‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 30 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

éclalcut ; l’incendie dévore les charpentes ; une l'umée épaisse remplit des rues entières, aveugle les combattants, enveloppe et cache à demi ces scènes de dévastation. Le colonel Dulac, avec son régiment, l'un des plus éprouvés de l’armée, seconde admirablement le général Lamoriciére. C’est lui que le général clioisit toujours pour l’envoyer sur les points périlleux ; c’est lui qu’il charge d’enlever les barricades les plus formidables.

Toute cette longue journée du 24 se passe en combats sanglants; les insurgés se défendent pied à pied; c’est à peine si l’on s’aperçoit qu’ils reculent. Vers le soir, seulement, Lamoriciére, qui a voulu conduire lui-même l’attaque de l’entrepôt de la Douane, et qui vient d’y avoir un cheval tué sous lui, réussit à s’en emparer et coupe on deux l’insurrection. Tandis qu’il en rejette une moitié vers la Villette, l’autre moitié est repoussée vers Montmartre par les troupes que commande le général Lebreton.

Dès le matin, le général Lebreton a reconnu une excellente position dans les abattoirs Montmartre, d’où l’on domine les barricades construites à la barrière Rochechouarl. 11 y envoie une partie du 2® bataillon de la 5® légion et un peloton du 21® de ligne; il fait placer des hommes aux fenêtres des maisons qui plongent à la fois sur la barricade et sur la barrière et commande une décharge générale qui met la plupart des insurgés hors de combat. Ce qui reste s’embusque dans les bâtiments de l’octroi et dans les maisons voisines. Une vive fusillade s’engage et continue sans interruption pendant quatre heures. Les soldats réussissent à débusquer les insurgés de celte position ; puis le général Lebreton les ramène à l’assaut de la barricade Poissonnière, dont on parvient, après des efforts inouïs, à se rendre maître.

Sur la rive gauche de la Seine, dans le faubourg Saint- Marcel, la lutte, qui se prolongeait, suivait à peu près les mêmes phases que sur la rive droite. Le 23, les barricades, construites en assez grand nombre dans les rues Mouffe-

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tard et de l’Arbalète, rue Pascal, rue de Lourcine, à la barrière d’Italie, ont été enlevées sans trop de difficultés par ta garde mobile, qui a refoulé les insurgés jusqu’à la fabrique des Gobelins. Mais on n’a pu pousser plus loin faute do munitions, et, dans la nuit, les insurgés entrepris toutes leurs positions. Pendant la journée du 2i, ils se sont défendus avec beaucoup d’énergie. La troupe n’a pu qu’à grand’peine reprendre les barricades dans un quartier où la population entière et les trois quarts de la garde nationale appartiennent à l’insurrection.

Quand la nuit descendit pour la seconde fois sur la ville ensanglantée et qu’une illumination sépulcrale éclaira les rues désertes, dont le silence n’était interrompu que par le cri lugubre et monotone du soldat en faction ; « Sentinelle ! prenez garde à vous! » ce ne furent plus seulement, comme la veille, la tristesse et l’angoisse qui serrèrent les cœurs ; un frisson d’horreur glaça les imaginations, hantées par des scènes de meurtres et d’épouvante, par des cris, des gémissements, des malédictions, en proie à toutes les hallucinations qu’enfante le délire de la vengeance. Le combat, en se prolongeant au delà des prévisions, en prenant des proportions inaccoutumées, loin d’amener la lassitude et le désir de la paix, s’était empreint d’un caractère d’acharnement presque éti-anger à nos mœurs. En plusieurs rencontres, sur plusieurs points disputés longuement, on l’avait vu dégénérer en férocité. Quelques régiments, familiarisés avec les représailles cruelles de la guerre d’Afrique, exaspérés en voyant tomber leurs officiers dont la valeur ne s’était jamais montrée si brillante, fusillèrent, dans un premier mouvement de rage, leurs prisonniei's ; mais ce furent surtout tes enfants de la garde mobile qui parurent avides de sang, emportés par « l’enthousiasme du carnage. » Cette horrible ivresse, que causent à tous les hommes, dans l’ardeur d’un premier combat, la vue du sang, l’odeur et la fumée de la poudre, a tourné en délire chez ces enfants des faubourgs, dont la misère et une débauche

