‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 4 sur 61 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Oi)if(‘rences tlii Luxembom-fr. — M. Louis lîlaiic, — Journopfi (les 16 et 17 mai’s.

Pendant que la presse et les clubs, livrés à tous les venis de la tourmente révolutionnaire, agitaient <;onfusénienl les passions de la multitude, les conférences du Luxembourg s’ouvraient avec gravité, et le prolétariat, par l’élite de ses représentants, docile à la voix d’un hoiinne d’étude et de doctrine, délibérait, eberebait avec bonne foi à concilier par V organisation du travail les droits et les intérêts qu’une liberté illimitée avait rendus hostiles.

Ce fut un spectacle d’une nouveauté étrange pour la France et pour l’Kurope, où l’on observait à ce moment avec inquiétude tous les pas, tous les actes, toutes les paroles du peuple de Paris, de voir le palais de Marie de Médicis, ses cours, ses escaliers, ses galeries de marbre, ses vastes et majestueuses enceintes, chaque jour traversés par de longues fdes de prolétaires, inattentifs à. ces magnificences de l’art florentin et de la royauté française, recueillis on eux-mêmes, absorbés par une pensée uniijnc, et qui poursuivaient avec une ardeur concentrée, digne d’un succès meilleur, un but qu’il ne leur était pas donné d’atteindre.

La salle des délibérations de l’ancienne chambre des paii-s avait été choisie pour la convocation du parlement de

l’industrie. Les huissiers, en tenue officielle, vêtus de noir, l’épée au côté, étaient venus reprendre, dans l’assemblée des vestes et des blouses, l’office qu’ils remplissaient huitjours auparavant auprès des habits brodés; et cette invariabilité dans l’appareil du pouvoir, quand le pouvoir même avait pour ainsi dire changé de pôle, mettait en saillie, de la manière la plus pittoresque, l’élément comique presque toujours mêlé aux plus tragiques vicissitudes de l’histoire.

Le 1" mars, à neuf heures du matin, deux cents délégués des différentes corporations ouvrières prenaient place sur les sièges de cette pairie, chargée naguère de condamner à la mort et au cachot les soldats et les confesseura de l’égalité républicaine. M. Louis Blanc occupait le fauteuil du chancelier duc Pasquier. L’ouvrier Albert, en qualité de vice-président, était assis au bureau, à ses côtés. M. Louis Blanc nous dit lui-même ‘ qu’il éprouva en ce moment une impi ession solennelle et profonde; mais combien cette impression eût été douloureuse, si la joie qu’il ressentait à présider au triomphe extérieur de ses idées lui eût permis de voir, dans un avenir bien rapproché, l’impuissance d’un système et d’une volonté, si énergique qu’elle fût, à changer les conditions essentielles de la vie sociale. Bien que M. Louis Blanc eût deviné les motifs qui déterminaient le gouvernement provisoire <à lui faire tenir, loin de l’Hôtel de Ville, ce qu’il nomma plus tard les assises de la faim, il croyait néanmoins, et cette croyance très-vive faisait tout à la fois sa force et sa faiblesse, qu’il s’emparait ainsi de la révolution sociale et s’imposait à l’opinion. M. Louis Blanc avait trop d’élévation dans l’esprit pour jouer, comme M. Ledru-Rollin, à la terreur; il respectait trop sincèrement le peuple * pour le vouloir faire servir d’instrument à

‘ Voir Pages d'histoire, p. 49.

* Un jour, dans un onlretion intime, M. Ixiuis Rlanc, parlant des sent imenLs (|uo lui inspiraient les prolétaires Jusi|ue dans leurs fautes ou leiiisi erreurs, dit ce mot d’un sens profond et qui mérite d’être cité : « .l'aime le peuple, non pas tant pour ce qu’il est que pour ce qu'on l'empéche d’être! »

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ses desseins personnels. Mais il ambitionnait d’étre reconnu par tous comme l’organe éloquent des vertus et des douleurs sans voix de la masse populaire; il voulait donner à cette masse incohérente la conscience de sa force; il espérait opérer dans l’esprit de la bourgeoisie, par le déploiement de cette force calme, mais inébranlable du prolétariat, une conversion qui rendrait toute violence inutile.

