II
d’Austerlitz, l’autre rue Popincourt. L’adjoint, M. Edmond Adam, s’offre à les aller dégager à la tête d’un bataillon de la garde mobile. Il parlemente avec les insurgés; on voudrait encore éviter d’employer contre eux la force. Les insurgés eux-mémes paraissent disposés sur ce point à retarder le combat; ils laissent passer la troupe; mais les officiei-s, ne pouvant faire franchir les barricades à leurs chevaux, les abandonnent au peuple et arrivent, à pied, à la tête de leurs bataillons. Ce spectacle produit sur les soldats une sensation fâcheuse.
D’un autre côté, une compagnie de la garde républicaine, envoyée à onze heures du matin pour déblayer le Petit-Pont et la place Saint-Jacques, ne réparait pas, et bientôt on vient dire qu’elle est restée prisonnière. On sait que ces hommes sont d'une bravoure éprouvée. Il n’est pas xTaisemblable qu’ils se soient laissé désarmer; n’ont-ils pas plutôt passé à l’insurrection? Le colonel Vernon et le lieutenant-colonel Baillemont, qui les commandent, déclarent qu’ils ne sauraient répondre de l’impression qu’auront pu produire les discours des insurgés sur une troupe dont les relations avec le peuple sont aussi étroites.
Enfin le général Bedeau porte plus loiii encore ses soupçons. Il doute de l’esprit qui anime l’artillerie de la garde nationale, dont le colonel, M. Guinard, représentant du peuple, ancien conspirateur et ami de Barbés, a siégé, depuis l’ouverture de l’Assemblée, sur les bancs de la gauche.
Nous allons voir tout à l’heure par combien d’héroïsme ces soupçons injustes seront dissipés. Nous assisterons à un élan inouï de courage et de dévouement qui va'pousser les gardes mobiles, les gardes républicains, les chefs et les soldats les plus fortement attachés à la révolution, à défendre contre l’égarement des instincts populaires le principe même de la démocratie, c'est-à-dire la souveraineté du peuple, librement et légalement exprimée au sein de l’Assemblée constituante.
Ce fut làj à vrai dire, ia véritable force, la force morale, qui fit le succès de la répression Les républicains les plus convaincus, des hommes qui, pendant toute leur vie, avaient combattu pour le progrès des idées démocratiques, les Guinard, les Bixio, les bornés, les Clément Thomas, les Edmond Adam, les Cliarras, les Charbonnel, les Arago, persuadés, cette fois, que le peuple, en s’insurgeant contre la représentation nationale, engloutirait, avec la loi et le droit, la République et peut-être l’État dans son calamiteux triomphe, se portèrent, le cœur navré, mais l’âme ferme, à la rencontre de cet étrange ennemi dont l’affranchissemenl était, depuis plus de vingt années, le but de leurs efforts. La conscience de ces hommes de bien commanda à leur pitié et fit taire jusqu’à la voix de leurs entrailles. Ils puisèrent dans la notion du droit un courage supérieur encore à la bravoure militaire, un dévouement égal aux dévouements les plus célébrés dans les cités antiques.
Quand le colonel Guinard parut devant le général Cavaignac pour prendre ses derniers ordres, quelques mots furent échangés entre eux, qui peindront mieux que tout ce que je pourrais dire l’angoisse d’une telle situation. Ils se connaissaient depuis leur enfance; leur intimité était parfaite. Tous deux pâles et le visage contracté, tous deux se parlant d’une voix brusque cachaient avec peine leur émotion. « Qu’allons-nous faire? dit Guinard, que nous ordonnes-tu? Qu’exiges-tu de nous? Le sais-tu bien toi-même? NouSallonstirer sur le peuple, avec qui nous avons combattu toujours! l’eux-tu me jurer, du moins, me jurer devant Dieu, par la mémoire de ton père et de ton frère, que nous
‘ Un fait. qu’on n’a pas assez remarqué et dont l'influence morale fut trè.s-grande sur la population, c’est que les jeunes gens des écoles, qui, en 1850 et en 1848, s’étaient liatlus dans les rangs du peuple, se prononcèrent cette fois et avec une ardeur extrême pour la répression. La vue de leurs uniformes dans les rangs de la garde nationale produisit beaucoup d’effet sur le peuple qui ne lirait pas sur eux.
allons mourir ou vaincre pour la République? t Eugène Gavaignac lui serra la main avec une douloureuse effusion.
« En peux-tu douter? répond-il à son vieil ami ; s’il en devait être autrement, crois-tu que je consentirais à commander une aussi terrible guerre, à laisser sur mon nom tant de sang? »
Guinard partit rassuré. Il connaissait la loyauté de Gavaignac. A partir de ce moment, il ne conçut plus aucun doute sur la légitimité de la répression. Son sang-froid et son héroïsme entraînèrent les troupes et décidèrent le succès dans l’une des actions les plus longues et les plus meurtrières de la journée.
Il était environ cinq heures de l’après-midi quand le général Redeau disposa tout pour l’attaque. A ce moment, on lui annonça une députation des insurgés qui demandait à parlementer. Il s’empressa de la faire introduire. Le général espérait encore qu’il serait possible de prévenir le combat; il le souhaitait ardemment. Autant sa valeur réfléchie devait le rendre intrépide une fois l’action engagée, autant sa conscience et son esprit d’humanité lui commandaient de ne rien négliger pour empêcher la guerre civile. Le général Bedeau était de ces hommes rares a chez ‘ lesquels, pour parler le langage d’un grand écrivain*, l’état militaire s’allie avec la moralité et n’affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent les plus opposées au métier •des armes. » Profondément chrétien par le cœur et par la raison, il avait gardé toujours, sous l’obéissance hiérarchique du soldat, l’indépendance de l’homme. Il ne relevait dans son for intérieur que de lui-même ; il ne reconnaissait pas de devoirs supérieurs à ceux que lui imposait sa conscience.