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niSTOIRE

précoce altèrent ou dépravent toutes les facultés ; l’orgueil aussi les exalte. D’une bravoure plus impétueuse que les soldats de la ligne qui marchent par obéissance, avec tristesse, à cette guerre civile, ils coureut partout où retentit la fusillade; ils arrachent à tous ceux qui les voient des applaudissements qui achèvent de les étourdir. Dans les intervalles du combat, ils fument, ils boivent du vin frelaté, de l’eau-de-vie, à laquelle, par bravade, ils mêlent de la poudre. Ces boissons, ces excès de toutes sortes les jettent dans une allégresse farouche. Quand ils apprennent que l’état de siège est proclamé, ils s’imaginent qu’ils ont droit de tuer sans merci. Sourds à la voix de leurs chefs, ils n’écoutent plus qu’un instinct sauvage. Les cris, les supplications de leurs prisonniers, les excitent à des rires affreux ; la face humaine ne leur impose plus ; ils deviennent plus semblables à des animaux de proie qu’à des hommes.

Et tout ce sang répandu, ces pertes irréparables ne donnent encore aucune certitude sur l’issue du combat. L’insurrection a reculé, il est vrai ; la prise du Panthéon a déterminé son mouvement rétrograde et l’a coupée en deux. L'Hdtel de Ville est sauvé ; mais l’avis des officiers supérieurs est que la journée du lendemain sera vivement di.sputée; que l’on doit se résigner à de nouveaux sacrifices ; qu’il faudra attaquer les maisons, les détruire par le boulet, recourir enfin, contre les faubourgs, aux moyens les plus extrêmes.

De leur côté, les insurgés sont montés au plus haut degré de l’exaltation. Leurs chefs, pour les animer à la résistance, leur persuadent qu’ils n’ont aucun quartier à attendre des vainqueurs. Ils ont encore des munitions. Ils y suppléent, d’ailleurs, par toutes sortes d’expédients. Ceux d’entre les ouvriers qui suivent les cours de chimie, au Conservatoire des arts et métiers, connaissent le procédé par lequel se fabrique la poudre ; ils contraignent les pharmaciens à en faire sous leurs yeux; ils fondent le plomb

des tables de comptoir, chez les marchands de vin, pour couler des balles. Ils chargent leurs armes avec toutes sortes de métaux; ils y emploient jusqu’à des caractères d’imprimerie. Les femmes, qui se sont jetées avec une sorte de frénésie dans l’insurrection, aident activement à la fabrication des cartouches ; elles sont ingénieuses à inventer mille ruses pour porter aux combattants des vivres et des munitions. Elles surprennent les projets de l'ennemi, épient les mouvements de la troupe. L’une apporte aux insurgés de la poudre dans le double fond d’une boite au lait; une autre en emplit des pains ou des pâtés, creusés à l’intérieur ; c^lle-ci simule un état de grossesse ; celle-là se fait des papillotes avec des feuilles de papier imprimées, sur lesquelles on a tracé au crayon quelque avis important. Les soldats, devenus très-défiants, renversent des civières dont les matelas se trouvent bourrés d’armes; ils arrêtent un faux enterrement et brisent un corbillard d’où s’échappent des fusils, des sabres et des pistolets. Il semble que, pour celte guerre grandiose et terrible, où se rallument tant de passions que l’on avait crues éteintes à jamais, un destin vengeur ait permis aux hommes de retrouver à la fois, pour les concentrer et les tourner contre eux- mêmes, les instincts rusés de la vie sauvage, la fureur des temps barbares, l’héroïsme de la chevalerie, l’exaltation des siècles de foi, la réflexion, la science et l’art de la civilisation moderne.

Le dimanche, 25 juin, à neuf heures du malin, le général Cavaignac fait donner pour la troisième fois le signal de l’attaque. De même que les deux jours précédents, le combat s’engage sur trois points : par la division du général Bréa, qui remplace le général Damesme, au faubourg Saint- Marcel ; par la division Négrier, au faubourg Saint-Antoine; par la division Lamoriciére, aux faubourgs Poissonnière, Saint-Denis, du Temple.

