CHAPITRE XXXIII
Pi'oclamation du général Cavaignac à ramée. — Opérations militaires pendant la journée du 24. — Le général Duvivicr à l’Hôtel de ViUo. — Le général Damcsmc au Panlliéon. — Séance du 25. — L’Assemblée vote trois millions pour les onvi’iers néee.ssit(ux. — !x! général Lanioricière. — Mort dn général Bréa. — Combats autour de l’Hôtel de Ville. — Mort du général Négrier. — Mort de l'ai'chevêque de Paris. — Quatrième Journée.— Bombardement et reddition du faubourg Saint-Antoine. — L’Assemblée nationale décrète que le général Gavaignac a bien mérité de la patrie.
Le général Cavaignac, investi du pouvoir exécutif, n’eut qu’à compléter les mesures qu’il avait prises déjà comme ministre de la guerre. 11 laissa son quartier général à l’Assemblée, sa réserve sur la place de la Concorde; il fit adresser l’ordre, par dépêches télégraphiques, aux chefs de corps de la subdivision de la Seine-Inférieure, à ceux de la deuxième et de la troisième division, de diriger sur Paris toute l’infanterie disponible. 11 envoya dans les départements des officiers d état-major chargés de presser l’envoi dos troupes et de faire marcher sur Paris l’armée des Alpes. Enfin, il fit publier trois proclamations : l’une qui s’adressait, au nom de l’Assemblée nationale, aux ouvriers; l’autre, en son propre nom, à la garde nationale'; la troisième à l’armée.
‘ Voir, aux Documents historiques, à la fin du volume, n” 16, ces deux proclamations.
Cette dernière proclamation, admirable par la grandeur des sentiments d’humanité qui l'inspirent, unique dans les fastes militaires par la dignité, par le respect de soi qu’elle suppose ou qu’elle veut faire naître chez ceux à qui elle s’adresse, mérite d’être retenue et méditée. On y verra quel langage la vertu républicaine sait parler, même dans la bouche d’un soldat. On comprendra comment, par cela seul que ce soldat est républicain et voit dans les soldats qu’il commande au nom de la loi, non plus des bras serviles façonnés à tuer par la discipline, mais des citoyens dont il respecte la conscience libre, quelques paroles de circonstance, oubliées d’ordinaire aussi vite qu’elles sont prononcée, s’élèvent à la hauteur d’un témoignage historique qui a droit d’occuper la mémoire d’une nation et d’intéresser la pensée humaine.
I Soldats, I) disait le général Cavaignac, le 24 juin, à onze heures du matin, au moment même où le combat recommençait dans les conditions les plus défavorables et où il pouvait sembler nécessaire de surexciter les passions de l’armée, afin de rendre plus égale la force d’impulsion qui, jusqu’alors, avait paru tout entière du côté des insurgés, « soldats ! le salut de la patrie vous réclame. C’est une terrible, une cruelle guerre que celle que vous faites aujourd’hui. Rassurez-vous, vous n’éles point agresseurs ; cette fois, du moins, vous n’aurez pas été de tristes instruments de despotisme et de trahison. Courage, soldats! imitez l’exemple intelligent et dévoué de vos concitoyens; soyez fidèles aux lois de l’honneur, de l’humanité; soyez fidèles à ' la République. A vous, à moi, un jour ou l’autre, il nous sera donné de mourir pour elle. Que ce soit à l’instant même, si nous devions lui survivre ! »
Cette proclamation fit sur l'heure un très-grand effet.- Elle est de nature à en produire un plus grand encore aujourd’hui que tant d’événements, en France et en Europe, éclairent d'un jour nouveau le sentiment qui l’a dictée. D’autres généraux ont été chargés, comme le général Cavai- II. 56
gnac, de vaincre des insurrections populaires; de grandes capitales ont été reprises par la force armée; les Radetzky, les Wrangel, les Windischgraetz, ont fait marcher contre le peuple, au nom des rois et des empereurs, des troupes régulières. En est-il un seul qui, en envoyant ses soldats à l’assaut des barricades, ait songé à les rassurer sur la légitimité de la cause qu’ils allaient défendre? Un seul qui les ait félicités de n’ètre pas des instruments de despotisme, et qui les ait exhortés à rester fidèles aux lois de l'humanité? Que l’on me pardonne ce rapprochement et cette réflexion en l'honneur d'un soldat citoyen dont les actes ont été sévèrement jugés et les intentions souvent méconnues ; en l’honneur aussi de la patrie rt-publicaine, qui seule commande aux hommes, qu’elle rend égaux et libres, ces sentiments plus parfaits et ces devoirs supérieurs.
