‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 31 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

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La nouvelle de cette mort sinistre, de cet assassinat commis sur l’un des hommes les meilleurs, les plus respectés de l’armée, se répandit dans Paris avec une grande rapidité et y causa une sensation d’horreur universelle. Elle fut, pour les esprits les moins précipités dans leurs jugements, la confirmation de l’opinion que la peur et les haines politiques avaient, dès le premier jour, voulu faire concevoir de l’insurrection.

Le général avait écrit : « Je suis entouré de républicains socialistes. » Il avait été lâchement a.ssassiné; conséquemment les insurgés socialistes étaient tous des assassins, des meurtriers, des hommes dignes du bagne. Ce sont là de cés inductions simples et faciles qui se présentent tout d'abord au vulgaire. Lorsque l'on vit les imaginations frappées, la calomnie, qui jusqu’alors ne s’était essayée que timidement, devint systématique. La joie odieuse de l’esprit de parti ne ménagea plus rien. Elle ne respecta plus ni la douleur publique, ni l’honneur national, ni l’humanité. Selon les feuilles réactionnaires ‘, il n’y avait pas moins de vingtdeux mille forçats dans l’insurrection. Ces ouvriers, dont les mêmes feuilles avaient, pendant trois mois, loué avec une hypocrite exagération la sagesse, l’intelligence, la probité, formaient soudain une horde de malfaiteurs. Ils portaient sur leurs drapeaux d’infâmes inscriptions qui menaçaient Paris d’incendie et de pillage.

« Le feu, le poison, le poignard et le vitriol, écrivait-on, ont été employés, en des inventions de Néion, avec la sagacité de Satan. » Les détails les plus circonstanciés étaient complaisamment fournis à l’appui de ces assertions. Selon les uns, les insurgés dressaient sur leurs barricades des trophées de têtes cl de membres coupés, disposés avec une horrible symétrie; ils avaient enlevé, dans les pensions et dans les couvents, des jeunes filles des premières maisons de rance, qu’ils dépouillaient de leurs vêtements et qu’ils

‘ Voii- particulièrement le Conslilulionnel et la PatrU;.

exposaient ainsi, déshonorées, outragées, au feu de la troupe. Des canliniéres soudoyées versaient aux soldats de l’eau-de-vie empoisonnée. Des marchands de tabac leur vendaient des cigares imbibés dans des substances vénéneuses. On avait vu un hisurgé faire du crâne d’un soldat delà ligne, qu’il avait rempli de suif, un effroyable fanal, que ses camarades avaient promené en chantant le refrain : « Des lampions. » D’autres avaient enduit de térébenthine le corps d’un officier et l’avaient allumé tout vivant. On avait fabriqué enfin, avec un art infernal, des projectiles dont la forme et la composition, inconnues jusque-là, rendaient la douleur des blessures intolérable et les plaies mortelles.

On peut se figurer jusqu’à quel point de semblables calomnies, répétées chaque jour, exaspéraient les esprits. De fréquents accidents les accréditaient. La violence des passions, la peur surtout, la stupéfaction des honnêtes gens leur donnaient une puissance funeste

* l/historien est heureux de pouvoir aujourd’iiui effacer, anéantir •es calomnies, qu’alors ou osait à peine révoquer en doute. Il est maintenant avéré que les prisonniers, faits par les insurgés, n’eurent à subir aucun mauvais traitement. D'après les preuves les plus authentiques tin'es de l'enscndile des interrogatoires subis, pendant trois mois consécutifs, devant les commis.sion.s militaires, d'après les rapports unanimes des maires et des commissaires de police, (i’après le témoignage des princifiaux médecins et chirurgiens attachés aux hôpitaux civils et militaires, entre autres amx de M. le docteur Pelouse, de M. Jacquemin, chirurgien en chef de.s hôpitaux, de M. le docteur Héreau, de M. de Guise, chirurgien en chel de la garde nationale, ni les insurgés ni les soldats ni la garde mobile ne commirent les atrocités qui leur furent imputées. Les drapeaux, pris en grand nombre sur l'insurrection et gardés à la présidence de rAs,send)lée, ne portaient, pour la plupart, que le numéro de la compagnie des ateliers nationaux à laquelle ils appartenaient. Sur quelques-uns, on lisait ces mots sacramentels du prolétariat : a Organisation du travail par l'association. » Sur d’autres encore ; a Abolition de l’exploitation de l'iiomme par l’homme, V ou, comme pour repousser l’accusation de pillage ; «.Respect aux propriétés ; mort aux voleurs. » Quant aux blessures profondes et si souvent mortelles que les chirurgiens constatèrent d’aboi d avec surprise, ils ne tardèrent pas à en trouver l’explication naturelle.

La garde nationale, en particulier celle qui, venue de la province, n’avait pas pris part au combat et brûlait de montrer du zèle, s’emporta en fureur contre les socialistes.

Presque tous les coups étaient tirés de haut en bas ou de bas en haut, dans une direction oblique. Les combattants étaient si proches les uns des autres, que les balles, animées de toute leur vitesse, traversaient le corps, brisaient les os et prenaient l'apparence de balles mâchées. Renvoyées par les murs, elles subissaient de singulières déformations. Quant aux halles coniques, tronquées, creuses et ciselées d’arêtes, qui parurent une invention féroce, il est résulté de la déposition du colonel de Goyon devant la commission d’enquête et de sa lettre datée du 3 juillet 1848, que c'étaient des balles d’un nouveau modèle destinées à l’armée et en essai à Vincenues. L’eau-de-vie des cantines a été scrupuleusement analysée (Voir aux Documents historiques, à la fln ilu volume, n» 18, la déposition de M. de Guise, chinirgien en chef de la garde nationale) sans qu’il ait été possible d’y surprendre la plus légère trace de poison. La femme Hervé, accusée d’avoir scié un garde mobile entre deux planches, a été acquittée à Tunanimité, par le con- .scil de guerre. Quant à la fin tragique du général Bréa, elle est le crime individuel de quelques hommes.

