » Elle supporte qu’on affirme à la tribune « qu’il serait d’une bonne politique de ne pas repousser légèrement les conseils des novateurs, et d’encourager le.s écoles socialistes à tenter des essais au lieu de chercher à les rendre ridicules » Elle se préoccupe enfin trés-sérieusement des ateliers nationaux, et beaucoup de ses membres les plus éclairés cherchent avec application les moyens de pourvoir au sort des ouvriers, en les employant à des travaux utiles.
Par malheur, pendant qu’on se livrait à ces recherches sérieuses, bien des accidents fâcheux étaient survenus; des cabales au dedans de l’Assemblée, des troubles au dehors, avaient accru les difficultés et frappé d’impuissance les hommes de bien. Depuis quelque temps, la fermentation des esprits effrayait et décourageait tous ceux qui avaient espéré terminer pacifiquement, par voie de conciliation et de composition entre les classes et les partis, la crise, révolutionnaire.
On ne se communique plus que de mauvaises nouvelles. Presque chaque jour on apprend qu’un nouveau corps de métier est entré en grève. Depuis le mois de mars, les ouvriers ont des altercations très-vives avec les patrons, dont ils repoussent les tarifs. Un très-grand nombre d’entre eux,
' Voir, au IHottileur, les séances des 28 et 30 mai t848.
Digiiaod
DE LA RÉVOLUTION DE 1848. ôil
particulièroment ies chapeliei-s, les tisseurs, les inécaniciens, plutôt que d'accepter l’augmentation de salaire qui leur est offerte, se font inscrire aux ateliers nationaux. A tout moment, on voit passer des colonnes d’ouvriers mêlés à des gardes mobiles et à des gardes rêpublic.ains, qui se promènent par les rues en tenant des propos menaçants. On sait que les montagnards licenciés n’ont jamais cessé de se réunir. Ils se vantent de pouvoir compter sur cinquante 'mille hommes qui se tiennent préfs pour une insurrection prochaine; ils affirment que Caussidière reste leur chef; ils répètent que. s’il avait été libre au 15 mai, l’émeute aurait triomphé} ils font afficher sa candidature à la présidence* de la Itépublique.
On entend crier par les rues des feuilles dont le titre seul épouvante : le Tocsin des travaülmrs, le Robespierre, la Carmagnole, le Journal de la canaille. Les nouveaux jomnaux bonapartistes fomentent l’esprit de révolte avec un incroyable cynisme ‘. Les représentants, selon ces feuilles, ne sont que des commis oisifs à raison de vingt-cinq francs par jour, qui, lorsque le peuple demande du pain, lui don-
' On lit, par pxomple, dans le Napoléon républicain, numiiro dn 11 juin ; 4 Peuple, lorsque tes commis violent leur mandat, sonviens-loi du drapeau rouge du Champ de Mars et du courage de tes l'rércs en 1793. » Le Iti juin, la même feuille s’adres.se aux pardc.s mobiles, afin qu'ils éclairent les soldats de 1a ligne que la terreur bourgeoise voudrait transformer en bourreaux de leura frères. Cherchant à dépopulariser, l’un après l'autre, tous les républicains connus du peuple , le Napoléon appelle les membras du pouvoir exécutif 4 les cinq invalides à vingt mille francs par mois. » Kn parlant de M. de Lamartine, il dit : « L’aigle de la République n’en est plus que la chouette » {numéro du 18 juin). .A propos des ras-sembleineiits dissipés par M. Clément Thomas ; « Pourn’ètre général que de la veille, dil-il, ou n’est pas tenu de faire sabrer le peuple de Paris. Ce sont de mauvais états de services que ceux que l’on écrit sur le pavé d’une capitale avec le sang de ses concitoyens. * (18 juin). A l’occasion des troubles réprimés à Guéret, la feuille bonapartiste parle avec horreur de quatorze Français tués par des fusils français, et s’écrie : o Quand vos frèi'es malheureux si' trompent, vous ne savez que les tuer ou les emprisonner. *
lient une pietre Les membres de la commission, exécutive sont des Sardanapales gorgés d’or et repus de festins. On excite le prolétariat contre la bourgeoisie, les pauvres contre les riches. On en vient jusqu’à publier des listes de banquiers, de notaires, et d’autres capitalistes, en donnant l’indication de leur fortune.