Revenons à l’action qui s’engage et considérons l’ensemble de la situation, à l’heure où je reprends mon récit.
Nous avons vu que la troupe, à cause de son petit nombre, encore réduit par les pertes énormes qu’elle a faites, n’a pu garder les barricades dont elle s’est emparée, k la chute du jour, il a fallu se concentrer et laisser ainsi aux insurgés le loisir de relever leurs retranchements. Le combat, néanmoins, n’a pas cessé entièrement, même au plus fort de la nuit. On a échangé des feux de tirailleurs autour de l’Hôtel de Ville et dans le voisinage du Panthéon. Les insurgés, quoiqu’ils n’aient remporté aucun avantage sur l’armée, et qu’ils aient perdu l’espoir d’entraîner la garde mobile, se considèrent comme assurés de vaincre. La société. des droits de l’homme, qui, la veille, s’est tenue à l’écart, et la partie considérable des ateliers nationaux qui n’a pas donné encore, en voyant que la lutte se prolonge, ont décidé de s’y joindre. On répand le bruit que les populations de Rouen, du Havre et de Lille sont en marche et viemient prêter main-forte à l’insurrection. La famille de l’ouvrier se presse autour de lui et l’excite à la révolte.
Sur Jjeaucoup de barricades, à la place du drapeau tricolore des ateliers nationaux, qui n’a aucun sens, on arbore le drapeau rouge, devenu, depuis le 26 lévrier, le signe de protestation du prolétariat. En réponse aux proclamations du général Cavaignac, les ouvriers placardent sur les murailles un appel aux armes dans lequel ils disent qu’ils veulent la république démocratique et sociale*. L’insurrection se déclare : elle a désormais, si ce n’est un chef, du moins un nom et un caractère. Elle prend en quelque sorte conscience d’elle-méme.
Le général Cavaignac, instruit par des rapports circonstanciés de ces dispositions du peuple, en conçoit de vives appréhensions. 11 n’a pas fermé l’œil de la nuit. Son organisation très-nerveuse le fait souffrir plus qu’un autre de tout ce qui est incertitude et lenteur. Les hommes auprès desquels, en communiquant librement ses pensées, il trouverait l’appui moral dont il a besoin, les généraux Lamoriciére. Bedeau, Damesme sont loin de lui. 11 ne voit que des officieux, des importants, des gens troublés par la peur, 11 vient d’apprendre, et sa colère n’a pu se contenir, que M. Thiers, dans une délibération de trois cents représentants de la droite, réunis dans l'ancienne Chambre des députés, s’étant levé précisément à la place qu’il occupait naguère, au banc des ministres, y a tenu un long discours pour blâmer les dispositions militaires prises depuis le 23, L’historien de l’Empire a particuliérement désapprouvé l’emploi de la cavalerie dans les rues, et, après avoir démontré à son auditoire l’impossibilité stratégique de résister au peuple, il a offert de porter à M. Senard l’avis, que celui-ci transmet au général Cavaignac, d’abandonner Paris à l’insurrection et de se retirer dans quelque ville de. province. On conçoit que de pareils avis et de telles critiques achèvent d’exaspérer le général Cavaignac*. La
‘ Voir, aux Documents historiques, à la fin du volume, n“ 17.