Le caractère de M. Louis Blanc et le rôle qu’il a joué pendant les premiers mois de la révolution méritent une attention sérieuse; non pas qu’à son nom doive rester attaché le souvenir de quelqu’une de ces grandes réformes, gloire des hommes d’État venus à l’heure favorable; non pas même qu’il ait su embrasser en philosophe l’ensemble d’un nouvel ordre social, mais parce qu’il a, l’un des premiers, révélé à la société des classes moyennes la lutte sourde élevée dans son sein .<;ans qu’elle eût encore osé se l’avouer à elle-même; parce qu’il a découvert, d’une main hardie, le mal qu’il fallait qu’elle sondât, dont il fallait qu’elle fût épouvantée pour chercher à le guérir; parce qu’enfin, s’il n’a pas donné à la masse du prolétariat l’oi-. ganisation promise, il a du moins fortement suscité en elle une tendance organisatrice qui pourra s’égarer longtemps encore, inai's dont le résultat définitif ne saurait plus être mis en doute.

Par une anomalie assez fréquente dans l’histoire des hommes célèbres, le caractère et les instincts naturels de M. Louis Blanc étaient en opposition manifeste avec les idées qu’il s’était faites. Jamais le sentiment de la personnalité ne fut enraciné aussi profondément que chez cet adversaire opiniâtre de {'individualisme; les théories communistes n’eurent jamais pour champion un esprit moins propre à s’absorber dans la communauté, une nature qui répugnât davantage à l’assimilation, à l’abnégation du moi sous le niveau égalitaire. Sa vie tout entière est le combat de ce moi indestructible contre le sort et contre les hommes.

Né le 28 octobre 1813, à Madrid, ou son père, originaire de Rhode/, était inspecteur général des finances du roi Joseph, parent, par sa mère, du général Pozzo di lîorgo, M. Louis Blanc reçut, avec son frère cadet, dans la maison paternelle, des impressions et des leçons qui devaient lui inculquer l’horreur de la Révolution française. Son aïeul avait expié sur J’éehafaud une existence entachée d’aristocratie, et la piété catholique de sa mère puisait dans ce souvenir de sévères avertissements. Mais le collège et l’étude effacèrent peu à peu ces impressions de l’enfancÆ, en ouvrant à l’imagination du jeune homme des vues plus vastes sur le passé et sur l’avenir. Au sortir des classes, il perdit sa mère; son père, complètement nainé par la chute du roi Joseph, entra dans une mélancolie sombre qui lui faisait appréhender, dans tous ceux qui l’approchaient et jusque dans ses tils, de secrets ennemis.

Sous ces tristes auspices, M. Louis Blanc vint, en 1850, chercher à Paris quelques moyens d’exercer des aptitudes que ses maîtres avaient jugées extraordinaires, et que luiméme sentait incompatibles avec l’obscurité ou le retenait l’indigence. Doué d’un visage charmant, d’un esprit où la verve de l’expansion méridionale s’alliait à une rare faculté de concentration et à une maturité précoce, il intéressait, il (captivait tous ceux dont il sollicitait le patronage; mais, de protection efficace, il n’en rencontrait pas. Et les heures et les jours passaient; et les plus rudes privations comprimaient, dans un cruel isolement, sa jeunesse avide de se répandre. Plus d’une fois il feignit d’avoir pris ses repas au dehors, afin de laisser à son frère, moins robuste que lui ou moins stoïque, sa part du pain quotidien; plus d’une fois il fit de sa plume, déjà éloquente, un emploi servile pour procurer à son vieux père un soulagement passager. Enfin, voyant l’inutilité de ses efforts pour sortir de peine, il céda, quoique avec répugnance, au conseil d’un de ses oncles qui, depuis longtemps déjà, l’exhortait à se prévaloir de sa parenté auprès du général Pozzo di Borgo

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et à réclamer, chose bien naturelle, l’appui d’un parent de sa mère.

Soit pressentiment de ce qui devait arriver, soit tout autre motif, M. Louis Blanc prit lentement, à contre-cœur, le chemin de l'hôtel Pozzo di Borgo. L’accueil qu’il y reçut fut plein de politesse. Le général l’interrogea avec bienveillance, promit de songer à son avenir; puis, quand il estima que l’entretien s’était suffisamment prolongé, il sonna et donna à demi-voix un ordre à son valet de chambre. Celui-ci, au bout de peu d'instants, rentra, tenant à la main une bourse convenablement garnie. A cette vue, M. Louis Blanc, qui avait répondu avec effort à l’interrogatoire de son nouveau protecteur, sentit la rougeur lui monter au front. Se contenir lui devint impossible lorsqu’il vit qu’un serviteur du frère de sa mère lui remettait de sa part une aumône. Toute sa fierté personnelle, tout son orgueil de fiunille se révolta. Jetant la bourse au loin et donnant im libre cours aux sentiments qui le suffoquaient, il repoussa, sans plus rien ménager, une protection qui prenait des formes si offensantes et quitta brusquement, pour n’y jamais revenir, une demeure où désormais son nom ne fut plus prononcé qu’avec colère.