En cette circonstance si grave, il considérait comme un devoir rigoureux de ne rien épargner pour prévenir l’effusion du sang. Mais l'attitude et le langage des parlementaires
* M. (le M.iiftre, Soiré’en de Saint-Piftersboiirfi.
• DE LA RÉVOLUTION DE 1848. Ifll
lui enlevèrent bientôt toute espérance. «Général, lui dit en l’abordant d’un air hautain le chef de la députation, qui portait les épaulettes de capitaine de la garde nationale et qui, depuis le matin, commandait l’insurrection dans la Cité, je viens vous sommer d’obéir au peuple et à la garde nationale de Paris. Le peuple veut la reddition de l'Hôtel de Ville et la dissolution de l’Assemblée ; c.c qu’il veut, il l’obtiendra de gré ou de force. L’armée ne tardera pas à se joindre à lui. Déjà, vous le voyez, la garde républicaine que vous avez envoyée contre nous a passé derrière nos barricades, le peuple... — Monsieur, interrompit le général avec indignation, je ne reconnais d’autre peuple que celui qui a nommé l’Assemblée constituante. Quant à l’armée, elle est fidèle à son devoir et vous le prouvera tout à l’heure en balayant vos barricades! »
Un murmure prolongé accueillit ces paroles. Le général n’en tint pas compte ; il essaya encore, avec une patience admirable, de faire entendre la voix de la raison à ces hommes exaltés. Mais aucun raisonnement, aucune explication, ne'toüchaient ni leur esprit ni leur cœur. Les délégués se retirèrent en proférant des menaces. Le général Bedeau apprit en même temps que d’autres tentatives, faites par les hommes les plus connus du peuple, avaient été repoussées.
La proclamation du maire de Paris aux ouvriers, bien qu’elle leur promit que la constitution garantirait le droit au travail*, ne produisait aucun effet. MM. Bixio, Recurt, Edmond Adam, qui avaient parcouru, depuis le matin, à peu prés toute la rive gauche, revenaient dire que désormais il y aurait folie à prolonger les pourparlers.
MM. Bixio et Recurt conseillent d’attaquer vivement les bari’icades de la rue Saint-Jacques, de la remonter au pas de course et de rejoindre ain.si le général Damesme, dont on entendait gronder l’artillerie sur la place du Panthéon.
‘ Dans le-jircmior projet de eon.stltulion, puldiê le 20 juin, un article spécial parantissait, en effel, le ilroil an travail.
C'était une entreprise périlleuse. La rue Saint-Jacques, excessivement étroite, fort en pente et bordée de maisons très-hautes, était traversée, de vingt en vingt pas, par des barricades que défendaient des hommes résolus et bieit armés. Toutes les fenêtres étaient occupées: il ne semblait pas possible que, sous un feu croisé aussi rapproché et aussi continu, les soldats pussent s’ouvrir un passage. W.M. Recurt et Bixio s’offrirent de 1e tenter et se mirent aussitôt en marche à la tête de cent cinquante hommes de la garde mobile.
■Dans le même temps, le général Bedeau, après avoir tenu conseil avec MM. Marrast, Vernon et Guinard, divise ses troupes en deux colonnes : l’une montera vers le Panthéon par le ppnt Notre-Dame et la rue de la Cité; l’autre se rendra par le pont d’Arcole sur le parvis Notre-Dame. A un signal de six coups de canon, on donnera simultanément l’assaut aux barricades.
Ce double mouvement s’exécute. Un détachement de la 9* légion et la garde républicaine, sous les ordres du commandant Vernon, s’avancent par le pont Notre-Da'me. M. Edmond Adam, sans armes, ceint de son écharpe, marche à côté du commandant, afin de bien montrer à la troupe et aux insurgés que l’autorité civile est d’accord avec l’aiitorilé militaire et d’appuyer ainsi d’une plus grande force morale la force matérielle assez faible dont on dispose. Au même moment, le général Bedeau et le colonel Guinard arrivent au parvis Notre-Dame ; ils y établissent une batterie et font braquer des canons dans l’Hôtel-Üieu. Le signal est donné. La garde républicaine attaque la première barricade du Petit-Pont du côté de la rue de la Cité et s’en rend maîtresse sans trop de peine ; mais, à la barricade qui, de l’autre côté du pont, fait face à la rue Saint-Jacques, elle rencontre une résistance opiniâtre. Les assaillants sont entièrement à découvert, exposés à des décharges continuelles, à bout portant, tandis qu’ds tirent presque au hasard sur des hommes masqués par d’énormes blocs de pierre. A
chaque décharge, les rangs de la garde républicaine s’éclaircissent visiblement. Un moment, les insurgés ayant repris la première barricade, les soldats se trouvent entre deux feux. Pendant dix minutes le sang coule à flots. Cependant, soldats et officiers restent impassibles; mais de part et d’autre, on essuie de telles pertes, on est si las de tuer qu’il se fait tacitement une espèce de trêve. Elle est de peu de durée. Le combat recommence avec plus de fureur. On fait pointer le canon sur la première barricade •. Après une lutte de deux heures, elle est enfin ébranlée. La garde mobile s’élance, la baïonnette en avant, les insurgés fuient et cherchent un abri dans les maisons.