Voici les faits et les renseignements qui s’y rapportent. Sur vingtcinq accusés, quatre sont convaincus du meurtre et condamnés à mort. Ce sont : Le nommé Daix, indigent, recueilli à l'hospice de Bicêtre ; Vappereaux, maquignon; Choppart, surnommé le Chourineur, chez qui le penchant à tuer était passé à l’état do monomanie ; Lahr, ancien soldat dans un régiment d’artillerie, puis logeur, marchand de vin et enfin maçon. Lahr dirigeait l’insurrection à la barrière Fontainebleau ; il avait été en garnison à Ham et avait constamment gardé des relations avec les meneurs du parti bonapartiste. Très-arriéré dans ses affaires, par suite de la révolution de FévTier, Irè.vaccessible aux séductions, on lui avait vu, en ces derniers temps, plus d’argent qu’il n’avait coutume d’en avoir. Huit jours avant l’insurrection, Lahr eut, avec Nadaud, le maçon, représentant du peuple, une querelle très-vive au sujet de ses opinions napoléoniennes.

Le parti républicain a attaché une très-grande iinporlance à bien établir que les assassins du général Bréa étaient, non des républicains, mais des bonapartistes. Ce soin extrême à rejeter la solidarité d’un tel crime fait honneur à la moralité d'un parti ; mais je ne crois pas qu elle soit très-utile, ni même très-rationnelle. L'histoire montre .suffisamment, par les crimes nombreux commis au nom de toutes les idées, (pic ce ne sont pas les opinions des hommes qui les font assassins, mais leur nature. Les iustincLs individuels ont plus de part que les idi«s générales à ces actes atroces; il n’est pas, heureusement, en la puissance de quelques pervers de flétrir par leurs crimes les croyance® qu’ils ont paru professer.

Dans la soirée du 24, le représenlaiit Lagrange faillit être fusillé, sur le quai de la Ferraille, par un groupe de gardes nationaux qui l’accusaient d’être l’ami de Barbés et de s'êlre opposé à l’état de siège. M. Ledru-Bollin fut poursuivi, en sortant de l’Assemblée, jusqu’à la rue de Tournon, où il demeurait, par des menaces de mort. Le même jour, M. Louis Blanc, comme il regagnait sa demeure, accompagné de quatre de ses collègues, qui savaient qu’on formait contre lui de mauvais desseins, fut assailli sur le boulevard par des gardes nationaux en armes et courut risque de la vie*.

Mais revenons à l’insurrection, qui, bien que refoulée et aux trois quarts vaincue, ne se décourage pas, et dont le sombre acharnement semble s’accroître à mesure que s’éteint l’espérance.

Dans l’après-midi du 25, la lutte continuait aux abords de l’Hôtel de Ville; mais les insurgés perdaient du terrain, et, comme ils étaient complètement battus dans le faubourg Saint-Jacques et le faubourg SainUMarcel, le général Duvivier espérait achever de les réduire en poussant jusqu’à la place de la Bastille, où devait s’opérer sa jonction avec le général Lamoriciére. Dans ces vues, Duvivier partage ses forces en deux colonnes : l’une, qu’il veut conduire lui-même, va prendre le chemin des quais; il charge le colonel Benaut de s’avancer, à la tête de la seconde, par la rue Saint-Antoine, en dégageant, sur son chemin, les rues latérales.

La colonne du colonel Benaut rencontre de grands obstacles sur sa route. 11 faut tout à la fois, avec des forces très-insuffisantes, enlever les barricades dont les rues sont hérissées, faire le siège des maisons, reliées entre elles par des chemins souterrains et d’où les insurgés tirent sur la troupe. Pendant trois heures on se bat au marché

* C’était princi|)alcincnt coinine l'omlateiir et orpanisaleur des ateliers nationaux que la bourgeoisie, très-mal informée, haïssait M. Louis Diane.

Saint-Jean et derrière l’église; la mairie du neuvième arrondissement et les rues environnantes sont reconquises 1 pied à pied. La troupe, qui fait des pertes énormes, s’abat et se décourage ; un grand nombre de gardes mobiles disparaissent; les cartouches manquent. Le colonel Renaut et son régiment donnent l’exemple d’une bravoure intrépide et font là des prodiges de valeur. M. Marrast, qui en est témoin, se rend auprès du général Cavaignac et rapporte à Renaut les épaulettes de général. Comme il le retrouve à peu de distance du lieu où il l’a quitté, faisant le siège d'une barricade très-forte, élevée devant l’église Saint- Paul, il lui demande la permission de lui attacher luimême les épaulettes de son nouveau grade : « Vous allez voir comment je les gagne, » lui dit Renaut. Un quart d’heure après la barricade était enlevée; mais Renaut recevait, à dix pas de M. Marrast, une balle en pleine poitrine*.

Presque au môme moment le général Duvivier est at-, teint d’un coup de feu au pied*, informé de ce malheur, le général Cavaignac offre le commandement de la colonne de renfort, qu’il envoie au faubourg Saint-Antoine, au général Baraguay-d’Hilliers ; mais celui-ci Payant refusé avec

‘ Le bruit se répandit, au moment môme, que le général Renaut mourait de la main d'un prisonnier auquel il venait de sauver la vie. On raconta que ce mallieureux, arraché par le général à la fureur des gardes mobiles, s’était avancé vers lui comme pour le remercier, et que, tirant de dessous sa blouse un pistolet qu’il y tenait caché, il l’avait étendu mort à ses pieds.