Enfin l’annonce d’un banquet des travailleurs pour lequel quinze mille souscripteurs sont déjà inscrits dans les bureaux du Père Duchèsnk, et qui se rattache, dit-on, à un complot pour délivrer les prisonniers de Vincennes, est con. sidérée par tout le monde comme un rendez-vous pris pour une insurrection générale. . ■ i
Les nouvelles qui viennent de la province ne sont pas plus satisfaisantes. Dans un grand nombre de départements, la perception de l’impôt des quarante-cinq centimes que l’Assemblée a sanctionné est l'occasion de luttes à main armée. Le gouvernement provisoire n’avait rencontré presque aucune difficulté dans la perception de cet impôt, quelque pesant qu’il fût pour la petite propriété. Dans beaucoup de départements très-pauvres, mais républicains, il avait été recouvré avant les élections dans la proportion surprenante de 77 pour 100. Mais, à partir du mouvement électoral, les choses ont changé d’aspect. Beaucoup de candidats, pour se rendre populaires, se sont engagés à faire abolir l’impôt par l’Assemblée. Ils disent aux paysans que le gouvernement provisoire n’avait pas le droit de l’établir. Les agents de la candidature de Louis-Napoléon annoncent que le neveu de l’Empereur le payera en entier sur ses revenus, ou encore qu’il le fera payer par les Anglais. 11 n’est jamais bien difficile de persuader aux pauvres gens qu’il leur est loisible de refuser l’impôt; aussi le succès de cette propagande est-il rapide. Sur tous les points où elle s’exerce, l’impôt ne se recouvre plus qu’avec une difficulté
' Voir, entre autres, \' Organisation du travail, journal fondé par M. Clavel, négociant, appartenant au parti bonapartiste.
excessive. En beaucoup de lieux on le refuse au cri de : Vive l’Empereur!
Dans le département de la Creuze, où la propriété est extrêmement divisée, une troupe de paysans s’est levée au son du tocsin; armés de fourches, de faux, de gourdins, de piques et de serpes, ils se sont jetés dans les campagnes, en menaçant de mort les propriétaires qui payeraient l’impôt. A Guéret, un engagement avec la garde nationale a en lieu; dix personnes ont été tuées; cinq sont blessées.
Sur d’autres points de la France, les révoltes éclatent par d’autres motifs. Dans le département de Vaucluse, dans la ville de Saint-Étienne, à Rive-de-Giei-s,les ouvriers quittent les fabriques et se rassemblent par petits groupes; ils prennent, sans dire pourquoi, la route de Paris. Dans les départements de l’ouest et du nord, les émissaires du bonapartisme mettent tout en mouvement. Mille bruits al>surdes sont colportés dans les fêtes de village, dans les foires, dans les marchés. A Lizieux, à Fécamp, à Chartres, à Saintes, les crieurs de journaux annoncent que Napoléon, proclamé empereur, marche sur Paris à la tête de quarante mille hommes; dans le Morbihan et le Finistère, où l’opinion penche vers le général Cavaignac, on dit qu’il a été tué et que Bonaparte est nommé président de la Képublique*. Dans les Ardennes, on distribue des proclamations et des appels aux armes. A Nîmes, à Toulouse, où les discussions prennent le caractère de querelles religieuses entre catholiques et protestants, on y mêle, sans que personne en comprenne la raison, le cri de : Vive l’Empereur*!
Mais toutes ces causes d’alarme, tous ces désordres, ne paraissent rien auprès d’un péril imminent. Toute autre appi^éhension s’efface, tout autre danger est mis en oubli, devant la calamité des ateliers nationaux, qu’on n’espére plus occuper et qu’on n’ose dissoudre. Cent sept mille
* Voir Bapporl de la Commûtion d' enquête, vol. Ht.
* Voir Rapport de la Committion d’enquête, vol. III.
hommes armés au cœur de Paris! cent sept mille hommes exaspérés, dit-on, prêts à tout! L’imagination se refuse à entrevoir les maux innombrables qu’entraîneraient à leur suite de tels éléments déchaînés.