Par un hasard heureux, à peu de temps de là, l’un de ses amis l’introduisit chez M. Hallette, riche fabricant d’Arras, qui cherchait pour son fils un précepteur. Celui-ci vit M. Louis Blanc avec plaisir, l’écouta favorablement, mais il ne pouvait se résoudre néanmoins à revêtir de la grave fonction de pédagogue un homme dont la taille enfantine, le geste et le rire faciles exprimaient l’insubordination d’une adolescence espiègle bien plus que l’autorité du professorat. Une femme intelligente intervint et fit taire les scrupules du père de famille. M. Louis Blanc partit pour Arras. Ce fut son premier pas dans une carrière où la célébrité vint pour ainsi dire à sa rencontre. Ce fut là qu’il entra dans la publicité en donnant à un journal radical des articles d’une facture excellente, et qu’il exerça pour la

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prcmièrp fois op talpiit d’enspignpment et de propagande qui devait, au bout de si peu d’années, appeler sur son nom une i)opnlarité dont il avait l’instinct, la passion, le pressentiment. La fabrique de M. Ilallelte occupait plus de trois cents ouvriers. M. Louis Blanc les vit, les aima, les associa aux leçons qu’il donnait à son élève. Bientôt, ayant trouvé le temps de leur faire des cours particuliers, il reconnut avec surprise chez ces hommes dénués de tous moyens d’instruction, un désir ardent d’apprendre qui contrastait singulièrement avec la répulsion pour les livres et la paresse systématique qu’il avait vues régner au collège. Dès ce moment, il résolut de se consacrer à l’enseignement des masses et rechercha les lois de l’économie sociale les plus proj)res à favoriser le développement intellectuel d’un peuple instinctivement spiritualiste qui subissait avec honte et tristesse l’infériorité de sa vie morale.

De retour à Paris, en 1854, M. Louis Blanc fut mis en relation par le rédacteur en chef du journal d’Arras, avec MM. Cauchois-Lemaire et l’odde qui dirigeaient alors dans le meilleur esprit un journal intitulé le Bon sens. Les articles sérieux et solides qu’y publia M. Louis Blanc eurent un succès trop incontesté pour qu’il en retirAt l’honneur. Comme le temps et l’adversité glissaient sur son visage et sur son humeur sans y laisser de traces, on ne lui donnait pas plus d’une quinzaine d’années, et personne n’admettait qu’à cet Age il fûtpos.sible de penser etd’écrire ainsi. Enfin, s’étant rencontré un jour, dans une réunion de journalistes, avec Armand Carrel qui possédait le don bien rare de reconnaitre et d’aimer la supériorité d’autrui, celui-ci le provoqua à la discussion, s’étonna de trouver un contra-, dicteur si opiniâtre et, se sentant attiré par cette riche organisation d’artiste, lui offrit de coopérer à la rédaction du National. Malgré la résistance de la plupart des rédacteurs, Carrel leur imposa l’insertion d’une série d’articles de M. Louis Blanc, qui tranchaient avec l’esprit purement politique de la feuille radicale par la nature même des

questions abordées, questions dont l’ensemble devait plus tard, sous le nom de socialisme, occuper et épouvanter le monde. Quelque temps après, comme M. Louis Blanc s’était déjà fait un nom par ses travaux dans le National et dans la Revue du progrès, Godefroy Cavaignac, avec lequel il s’était lié intimement et qui subissait l’ascendant de ses idées socialistes de plus en plus systématisées, le fit entrer à la rédaction de la Réforme. Là, après la mort de Cavaignac, il prit à côté de M. Ledru-Rollin et des autres continuateurs de la politique jacobine, uiie place à part et une importance toute personnelle.

J’ai dit dans la première partie de cette histoire quelle a été la suite des travaux de M. Louis Blanc à partir de ses articles isolés jusqu’à la brochure de V Organisation du travail. Ses doctrines, ou plutôt son système avait ses racines dans le saint-simonisme ; mais, laissant de côté les formules religieuses de l’école, il concentra toute son attention sur un seul point de la vie sociale et fit de l’atelier industriel le pivot du monde. L’État, considéré comme dépositaire de la lichesse commune, l’État capitaliste distribuant à la société des travailleurs la tâche et la récompense, réglant la production et la consommation, anéantissant la concurrence et avec elle toutes les inégalités de la fortune, telle était l’utopie que le talent abondant de M. Louis Blanc reproduisit sous toutes scs faces pendant plus de dix années et que le prolétariat, rassemblé à sa voix sur les bancs des législateurs du passé, devait prendre pour base d’une législation renouvelée de fond en comble*.