- *11 est juste de dire que, le lendemain, M. Thiers changeait d'avis. Après avoir passé quelques heures auprès du général Lamoricière, il
AU
situation devient, d’ailleurs, de plus en plus difficile. Les troupes qu’on attend impalieimnent ne paraissent pas. Les munitions s’épuisent avec une rapidité effrayante; au bout de cette première journée, il ne reste presque plus rien d’un approvisionnement de trois cent mille cartouches*. On est douze heures sans nouvelles du colonel Martimprey, envoyé à Vincennes pour y chercher des munitions et de l’artillerie. Parti la veille, à onze heures et demie du soir, à la tête d’un régiment d’infanterie et d’un régiment de cuirassiers, le colonel Martimprey n’est arrivé à Vincennes qu’à quatre heures et demie du. matin, à cause des détours qu’il lui a fallu faire pour ne pas se laisser surprendre par les insurgés, maîtres de tout le faubourg Saint-Antoine. À onze heures et demie du matin seulement, il ramène à Paris, les canons, les boulets, les bombes, les obus dont on va faire usage pour assiéger en règle et réduire la ville insurgée.
Le 24, à dix heures, le combat recommence partout à la fois. Comme la veille, les principaux engagements ont lieu sur trois points : dans la Cité, dans le haut des faubourgs Saint-Denis et Poissonnière, aux abords du Panthéon.
Dans la Cité, les insurgés ont repris, pendant la nuit du 23 au 24, les positions enlevées par le général Bedeau. Les barricades qu’ils ont construites depuis la rue Planche- Mibray jusqu’aux rues Rambuteau, de la Tixeranderie, Cloche-Perce, etc., n’ont pu être ni ébranlées par le canon, ni emportées à la baïonnette. Deux pièces d’artillerie, mises en batterie sur la place du Châtelet et sur la place Saint-Michel, ont été forcées de reculer. Le général Duvivier, qui a fait avec tant d’éclat la guerre d’Afrique, semble déconcerté par cette guerre des rues. On le voit étudier
revint dire à ses collègues que désormais il n’éprouvait plus de craintes sur le résultat final de la lutte, le général Lamoricière répondant de tout.
* I Les cartouches fondaient comme de la neige, > dit le général Cavaignac dans son discours du 26 novembre.
avec inquiétude le plan de Paris; son commandement est incertain, sa mémoire le trompe; il fait faire des marches et des contre-marches qui fatiguent la troupe; on abandonne, par son ordre, des positions faciles à garder. Le vieux colonel Renaut, à la tête du 48* de ligne, reste tout le jour exposé au feu sans gagner de terrain; un moment, les insurgés ne sont plus qu’à soixante pas de l’Ilôtel de ville. Les soldats et la garde nationale, sentant l’absence d’une impulsion forte, se découragent; plusieurs compagnies reculent devant le feu et se débandent. Enfin, M. Marrast croit devoir aller trouver le général Cavaignac pour lui demander de remettre le commandement en d’autres mains. Cavaignac hésite à faire un pareil outrage à l’un des plus brillants généraux de l’arinée; cependant, vers six heures, il envoie à l’Hôtel de Ville le colonel Charras à la tête d’une colonne de renfort, composée d'un bataillon de la garde nationale et de deux pièces de canon. Ce renfort, et surtout la nouvelle certaine que l’état de siège est proclamé, que tous les pouvoirs sont remis au général Cavaignac, raniment les esprits. On reprend confiance; on marche vivement aux barricades de la rue Saint- Antoine; on attaque avec le canon l’église Saint-Gervais. Vers huit heures, l’Hôtel de Ville est dégagé; on respire; on rentre à la nuit, plein d’espoir pour la journée du lendemain.