Les pertes que les insurgés ont faites la veille et leur mouvement rétrograde n’ont jeté aucune hésitation, aucun

découragement dans leur esprit. Ils occupent encore, avec des forces considérables, les faubourgs Saint-Marcel, Saint- -Antoine, Saint-Martin, du Temple, les boulevards extérieurs. Ils sont retranchés au cloç Saint-Lazare, comme dans une forteresse dont les ouvrages avancés touchent à l’église Saint-Vincent-de-Paul et à l’entrepôt de la Douane. Des secours continuels leur arrivent par les barrières de la Chapelle-Saint-Denis et de la Villette. La population de l’ile Saint-Louis, restée neutre jusque-là sous la protection de la garde nationale, parait s’agiter. Le caractère social de l’insurrection se prononce de plus en plus ; les agents des prétendants se dérobent et donnent à leurs hommes la consigne de ne plus crier que : Vive la Dépublique ! Le peu de drapeaux blancs qu’on a vus flotter le premier jour disparaissent; les drapeaux rouges se multiplient. On distribue, on jette sur les barricades des exhortations au combat à outrance; on répand le bruit que Lagrange marche sur Paris à la tête de trente mille ouvriers lyonnais. On affirme que Caussidiére est maître de l’Hôtel de Ville ; son nom e.st dans toutes les bouches ‘ ; on s’étonne de ne pas le voir. 11 circule des listes pour un gouvernement provisoire où se lisent, étrangement rapprochés, les noms de Darbès, Daspail, Cabet, Pierre Leroux, Proudbon, Louis Blanc, Albert, Blanqui, Caussidiére, Louis-Napoléon Bonaparte. Tout annonce que la résistance sera désespérée.

Cependant l’Assemblée, qui n’a fait autre chose pendant la journée du 24 qu’entendre des rapports sur les différentes phases du combat, ouvre, le 25, sa séance en votant un décret qui destine une somme de trois millions pour être répartie en secours à domicile, dans les quatorze arrondissements de Paris et de la banlieue, entre les familles nécessiteuses.

En même temps qu’elle rend ce décret, dans l’espoir de détromper enfin les prolétaires auxquels d’odieux excita-

‘ Lc‘s mois de ralliement an faulioiirg- Sainl-.\ntoine étaient : Caen et Caussidiére ; Caus-sidière et République.

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leurs ne ressent de répéter que l’Assemblée veut les voir massacrer tous, elle couvre d’applaudissements une proclamation que le frénéral Cavaignac leur adresse dans le même dessein, et où s’exprime, avec le laconisme énergique des grands écrivains de l’antiquité, un sentiment de compassion et de clémence qui n’appartient qu’aux temps de la philosophie chrétienne ;

« Ouvriers, et vous tous qui tenez les armes levées contre la patrie et contre la République, disait le général Cavaignac, une dernière fois, au nom de tout ce qu’il y a de respectable, de saint, de sacré pour les bommes, déposez vos armes. L’Assemblée nationale, la nation tout entière vous le demandent. On vous dit que de cruelles représailles vous attendent; ce sont vos ennemis, les nfllres, qui parient ainsi. On vous dit que vous serez sacrifiés de sangfroid : venez à nous ; venez comme des frères repentants et soumis à la loi. Les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir. »

Plusieurs représentants s’offrent à porter le décret et la proclamation aux bari icades, se flattant que, à la lecture de ces nobles et toucbantes paroles, ils verront tomber les armes des mains des insurgés; mais ce n’était là qu’une illusion. L’excitation des faubourgs n’a fait que s’accroitre pendant la courte suspension des bostilités. C’est à peine si quelques ouvriers consentent à écouter la proclamation et le décret de l’Assemblée nationale ; la plupart n’y voient qu’un piège tendu à leur crédulité. Le combat recommence plus opiniâtre et plus meurtrier qu’il n’a été encore.

A dix heures du matin, le général Rréa quitte la place du Panthéon et se met en marche à la tête d’une forte colonne composée de gardes mobiles, de troupe de ligne, d’une compagnie du génie et de deux pièces d’artillerie : en tout, à peu près 2,000 hommes. Le représentant de Ludre l’accompagne. Le général, dont le caractère est d’une extrême bonté, et que la vue de tant de sang versé inutilement a rempli de compassion, espère, en emmenant

avec lui un membre de l’Assemblée nationale et en faisant connaitre au peuple le décret qui accorde trois millions aux pauvres, obtenir qu’on mette bas les armes.