* Le général Duvivier mourut, le 8 juillet, des suites de cette blessure qu’on avait jugée légère. Jusqu’à sa dernière heure, il se montra ti-ès-vivement préoccupé du sort des insurgés qu’il avait combattus, a Ces pauvres ouvriers, disait -il, ils ont besoin d’être contenus, mais il faudra faire quelque chose pour eux ; il faut leur donner du travail ; il faut que la main de la patrie s’ouvre. » Ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, ces sentiments d’humanité dominaient alors dans tous les cœui's ; pas un des otüciei's supérieurs qui combattirent l’insurreclion de juin n'oublia, tout en accomplissant son devoir de soldat, qu’il était citoyen et qu’il combattait des hommes dignes de compassion plutôt que de haine.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. l.'il

une froide obstination, sans donner aucun motif de son refus M. Charras, qui était présent à ce colloque et à l’embarras où se trouvait le général en chef, lui désigna le général Négrier, qui arrivait au même instant de Versailles, comme parfaitement capable de remplir avec honneur celle mission périlleuse.

Négrier accepte avec empressement le commandement qui lui est offert. Il part aussitôt, à la tête de deux escadrons de dragons, de quelques détachements d’infanterie et de gardes nationaux de la banlieue, pour recommencer l’attaque. La troupe remporte de continuels avantages. Vers deux heures environ elle s’était emparée du pont Marie; elle avait enlevé les barricades du quai Saint-Paul, de la rue de l’Étoile, de la rue des Barres et de la rue du Petit-Musc ; elle avait délogé les insurgés des greniers d’abondance. Elle occupait le pont d’Austerlitz, elle touchait à rentrée de la gare de l’Arsenal. Là, le général Négrier partage sa colonne. 11 prend à droite, par le boulevard Contrescarpe , M. Edmond Adam prend à gauche, par le boulevard Bourdon. On s’avance ainsi jusqu’à l’angle de la place de la Bastille.

De son côté, le général Perrot, qui commande à la place du général Renaut, dégageait la rue Saint-Antoine, où il emportait, une à une, soixante-huit barricades, les plus fortes qu’on eût encore eu à détruire ’ ; il chassait les insurgés de maison en maison, reprenait la mairie du huitième arrondissement et poussait enfin, après avoir enlevé la dernière barricade, jusqu’à l’angle de la nie Saint-Antoine et de la place. On était convenu d’y attendre la jonction des troupes du général Lamoricière, qui opérait simultanément dans le faubourg du Temple.

‘ On a prétendu que le dépit de s'étre vu ôter le commandement des forces destinées à la défense de l’Assemblée avait inspiré au général Baraguay-dTIilliers ce triste refus.

* Ces barricades étaient construites avec des charrettes remplies de pavés et des troncs d’arbres renversés.

C’est le moment décisif. La place de la Bastille présente un spectacle effrayant. Une immense barricade crénelée en ceint tout un côté, depuis la rue Bourdon jusqu’à la rue Jean Beausire, et se relie aux barricades du grand boulevanl et à celles qui ferment l’entrée des rues de la Roquette, du faubourg Saint-Antoine et de Charenton. Le drapeau rouge flotte sur la colonne de Juillet. D’un côté, les maisons sont occupées par les insurgés. Deux d’entre elles, démantelées par les boulets et les obus, sont toutes fumantes encores et semblent prêtes à s’écrouler. De l’autre côté, les soldats ont pris position dans un chantier, d'où ils tirent, abrités par les planches, ils occupent aussi les maisons situées à l’angle de la rue Saint-Antoine et font de là des feux de mousqueterie. Des pièces de campagne, braquées contre les barricades, essayent, depuis quelques heures, mais sans aucun succès, de les ébranler et d’ouvrir un passage aux soldats.

Quand la colonne du général Négrier, déjà épuisée de fatigue, accablée par la chaleur et démoralisée par la dis*parifion d’un assez grand nombre de soldats, aperçoit ce vaste espace vide que sillonnent les balles, elle est saisie de frayeur, elle hésite, elle recule presque. Le général feint de ne rien voir et continue d’avancer. Une décharge épouvantable part de la barricade ; elle fait onduler et ployer sa colonne. Négrier continue; il va jusqu’au milieu de la place, suivi d’une douzaine d’hommes à peine. Rien ne le protège, rien ne le masque ; l’ombre de la colonne de Juillet trace seule une ligne étroite sur le sol inondé de lumière.

Le feu de l’ennemi redouble ; en vain on veut arracher Négrier à une mort presque certaine : u Laissez-moi, laissez-moi, » dit-il en se dégageant des bras de ceux qui essayent de le retenir; et il avance toujours. Un coup de feu, parti du chantier, l’atteint; le général chancelle : « Je meurs de la main d’un soldat, » dit-il avec une expression douloureuse à M. Trélat, qui le reçoit dans ses bras. Au

même moment, le représentant Charbonnel est frappé mortellement et tombe à ses côtés.

Nobles victimes du patriotisme et de l’honneur ! De quels regrets l’on se sent pénétré en retraçant, d’une plume si rapide, vos derniers moments, dont aucune circonstance ne devrait rester inconnue ! Mais la mort, en ces jours néfastes, frappe des coups si prompts, si multipliés, si cruels, qu’elle nous force en quelque sorte à l’imiter et nous interdit les larmes.

L’honneur militaire et le courage civil ne devaient pas seuls, d’ailleurs, offrir à la patrie un sang généreux. Pour que l’immolation fût complète et que le génie de la France se montrôt dans toute sa grandeur, il fallait que le sacerdoce, qui eut de tout temps une part si forte dans la gloire de la nation française, vint témoigner, à son tour, comme le faisait la société politique, que son esprit était vivant encore et, qu’il n’avait pas perdu, dans l’affaissement des mœurs, les inspirations de la charité et la puissance du niartyre.

Un homme d’un cœur simple, un prêtre dont l’existence avait été sans éclat jusqu’à ce jour, était réservé à ce témoignage. Le martyre de l’archevêque de Paris allait renouveler, à la face du monde, ce grand spectacle, qui fut la force et qui restera la gloire de l’Fglise chrétienne. Il allait montrer aux hommes, qui l’oubliaient trop, la domination de la volonté humaine sur la nature, le triomphe de l’esprit sur la chair, l’immortalité conquise au sein de la mort.