Les principaux combattants de la barricade se réfugient dans un magasin de nouveautés, à l’enseigne des Deux- Pieirots. Le commandant de la barricade, l’intrépide Belval, propose de s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité, en se barricadant d’étage en étage; mais on n’a plus de munitions, et, d’ailleurs, ses hommes sont frappés d'épouvante. Ces cruels enfants des faubourgs leur inspirent une terreur inouïe. Hs fuient de tous côtés, se dérobent, se cachent sous les comptoirs, se blottissent derrière les ballots de marchandises, dans les angles les plus obscurs des combles et des caves. Rien ne les protège contre la mort; la baïonnette fouille partout. Ceux qui tentent d’échapper par les toits sont ajustés par les gardes mobiles restés sur la place, qui rient à voir rouler, tomber et se fracasser sur le pavé ces figures humaines. De tous les combattants réfugiés là, im seul échappe miraculeusement. On emporte des charretées de cadavres^.
Cependant, le général Bedeau, qui a dégagé le pont Saint-
' Cotte barricade était défendue par des Officiers de la 12" légion, anciens républicains, qui avaient été les compagnons de captivité de M. Guinard.
* En face de la rue des Matimrins, les gardes mobiles, ayant formé avec des tréteaux une espèce de tribunal, simulèrent un conseil de guerre et rendirent des sentences de mort qui furent exécutées sur l'heure.
40i HISTOIRE
Michel et une partie de la nie de la Harpe, entre dans la rue Saint-Jacques. Le colonel Guinard et le chef d’escadron Biaise, après avoir essuyé des pertes considérables, ont emporté, à coups de canon, la première barricade qui en ferme l’entrée. Le lieutenant-colonel Vernon et M. Edmond Adam sont un peu plus haut ; MM. Recurt et Bixio sont plus avancés encore. On se bat là avec acharnement. Guinard reçoit deux balles dans son shako; Biaise est blessé. Pendant deux heures environ on s’obstine sous le feu continu des barricades et des fenêtres; mais les munitions vont manquer; les barricades se multiplient à mesure qu’on avance'. Plus de la moitié des soldats sont mis hors de combat, 'frois fois, à la seule barricade du Petit-Poiit, la troupe, saisie de panique, a refusé de marcher. La nuit tombe; il n’est plus possible de songer à gagner la place du Panthéon; le général Bedeau donne l’ordre de se replier sur l’Hôtel de Ville. On l’y ramène sur un brancard; un coup do feu, parti de la rue des Noyers, vient de l’atteindre à la cuisse. A quelques pas de là, .M. Bixio, qui marche en avant, sans armes, a reçu une balle en pleine poitrine. Le commandant Vernon est blessé au genou; le chef de bataillon Masson a été frappé mortellement à la barricade du petit pont Saint-Michel, dés les premiers engagements de la journée. Tant de morts et de blessés, des portes si disproportionnées avec les minces avantages qu’on a remportés, jettent une grande tristesse dans Pâme du général Bedeau. Le récit qu’il fait de la journée au général Cavaignac en est tout empreint. Sans songer à sa blessure, si grave pourtant que l’on craint pour ses jours, il ne s'occupe que de faire bien connaître au général eu chef la situation des troupes qui lui ont été confiées. Mais il s’épuise en parlant; Cavaignac le quitte pour lui laisser un |»eu de repos, après qu’ils sont convenus que le général Buvivier viendra prendre le commandement de l’Hôtel de
' On complaît, clans la me Saint-Jaccpies, environ trcnlcshuit barricades.
Ville, et que le lendemain, à six heures, on recommencera l’attaque. Puis Cavaignac remonte à cheval et va rejoindre sur la place de la Sorbonne le général Damesme.
Il le trouve assis au bivac, tranquille sur l’issue définitive du combat. La journée a été chaude pourtant; faute des renforts qu’il a inutilement envoyé demander à cinq ou six reprises, il n’a pu prendre l’offensive. La lutte s’est concentrée autour du Panthéon. On a perdu beaucoup de monde à l’attaque des barricades de la rue des Grès, de la rue das Mathurins, du carrefour Buci, de la place Cambrai. Le 10® et le 25‘‘ bataillon de lagarde mobile, toujours les premiers au feu, ont essuyé des pertes considérables. Le 23' a pris, à lui seul, onze barricades; mais une compagnie a été désarmée rue Mouffctard. La garde nationale est presque tout entière avec les insurgés; les munitions manquent. Le petit nombre des gardes nationaux qui ont répondu à l’appel, -en voyant combien l’affaire est sérieuse, abandonnent leur poste et disparaissent. Le général se dispose à attaquer le lendemain le Panthéon, où les insurgés se sont retranchés; il répond, s’il reçoit du renfort, (ju’il se rendra maître de tout le quartier Saint-Jacques,
Cependant l’Assemblée nationale s’était réunie à l’heure ordinaire. Elle est gardée par des forces iiiiposantes.Toutes les issues de la place de la Concorde sont occupés par des détachements de la garde mobile. L’entrée du pont est défendue par deux pièces de canon; d’autres sont braquées sur le quai d’Orsay et stationnent tout attelées devant le péristyle. Les abords de la place de Bourgogne sont protégés par de l’artillerie, par les dragons du 2” régiment, que commande M. de Goyon, et par plusieurs compagnies d’infanterie de la ligne. Les sentinelles sont retirées à l’intérieur ; les consignes les plus sévères sont données ; la circulation est interrompue ; on ne passe plus qu’avec des permis signés des autorités, ou sous l’escorte de quelque garde national. On craint une surprise à l’Assemblée. Déjà les insurgés ont essayé quelques barricades pour cou-
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per les communications entre le Palais-Bourbon et l’École militaire. On a vu passer une colonne de trois à quatre cents hommes en blouse qui ont parcouru une grande partie du faubourg Saint-Germain, en criant : « A bas l’Assemblée! » Enfin le bruit général est que l’insurrection gagne du terrain et va se porter en masse sur le Palais-Bourbon.