Dans le faubourg Poissonnière, où le général Lebreton a pris le commandement, la troupe qui avait poussé la veille jusque prés des ateliers du mécanicien Cavé, a rétrogradé pour se concentrer autour de la prison Saint-Lazare. Tout est à recommencer. Les insurgés, pendant les quelques heures de répit qu’on leur a laissées, ont achevé de se fortifier. Ils ont crénelé et percé de meurtrières le mur d’octroi. La plupart des maisons sont à eux. Ils y ont pratiqué des communications au moyen desquelles ils se portent rapidement, à l’abri du feu, d’un point à un autre. Des hauteurs du clos Saint-Lazare, ils plojigent sur toutes les
rues qui descendent au boulevard. Les constructions inachevées de l’hospice de la Ilépublique leur servent de retranchement. Les immenses blocs de pierre de taille, épars sur le sol inégal, et les palissades en planches qui les entourent, protègent leurs tirailleurs. Ils sont barricadés dans l’octroi, dans les abattoirs, dans le prolongement de l’embarcadère du chemin de fer de Strasbourg. Il semble y avoir sur ce point tout un ensemble de dispositions stratégiques qui dénotent un commandement militaire. On dit, en effet, que les insurgés ont mis à leur tête des soldats remplaçants de l’armée d’Afrique, d’anciens sous-ofliciers de l’Empire, et que leurs mouvements bien combinés convergent, de ces hauteurs dont ils sont maîtres, vers le centre de Paris. Ménagers de leurs munitions, il leur est ordonné de viser prhicipalement les officiers supérieurs de l’armée; ils restent silencieux; un seul mot court à voix basse dans leurs rangs : « .A l’Hôtel de Ville! à I HotcI de Ville ! »
Il n’est pas difficile à l’insurrection, avec de pareils avantages, de tenir tête à la troupe pendant toute cette journée et toute la journée suivante. La seule barricade du faubourg Poissonnière résiste aux assaillants, depuis deuxheures de l’aprs -midi jusqu’à six heures du soir. La garde nationale de la Ü' légion y essuie le feu, pendant très-longtemps, avec le courage singulier qu’inspire à des pères de famille, à des chefs d’industrie, à des hommes riches et considérables, la persuasion qu’il s’agit pour eux, dans cette guerre sociale, de risquer le tout pour le tout, et que, s’ils se laissent désarmer, s'ils sont vaincus, c’enest fait, nonseulement de leurs richesses actuelles qu’ils verront livrées au pillage, mais encore du droit héréditaire de leurs enfants à ces richesses. Assurément ce courage, un peu égoïste, est moins héroïque que le point d’honneur du soldat qui défend le territoire; il est moins noble que le dévouement du sectaire ou du patriote à une cause religieuse ou politique; mais il n’en surmonte pas moins l’in-
slinct naturel et produit, dans l’occasion, des actes tout à fait extraordinaires. « La crainte de perdre, dit Machiavel, engendre les mêmes passions cpie le désir d’acquérir*. »
■ Les officiers do l’armée s’étonnent de voir des hommes déjà sur le retour de l’âge, étrangers à la guerre, ou tout au moins déshabitués des armes, se porter sans tactique, sans discipline et sans enthousiasme, il est vrai, mais de parti pris et délibérément sur des points si exposés que les plus intrépides soldats hésitent à s’y tenir.
Le feu était terrible à la barricade Poissonnière. On ne voyait pas les insurgés qui tiraient par les meurtrières du mur d’octroi et à l’angle des fenêtres. La garde nationale assez peu nombreuse, n’avait pas de canon. Vers trois heures seulement, un faible renfort de deux cents gardes républicains lui arrive ; une heure après, le général Lebreton, qui vient faire une reconnaissance, promet d’envoyer de l’artillerie, et l’on voit bientôt déboucher une petite colonne de six cents gardes nationaux qui amènent avec eux une pièce de huit, escortée par une vingtaine de cuirassiers. Le représentant Tréveneuc et M. Ferrée, rédacteur en chef du Siècle, sont avec eux. Le combat recommence avec plus de vivacité, et l’on échange encore, pendant près d’une heure, des décharges à bout portant, sans le moindre résultat. Enfin la garde nationale de Rouen parait de l’autre côté de la barrière ; sa jonction décide la victoire. La barricade Poissonnière et la place Lafayette sont déblayées; les insurgés reculent et se retranchent derrière les constructions du clos Saint-Lazare.
Dans le faubourg .Saint-Denis, où le colonel de Luzy d’abord, puis le général Korte, ont remplacé le général Lafontaine, les choses ne prennent pas une tournure plus décisive. Le général Korte n’a sons ses ordres que des détachements du 7' et du 9" bataillons de la garde mobile, du
< a La paura (Ici perdere généra le nieciesime voglic che sono in quelli cite ciesiderano acquistare. »
(Machiavelli, Discorsi, lib. I, cap. v.)