• Dans son Histoire de la Révolution de 1848, i. IV, p. 84, M. Garnier-Pagès accuse M. Louis Blanc d’avoir souten\i le syslènie des associations forcées. M. Louis BJanc, dans une lettre quej’al sous les yeux et dont je donnerai un extrait, proteste contre cette accusation; il raconte autrement que M. Garnier-Pagès une discus.sion qui eut lieu dans une réunion chez M. Marie, avant la révolution, entre quelques députés et )in certain nombre de journalistes, rédacteurs du National, de la Réfbrme et de \' Atelier. Selon M. Louis Blanc, M. Garnier-Pagès aurait commis une double erreur et la discussion n'au-

Nous allons maintenant assister jour par jour à l’évonouisseinent de ces illusions gigantesques; mais, pour être équitable, nous constaterons en même temps les résultats excellents qui, en dehors du rêve inapplicable, furent obtenus par les conférences du Luxembourg, et auxquels on ne saurait reprocher que leur disproportion avec les espérances infinies dont M. Louis Blanc avait bercé l’imagination populaire. Lebien quefirent les conférences du Luxembourg, c’est-à-dire les nombreuses conciliations entre ouvriers et patrons dans ce Paris incandescent où les moindres contestations pouvaient à chaque minute allumer la guerre civile, et l’impulsion donnée aux associations ouvrières qui formeront, avec le temps, l’organisation naturelle du travail, se pouvaient obtenir avec moins d’appareil et de bruit. M. Louis Blanc, qui l’a compris sans doute, a rejeté sur le mauvais vouloir de ses collègues dans le gouvernement cette disproportion humiliante entre l’effet et la promesse. 11 a dit qu’en lui refusant un budget et un ministère, on l’avait réduità l’impuissahce : c’était étrangement s’abuser. Un budget ne peut s'ervir qu’à l’application de principes acceptés par la conscience publique, et les siens, qu’une grande partie de la nation ne connaissait seulement pas, n’étaient pas même adoptés encore par le prolétariat, dont ils caressaient cependant tous les instincts. Lepeuple aimait la personne de M. Louis Blanc et le sentiment qui lui inspirait ses théories. Lui, toujours prompt à l’illusion, en conclut que scs idées étaient populaires. Ce fut une erreur dans laquelle un homme d’État ne serait point tombé et qui l’enlraina en mille écarts de jugement. Nous ne tarderons pas à nous en convaincreen reprenant le fil des évènements où nous l’avons interrompu.

Nous avons laissé les ouvriers en séance dans la salle des délibérations de la pairie. M. Louis Blanc leur expose le but

r.iit même point porté dans celte réunion sur la qne.slion des' a.ssociations libres ou forcées. Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n° 6.

de la coimnissioii qui est d'étudier toutes les questions relatives au travail, d’en préparer la solution dans un projet qui sera soumis à l’Assemblée nationale et, en attendant, d'entendre les requêtes urgentes pour faire droit à toutes celles qui seront reconnues justes. Quelques ouvriers montent à 1a tribune et déclarent que deux demandes sont l’objet d’une insistance paiticulière. Les ouvriers mettent pour condition à leur rentrée dans les ateliers la réduction des heures de travail et l’abolition du marchandage, c’està-dire de l’exploitation vexatoire des ouvriers par dessousentrepreneurs de travaux qui, sans être d’aiu^unc utilité réelle, absorbent une part considérable des bénéfices. Cette première réclamation, si modérée, si équitable qu’elle soit en principe, soulève des difficultés dont M. LouisBlancsent sur le coup toute l’impoilance. Secondé par M. Arago qui, fidèle à sa promesse, venait lui prêter l’appui de son nom et de ses années, il es.saye de gagner du moins un peu de temps en refusant de rien statuer avant que des élections régulières aient constitué une représentation complète des corporations. Il ajoute que l’avis des patrons, qui ne souf- Irent pas moins de la crise que les ouvriers et dont les intérêts sont au fond semblables, mérite aussi d’être entendu, si l’on ne veut risquer de compromettre, par une précipitation trop grande, le succès des mesures demandées.