11 s’avance par le boulevard extérieur, en longeant le mur d’enceinte. Dès qu’il aperçoit un groupe populaire, il s’arrête et parle aux ouvriers avec simplicité et douceur. C’est le jour de sa fête ; il l’a remarqué avec plaisir ; il en lire un bon augure pour le succès de sa tentative. En effet, il ne rencontre, pendant longtemps, d’autre obstacle sur sa route que des arbres coupés et jetés en travers sur la chaussée. Partout il se voit écouté favorablement; sa confiance redouble. 11 arrive ainsi, plein d’espoir, à la barrière dite de Fontainebleau ou d’Italie.

Là, on se trouve en face d’un pâté formé de quatre barricades. Deux d’entre elles ferment les deux côtés du boulevard intérieur et extérieur. La troisième barre l’entrée de la rue Mouffetard. La quatrième, la plus forte de toutes, couvre la barrière; elle protège les insurgés réunis en nombre considérable sur les routes de Choisy et d’Italie, et qui occupent les bâtiments de l'octroi et le corps de garde.

La barrière est entièrement masquée par une masse énorme de pavés, dans laquelle on n’a ménagé qu’un étroit passage sur la droite. Un silence effrayant règne derrière cette barricade, au-dessus de laquelle on ne voit que des drapeaux. Beaucoup d’insurgés, accablés de fatigue, dorment la tête sur la pierre; de temps en temps on surprend une tête qui s’élève au-dessus du rempart, comme pour observer le mouvement des troupes, et qui disparait aussitôt. L’aspect de ce lieu a quelque chose de sinistre.

Le général Bréa ordonne à la troupe de faire halte et fait mettre les canons en batterie. Il se dispose encore à haranguer le peuple, comme il vient de le faire aux barrières d’Enfer, Saint-Jacques et de la Santé. Il espère un succès pareil. Sans hésitation, sans défiance, il s’avance vers la barrière, appelant à lui les hommes bien intentionnés qui veulent la paix. Plusieurs combattants se présentent; il leur

lit la proclamation de Cavaignac et le décret. Quelques applaudissements accueillent cette lecture. On invite le général à franchir la barrière, afin qu’il puisse s’entendre avec les chefs.

Comme il s’apprête à suivre ceux qui lui font cette invitation, le chef de bataillon Gobert, de la légion, qui soupçonne quelque embûche, lui demande de permettre qu’il aille seul en avant pour faire une reconnaissance et s’assurer des dispositions de celte foule. Au bout de quelques minutes il revient dire au général qu’il serait imprudent à l’excès de se risquer parmi ces hommes; ils paraissent trèsexaltés, dit-il; les physionomies n’expriment que la haine; il y a là, non pas de braves ouvriers prêts à entendre la voix de la raison, mais des figures du bagne.

Le général Bréa accuse Gobert d’exagération; il persiste dans son dessein, préférant, d’ailleurs, courir un danger personnel plutôt que d’exposer encore sa troupe sans une nécessité absolue. Entouré de trois ou quatre insurgés qui lui jurent qu’il n’a rien à craindre, il s’avance résolument, gaiement, vers la petite porte latérale : a Venez-vous avec nous? » dit-il, en se retournant, à M. de Ludre. — « Non! » répond celui-ci.

Le colonel Thomas déclare également qu’il y a démence à se jeter dans une pareille embûche. Le général va franchir seul la barrière. Alors le major Desmarets, du 14* léger, s'adressant à Gobert, lui fait observer qu’il est contraire à toutes les règles militaires de laisser ainsi un général sans escorte. « Ce qu’il fait est insensé, répond Gobert; mais vous avez raison, c’est notre devoir de partager son sort. » Et tons deux se rangent à ses côtés sans ajouter une parole. .M. Armand de Mangin, capitaine d’état-major, M. Saingeot, lieutenant dans la garde nationale, suivent leur exemple.

A peine ont-ils franchi la porte de la barrière qu’elle se referme sur eux brusquement. Ils font quelques pas vers l'octroi. Une foule armée les entoure, les fait prusonniers.