A une heure, les représentants entrent en séance. L’agitation est ejctrême dans la salle et au dehors. Ceux des représentants qui appartiennent à l’année ou à la garde nationale paraissent en uniforme. Cet aspect inusité produit une sensation trés-lriste. Des généraux, des aides de camp, des officiers d’ordonnance vont et viennent dans les couloirs. On voit passer le général Cavaignacqui s’installe sur le péristyle, d’où il observe les mouvements de la place de la Concorde. La physionomie du président Senard exprime la.plus vive angoisse.
Le général Lebreton propose à l’Assemblée d’envoyer quelques-uns de ses membres pour haranguer le peuple. « Ils parcourraient la ville à la tête des colonnes de troupe, dit-il; ils prêteraient ainsi à l’armée une grande force morale. La vue des insignes de la représentation nationale produirait, sans aucun doute, sur le peuple de Paris, une impression salutaire. Les représentants pourraient, d’ailleurs, adresser au président des informations précises sur l'état des choses que l’on ne connaît jusqu’ici que par une foule de rapports vagues, exagérés ou contradictoires. » Plusieurs représentants émettent l’avis que l’Assemblée en masse se porte hardiment à la rencontre de l’insurrection. Mais ces propositions ne sont pas agréées; on en discute les avantages et les inconvénients au milieu du tumulte ; le président, pour y mettre fin, annonce que l’on va passer à l’ordre du jour, c’est-à-dire à la suite de la discussion sim le rachat des chemins de fer.
Alors, plusieurs représentants lisent à la tribune des projets de rachat. M. VVolowski développe un projet de décret pour l’organisation du crédit territorial, que personne
il’écoule. Les représenlaiits entrent et sortent, s interrogent, se communiquent des nouvelles, des conjectures; les tribunes publiques sont très-agitées. On y parle beaucoup du renversement de la commission exécutive, de la concentration des pouvoirs civils et militaires entre les mains du général Cavaignac. L’émotion est telle que la séance reste suspendue. Enfin M. Senard, qui, à plusieurs reprises, a quitté le fauteuil, monte à la tribune et communique à l’Assemblée des notes que lui envoie le préfet de police. Ces notes sont brèves et concises. Tout en annonçant qu’elles sont très-rassurantes, le président les lit d’une voix altérée dont l’émotion se communique.
M. Flocon lui succède à la tribune. Il vient, avec une véhémence extrême, dénoncer à l’Assemblée le caractère de l’insurrection. Selon lui, les agitateurs ne veulent que l’anarchie; si l’on parvient à saisir les fils de la conjuration on y trouvera plus que la main des ouvriers en désordre, plus que la main d’un prétendant; on y trouvera l’or et la main de l’étranger'.
Quelques protestations ayant accueilli ces paroles : « C’est aux républicains que je m’adresse, » reprend M. Flocon, en se tournant vers la gauche. « A tout le monde, alors, » s’écrie-l-on sur les bancs de la droite. « C’est aux républicains que je parle, « répète M. Flocon. « 11 n’y a que des républicains ici,» s’écrient les mêmes voix. «Eh bien! reprend encore M. Flocon, je parle non-seulement pour l’Assemblée, où il n'y a que des républicains, mais je le déclare bien haut, afin que du dehors on m’entende, tous ces efforts, tout ce désordre, n’ont qu’un but : c’est le renversement de la République et le rétablissement du despotisme. »
Une vive sensation est produite par ces paroles et par
' Il ne sera pas sans intérêt, pour apprécier l'élat des partis populaires dans Paris, de consuller une liste des principales arrestations l>olitiques opérées du 45 mai au ‘22 juin. Voir aux Documents historié ques, à la Un du volume, n" 44.
l’aceent avec lequel elles sont prononcées ; chacun cherclie à en pénétrer le sens caché. Mais tout à coup les regards se portent vers la tribune ; M. de Falloux vient d’y monter ; il attend que le silence soit rétabli. Sa physionomie est plus composée encore que d’habitude ; il tient un papier à la main ; c’est le rapport de la commission des ateliers nationaux. Un représentant, M. Itaynal, se lève de son banc avec vivacité ; il s’oppose à une lecture inopportune, dit-il, et dangereuse dans un pareil moment. « Lisez ! lisez ! » crie la droite à M. de Falloux.
Alors, M. de Falloux, sans émotion, sans trouble, et comme si l’on était en pleine paix dans Paris, en pleine sécurité dans l’Assemblée, commence la lecture du rapport. Il déclare que la seule voie de salut, dans la crise industrielle, commerciale et agricole qui inquiète le pays, c’est la dissolution, immédiatement opérée par le pouvoir exécutif, des ateliers nationaux. Et, de peur qu’on ne le comprenne pas suffisamment, il insiste, il répète sa pensée en en changeant l’expression. II demande la dispersion radicale de ce foyer actif d’agitation stérile ; puis il propose un décret qui, sous trois jours, dissout les ateliers nationaux.