J’ai dit comment les ateliers nationaux étaient nés d’une nécessité impérieuse que personne n’avait songé à contester. Longtemps la partie modérée du gouvernement provisoire s’était flattée d’en disposer à son gré, soit au jour des élections, soit pour combattre une émeute, soit, comme au 15 mai, pour faire avorter ce qu’on appelait les manifestations populaires. Dans ce dessein, on les avait tenus en jalousie contre les corporations du Luxembourg, qu’on leur représentait conune des privilégiés. Mais les choses ont tourné, dans les mains mêmes du gouvernement, contre ses prévisions. Peu à peu, des éléments nouveaux se sont infiltrés dans les ateliers et en ont changé le caractère, ou plutôt, cette masse confuse et flottante qu’on a poussée là, pour en débarrasser la place publique, s’est animée insensiblement d’un esprit commun ; elle s’est disciplinée, organisée, par sa force propre; elle constitue, à l’heure dont je parle, une armée véritable, mais une année qui ne connaît pas ceux qui l’ont créée, et qui s’est domié, par l’élection, des chefs de son choix auxquels seuls elle obéira au jour décisif. La rivalité avec les corporations a cessé d’exister par les soins d’un nouveau comité, qui, après la dissolution de la commission du Luxembourg et la retraite de M. Louis Blanc, s'est formé sous la direction d’un ouvrier. Les délégués des corporations ont noué des rapports réguliers avec les délégués des ateliers nationaux. Le vote du 5 juin a consommé l’alliance par l’élection de MM. Pierre Leroux^ Lagrange et Proudhon.
A cette époque également a commencé à s’exercer dans l’ini et l’autre de ces centres populaires, mais avec un succès plus prononcé dans les ateliers, la propagande du parti bonapartiste. Elle n’y épargne pas l’argent*. Avoir pour
' A cette époque rrès-vnisine de l’insurrection de juin, plusieurs
soi les ateliers nationaux était, dans ces temps révolutionnaires, un point capital. Le nombre des hommes enrôlés depuis leur fondation s’était accru avec une promptitude incroyable. On se rappelle que, d’après l’état approximatif dressé à l’Hôtel de Ville, le 2 mai-s, on ne comptait pas plus de dix-sept mille ouvriers sans travail dans Paris; mais, au 15 mars, le chiffre réel de ces ouvriers s’élevait déjà à quarante-neuf mille; le 20 juin, il dépassait cent sept mille. Dans ce nombre, quinze mille hommes, entrés par fraude dans les ateliers, ne sont pas des ouvriers véritables; on compte environ deux mille forçats ou reclusionnaires libérés. Il reste donc soixante-quinze mille hommes, prolétaires, artisans ou artistes, qui appartiennent à la ville de Paris et qui ont le droit d’y rester. Pendant le long espace de temps qui s’est écoulé depuis la formation des ateliei*s, on n’a jamais trouvé à occuper sérieusement plus de dix mille hommes par jour. Une somme de quatre millions, votée par l’.Assemblée, a été dépensée en pure perte. Les ouvriers n’ont fait autre chose, suivant l’expression de Caussidière*, « que gratter la terre et la transporter d'un endroit à un autre. » Ils se sont indignés de plus en plus, en voyant que rien ne se prépare pour améliorer celte (condition d’oisiveté et de travail dérisoire qui les humilie. Le danger croît à vue d’œil. Un tel état de choses ne saurait se prolonger sans amener la démoralisation complète des ouvriers, la ruine des finances, l’anarchie dans Paris. Il faiil donc qu’il cesse au plus tôt ; c’est ce que personne ne mel en doute.
brigadiers des ateliers avaient toujours beau(M)u)) plus d’urgent sur eux qu'il ne leur en fallait pour payer les homme.s plact's sous leurs ordres. L'uu d'eux, ancien sou.s-oflicier dans le régiincnt du inar<|uis de Bonneval, sous la Restuurution, montra un jour à une personne de ma connaissance pour huit mille francs de billets de Ijanqiie. Comme c’élait un pauvre diable, on lui demanda d'où lui venait une somme aussi considérable. Il répondit : yg Mrs un ma lire plus gM mtr que la Ri^puMique.
