II. U
ment élucidées, A l’assemblée générale des ouvriers. MM. Vidal et Pecqueur travaillèrent consciencieusement, an sein de ce comité, à un projet de travail industriel et agricole, dans lequel les idées de M. Louis Blanc reçurent des moditications considérables. Ce projet, dont l’éclectisme faisait une part à tous les systèmes socialistes, et qui se fondait sur la supposition erronée qui leur est commune à tous, que l’État est en puissance de régler la production et la consommation générales, fut déposé sur le bureau de l’Assemblée, mais il ne fut pas lu à la tribune. On n’en fit aucune mention dans la grande discussion sur le Droit au travail; il passa inaperçu aussi bien des législateurs que du public et de la plupart des ouvriers.
Cependant les prolétaires, que le sentiment de leur droit rendait persévérants, continuaient de se réunir, apprenaient ainsi à se connaître, à se considérer en corps et (;omme une force collective. Peu enclins à s’absorber dans l’e.xamendes théories, ils commençaient à s’entretenir des avantages pratiques de l’association; ils discutaient ses divers modes, se communiquaient des projets de société, des plans de règlements disciplinaires, se confirmaient insensiblement les uns les autres dans cette salutaire pensée que c’était en eux-mêmes et par eux-mêmes, en substituant à l’ancienne association partielle, incomplète et égoïste, du compagnonnage une solidarité générale des corporations ouvrières, qu’ils devaient chercher la réalisation de leurs vœux. La sagacité de M. Louis Blanc comprit toute l’impor tance de cette nouvelle direction des esprits; il se flatta de ressaisir par cette voie l’ascendant qu’il compromettait par ses harangues trop multipliées et trop vagues. Il encoura gea les désirs manifestés par les ouvriers tailleurs, qui foi’inent la corporation la plus nombreuse, la plus intelligente et la plus soulfrante de Paris de former une association;
' Le iiumlire de» oiivriei-B Uiilleui's parait être de «luiiue à dix-iiuil mille liommeb jianui lesciucli; se ti ouvoiil Iteaucoup d’élraiigeis ; celui
Digitizec:
il les aida à rédiger des statuts, leur fit ouvrir, le 28 mars, l’aucienne prison des détenus pour dettes à Clichy, et obtint pour eux, du ministre de l’intérieur et de la ville de Paris, une commande considérable d’habillements pour la garde nationale sédentaire et pour la garde niobile. M. Louis Blanc contribua aussi à fonder une association de selliers et une association de fileui*s.
Au bout de peu de temps, ces associations, malgré les difficultés résultant de la crise industrielle et de l’impossibilité où se trouvaient les ouvriers sans fortune de réunir un capital suffisant, réussirent, ainsi que les mécaniciens de l’établissement Derosnes et Cail, à réaliser des bénéfices modestes. C’en était assez, dans la disposition des esprits, pour que leur exemple fût suivi. L’idée de l’association gagna de proche en proche. Les ouvriers de Paris, mus par un ardent désir d’affranchissement, préférant à la loi des maîtres tous les sacrifices que leiîr imposaient ces tentatives imparfaites d’indépendance, supportant avec un courage admirable, dans une pensée d’avenir, les privations et le joug aggravé du présent, firent à leurs risques et périls une expérience qui devait profiter au prolétariat tout entier'.
L’administration par des commissions électives, la discipline soumise à un jury également choisi par l'élection, l’égalité du salaire et l’égale répartition des bénéfices entre tous les associés, sans tenir compte ni de la quantité ni de la qualité de l’ouvrage, furent la base commune de ces associations divei'ses. Par la suite cette organisation dut se modifier, l’égalité des salaires ayant été reconnue à l’épreuve aussi contraire à l’intérêt collectif qu’à l’équité. Pour
(Ifi.s ouvrières est de cinq à six mille. (Voir les excellents ailicles de M. Cochnt, sur les associations ouvrières, National «lu 24 janvier IS.'il et des jours suivanls.)
• En 1852, un essai d’as.'^ociation entre les tailleurs avait été fait h Nantes. Il échoua par mauvaise gérance. En 1848, <|uelques villes déport paient aies imitèrent Paris, et des associations mutuellistes s’organisèrent à Tom's, à Reims, à Lyon, à Angers, etc.
le inoineiU, U importe seulement de constater comment, du sein même des délibérations les plus vagues sur des théories conçues à priori par un esprit systématique, sortit spontanément, en vertu môme d’une liberté qu’on y attaquait trop souvent avec violence, un essai de réalisation pratique ‘ que l’on peut considérer comme le point de départ de l’organisation naturelle du prolétariat, comme l’origine d’une commune industrielle destinée avec le temps à devenir, pour les prolétaires du monde moderne, ce que fut la commune Au moyen Age pour les bourgeois : la garantie des droits et la sécurité de l’existence par la combinaison et la confédération des forces*.