A peine M. de Falloux a-t-il achevé la lecture de ce rapport, que M. Corbon le remplace à la tribune et annonce à l’Assemblée, au nom du comité des travailleurs, un projet de décret sur la même question. C’est une sorte de protestation contre le rapport de M. de Falloux. M. Corbon dit que les ateliers doivent être modifiés, mais qu’il ne faut pas procéder à leur dissolution sans donner aux travailleurs les garanties qtiils exigent. De violents murmures l’interrompent. « Qu’ils demandent, » dit-il en se reprenant. Puis, malgré la défaveur avec laquelle M. Corbon se voit écouté, il continue et donne lecture d’un projet de décret ainsi conçu :
« Art. l*^ Les associations de travail entre ouvriers sont protégées et encouragées par la République. Les condi-
lions de cliaque association sont librement débattues et arrêtées entre les intéressés.
« Art. 2. L’État n’intervient que par les encouragements qu’il fournit. Les encouragements de l’État sont indépendants des institutions de crédit destinées à favoriser le travail agricole et industriel. »
Le rapport de M. Corbon, dont toutes les expressions sont ménagées, son projet de décret qui, pour n’être pas la consécration du droit au travail, reconnait cependant la légitimité et l’utilité des associations, aurait peut-être, s’il eût été adopté par acclamation, fait tomber les armes des mains de cette partie honnête et loyale de l’insurrection à laquelle les menées des factieux n’avaient point eu de part, et qui s’était soulevée uniquement dans la pensée que l’Assemblée nationale voulait, comme le pouvoir exécutif, se débarrasser des prolétaires. L’association était, en ce moment, l’idée fixe des ouvriers de Paris. Ils voyaient sous cette forme tous les progrès qu’ils avaient attendus de la proclamation de la République. On leur avait persuadé que la bourgeoisie et le gouvernement, influencés par les royalistes, s’opposaient à l’association, dans la crainte que le prolétariat y trouvât la force de s’arracher à la tyrannie des patrons, ou, comme on parlait alors, que le travail s’affranchit du capital. M. Corbon, ouvrier lui-même, connaissait bien cette disposition du prolétariat; son projet était conçu dans un esprit d’humanité et de véritable politique, que l’Assemblée, troublée par la peur du socialisme, travaillée et trompée par des hommes de parti, ne voulnINou ne sut pas comprendre; elle ne donna aucune marque d’assentiment au rapport et prononça la question préalable.
Quelques instants après, M. Garnier-Pagès vint excuser la commission exécutive de ne s’être pas rendue plus tôt au sein de l’Assemblée, a Elle a été tout occupée, dit-il, à prendre des mesures de vigueur ; elle en va prendre de plus vigoureuses encore. » 11 déclare qu’il faut en finir. n. 35
UISTOIRE
L’Assemblée répond par le cri de : « Vive la République ! *
M. de Lamartine parait à son tour. 11 conjure l’Assemblée de ne pas aller aux barricades comme on l’a annoncé.
« C’est aux membres du pouvoir exécutif à s’y rendre; c’est à eux, dit-il, d’aller où la gloire les appelle. » Puis il monte à cheval pour se joindre à la colonne du général Cavaignac, dont j’ai dit plus haut la marche. Le président suspend la séance jusqu’à huit heures du soir.
Quand l’Assemblée se réunit de nouveau, l’aspect de Paris est lugubre; les maisons sont hermétiquement fermées, les rues désertes; un silence sinistre plane sur la ville. De loin à loin, quelques décharges, quelques coups de feux isolés, annoncent que la nuit n’apporte pas la fin, mais la suspension momentanée des hostilités, nécessitée par les ténèbres. On entend à distance, sur la rive droite, battre la générale. Le tocsin sonne dans les faubourgs. Les représentants voudraient paraître calmes, mais l’anxiété la plus vive se lit sur les visages. Chacun apporte des nouvelles de son quartier. Tous sont persuadés que l’insurrection se propage ; on lui suppose un plan savamment combiné ; on dit que les barricades sont construites selon toutes les règles de l’art des fortifications; les soldats, dit-on, sont peu animés. On doute beaucoup de l’efficacité des mesures prises par le gouvernement; la garde nationale, qui a perdu beaucoup de monde, se défie à l’excès de la commission exécutive; tout le monde est d’accord sur un point ; c’est que, soit trahison, soit négligence, la troupe est partout insuffisante.
Cependant, M. Considérant est monté à la tribune. 11 apporte une proclamation aux ouvriers qu’il a rédigée de concert avec M. Louis Blanc, et qu’ont signée M. Jules Simon et une soixantaine de représentants. « Cette proclamation a pour but, dit-il, de rassurer les ouvriers sur leur sort, de leur faire comprendre que leurs souffrances ont été engendrées par la fatalité des choses et non par la faute des classes ou des hommes; elle leur annonce que l’As-
semblée nationale veut consacrer, par tous les moyens possibles et pratiques, le droit qu’a tout homme en venant au monde de vivre en travaillant; qu’elle veut développer, par des subventions et des encouragements de toute» sortes, ce grand principe de l’association, destiné à unir librement tous les intérêts, tous les di’oits. » M. Considérant demande à l’Assemblée de nommer une commission, afin d’entendre la lecture de sa proclamation. M. Baze s’y oppose. « line faut pas, dit-il, que l’Assemblée tienne un langage opposé aux actes du gouvernement ; il faut laisser faire le général Cavaignac. » La proposition de M. Considérant est écartée. Quelques instants après, M. Caussidiére la reproduit sous une autre forme. Il supplie l’Assemblée d’envoyer un certain nombre de représentants, accompagnés d’un membre de la commission exécutive, dans les faubourgs, ce soir même, à l’instant, sans perdre une minute, et de lire aux flambeaux, devant les barricades, une proclamation conciliante. C’est à peine si on écoute, m On ne raisonne pas avec les factieux, s’écrie M. Bérard, on les bal! » M. Caussidiére reprend avec chaleur, affirme qu’en accédant à ce qu’il propose, l’Assemblée ramènera l’ordre et fera cesser l’effusion du sang. Comme il sait qu’on le suspecte, il offre de se mettre à la tête de la députation, de se livrer en otage. « Mais, de grâce, dit-il, ne perdez pas de temps, empêchez Paris de s’entr’égorger demain; n’attendez pas d’autres nouvelles. Les clubs du désespoir sont en permanence! — Vous parlez comme un factieux : à l’ordre! » s’écrie-t-on.