Depuis les premières heures de l’insurrection, M. Affre avait laissé paraître un trouble extrême. Autant son esprit était demeuré toujours inébranlable dans l’exercice de ses di'oits et de ses devoirs spirituels, autant sa constitution physique le livrait, dans les actes ordinaires de la vie, aux conseils de la pour. La moindre agitation populaire, la possibilité seule d’un combat, quand il l’entrevoyait, lui causaient un effroi dont il ne se rendait pas maître. En plu-

sieurs occasions on l’avait vu préoccupé de se soustraire à des dangers encore lointains, de manière à surprendre, à affliger ceux qui honoraient son caractère.

Comme il administrait, le 23, à Saint-Étienne du Mont, le sacrement de la confirmation, les barricades s’étant élevées inopinément autour de l’église, il n’avait pas osé rentrer dans sa demeure et il avait passé la nuit au collège Henri IV. Pendant toute la journée du 24, on put croire, à sa contenance, à ses paroles môme, qu’il ne songeait qu’à son propre danger. Ce ne fut pas sans peine qu'on le décida, aux approches de la nuit, les abords du Panthéon étant complètement dégagés par la troupe, à regagner le palais épiscopal. Mais le lendemain, c’était le jour de la Fête-Dieu, après qu’il eut offert le sacrifice de la messe, il ne parut plus le même homme. 11 avait passé la nuit seul, en prière. Ses esprits abattus s’étaient relevés; son âme s’était recueillie et fortifiée. Une inspiration simple et de source divine y était descendue; elle y ramenait la sérénité.

.4yant appelé auprès de lui ses deux grands vicaires, M. Affre leur communiqua, en peu de mots, la résolution qu’il venait de prendre. Il allait, disait-il, se rendre au milieu du peuple, l’exhorter, essayer de le ramener à la paix. Il ne se fiait pas, pour le succès d’une telle entreprise, au pouvoir de sa parole, car il la savait dénuée d’éloquence et paralysée par une timidité excessive ; il s’abandonnait au Dieu qui l’envoyait et qui saurait bien parler par sa bouche.

Les vicaires, étonnés d’une pareille résolution, tentèrent de l’en dissuader ; ce fut en vain : « Ma vie est si peu de cliose ! » disait le prélat, avec une simplicité parfaite, quand on lui peignait les dangers qu’il allait courir.

Cependant, comme il était possédé de la notion du devoir et de la règle, il voulut, avant d’aller aux barricades, faire acte de soumission au général en chef et obtenir de lui, en quelque sorte, la permission de mourir. Le 25, à dix heures, il sortit à pied de l’archévêché. Revêtu de ses

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habits pontificaux, suivi de ses grands vicaires, il s'achemina vers l’hôtel de la présidence.

En entendant sa requête, le général Cavaignac s’émut. Pénétré de respect pour une si grande résolution si simplement exprimée, il fit néanmoins tous ses efforts pour en détourner le saint prêtre. Il lui peignit l’état violent des esprits, l’échec de toutes les tentatives conciliatrices,’ la colère et la défiance avec lesquelles elles avaient été repoussées. 11 lui apprit l’assassinat du général Bréa, la mort de plusieurs représentants. « D’autres, lui dit-il, qui sont allés dans les faubourgs, y sont retenus prisonniers, et l’on craint tout pour eux. »

L’archevêque reçoit sans se troubler ces avertissements sinistres; il n’oppose aucun raisonnement aux paroles du général Cavaignac. « Ma vie est si peu de chose ! » Il n’a pas d’autre réponse, mais cette réponse porte avec elle la conviction, parce qu’elle émane d’une ôme élevée désormais au-dessus de toute faiblesse et qui déjà n’appartient plus au monde que par l’espérance du martyre. Le général Cavaignac s’incline devant une pareille force de volonté; il remet à l’archevêque, qui lui demande quel gage de clémence il peut porter aux insurgés, la proclamation qu’il a lait publier le matin.

Après ce court entretien, l’archevêque, dont les forces physiques sont épuisées par les fatigues et les émotions des jours précédents, rentre chez lui pour prendre quelque nourriture; ensuite il se dirige vers la place de l’Arsenal, à travers des rues dévastées, où l’insurrection, à peine vaincue, a laissé des traces sanglantes. Il voit passer des civières sur lesquelles on porte des blessés, des mourants, des morts ; il s’arrête à chaque pas pour bénir et pour absoudre. Les soldats, les hommes du peuple ploient le genou ; les officiers le conjurent de ne pas aller plus loin; rien ne saurait plus le retenir. 11 demande au général Bertrand, qui commande ratloque du faubourg, de suspendre le feu; celui-ci redouble d’instances pour le détourner

d’une enlreprisc qu’il juge aussi périlleuse qu’inutile; mais l’approche du danger rend plus inébranlable la sainte obstination du prélat. A sa prière, on envoie annoncer aux insurgés une trêve d’une heure ; puis, le feu ayant cessé de part et d’autre, l’archevêque s’avance lentement, le crucifix à la main, vers le milieu de la place. Un garde national, nommé Albert, porte devant lui un rameau de buis, en signe de paix.

Le prélat veut défendre à son domestique, qui l’a suivi jusque-là, de venir plus loin, et celui-ci, aussi simple, aussi héroïque dans son dévouement que son maître, lui répond par ces seules paroles ; « S’il y a danger pour moi, il y a danger pour vous; je ne saurais vous quitter. — Eh bien! allons, » dit l’archevêque avec l’accent d’un homme qui ne tourne plus ses pensées vers la vie ; et il hâte le pas, comme poussé par une force intérieure. Son visage s’illumine d’un rayonnement surnaturel. Lui, si timide, si pusillanime, il s’approche sans trembler de la barricade; il franchit, sans regarder en arrière, l’étroite issue qu’on y a ménagée; il entre résolûment dans le faubourg. Quand il se retourne, il se voit seul avec le brave Albert qui se tient à ses c.ôtés et le serviteur obscur qui veut lui rester fidèle jusqu’à la mort. i

L’agitation de la foule, au milieu de laquelle l’archevêque cherche à se faire place, est extrênie; les visages sont crispés de colère, les regards haineux et farouches ; ces hommes ruisselant de sueur, les mains et les vêlements noircis de poudre, les yeux enflammés, semblent dans le délire d’une fièvre ardente. On n’entend pas un ordre, pas une parole distincte dans ce tumulte, mais le bruit des fusils qu’on arme, le retentissement des crosses sur le pavé, les sourdes, les sinistres rumeurs d’une multitude hors d’elle-niôme.