7* léger et de la garde nationale de Pontoise. Quatre-vingts coups de canon ont été tirés vainement contre une barricade de la rue Saint-Denis, que défendent avec beaucoup d’énergie et d’habileté les mécaniciens du chemin de fer du Nord. Le général pointe lui-même une pièce; plusieurs fois il fait donner l’assaut, toujours sans succès. Le général Bourgon, entendant cette canonnade prolongée, accourt se mettre à la disposition du général Korte; presque aussitôt, il est atteint d’une balle à la cuisse. Korte, blessé au bras, refuse, malgré des douleurs très-aiguës, de quitter son commandement. Tant de courage, tant de persévérance restent à peu près inutiles. A la fin de la journée du 24, on n’a remporté sur ce point aucun avantage décisif.
Sur un autre champ de bataille, très-étendu, entre le quartier général de Lamoricière et celui de Damesme, dans les sixième, septième, huitième et neuvième arrondissements, les insurgés ont remporté des avantages considérables, mais dont ils ne savent pas profiter. Dès le matin, ils ont attaqué la place des Vosges et pris la mairie du huitième arrondissement, où trois cent cinquantesoldats de la ligne ont mis bas les armes ‘. Ün a planté sur la mairie le drapeau rouge et l’on y a installé, comme maire, un nommé Lacollonge, rédacteur en chef du journal {'Organisation du travail. Les insurgés ont trouvé à la mairie quinze mille cartouches, quinze mille sabres, des munitions de toute espèce et des uniformes de gardes nationaux qu’ils Se partagent. Puis ils s’avancent par la rue Saint- Antoine et menacent l’Hôtel de Ville, dont les communications avec le corps d’armée du générai Damesme restent toujours interceptées.
La position de Damesme est très-critique. Sept à huit
* lin ordi-c (lu jour du générnl L'imoricière, rn dale du 8 juillet, annonçait à l’arnuie, en termes trés-sévércs, le licenciement de ce détachement « qui avait, disait-il, lâchement rendu ses armes aux factieux. a
cents hommes de troupes de ligne, deux pièces de canon et cinq cents gardes mobiles composent tout son effectif. La H' légion, placée sous -ses ordres, suffit à peine à garder les rues reconquises sur les insurgés, et c’est avec d’aussi faibles ressources qu’il conçoit et exécute le plan le plus hardi. Il veut, en premier lieu, rétablir les communications avec la division de la rive droite. Dans ce dessein, il va faire, en sens inverse, ce que le général Bedeau a tenté la veille : reprendre par le haut, la rue Saint-Jacques, pousser jusqu’en bas, de ban’icade en barricade; puis, ceci fait, n’importe à quel prix, il attaquera le Panthéon, où les insurgés sont retranchés au nombre de quatre ou cinq mille.
Vers dix heures, le général Damesme quitte la place de la Sorbonne où il a bivaqué la nuit ; il descend la rue Saint- Jacques à la tête de sa colonne, reprend, comme il se l'est proposé, toutes les barricades jusqu’à la rue du Plâtre et revient vers le Panthéon, devenu le quartier général des insurgés. Leur position y est extrêmement forte. Du haut de la coupole, ils dominent les avenues qu’ils ont barricadées; sur la place même ils ont construit une barricade énorme; ils sont maîtres de l’École de droit qui fait face à l’église; à gauche, ils occupent les bâtiments en construction de la mairie. .
Pendant que le lieutenant-colonel Thomas, à la tête de deux bataillons du 14* et du 24' léger et d’un détachement de la garde républicaine, fait des efforts extraordinaires pour dégager les rues, la garde mobile essaye de s’emparer des bâtiments en construction qui entourent la place. Après une longue lutte, où plus de cent des leurs périssent, les gardes mobiles sont forcés de renoncer à leur entreprise. Mais, dans le même temps, la troupe de ligne, plus heureuse, a pénétré, par une porte de derrière, dans l’École de droit, et commence à tirer, par les fenêtres, sur le Panthéon. Les insurgés, installés dans la mairie, ripostent. Ca qui se passe là, pendant deux heures environ, est moins un
combat qu’une horrible tuerie. Cependant le général Da» inesme, s’apercevant que les insurgés perdent plus de monde encore que lui et apprenant que le colonel Thomas a complètement réussi à déblayer les rues avoisinantes, donne l’ordre d’attaquer l’église. Il fait disposer ses troupes des deux côtés de la rue Soufflot et mettre les canons en batterie sur le milieu de la chaussée. Lui-même, pour animer les soldats et pour diriger les canonniers, reste pendant une heure entière entre ses deux pièces, calme, impassible, sous le feu continu des insurgés qui tirent du haut des galeries. I*ar deux fois, il faut renouveler le service des canonniers. Enfin, vers midi et demi, les portes massives du Panthéon commencent à s’ébranler, le feu de l’eimemi se ralentit; Damesme donne le signal de l’assaut, en y montant le premier. La garde mobile et les gardes nationaux de la il" légion s’élancent vers les grilles, renversent tout devant eux, enfoncent les portes, se précipitent dans l’église, s’y battent corps à corps avec les insurgés, en désarment plus de mille ; le reste fuit par une porte de derrière, à travers les jardins du collège Henri IV, et se réfugie dans une enceinte de barricades qui relie la place et la rue de la Vieille-Estrapade, la place et la rue de Eourcy, avec la rue des Fossés-Saint-Jacques.