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On entend dans cette foule des murmures : « C’est Cavaignac! nous le tenons ! » disent les uns. « C’est le bourreau du Panthéon! » disent les autres.

« Ce n’est pas Cavaignac, c’est un vieux brave! » répondent quelques hommes qui se pressent autour de Bréa pour lui faire un rempart de leur corps et qui le conduisent dans une maison voisine où demeure le maire de la commune. La foule, restée dehors, se répand eu menaces.

Craignant que les portes de la maison he résistent pas longtemps contre la pression de cette foule, les braves ouvriers qui ont pris à téche de sauvegarder le général l’emmènent au fond du jardin et l’engagent à en franchir le mur, très-peu élevé en cet endroit. Le général hésite; il croirait faire une lâcheté; il veut attendre, présenter sa poitrine à ces hommes qu’il ne peut supposer des assassins. Pendant ces hésitations, le lieutenant Saingeot saute pardessus la muraille et va chercher du secours; Gobert, pressé d’en faire autant, déclare pour la seconde fois qu’il partagera le sort de son général.

Les cris de la multitude redoublent. Il n’est plus guère possible de se faire illusion. Au moment où le général se décide enfin à fuir et s’apprête à escalader le mur du jardin, les portes de la maison fléchissent ; elles sont enfoncées; la foule s’y précipite avec des cris affreux. On met la main sur le général; on l’entraîne, en l’insultant, dans une pièce du second étage.

Le maire et quelques gardes nationaux qui se trouvent là entourent Bréa et parviennent à le séparer de la foule; ils le font asseoir ; il lui conseillent, pour gagner du temps, et dans l’espoir d’un prompt secours, d’écrire, sous fonne de déclaration, quelques lignes insignifiantes, mais qui soient de nature à apaiser pour un moment l’émotion populaire.

Le général, qui a passé tout à coup de l’extrême confiance à l’extrême abattement, cède à ce désir ; il écrit sous la dictée de ceux qui l’entourent ces quelques lignes:

« Nous, soussignés, général Bréa, colonel Thomas, de Ludre, représenlanl du peuple, déclarons être venus aux barrières pour annoncer au bon peuple de Paris et de la banlieue que l’Assemblée nationale a décrété qu’elle accordait trois millions en faveur des classes nécessiteuses. Je suis entouré à la barrière de Fontainebleau de braves gens, républicains, démocrates, socialistes... »

Le maire, qui suivait avec inquiétude tous les mouvements de la foule, s’empare de celte déclaration avant même que le général ait achevé de lui donner un sens, et, s’approchant de la fenêtre, il s’apprête à en faire la lecture; mais la foule ne veut rien entendre.

Des femmes, accourues du Panthéon, viennent de dire qu’on y massacre les prisonniers. Elles racontent la mort de Raguinard, l’un des chefs les plus populaires de l’insurrection, qu’elles ont vu fusiller. La multitude, de plus en plus agitée par ces récits, s’apercevant que le maire veut gagner du temps et sauver Bréa, envahit de nouveau la .salle; elle crie, elle vocifère, elle exige que le général signe un ordre à la troupe de se retirer.

Etourdi, étouffé, saisi au collet, le général Bréa cède encore à ces violences. 11 commence à écrire d’une main mal assurée: « J’ordonne à la troupe de se retirer par le même chejnin qu’elle a pris pour venir. »

On respire un moment; les mêmes hommes qui, depuis le commencement de ces horribles scènes, entourent le général, l’entrainent au grand poste, où ils espèrent pouvoir lé protéger plus eflicacemejit. On y retrouve MM. Gobert, Desmarets, Mangin, qui ont subi les traitements les plus indignes. Ils sont là, gardés à vue par quelques gardes nationaux de la banlieue, qui voudraient les faire évader.

Déjà on a commencé à percer un mur mitoyen; sous peu de minutes la brèche sera assez large pour qu’un homme y puisse passer; mais, dans la hâte que l’on a mise à ce travail, on n’a pas aperçu un enfant. Celui-ci a tout vu et, se

glissant hors de la chambre, il va dénoncer à la foule ce qui se passe. Aussitôt quelques hommes hors d’eux-mêmes enfoncent les portes, se ruent sur les gardes nationaux et demandent leur proie ; ceux-ci sont forcés de fuir. Alors le capitaine Mangin, s’avançant vers ces furieux : « Que nous voulez-vous’ dit-il d’une voix ferme et hautaine, nous fusiller? Voici nos poitrines; mais hâtez-vous! • Et, serrant une dernière fois la main de son général, il s’apprête à mourir.