Albert agite en l’air le rameau de paix. « Mes amis, écoutez-moi, » dit l’archevêque... 11 ne parvient pas à se faire entendre. Un coup de feu a retenti. « Aux armes!

crie la foule, nous sommes trahis, aux armes ! » Aussitôt une triple décharge part des deux côtés de la barricade et des maisons voisines. L’archevêque , atteint d'une balle dans les reins, chancelle et s’affaisse. A cette vue, la foule s’émeut. Par un de ces mouvements soudains, par un de ces changements instantanés, si fréquents dans les émotions populaires, les combattants jettent loin d’eux leurs fusils, en donnant tous les signes du désespoir.

On s’empresse autour du prélat; son domestique, Albert, et quelques insurgés, le soulèvent et l’emportent dans la maison la plus prochaine; mais cette maison est vide; on n’y trouve pas un lit, pas un banc pour reposer 1e blessé. On en ressort aussitôt, afin de chercher un asile plus con. venable. Cependant le jour baisse, la trêve est rompue; le combat recommence de toutes parts; les balles sifflent autour du groupe qui porte l’archevêque; l’une d’elles atteint le brave Celliers, qui soutient les pieds de son maître. On entre enfin dans la boutique d’une pauvre femme, qui donne le seul matelas qu’elle possède ; on pose le saint prêtre sur un brancard, fait de fusils entrecroisés, et l’on gagne ainsi, non sans peine, par de secrètes issues, le presbytère du curé de Sainte-Marguerite. A chaque instant il faut s’arrêter cl défaire cet étrange brancard pour traverser les barricades. Les insurgés portent alore le matelas sur leui’s épaules; ils s’inquiètent des souffrances du blessé; ils craignent qu’il ne les en accuse ; ils ont à cœur de se justifier. « Ce n’est pas nous, monseigneur, lui disentils en pleurant, ce n’est pas nous qui vous avons fait du mal; ce sont des traîtres! c’est la garde mobile; mais comptez sur nous; vous serez vengé. » Et le blessé, pâle, mais calme, munnurait de sa voix brisée : « Mes amis, on vous trompe, écoutez-moi, croyez-moi, déposez vos armes; il y a eu déjà trop de sang versé; «puis il leur rendait grâce, avec une douceur infinie, des soins dont il se voyait l’objet.

Arrivé chez le curé de Sainte -Marguerite, on étend l’archevêque sur un matelas où, pendant quelques minutes, n. 59

il parait reposer ; entr’ouvrant ensuite les yeux, comme il voit son serviteur couché à terre, auprès de lui, il s’informe de sa blessure, avec l’accent de la plus tendre compassion.

Quant à lui, après l’engourdissement des premiers moments, il ressentait des douleurs aiguës. La balle avait pénétré très-avant et restait dans les chairs ; la moelle épinière était lésée; il n’y avait aucune chance de salut. Des cris involontaires, des mouvements convulsifs, échappaient de temps en temps au martjT. Il le regrettait, il s’en accusait ; il priait les assistants de lui pardonner une faiblesse qu’il trouvait indigne d’un chrétien. Bientôt, il se rendit assez maitre de lui pour étouffer toute plainte, et quand, sur ses instances, le vicaire Jaqueinet, qu’il avait fait chercher, lui eut déclaré que sa blessuré était mortelle : « Ma vie est peu de chose; » répéta-t-il, avec une sérénité parfaite, ainsi qu’il l’avait fait en quittant le général Cavaignac. Pendant les courts instants de répit que les ressources de l’art apportaient à ses souffrances : (I Pauvres ouvriers! disait-il à ceux qui l’entouraient; allez leur parler de ma part; dites-leur que je les conjure de cesser une lutte impie. Assurément le gouvernement ne les abandonnera pas. » Et comme, à sa demande, on s’apprêtait à lui donner le viatique : « Parce, Domine, murmurait-il à voix basse, parce populo tuo. »

A quatre heures du matin seulement, son médecin, le docteur Cayol, arriva au presbytère, conduit par les insurgés. Il voulait que le prélat fut immédiatement transporté à l’archevêché, afin que ses derniers moments fussent adoucis par plus de soins. Les hommes du peuple, qui gardaient la chambre du blessé, priaient qu’on le laissât parmi eux. « Qu’il ne nous quitte pas, disaient-ils avec une naïveté incroyable, qu’il reste avec nous; il nous portera bonheur ; nous répondons de lui ; nous le veillerons; nous nous ferons tuer tous, plutôt que de souffrir qu’il lui soit fait aucun mal. »

Cependant, le docteur Cayol insistant pour que le prélat soit ramené chez lui, les ouvriers préparent eux-mêmes un brancard. Ils le garnissent avec du linge blanc; ils font un dais pour abriter la tête du blessé. Six d’entre eux réclament rhonncur de le porter; six autres marchent auprès, pour relayer, au besoin, les premiers. Six soldats du 28" de ligne, autant de voltigeurs et de gardes mobiles font à l’archevêque de Paris une escorte militaire. Le peuple se prosterne sur son passage. A l’aspect du martyr chrétien, les sanglots, les gémissements éclatent partout; toute colère s’apaise ; le regret, le repentir, le remords, s’emparent des Ames; les fureurs de la guerre civile s’éteignent dans une désolation profonde.

On arrive ainsi au palais épiscopal où l’agonie allait bientôt commencer. A quatre heures et demie de l’aprèsmidi, l’archevêque rendit le dernier soupir.