C’est à peine si Damesme laisse un moment reposer sa troupe ; dans le temps que le colonel Thomas attaque la barricade de la rue des Fossés-Saint-Jacques, il se porte à l’attaque de celle de la rue de l’Estrapade. Le canon et la fusillade grondent pendant près de cinq heures. A l’instant où l’on va s’emparer, après des pertes énormes, de la dernière barricade, rue de Fourcy, le général reçoit une balle dans la cuisse Un cri de douleur retentit dans les rangs lorsqu’on le voit tomber. Un enfant de la garde mobile, qui ne l’a pas quitté, s’élance d’un bond sur la barricade, va droit à l’insurgé qui vient de tirer, lui applique son pistolet sur la poitrine, l’étend roide mort à ses pieds, le regarde un moment avec l’expression froide de la vengeance sa-
lisfaite, puis il rentre dans les rangs et éclate en sanglots *.
Cependant on emportait le général Damesine à l’hépital du Val-de-Grâce. Un représentant du peuple, M. Valette, qui se trouvait non lôin de là lorsqu’il fut frappé, s’approche respectueusement, tristement. Il sait que la blessure est mortelle. « Général, lui dit-il, c’est au nom de l’Assemblée nationale que je viens vous serrer la main. — Je vous remercie, répond Damesmc en souriant avec une admirable expression de résignation, presque de joie ; n’est-ce pas, monsieur, vous ferez connaître à l’Assemblée que j’ai rempli mon devoir? »
Arrivé au Val-dc-Grâce,le blessé éprouve un tel épuisement qu’il s’endort. Pendant son sommeil, les chirurgiens examinent la plaie ; l’os est brisé en plusieurs éclats ; l’inflammation commence ; le moindre retard dans l’opération peut en compromettre le succès. M. Baudens, chirurgien en chef, éveille le général ; < Votre blessure est grave, lui dit-il ; il n’y a pas grand’chose à faire ; mon avis serait de vous séparer de cette jambe... — Vous croyez? dit le général, sans trahir la moindre émotion; allons, que votre volonté soit faite ! » Et presque aussitôt il se rendort.
Une seconde fois, quand les préparatifs de l’amputation sont terminés, on le réveille. Pendant l’opération, assez longue et trés-donloureuse, il ne lui échappe pas une plainte. Après que l’amputation est faite : « Pourrai-je encore monter à cheval? dit-il en regardant le chinirgien en chef avec quelque inquiétude; et, sur sa réponse affirmative ; « Eh bien! alors, je vaux autant qu’auparavant... Vive la République! »
Ainsi s’exhalaient de cette âme héroïque et douce, en
* Ce jeune liommc, nominé Georges, se noya, moins d’un mois après l insuireclion, en nageant dans la Seine. 11 avait été décoré, mais n’avait pas encore reçu la croi.v. Son bataillon, où il avait constamment donné rcxcmple de la bravoure et de la disrâpline, voulut faire les frais de ses funérailles.
présence de la mort, les plus purs sentiments du patriotisme. Pas un regret qui lui fût personnel, pas un retour sur lui-même et sur cette mutilation qui va le condamner à tant de privations et de souffrances. L’image même de sa jeune femme, enceinte de son premier enfant, ne trouble pas en lui une vertu plus haute. « Dites à l’Assemblée nationale que j’ai rempli mon devoir. » C'est, en tombant, sa première pensée. « Pourrai-je encore servir mon pays, la République? » C’est la seule crainte qu’il exprime après une amputation cruelle.