Cette convocation des patrons a lieu le soir même. La plupart témoignent à l’égard des ouvriers les intentions les j)lus libérales et agréent les requêtes qui leur sont présentées. M. Louis blanc, soulagé d’une inquiétude trés-vive, fait lendre aussitôt par le gouvernement un décret quiabolit le marchandage et diminue d’une heure la durée de la journée de travail par toute la France, ce qui 1a fixe pour Paris à dix et pour les départements à onze heures. Mais la facilité qu’il rencontre dans ce premier essai de réforme est complètement illusoire. A peine rendu, le décret du 2 mars, qui n’est passible d’aucune sanction pénale S devient ' Le jfüuveriieiiieiil essaya (dus tard de lui ou donner une. l u peine

l’objet d’une résistance à peu près générale. Le plus grand nombre des chefs d’industrie refusent formellement de s’y conformer ; d’autres vont plus loin et renvoient leurs ouvriers ; beaucoup d’ouvriers ne veulent plus travailler que huit ou neuf heures.

Cependant l’imagination de M. Louis Blanc, un moment éblouie par la pensée des grandsdébats parlementaires qui, du Luxembourg, allaient retentir dans toute l’Europe, se calmait singulièrement en voyant dans la réalité, d’une part, des difficultés extrêmes à la moindre amélioration, de l’autre, d’infiniment petits détails auxquels, du sommet de ses théories, il lui fallait descendre dans le domaine de la pratique. Son début en matière de gouvernement n’avait pas été heureux. Son premier décret du 2 mars n’était que très-imparfaitement exécuté et jetait déjà le trouble dans l’industrie. Son second décret, qui portait création dans les douze mairies de Paris de douze bureaux de renseignements, chargés de dresser des tableaux statistiques de l’offre et de la demande’ du travail et de faciliter ainsi les rapports entre les chefs d’industrie et les ouvriers, ne reçut pas même un commencement d’exécution. C’étaient là des échecs sensibles et qui tempéraient beaucoup sa première ardeur. Des conciliations, après d’interminables débats, entre les entrepreneurs et les conducteurs d’omnibus et de cabriolets de place, entre les maitres et les ouvriers couvreurs, boulangers, paveurs, etc., quoique d'une utilité réelle, ne pouvaient suffire à une ambition qui rêvait de changer le monde. Ün voit dans les réunions de publicistes et d’économistes qu’il provoque à plusieurs reprises au Luxembourg, et où se rendent MM. Considérant, Vidal, l’ecqueur, Dupont-White, Duveyrier, Dupoty, Wolowski, Toussenel, combien ses espérances de réformateur sont

do rainoiido et, en cas de récidive, celle de la prison, lurejit décrétées contre les clicl's d’alelici s qui laisseraient leui^s ouvrieis travailler an delà du iciniœ prescrit par la loi. Mais ce décret ne reçut jamais d'a|ipl'cation.

déjà réduites, car il n’expose aucun plan général de réforme industrielle et il se borne à proposer des palliatifs momentanés à la misère des onvriers, tels que la création de cités ouvrières et la suppi ession du travail dans les prisons. Le langage de M. Louis Blanc aux ouvrieiï seressent aussi de ce découragement intérieur. 11 insiste de jour en jour davantage sur le danger de la précipitation; sur la nécessité de méditer profondément les problèmes ; sur la patience et ta pi'udence qu’il convient d’apporter dans les délibérations; sur l’impossibilité d’aucune réalisation immédiate ; il reporte constamment la pensée de ses auditeurs sur la prochaine convocation de l’Assemblée nationale et, pour remplir les heures de séance, il use amplement des moyens oratoires que M. de Lamartine employait à l’Hôtel de Ville, en recommençant à tout propos le récit épique de la révolution et le tableau des grandes choses accomplies par le peuple.

La réunion générale des délégués ouvriers, légalement constitués au nombre de quatre cents, et la réunion des délégués des patrons qui se fit le 17 mars, dans laquelle ceux-ci témoignèrent de nouveau les dispositions les plus conciliantes, n’eurent d’autre effet sur l’esprit de M. Louis Blanc que de lui montrer avec plus d’évidence combien son rôle allait s’amoindrissant et combien il lui importait d’occuper d’une autre manière l’activité des hommes que son éloquence captivait encore, il est vrai, mais qu’elle ne pourrait longtemps abuser sur le peu de fruit qu’on en devait attendre.

Désabusé lui-même de l’utilité de ces assemblées nombreuses, où la multiplicité des intérêts particuliers fait à chaque instant perdre de vue l’intérêt général, M. Louis Blanc fit élire un comité de vingt membres ‘ qui devait rester en permanence au Luxembourg pour élaborei’ les questions, et les soumettre, lorsqu’elles auraient été suffisam-

* Ce comité était composé de dix ouvriers et de dix délégués des patrons.

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