Sa fin parut exempte de souffrances. « Faites, ô mon Dieu, que mon sang soit le dernier versé ! » Ce furent ses paroles suprêmes. L’histoire les recueille avec respect. L’Kglise de France en reçoit une gloire nouvelle. La chrétienté a droit de s'en enorgueillir, et jamais la piété humaine ne s’attendrira sur rien de plus sublime.

Mais, hélas! les prières du bon pasteur ne devaient point être exaucées. Pendant son agonie, les combattants re.ssaisissaient leurs armes; l’artillerie foudroyaitle faubourg; le boulet, l’obus et la mitraille dévastaient les maisons. A travers des tourbillons de flamme et do fumée, la mort frappait encore des coups terribles.

Le faubourg Saint-Antoine, entré tardivement dans l’insurrection, y avait apporté le caractère de persévérance et de détermination particulier A sa population laborieuse. €ette population, composée d’ouvriers de mœurs probes*, satisfaits de peu, très-chargés d’enfants, pas enthousiastes, nullement gagnés aux idées socialistes, mais attachés à la

* Parmi ces ouvriers, on compte environ dix-huit mille ébénistes dont beaucoup sont d’origine allemande.

République et d’une énergie de volonté peu commune, ne s’était pas décidée le premier jour à prendre les armes. Depuis le 24 février, cependant, le travail ayant presque complètement manqué, les ouvriers étaient tombés dans une misère effroyable. On distribuait à la mairie jusqu'à 60,000 bons de pain par jour; mais, avant de se prononcer pour l’insurrection, qui leur était annoncée par des faiseurs de barricades étrangers au quartier, les ouvriers avaient voulu en connaître avec certitude la cause et le but.

L’autorité et la garde nationale, qui ne paraissaient pas mieux instruites que les ouvriers, gardaient, de leur côté, la même attitude d’expectative; de sorte que, pendant toute la nuit du 25 au 24, personne, dans le faubourg Saint-Antoine, ne donna ni ne reçut aucun ordre.

Le 24, des meneurs très-actifs se rendirent au milieu des ouvriers : le nommé Lacollonge, dont j’ai parlé plus haut, un ouvrier mécanicien nommé Racari, Pellieux et quelques autres clubistes exaltés vinrent dire dans le faubourg que les royalistes attaquaient la République, qu’ils étaient les maîtres déjà dans l’Assemblée nationale et dans la commission exécutive, qu’ils voulaient exterminer le prolétariat, ou le réduire à l’esclavage par la misère. En même temps, comme le canon ne cessait de gronder dans la direction de l’Hôtel de Ville, ils répandirent la nouvelle que Caussidiére s’y ét.ait établi et qu’il s’y défendait contre’ les aristocrates*.

Ces discours, et d’autres analogues, enflamment les esprits. Quand les gardes nationaux veulent enfin essayer de se réunir, ils sont maltraités, dispersés par les ouvriers en armes. Ceux-ci, enhardis parce premier succès, courent à la caserne Reuilly, qu’occupe un capitaine du 48* de ligne avec cent-vingt soldats; ils l’assiègent, ils y mettent le feu ; plusieurs fois la caserne est prise et reprise, mais les in-

* Sans favoriser aucunement l’insurrection, Caussidière resta conslannncnt en rapport avec les faulxjurgs par ses montagnards et par les membres de la sociétédes Droits de l’iiomme.

surgés perdent, en ces engagements insignifiants, un temps précieux Au lieu de s'avancer vers l'Hôtel de Ville, ils usent sur place leur temps et leurs forces. Le 25, l’insurrection générale est déjà en voie rétrograde, quand les ouvriers du faubourg Saint-Antoine comprennent qu’il faut agir vigoureusement. D’odieux mensonges de leurs chefs, qui leur cachent les nouvelles des autres faubourgs et qui nourrissent en eux les illusions les plus folles, les jettent, sans aucune chance de succès, dans le combat à outrance dont nous allons voir la triste issue.

Dès le 24 au soir, trois représentants du peuple, MM. Larahit, Galy-Cazalat, Üruet-Desvaux, éUiient entrés trèsavant dans le faubourg afin d’y porter le décret de l’Assemblée et d’entamer quelques négociations avec les chefs de barricades. On les avait traités avec égard, mais en les retenant prisonniers. Ce n’était pas sans peine que M. Larabit avait obtenu sa liberté conditionnelle. Accompagné de quatre délégués, il s’était rendu auprès du général Cavaignac, pour lui faire connaître les vœux des insurgés, après avoir pris l’engagement de venir retrouver ses collègues, s’il n’obtenait pas une capitulation honorable. Vers la même heure, un écrivain du parti démocratique, M. Raymond des Mesnars, se rendait dans la même intention auprès du général Perrot; il était environ trois heures après minuit.

Le général Perrot avait établi son quartier général dans une maison située à l’angle de la rue Saint-Antoine et de la place de la Bastille. M. Recurt, ministre de l’intérieur, et M. Edmond Adam étaient près de lui. Les délégués, introduits en sa présence, y paraissent avec l’attitude la plus hautaine. Ils parlent, non en vaincus qui espèrent quelque grâce, mais en vainqueurs qui dictent des

' Le capitaine Cortizet se défendit vaillamment jusqu'à neuf heures du soir; il n’eut qu’un seul lioinine tué et trois blessés, tandis que les in.«urgés, qui se ruaient contre la caserne avec une fureur aveugle, curent soixante hommes mis hoi-s de combat.

IIISTOIUE

conditions : « Nous nous sommes battus pour nos principes, comme vous pour les vôtres, disent-ils; nous ne sommes pas vaincus ; vous n’êtes pas parvenus à entrer ce soir dans notre faubourg, vous n’y entrerez pas demain. Nous offrons une capitulation, non une soumission ; nous voulons rester armés et libres. » Puis ils exposent, de la manière la plus nette, les conditions auxquelles ils entendent capituler.