* Voir, nu Moniteur, la séance du ‘20 juin.
Seulement quelques esprits, tenant compte des circonstances et voulant agir avec humanité, dans l’intérêt de la paix publique,considérant, d’ailleurs, l’État comme engagé envers les ouvriers par des promesses formelles, cherchent un mode de dissolution lent et ménagé qui ne jette pas brusquement dans la détresse les familles de soixantequinze mille braves ouvriers, dont le seul tort est de manquer d’ouvrage. D’autres, au contraire, traitant de complaisance coupable la compassion, l’équité des premiers, veulent sur l’heure, sans transition ni ménagement,’ chasser de Paris et disperser à tout prix, sans s’occuper de leur trouver du pain, ces la%%armi, ces janissaires, comme ils les appellent dans leur langage aussi injuste qu’imprfident. •
Le ministre des travaux publics, M. Trélat, dès le 17 mai, avait nommé une commission; l’Âssemblée en avait, de son côté, choisi une autre, afin d’examiner cette grave question des ateliers nationaux. Le rapport.de la commission nommée par M. Trélat fut soumis au bout de peu de jours aux membres de la commission exécutive. Us refusèrent de le signer, parce que ce rapport recomiaissait en principe le droit au travail qu’ils avaient eux-mêmes proclamé trois mois auparavant. Étrange contradiction! et qui met dans toute son évidence le trouble et l’incertitude auxquels étaient en proie ceux qui voulaient et croyaient •conduire la société.
La première commission, formée au ministère des travaux publics, se trouvant ainsi dissoute, une seconde commission, à laquelle il fut interdit de prendre pour base le droit au travail, commença ses travaux et formula bientôt un ensemble de mesures bonnes, humaines, secourables, qui montraient que, à ses yeux, le devoir du gouvernement et de l’Assemblée envers les ouvriers était positif.
La commission proposait, entre autres moyens d’occuper les ouvriers à des travaux utiles, la colonisation de l’Algérie sur une vaste échelle. Elle demandait à l’Assemblée de ve-
ilir en aide aux industriels, aux commerçants et aux ouvriers, par des primes à l'exportation, par des avances sur les salaires, par des commandes directes, par l’organisation d’un système de caisses de retraite et d’assistance. A plusieurs reprises, M. Trélat se rendit dans la commission nommée par l'Assemblée pour lui communiquer et lui faire agréer l’ensemble, ou tout au moins une partie de ces propositions ; mais il rencontrait dans la commission une opposition décidée. Le président, M. Goudchaux, combat les prcÿets au point de vue financier, il allègue la pénurie du Trésor. M. de Falloux, qui a ses vues cachées et qui poursuit un plan politique, prodigue toutes les ressources de son esprit pour déconcerter et tromper tous ceux des membres de la commission qui souhaitent des mesures tempérées : il veut, il lui faut la dissolution immédiate des ateliers nationaux.
La lutte à main armée que tout le monde prévoit, que les républicains appréhendent comme 1e plus grand péril que puisse courir la République, il ne la craint pas, lui, qui n’a vu dans la révolution qu’un moyen extrême, mais assuré, de revenir à la monarchie légitime. Il redoute bien plutôt que, par des mesures prudentes et bien combinées, on gagne sans secousse le moment prochain où l’Assemblée va discuter la constitution. Si cette constitution est faite en conformité avec les principesde la révolution de Février, si elle est votée en pleine paix publique, sans effroi, sans que la scission entre la bourgeoisie et le prolétariat soit consommée, l’état républicain, selon toute vraisemblance, est fondé; la démocratie française a trouvé son expression et sa fonno. Pouri les ambitieux des partis royalistes, c’est là la plus insupportable des perspectives, la pire des humiliations. Mieux vaut cent fois le mal passager d’une insurrection de prolétaires, que l’on ne peut manquer de vaincre, et qui produira sur les âmes un. salutaire effroi.