M. Duclerc, au nom du gouvernement, prie l’Assemblée de ne pas se faire « pouvoir des rues. » Une catastrophe peut arriver, dit-il, alors où serait le gouvernement?
L’Assemblée, après avoir rejeté la proclamation de M. Considérant et la proposition de M. Caussidiére, adopte une proclamation à la garde nationale que propose M. Senard. Cette proclamation, en parlant de l'incendie qui déjà désole la cité, des formîdes du communisme et des excitations au pillage, qui se produisent sur les barricades, dé-
clare que le crime des insurgés est à découvert, et que l’Assemblée ne reculera devant aucun effort pour faire son devoir, comme la garde nationale fait le sien
C’était renoncer à tout espoir de conciliation. C’était donner à l’insurrection un caractère tellement odieux qu’elle ne pouvait plus prendre conseil que du désespoir. Cependant l’Assemblée, en adoptant cette proclamation, n’est pas aussi résolue à la guerre à outrance qu’elle peut le paraître ; elle hésite, elle ne sait ce qu’elle doit vouloir. Ceux qui parlent de clémence lui semblent des traîtres; ceux qui conseillent des mesures extra-légales étonnent sa conscience. M. Degousée, qui demande l’arrestation de tous les rédacteurs de journaux socialistes, n’est pas écouté. La séance reste un moment suspendue.
A dix heures, un vif mouvement de curiosité se manifeste ; le général Cavaignac monte à la tribune ; on l’écoute dans un silence profond. Le général en chef parait extrêmement triste. Il regrette, dit-il d’une voix brève et saccadée, de n’avoir pas de renseignements complets à donner à l’Assemblée; il n’y a pas de rapports des généraux. La résistance a été malheureusement bien énergique. Les barricades sont encore debout ; mais les régiments des environs de l’aiis sont en route. 11 ne doute pas que la garde nationale des départements n’arrive promptement. 11 annonce que pendant la nuit les troupes resteront massées autour de l’Assemblée.
On se sépare sur ces paroles peu rassurantes du général en chef. La consternation est dans tous les esprits. Le président, le bureau de l’Assemblée et un certain nombre de l epi ésentants, passent le reste de la nuit au Palais-Bourbon.
Le lendemain 24, à huit heures du matin, la séance est reprise. On entend gronder le canon et la fusillade. Les bruits les plus contradictoires circulent. Selon les uns, l’in-
* Voii' aux Documentshistorique», à la fin du volume, n“ 15, la proclamation de M. Considérant et celle de M. Senard.
snrrection est refoulée et concentrée sur un point; selon d’autres, elle avance et menace à la fois l’Hôtel de Ville et l’Assemblée. M. Senard vient mettre lin à ces doutes. D’un ton grave, il lit un rapport d’après lequel les insurgés étendraient leurs moyens d’action : « Il est impossible, dit M. Senard, d’opérer une solution prompte, à moins d’une lutte énergique. Il faut que l’Assemblée réponde à l’admirable dévouement de l’armée et de la garde nationale. ■ Alors il propose un décret par lequel l’Assemblée adopte, au nom de la République, les veuves et les enfants des citoyens morts pour la patrie. 11 donne des nouvelles des représentants Bixio et Bornés, des généraux Bedeau et Clément Thomas. L’affliction et l’anxiété sont sur tous les visages ; la séance est encore une fois suspendue.
Pendant cette suspension, une décision de la plus grande gravité est prise.
On se rappelle que, depuis quelque temps, le parti dos républicains modérés voulait remplacer la commission exécutive par un chef unique du pouvoir exécutif.
Le 22 juin, trente ou quarante membres de la réunion du Palais-National, voyant l’imminence de l’insurrection, avaient délibéré sur le choix qu’il conviendrait de faire en des circonstances si difficiles. Les noms de MM. Dupont (de l’Eure), Arago, Lamartine, et même celui de M. Ledru- Rollin, ayant été successivement proposés et écartés, on se prononça pour le général Cavaignac et l’on décida que trois membres de la réunion, MM. Landrin, Ducoux, Latrade, se rendraient auprès de lui, afin de sonder ses dispositions et de s’assurer qu’il accepterait le pouvoir, dans le cas où l’Assemblée renverserait la commission exécutive.
Dans le même temps, la réunion de la rue de Poitiers, composée exclusivement, à l'origine, de nouveaux parlementaires qui affectaient de n’appartenir à aucun autre parti qu’à celui qu’ils appelaient le parti de l’ordre, mais qui, en admettant tout récemment MM. Thiers et Berryer, avait
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pris un caractère politique beaucoup plus prononcé, délibérait également sur le renvoi de la commission exécutive et entrait, par l’entremise de M. d’Adelsward, en relations avec le général Cavaignac.