Ils exigent :

1® Que le décret sur les ateliers nationaux soit rapporté;

2® Que l’Assemblée nationale décrète le droit au travail ;

3® Que l’armée soit éloignée de Paris à une distance de quarante lieües ;

4® Que les prisonniers de Vincennes soient élargis;

5® Que le peuple fasse lui-même la constitution de la Hépublique.

11 n’y avait guère moyen de s’entendre sur de pareilles bases. Le général Perrot et le ministre en posaient de bien différentes : ils demandaient la délivrance immédiate des représentants retenus prisonniers ; la destruction des barricades, par les insurgés eux-mêmes ; le désarmement du faubourg et son occupation par la troupe.

On essaye, pendant plus d’une heure, d’arriver, de part et d’autre, à une transaction. M. Recurt était d’avis défaire des concessions considérables. Dans ses entretiens particuliers avec les délégués, il leur avait promis l'amnistie. Sur ses instances, on préparait la rédaction d’une capitulation en forme, quand M. Edmond Adam, qui tenait la plume, la j ette loin de lui, déclare qu’il ne se reconnaît pas le pouvoir d’entrer ainsi en composition avec une insurrection vaincue et qu’il faut en référer au général en chef.

Le général Perrot adopte cet avis et veut, lui-même, aller prendre les ordres du général Cavaignac. M. Edmond Adam se rend, de son côté, à l’hôtel de la piésidence. Déjà le colonel Larabit, M. Raymond des Mesnars et trois autres

délégués du peuple étaient en conférence avec M. Senard. Leur langage s’était modéré; ils n’imposaient plus de conditions.

En quittant le faubourg Saint-Antoine, M. Raymond des Mesnars avait envoyé aux chefs de section un avis ainsi conçu ;

« Le citoyen Raymond, fourrier de la 6* compagnie du ¥ bataillon, parlementaire des combattants du faubourg, prie tous les chefs de barricades de ne recommencer les hostilités que s’ils étaient attaqués eux-mèmes. 11 peut se faire que les citoyens otages ne soient de retour que demain matin.

a Au caiiip, devant le faubourg, 25 juin 1848. s>

11 apportait à M. Senard une adresse signée de plusieurs chefs de barricades :

« Citoyen président, disait cette adresse, nous ne désirons pas l’effusion du sang de nos frères. Nous avons toujours combattu pour la République démocratique. Si nous adhérons à ne pas poursuivre la sanglante révolution qui se prépare, nous voulons aussi conserver nos titres et nos droits de citoyens français. »

Au-dessous des signatures apposées à l’adresse on lisait ces mots :

« Les vœux exprimés ci-dessus nous paraissent si justes et si d’accord avec les nôtres, que nous nous y associons complètement, croyant que personne ne verra dans cette adhésion un acte de faiblesse.

((Signé : Lar.vbit, Drdet-Desval'x, Galy-Cazalat. »

L’entretien des délégués du faubourg avec le président de l’Assemblée dura plus d’une heure. M. Senard a déclaré depuis qu’il avait été plusieurs fois pendant cet entretien ému jusqu’aux larmes. L’accent de ces hommes était d'une grande sincérité. « Le faubourg Saint-Antoine, disaient-ils,

est dévoué à la République'; les ouvriers ne combattent pour aucun prétendant, mais uniquement pour défendre le gouvernement républicain qu’ils croient en péril. On leur parle de doctrines anti-sociales; ils ne les connaissent pas. Ils les repousseraient avec indignation ; et ce témoignage mérite croyance, car, depuis soixante-douze heures qu’ils sont maîtres du faubourg, pas un acte contre la propriété n’a été commis, pas une menace n’a été proférée par ces hommes armés qui manquent de pain. »

Les délégués conjurent M. Senard de se faire leur médiateur; ils lui promettent que le faubourg se rendra, qu’il détruira lui-même ses barricades, à la condition que les armes ne seront pas enlevées militairement aux combattants, mais qu’ils les déposeront, après la pacification, dans les mairies.

Ils demandent aussi qu’il ne soit pas fait de prisonniers immédiatement et qu’on n’ôte la liberté qu’aux hommes que la justice devra atteindre, comme coupables d’excitation à la révolte. Us expriment enfin le désir qu’une proclamation, rédigée par les parlementaires, approuvée par M. Senard, soit portée sur l’heure à l’imprimerie de l’Assemblée et affichée dans le faubourg.

Le président consent à demi ; il supplie à son tour les délégués de rentrer, en enfants soumis et repentants, dans le sein de la République. Leur ayant fait servir quelques rafraichissements, il porte avec eux un toast à la République démocratique et sociale, en donnant de cette formule une explication qui paraît acceptée. Puis, il conduit luiinôme les délégués au général Cavaignac.

Ici l’accueil est tout différent. Le général a entendu le rapport du général Perrot; il a causé avec M. Edmond

• Les ouvriers du faubourjr .Saint-Anloine étaient persuadés que la République était attaquée par les royalistes. A plusieurs reprises, il.s exprimèrent un étonnement singulier en entendant la garde nationale et la garde mobile crier en montant à l'assaut des barricades : * Vive la République! »

Adam. Dans l’inlervalle, il a reçu une dernière dépêche du général Lamoriciére qui l’adjure de ne consentir à aucune capitulation. Si l’armée, victorieuse enfin, après trois jours de combats héroïques, n’obtenait pas la reddition du faubourg sans condition, elle serait humiliée, démoralisée à jamais. C’est la conviction du général Lamoricière.

Depuis ses derniers succès au faubourg Saint-Denis, il traite d’insensé, de traître, quiconque lui parle de capitulation. Il a repoussé ù plusieurs reprises des représentants, des officiers de la garde nationale qui sont venus lui parler dans ce sens. Tout à l’heure, il n’a répondu que par une exclamation d’une énergie soldatesque à un officier d'ordonnance du général Perrot, qui vient lui demander s’il faut accepter les propositions des insurgés. 11 est résolu, dit-il, à se faire tuer plutôt que de céder. Cette résolution est trop conforme au sentiment du général en chef pour qu’il hésite à l’adopter.