Les soins donnés par M. Louis Blanc à ce qu’il appela les ateliers sociaux, les arbitrages qui lui étaient sans cesse demandés au Luxembourg et les séances du gouverne-
* « En cherchant les chimères, ils trouveront les lois éternelles, » disait Bernard Palissy, parlant des alchimisti s du seizième siècle.
* Il sera intére.ssant de consulter une statistique de l’industrie de Paris résultant de l'enquête faite par la Chainhi'e du commerce pour les années 1847 et 1848 (un vol. in-4» chez Guillaumin]. Dans un article du Journal des Débats, 7 juillet 1852, M. Michel Chevalier, qui rend compte de cette pulilicalion, s’exprime ainsi en en citant un fragment ;
< La tendance des ouvriei’s à s’élever s’est nianifestéc par un autre phénomène sur lequel l'attention publique a été appelée à plusieui’S reprises : la formation d’associations ouxTières. Les rcceiiseui's de la chambre de commerce les ont consignées à part dans leurs relevés ; ils en ont visité plus de cent, mais elles sont en bien plus grand nombre. Beaucoup appartiennent à des professions que la cliaiubre de commerce laissait en dcliore de son cadre, aux professions commerciales proprement dites ou à celles des restaurateui’s et des coiffeui’s. H en est qui ont mal tourné : d’autres, au contraire, ont réussi. Dans la plupart de ces associations, disent les auteurs de la Statistique de l’industrie à Paris, t la direction desalTaires à été confiée aux hommes les plus capables: on a fait appel au dévouement individuel, de grands efforts ont été faits pour pousser les travailleurs à placer leur point d’honneur à .se conduire d’une manière régulière, en se respectant eux-mêmes dans leur pei-sonne et dans leur tenue. Dans les moments les plus difficiles, l'écouomie la plus sévère a été acceptée, et l'on a cité des associations où, pendant toute une année, les sociétaires sont restés sans boire de vin. »
DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 5r.
ment provisoire auxquelles il assistait de moins en moins, ne suffisaient point à oceuper l’activité de son esprit. Les élections de la garde nationale qui se préparaient et la convocation prochaine des réunions électorales pour l’Assemblée constituante éveillaient en lui de vives appréhensions. Il sentait confusément la bourgeoisie passer de la première stupeur à la réflexion. De la réflexion au concert, il' n’y avait pas loin ; si elle arrivait à se concerter, c’en était fait, selon toute apparence, de la prépondérance du prolétariat. Il importait donc que le prolétariat se coalisât fortement pour opposer aux habiletés de la bourgeoisie une action politique bien combinée.
Ce fut là l’objet des conférences particulières et confidentielles qui se tenaient au Luxembourg en dehors des séances à demi officielles de la commission des travailleurs. Là ne furent admis que des hommes, absolument dévoués à M. Louis Blanc et disposés à recevoir de lui le programme de leur conduite politique. Ces hommes, choisis par les ouvriers comme les plus capables et les plus énergiques d'entre eux, exerçaient sui‘ le peuple de Paris une influence considérable; ils connaissaient avec exactitude ses dispositions morales, ses ressources matérielles; ils pouvaient se rendre compte, jourpar jour, des plus légères variations de l’opinion populaire. Par eux, M. Louis Blanc, qui n’avait aucun rapport direct ni avec les clubs, ni avec aucune police, pas plus celle de M. Caussidiëre que celle de M. Sobrier ou celle de M. Ledru-Rollin, restait cependant en contact avec le cœur de la population ouvrière et comptait en quelque sorte les battements de ce cœur agité. Au moment dont je parle, la fièvre populaire excitée par les clubs correspondait avec les vues intimes de M. Louis Blanc. Le jacobinisme, qui dominait dans l’entourage du ministre de l’intérieur, avait réveillé par des paroles provocantes les susceptibilités de la bourgeoisie. Voyant qu’elle pourrait bien prendre sa revanche dans l’urne électorale, il jetait dans la population ouvrière cette pensée funeste, qu’il fallait à
HISTOIliE
tout prix retarder les élections et perpétuer entre les mains du gouvernement provisoire, qu’il serait facile de surveiller et d’épurer au besoin, le pouvoir révolutionnaire.