La réponse du ministre de la guerre aux membres de ces deux réunions fut la même. Le général était convaincu, disait-il, des inconvénients nombreux que présentait le partage du pouvoir dans les circonstances actuelles ; il était à la disposition de l’Assemblée, si elle avait confiance en lui; mais il entendait agir loyalement envers la commission exécutive, dont il était en ce moment le subordonné, et ne voulait entrer en arrangement que sous la condition expresse qu’elle en serait prévenue.
Cependant l’opinion publique était si favorable à la formation d’un nouveau pouvoir, que, le 23, dès qu’on vît éclater l’insurrection, le bruit se répandit que le général Cavaignac était nommé chef du pouvoir exécutif. Ce |bruit était prématuré. Nous avons vti que la commission, pressée de se retirer, avait répondu qu’elle ne pouvait consentir à se déshonorer en abandonnant son poste à l’heure du péril; mais, le 24, de grand matin, tout changea de face. L’insurrection prenait manifestement l’offensive ; elle cernait l’Hôtel de Ville. Le général Duvivier, qui remplaçait le général Dedeau, déclarait que, sans des renforts considérables, il ne pouvait plus tenir; enfin, ce qui fut décisif, M. Recurt faisait savoir que la garde nationale, qui n'avait pas de confiance dans la commission exécutive, ne marcherait pas si l’on ne déclarait Paris en état de siège et si l’on ne concentrait tous les pouvoirs entre les mains du général Cavaignac.
Forts de cette déclaration, quelques représentants se rendent, à huit heures du matin, au conseil de la commission exécutive ; ils lui annoncent ce qui se passe ; ils ajoutent que la réunion du Palais-National et celle de la rue de Poitiers sont d’accord pour porter au pouvoir le général Cavaignac; ils demandent, enfin, positivement à. la com-
mission de donner, sa démission. M.M. de Lamartine, Garnier-Pagès, Barthélemy Saint-Hilaire et Pagnerre, s’y refusent encore formellement. Ils disent que leur honneur est engagé, qu’il faut avant tout en finir avec l’insurrection dans la rue, puis qu’on verra ensuite à prendre des mesures politiques dans le conseil. Les partisans du général Cavaignac, voyant qu’il n’y a rien à obtenir de ce côté, décident d’agir directement par l’Assemblée.
Paidant ce temps, M. Senard et le général Cavaignac conféraient ensemble sur les conditions du pouvoir. Le général parlait en soldat. « Il ne connaissait pas la France, disait-il; il ne connaissait pas l’opinion publique; c’était aux hommes politiques à résoudre ce ^ui convenait au pays. Quant à lui, il était prêt à faire ce que l’on déciderait, à une condition toutefois, c’est qu’il resterait seul chargé du pouvoir exécutif et qu’il choisirait ses ministres là où il jugerait bon de les prendre. »
La réunion de la rue de Poitiers faisait quelques difficultés d’accepter cette dernière condition. M. Thiers n’ignorait pas que le général Cavaignac l’excluait positivement, lui et ses amis, de toute pailicipalion aux affaires ; mais le danger pressait. C elait beaucoup, d’ailleurs, de renverser, par les mains des républicains, la commission exécutive, qui était un dernier reste du gouvernement provisoire et de la révolution. M. Thiers croyait peu aux talents politiques du général Cavaignac; l’antipathie que le général lui témoignait le faisait sourire; et, par une sorte de générosité dédaigneuse que lui inspirait la certitude d’être bientôt, à la tête du parti dynastique, maître des affaires, il joignait ses efforts à ceux de JIM. Senard et Manast pour porter au pouvoir le général républicain.
Quant à la déclaration de l’état de siège, on sonda les bureaux avant d’en porter la proposition à l’Assemblée. Là, on rencontra une opposition sérieuse; l’état de siège répugnait profondément aux républicains de l’école libérale ; un pouvoir tout militaire leur paraissait une énormité.
L’un des représenlanls qui parla le plus fortement dans ce sens, ce fut M. Grévy, représentant du département du Jura. C’était un esprit ferme et tempéré, à qui l’amour du bien et l’habitude des choses honnêtes traçaient toujours, sans qu’il eût besoin d’efforts, la ligne la plus droite. Sa parole était grave, lucide ; il possédait cette logique invincible de la sincérité qui gagne tous les bons esprits. L’un des nouveaux venus dans l’Assemblée, il s’y était promptement acquis, sans intrigue et même sans ambition, une considération particulière. Républicain par réfle.xion plutût que par entrainement, il ne concevait le progrès que par la liberté. Se tenant à cette notion très-simple, mais bien rare dans les querelles de parti, il parut constamment, au sein de l’Assemblée, comme une expression modeste de sa meilleure conscience, comme un exemple parfait de l’esprit parlementaire appliqué dans toute sa sincérité à l’affermissement et à l'extension des institutions démocratiques.
La répulsion de M. Grévy pour l’état de siège fut tréscombattue par les membres actifs des partis dynastiques et surtout par ceux du parti clérical qui s’efforçaient de démontrer que l’état de siège ne serait pas ce qu’on pensait. « On voulait simplement, disaient-ils, une plus grande concentration des pouvoirs pendant le combat, afin de rendre la résistance militaire plus énergique ; mais l’état de siège ne pourrait jamais signifier, pour une assemblée républicaine, ni l’arbitraire des jugements, ni la suppression de la liberté. » Cette opinion s’appuyait sur un grand fait contemporain. Lorsqu’on 18S2, les ministres de Louis- Philippe, sans consulter les Chambres, eurent mis Paris en état de siège, un insurgé fut condamné à mort par le conseil de guerre. L’opinion se souleva; M. Odilon Barrot plaida pour le condamné devant la cour de cassation. 11 attaqua, non 1e droit du gouvernement de déclarer en certains cas l’état de siège, mais l’illégalité des commissions militaires. 11 soutint que l’état de siège impliquait non pas les
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tribunaux d’exception, mais uniquement la prépondérance momentanée de l’autorité militaire sur l’autorité civile.