Le général écoute avec froideur les propositions de M. liaymond des Mesnars. D’autres députations, qui parlent un langage plus hautain, s’attirent des réponses plus sévères. C’est en vain que M. Raymond des Mesnars insiste pour que les conventions, qui semblaient acceptées par M. Senard, soient maintenues. Le général Cavaignac, au nom de la République, au nom de l’Assemblée nationale, au nom du Peuple lui-même, dont il défend le droit et l’honneur, déclare qu’il ne saurait pactiser avec la révolte. - 11 parle avec chaleur, avec une éloquence puisée dans une conviction inébranlable. Il s’attache encore à faire comprendre aux insurgés l’étendue de leur faute et ses conséquencesfunestes; il va jusqu’à leur démontrer l’impossibilité pour eux de résister plus longtemps à l’armée : « Croyezmoi, leur dit-il, je suis soldat, je connais mieux que vous vos ressources et vos chances de succès. Vous êtes cernés de toutes parts; vous ne pouvez plus échapper à la mort, à la ruine; vous ne pourrez plus qu’entraîner avec vous.

dans un désastre épouvantable, vos femmes, vos enfants, vos concitoyens, et peut-être la République. »

Mais à ces exhortations, à ces prières d’un citoyen ému, d’un général victorieux, les délégués ne répondent que par le silence. Ils s’apprêtent à retourner dans le faubourg. Le général, en les suppliant une dernière fois de réfléchir à ce qu’ils vont faire, et pour leur donner le temps de porter ses paroles aux insurgés, accorde que la trêve, dont le terme approche, soit prolongée jusqu’à dix heures.

MM. Larabit, Raymond des Mesnars et les autres délégués reparlent pour le faubourg vers six heures et demie. Ils s’arrêtent un moment aupiès du général Perrot et lui font connaître les décisions du général en chef. Puis ils s’avancent seuls sur la place de la Bastille.

Le moment est solennel. Un silence profond règne de tous côtés. Tout ce peuple en armes reste immobile ; tous les yeux suivent les pas des délégués. Ils marchent lentement vers la barricade du faubourg; ils y montent; ils prononcent quelques paroles que les insurgés seuls entendent.

Aussitôt, une clameur Immense s’élève dans l’air; une .sorte de mugissement sourd, plus sinistre que le bruit de la fusillade, gronde pendant quelques minutes, se prolonge d’une extrémité à l’autre du faubourg; « Mort à Cavaignac ! crient à la fois plus de six mille voix ; mort au bourreau du peuple ! »

Cette dernière imprécation d’un désespoir impuissant vient retomber et expirer dans un effrayant silence.

A ce moment, le général Perrot tire sa montre. Elle marque dix heures: « Messieurs, dit-il aux officiers qui l’entourent, il ne faut pas se montrer trop rigoureux; accordons encoi e dix minutes de grâce. »

Les dix minutes s’écoulent. Personne ne parait sur la place. On s’agite ‘derrière la barricade. Le général Perrot donne le signal. Au même moment, on entend le premier coup de canon du général Lamoricière qui a repris, dès la veille, toutes les barricades du boulevard extérieur et qui

ouvre le feu par le faubourg du Temple. Los soldats s’élancent en avant. Un jeune homme paraît sur la barricade; il agite en l’air un mouchoir. Il fait signe qu’on veut parlementer. Mais il n’est plus temps. Les soldats sont lancés au pas de course; il n’y a plus moyen de les retenir. Le bruit des détonations étouffe la voix du parlementaire. Il disparait dans un nuage de fumée.

Après un quart d’heure de combat, le feu des insurgés s’éteint.. La troupe francliit la barricade. M. Edmond Adam y monte un des premiers, au cri retentissant de ; Vive la République!

La troupe s'arrête un moment. Les insurgés se retirent avec lenteur, derrière les barricades qu’ils s’apprêtent à défendre. Il n’y en a pas moins de soixante-cinq depuis la place de la Bastille jusqu’à la barrière du Trône.

M. Adam, MM. Ducoux et Lacrosse, représentants du peuple, s’avancent dans le faubourg pour tâcher de prévenir de nouveaux et inutiles combats. Ils s’adressent aux insurgés; ils les supplient de jeter leurs armes. Ceux-ci ne peuvent encore s’y résoudre. Déjà, cependant, on voit paraître, d’un côté, la tète de la colonne du général Perrot, de l’autre, l’avant-garde du général Lebreton qui s’avance par la route de Vincennes.

Les insurgés, qui d’abord ont battu lentement en retraite en bi'ûlant leurs dernières cartouches, comprennent enfin que tout est perdu et commencent à défaire leurs barricades; les femmes qui sentent que c’est un moyen d’éviter les derniers malheurs s’y emploient avec eux. Les plus fiers d’entre les combattants, les plus énergiques, ceux qui ne sauraient se résigner à cette humiliation, se dispersent dans la plaine *.

• Les communes de la Chapelle et de Bclleville furent occupées simultanément; celle de la Villelte ne se rendit qu’à sqit heures du soir, après la jirise d'une dernici e barricade, à la barrière des Amandiers, où le général Courtigis lut blessé. On procéda immédiatement au désarmement de ces trois communes qui avaient été des centres d’insurrection très-ardents.

Moins d’une heure après, M. Corboii, vice-président de l’Assemblée, montait à la tribune et lisait avec une émotion profonde la lettre du général Cavaignac, qui annonçait à la représentation nationale son triomphe définitif sur le prolétariat révolté.

« Citoyen président, disait le général, grâce à l’attitude de l’Assemblée nationale, grâce au dévouement de la garde nationale et de l’armée, la révolte est détruite. 11 n’y a plus de lutte dans Paris. Aussitôt que j’aurai la certitude que les pouvoirs qui me sont confiés ne sont plus nécessaires, j’irai les remettre respectueusement entre les mains de l’Assemblée. «

En même temps, on affichait sur les murs de Paris cette proclamation :

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