M. Louis Blanc qui, dès l’origine, avait conçu l’établissement de la République par l’action d’un gouvernement dictatorial, indéfiniment prolongé, seconda de toute sou éloquence, dans ses entretiens confidentiels du Luxembourg, les idées impolitiques suscitées dans les clubs et dans la presse par les agitateurs. Sans se concerter avec eux, il prépara, il organisa de son côté ce que l’on commençait alors à nommer une manifestation populaire, dans le double dessein de fairepasser àla bourgeoisie, qui commençait à l’oublier, une revue du peuple, d’obtenir de la majorité du conseil l’ajournement des élections et de la rentrée des troupes dans Paris : deux moyens infaillibles, selon lui, d’affermir et de perpétuer le gouvernement du prolétariat.
Afin de bien comprendre ce que fut cette manifestation, à laquelle est resté le nom de Journée du 17 mars, il nous faut retourner de quelques jours en arriére et saisir à son origine le premier mouvement de résistance à la révolution, le premier symptôme de rébellion contre le gouvernement provisoire qui se trahît dans la bourgeoisie. L’occasion en fut puérile ; les suites immédiates tournèrent à son détriment. Mais l’impulsion une fois donnée ne s’arrêta plus, et les factions royalistes, se fortifiant chaque jour et par le temps que leur laissait la prolongation d’un état provisoire et par la tactique absurde des meneurs populaires, regagnèrent insensiblement dans le pays une grande partie du terrain que la victoire clémente du peuple et l’établissement d’une République conciliatrice leur avaient fait perdre.
La désorganisation de l’ancienne garde nationale, de cette armée civique qui représentait, sous le règne de Louis- Philippe, le véritable esprit de la bourgeoisie, en défianr.e
DE LA RÉVOLDTION DE 18t8.
aussi bien contre les usurpations du pouvoir royal que contre les invasions de la force populaire, portait une atteinte profonde à l’orgueil et à la sécurité des classes riches. Par décret du 27 février, le gouvernement provisoire avait déclaré que tout Français majeur faisait partie de la garde nationale; le \\ mars, sur la proposition du ministre de l’intérieur, il avait prononcé le changement des anciens cadres, 1a dissolution des compagnies d’élite, grenadiers et voltigeurs *, et fixé au 18 avril l’élection des nouveaux officiers par le suffrage universel. Ce décret était tout à la fois le plus régulier dans la forme et le plus révolutionnaire dans le fond de tous ceux qu’eût encore rendus le gouvernement; ce n’était ni plus ni moins que l’armement légal du prolétariat et sa prépondérance organisée dans une institution dont le caractère et l’esprit primitif avaient été de le combattre. La bourgeoisie sentit le coup qui lui était porté : le sentiment d'égalité jalouse et le principe du droit démocratique qui l’avaient animée pendant sa longue lutte contre la noblesse et contre la royauté semblaient tout à coup taris en elle du moment qu’elle se voyait forcée d’en étendre au peuple les conséquences. La féodalité industrielle ne voulut pas comprendre qu’à son tour il lui fallait renoncer à ses privilèges. La garde nationale se révolta à la pensée de l’égalité dans l’uniforme et, sans prendre souci del’exemple détestable qu’elle donnait à la multitude, elle se répandit en murmures contre le gouvernement.
De son côté, M. Ledru-Rollin venait de fournir un motif spécieux aux munnures de la bourgeoisie. Nous l’avons laissé au ministère de l’intérieur donnant aux commissaires envoyés dans les départements ses premières instructions. Conune ces instructions se trouvaient insuffisantes en pré-
* Les gardes nalionali's avaient é(6 jusque-là enmposées ; 1“ de chasseurs qui formaient la iua.sse des soldais; 2" de voltigeurs; 5” de grenadiei's. Les voltigeurs et les grenadiers, recrutés parmi les habitants les plus considérables, formaient deux compagnies d’élite qui portaient des signes distinctifs et coastituaient dans les rangs de la garde civùpie une espèce d’aristoa'atie bourgeoise.
soncfi des mille difficultés que soulevait à chaque pas une mission très-complexe, les commissaires insistèrent vivement pour qu’on leur en adressât de plus précises. Aloi*s le ministre chargea M. Jules Favre de rédiger une circulaire qui parut le 8 mars au Moniteur, revêtue de sa signature, et qui devint aussitôt l’occasion, le prétexte et le signal d’une scission ouverte entre les classes et les partis, scission que la sagesse du peuple de Paris et la balance établie dans le gouvernement provisoire entre les opinions extrêmes avaient jusque-là retardée.