C’est à celte politique pleine d’arrière -pensée, à ce tortueux esprit d’égoïsme et de rancune, qu’il faut attribuer
UiSTOlRE
en grande partie les paroles et les actes provocants qui, tout à l’heure, vont tomber sur les esprits, comme l’étincelle sur la poudre, et faire éclater la plus calamiteuse des insurrections. Cet esprit dangereux s’insinue dans les salons, dans les clubs, dans l’Assemblée, dans le gouvernement. Il faut en finir! tel est le mot qu’on entend prononcer partout.
La commission exécutive se laisse aller, comme nous venons de le voir, au mouvement de réaction violente qui se fait contre les ateliers nationaux. Le temps, d’ailleurs, a dissipé ses illusions. Elle ne se sent plus maîtresse de cette foule; elle se défie de son chef, M. Émile Thomas. Dans sa déroute politique, elle s’en prendà tout, hormis à ses propres fautes.
En ce qui concernait M. Émile Thomas, les soupçons de la connnission n’étaient pas sans fondement, seulement ses craintes étaient exagérées. Le directeur des ateliers montrait beaucoup de présomption, mais il exerçait peu d’autorité réelle sur les ouvriers. 11 avait longtemps combattu en vain l’influence croissante de M. Louis Blanc; il se laissait maintenant circonvenir par M. de Falloux et par les amis du prince Louis Bonaparte. Les brigadiers, les lieutenants, les chefs d’escouade et de compagnie, dont beaucoup étaient d’anciens militaires, avaient seuls de l’ascendant sur les ouvriers. Quoi qu’il en fût, le ministre des travaux publics et M. Garnier-Pagès conçurent un jour la singulière pensée de se délivrer de M. Émile Thomas, en le faisant enlever de vive force. Le procédé des lettres de cachet fut remis en pratique de la manière que nous allons voir, sans que, dans le moment même, ni plus tard, le public ait jamais eu l’explication de cette violation de la liberté individuelle, si peu d’accord avec l’ensemble des actes du gouvernement.
Le 26 mai au soir, M. Émile Thomas est mandé au ministère des travaux publics. Une voiture attelée attend dans la cour. Un commissaire de police et deux officiers de paix
sont dans l’antichambre du ministre, k sa grande surprise, M. Émile Thomas, introduit auprès de M. Trélat, apprend de sa bouche que le gouvernement a décidé de 1e faire partir sur l’heure pour Bordeaux.
Bans quel dessein, pour quel inotii, en vertu de quelle loi ? A-t-on contre lui un mandat d’amener? Ne pourra-t-il du moins, avant de partir, aller prendre quelques dispositions dans sa demeure, voir sa mère?... A ces questions le ministre de la République répond, comme aurait pu le faire un lieutenant de police sous le régime du bon plaisir, « qu’il n’a pas de compte à rendre, et que les ordres du gouvernement doivent être exécutés sans délai. » Puis il sonne. Le commissaire de police parait; on dresse le signalement de M. Émile Thomas; on le fait monter en voiture; M. Trélat remet une bourse aux deux ofliciers de paix qui, armés de pistolets, prennent place aux deux côtés du prisonnier. Pour toute consolation, le ministre déclare à M. Émile Thomas qu’il sera remis en liberté à Bordeaux, où on lui fera connaitre lu mission de conüancc dont le gouvernement juge à propos de le charger.
Arrivé à Bordeaux, le M. Émile Thomasest aiTété par la gendarmerie sur un ordre du télégraphe. Relâché deux heures après sur un ordre nouveau, il est conduit chez le coimiiissaire du département, M. Duclos. Celui-ci lui dit ((u’il ne comprend rien aux instructions contradictoires reçues depuis vingt-quatre heures, lui rend la liberté et lui explique sa mission, qui consiste à aller étudier un projet de canalisation et rembrigadement des ouvriers dans le dépaiteinent des Landes.
Cependant le bruit de l’enlèvement de M. Émile Thomas arrive aux ateliers nationaux et augmente l’inquiétude que la menace d’une prochaine dissolution y a déjà fait naître. On ne sait rien de précis. Quel est le motif de cette arrestation ? est-ce prévarication dans l’administration? est-ce quelque complot contre l’Assemblée? Où se U'ouve le prisonnier? Persoime ne peut le dire.