M. Odilon Barrot fut éloquent et vrai ; il gagna sa cause devant la Cour et devant l’opinion publique.
Les républicains qui, en 1852, sous la monarchie, s’étaient fortement prononcés contre l’état de siège, ne pouvaient, sans la plus triste inconséquence, l’adopter sous la République. Aussi le projet de décret, lu par M. Pascal Duprat, le 24, à la reprise de la séance, fut-il d’abord mal acueilli. Plusieurs représentants protestèrent au nom des souvenirs de 1852. On hésitait beaucoup encore à prendre une mesure de cette gravité, qui paraissait à bien des consciences une violation manifeste du principe républicain. D’ailleurs, M. Pascal Duprat n’avait pas d’autorité dans la Chambre, et vraisemblablement sa proposition aurait été rejetée, si M. Bastide n’était monté à la tribune pour l'appuyer dans les termes les plus pressants. M. Bastide était très-ému; il exhôrta les représentants à ne pas perdre un temps précieux; il les supplia de prendre une décision immédiate. « Citoyens, s’écria-t-il, au nom de la patrie, hâtons-nous! Je vous conjure de mettre un terme à vos délibérations et de voter le plus tôt possible; dans une heure peut-être l’Hôtel de Ville sera pris! J’en reçois à l’instant des nouvelles. » Cet accent suppliant d’un homme qu’on connaissait incapable d'intrigue, la parole tremblante de ce cœur plein de fermeté, l’émotion de cette âme si calme, produisirent sur l’Assemblée une impression qui entraîna tout. L’état de siège fut voté par assis et levé.
Soixante représentants seulement , parmi lesquels •M.M. Odilon Barrot, Grévy et Considérant, votèrent contre
Une heure après, la commission exécutive envoyait à * l’Assemblée sa démission rédigée par M. de Lamartine et conçue en ces termes ; « La commission du pouvoir exé-
* « Donnez-nous la chose, mais pas le mot, disait à un représentant M. Udilon Barrot; j'ai voté contre en 1832, je ne saurais ainsi me contredire. B
cutif aurait manqué à la fois à son devoir et à son honneur en SC retirant devant une sédition et devant un péril public. Elle se relire seulement devant un vote de l’Assemblée. En lui remettant les pouvoirs dont vous l’avez investie, elle rentre dans les rangs de l’Assemblée nationale pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la République. »
Ainsi tomba, à la suite de quelques intrigues de parti, mais surtout devant le désir, le besoin général d’un pouvoir fort, la commission exécutive nommée le 1 0 mai par l’Assemblée.
Elle ne se retira pas glorieusement, conune l’avait fait le gouvernement provisoire ; l’Assemblée ne songea pas à décréter qu’elle avait bien mérité de la pairie; mais elle put emporter du moins, malgré les calomnies auxquelles elle .se vit en butte, la conscience d’avoir suivi l’exemple qui lui avait été légué, de modération dans l’exercice du pouvoir et de respect pour les libertés publiques.
Accusée avec violence par deux partis passionnés, incapables en ce moment de toute justice, la commission exécutive, si elle manqua d’unité, d’initiative et d’un grand sens politique, ne fut coupable de presque aucune des fautes qui lui furent si amèrement reprochées. Des hommes tels que MM. de Lamartine, Arago, Garnier-Pagès, ne furent pas des despotes; eussent-ils voulu l’être, ils ne l’auraient pas pu, en présence d’une Assemblée dont ils dépendaient de la manière la plus complète. Us ne furent pas davantage des sybarites, gorgés d’or et repus de festins; tout au plus, quelques-uns d’entre eux commirent-ils de légères fautes de goût, en souffrant qu’on ornât le palais du Luxembourg de meubles qui avaient décoré les appartements des princes; moins encore étaient-ce des démagogues, comme le disait la presse dynastique, ou des hommes inhumains, ennemis du peuple, comme on l’imprimait dans les feuilles révolutionnaires.
C’étaient, comme j’ai lâché de le faire voir, des hommes
lassés, craintifs, non devant le danger, mais devant leur propre conscience ; peu d’accord entre eux, ne sachant ni ce qu’ils devaient vouloir, ni ce qu’ils pouvaient oser, ni surtout ce que, dans un temps où tout était ébranlé, confus, contradictoire, les passions et les intérêts de la Franco commandaient davantage, ou bien l’application hardie des idées nouvelles, ou bien le raffermissement des institutions anciennes.
Le pouvoir, que nous allons voir passer en d’autres mains et prendre successivement des formes diverses, nous montrera, par son impossibilité à rien fonder, qu’en faisant peser, comme on l’a fait, sur le gouvernement provisoire d’abord, puis sur la commission exécutive et sur l’Assemblée constituante, la responsabilité entière et pour ainsi dire personnelle d’un état social sur lequel ils avaient si peu de prises, on a méconnu l’essence même et le caractère d’une révolution, la plus vaste, la plus compliquée surtout et la plus inconnue à elle-même, qui ait jamais agité le monde.