O simplicité ! ô grandeur ! que vous sembliez naturelles alors et comme maîtresses des âmes!... O liberté! 6 patrie républicaine ! quelles pompes triomphales pourraient effacer jamais le caractère sacré, la majesté funèbre de tes' jours de deuil !
Nous avons laissé le général Lamoriciére, le soir du 25,' après la prise de la barricade Saint-Haur, dans la nécessité d’abandonner tous ses avantages. A trois heures du matin, les insurgés ont réparé les brèches de la barricade ; ils l’ont élevée à la hauteur d’un second étage ; les montagnards licenciés de Caussidière y sont retranchés ; il faut en recommencer l’attaque.
De ce côté, l’insurrection a pris, sur un vaste espace, des positions très-foi'tes. Elle occupe, à gauche du canal Saint- Martin, l’entrepôt de la Douane; à droite, le quai de Jemmapes. Toutes les maisons de la rue Saint-Maur sont percées jusqu’à la hauteur de la caserne, dont les insurgés sont maîtres. Postés aux fenêtres de quelques maisons avantageusement situées dans la rue du Temple, ils font, sur la troupe, un feu continuel qui part à la fois depuis le soupirail des caves jusqu’aux lucarnes des greniers ; mais le général Lamoriciére a pris la résolution d’en finir à tout prix. Irrité de ne recevoir aucun renfort et de voir disparaître les gardes nationaux dont beaucoup, dès que l’action se prolonge, abandonnent leur poste sans même prévenir leurs ofticiers ; exaspéré à l’idée de trahison qui s’esi em-
Digilized by GoogI
parée de son esprit, il ne veut plus rien ménager, ni les hommes, ni les propriétés, ni surtout lui-même.
L’œil en feu, la chevelure au vent, la voix presque éteinte, tant il a prodigué les ordres, les exhortations, les reproches à ses soldats qu’il trouve indécis : « Je me ferai tuer, mais je ne céderai pas! » répond-il aux personnes qui l’engagent âne pas s’opiniûtrer, comme il le fait, sur des points qui paraissent imprenables. C’est à grand’peine qu’il revient sur l’ordre de fusiller deux brigadiers des ateliers nationaux sur lesquels on a trouvé la somme de quatre-vingts francs et un laissez-passer signé Lalanne. 11 répète tout haut que l’administration des ateliers trahit. 11 veut qu’on lui amène le directeur pour le faire passer par les armes*; il fait arrêter le commandant Watrin, de la 6‘ légion, parce que celui-ci, ignorant l’ordre qu’il vient de donner de jeter des bombes dans une maison de la rue du Faubourg-du- Tcmple, d’où l’on veut déloger les insurgés, est accouru pour éteindre l’incendie; il menace les soldats, il n’épargne pas les ofliciers; il se répand en injures contre la garde nationale *.
Tandis que, par son ordre, le canon tonne incessamment contre les barricades, la sape et la mine ouvrent, dans l’intérieur des maisons, un chemin aux soldats qui vont de la sorte prendre l’ennemi à revers. Les bombes et les obus
' Le général Lamoriciére sc refusait à croire que M. Lalanne agit d’après les ordres du général Cavaiguuc et de M. Senard. On espérait, en continuant la paye des ateliers nationaux, retenir un grand nombre d’ouvidei-s et les empêcher de se battre.
* (luelquefois aussi il plaisante : « En voilà de la fraternité! » s'écrie^ t-il, en voyant tomber à droite et à gauche une pluie de balles. S’apercevant que les soldats hésitent à attaquer une barricade, il met son cheval au pas au milieu de la cbau.s.sée, s’avance tout seid sous le feu des insurgés, revient aussi lentement qu’il est allé : « Vous voyez, bien que ce n’est pas diflicile, » dit-il aux soldats. Une autre fois encore, voyant qu’un officier j)àlit en s'apprêtant à passer devant une brèche d’où part une fusillade continue, il le prend par le bras, tout en causant, le couvre de son coiq)s, passe lenlemeut avec lui sous la brèche et ne le quitte que lorsqu'il n’y a plus de danger.