A ce moment, un cri d’effroi retentit du côté de la barrière, des femmes éclievelées se précipitent dans la cour en criant: j Trahison! trahison! Voici la garde mobile! »

Six coups de fusil partent à la fois ; le général hréa est atteint à la poitrine et chancelle; Mangin pousse un cri perçant et s’affaisse en portant d’un mouvement convulsif les deux mains à sa tête, où une balle vient de le frapper. Les assassins, qui ont tiré du dehors par la porte et par les fenêtres, entrent dans la chambre et se jettent sur leurs 'victimes. L’un d'eux mutile le beau visage de Mangin et le rend méconnaissable ; un autre perce de sa baïonnette le corps inanimé de Bréa ; un troisième lui fracasse le crâne avec la crosse de son fusil; un quatrième, croyant, comme on l’a dit, que c’est Cavaignac, le palpe pour s’assurer s’il est vrai qu’il porte sous ses vêtements une cuirasse.

Desmarets, caché sous un lit de camp, assiste, immobile, à ces atrocités ; Gobert, qui s’est réfugié sous un auvent, est découvert; les fusils sont braqués sur lui. Mais, à ce moment, la porte s’ouvre; la foule entre dans la chambre. A la vue de ces cadavres mutilés, de ces planches inondées de sang, elle recule, saisie d’épouvante. Les assassins ont peur du mouvement qui va éclater et s’enfuient. Presque au même instant, il était six heures de l’après-midi, les troupes du général Bréa franchissaient la barrière.

Le lieutenant-colonel Thomas, qui avait pris le commandement de la colonne, était demeuré, comme on peut croire, dans la plus vive anxiété. Lorsqu’il reçut l’ordre de faire retirer la troupe, il comprit que le général n’était plus libre.

Sa perplexité fut extrême. Obéir à un pareil ordre n’était pas possible. Attaquer la barricade, c'était probablement donner le signal d'un meurtre. Après avoir, à différentes reprises, essayé de parlementer avec les insurgés, le colonel Thomas expédie un officier d’ordonnance au général Cavaignac, afin de l’informer du péril que courait le général Bréa et de prendre ses ordres.

« Le salut du pays avant celui des individus, répond Cavaignac. Si, d’ici à un quart d’heure, les insurgés ne se sont pas rendus, qn’on attaque la barricade. »

. .Aussitôt cet ordre reçu, le colonel Thomas forme les colonnes d’attaque.

L’artillerie, avec les sapeurs du génie, ouvre la marche; la garde mobile s’embusque dans les arbres du boulevard et des jardins avoisinants. Des compagnies de la 2' légion, alternant avec des compagnies de la troupe de ligne, s’avancent vers la triple barricade qui défend la barrière.

On n’en était plus qu’à cinq cents pas, l’arlillerie se disposait à ouvrir le feu, lorsque l’on voit sortir de la barricade un homme qui agite au-dessus de sa tète un mouchoir blanc. Arrivé à une portée de pistolet environ, cet homme se jette à genoux et s’écrie ; « Fusillez-moi ! je vous avais promis la vio sauve du général Bréa, on vient de l'égorger. Fusillez-moi ! » C’était le maire de Gentilly. On le renvoie sans lui faire aucun mal ; on n’avait guère le temps de l’écouter. L’artillerie ouvrait son feu. En moins de dix minutes la brèche était praticable. La troupe s’avance; elle se divise en deux colonnes qui tournent les insurgés et les serrent entre deux feux. Ils se débandent et fuient par la route de Gentilly ; ceux qui se réfugient dans les maisons y sont assiégés et forcés de se rendre.

Le colonel Thomas, heureux d’une si prompte victoire, cherche partout le général Bréa. Comme il entrait dans la salle de l’octroi, il voit son cadavre et celui de Mangin étendus sur un banc. Un prêtre, qui leur a fermé les yeux, est à genoux près d’eux en prière.

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