La circulaire du ministre de l’intérieur ne contenait cependant rien, ni dans le fond ni même dans la forme, d’aussi révolutionnaire que plusieurs des décrets dû gouvernement provisoire. Elle ne faisait autre chose que de confirmer un fait accompli et nécessité par la révolution, c’est-à-dire la concentration provisoire de pouvoirs extraordinaires entre les mains de républicains chargés de remplir dans les départements les fonctions que le Gouvernement provisoire remplissait dans la capitale. Le ton de la circulaire était, d’ailleurs, sauf une phrase malheureuse et qui donna prise à la malveillance, plein de modération, en parfait accord avec les paroles que l’on applaudissait chaque jour dans la bouche de M.\l. de Lamartine, Arago, Garnier-Pagés : « L’union de tous, y disait le iriinistre de l’intérieur, doit être la source de la modération après la victoire. Votre premier soin aura donc été de faire comprendre que la République est exempte de toute idée de vengeance et de réaction. » Puis il recommandait aux commissaires de rassurer les esprits timides et de calmer les impatients ; « Les uns, disait-il, s’-épouvantent de vains fantômes, les autres voudraient précipiter les événements au gré de leurs ardentes espérances. Vous direz aux premiers que la société actuelle est à l’abri des commotions terribles qui ont agité l’existence de nos pères; aux autres vous direz (ju’on n’administre pas comme on se bat. Le sol est déblayé, le moment est venu de réédifier. Or qui, pour
l’accomplissement de cette grande œuvre, n’est pas disposé à s’élever au-dessus de tous les méprisables calculs de l’égoïsme? La France est prête à donner au monde le beau spectacle d’une nation assez forte pour faire appel à toutes les libertés, assez sage pour en user pacifiquement. Dans ce vaste mouvement des esprits si énergiquement entraînés vers l’application des principes de fraternité et d’union, où est le danger pour qui que ce soit ? Où rencontre-t-on le prétexte d’une crainte ? »
Non content de répudier ainsi, sans aucune équivoque, toute atteinte aux libertés et aux lois, M. Ledru-Rollin, pour achever de rassurer les esprits, annonçait le terme prochain d’un état transitoire par la convocation de l’Assemblée nationale. Il ne laissait subsistef à cet égard aucun doute en disant :
a Quant à nous, salués par l’acclamation populaire pour préparer l’établissement définitif de la démocratie, nous avons hâte, plus que tous, de déposer dans les mains de la ^ nation souveraine l’autorité que l’insurrection et le salut public nous ont conférée. Mais, pour remplir plus dignement cette noble tâche, nous avons essentiellement besoin de confiance et de calme. Tous nos efforts tendront à ce qu’il n’y ait pas une heure de perdue, et qu’au plus tôt, sortis cette fois sans fiction du sein du peuple tout entier, les représentants du pays se réunissent pour révéler sa volonté et régler les destinées de l’avenir. A cette Assemblée est réservée la grande œuvre. La nôtre sera complète si, pendant la transition nécessaire, nous donnons à la patrie ce qu’elle attend de nous : l’ordre, la sécurité, la confiance au gouvernement républicain. Pénétré de cette vérité, vous ferez exécuter les lois existantes en ce qu’elles n’ont rien de contraire au régime nouveau. Les pouvoirs qui vous sont conférés ne vous mettent au-dessus de leur action qu’en ce qui touche l’organisation politique dont vous devez être les instruments actifs et dévoués. N’oubliez pas non plus que vous agissez d’urgence et provisoirement, et que je dois
avoir immédiatempnt connaissance des mesures prises par vous. C’esl à cette condition seulement que nous pourrons, les uns et les autres, maintenir la paix publique et conduire la France, sans secousses nouvelles, jusqu’à la réunion de ses mandataires, »
11 poussait enfin les ménagements envers les classes riches jusqu’à recommander explicitement aux commissaires de résumer avec 'précision et clarté totU ce qui touchait au sort des travailleurs, de ménager les transitions, et de ne point inquiéter des intérêts respectables, dont le trouble pourrait nuire à ceux mêmes que l’on voudrait protéger
L’esprit de conciliation qui dictait de semblables instructions sera manifeste dans l’avenir pour tous les hommes de bonne foi ; mais, dans les discordes civiles, la bonne foi des partis, qui relèverait la défaite et tempérerait la victoire, disparaît si complètement que la calomnie trouve accès partout, et que là où l’on tente de la repousser, c’est encore en lui opposant le mensonge.
Une indignation vraie à demi, à demi factice, de même natui e que celle qui poussait à la révolte les compagnies privilégiées de la garde nationale, éclata dans les partis royalistes à la lecture de la circulaire on se trouvait, entre tous les passages que je viens de citer, le passage suivant, dont on se fit contre M. Ledru-Rollin une arme perfide :
« Le pouvoir méprisable que le souffle populaire a fait disparaître, disait la circulaire, avait infecté de sa corruption tous les rouages de l’administration. Ceux qui ont obéi à ses instructions ne peuvent servir le peuple. A la tête de cbaque arrondissement, de chaque municipalité, placez donc des hommes sympathiques et résolus. Ne leur ménagez pas les instructions, animez leur zèle. Par les élections qui vont s’accomplir, ils tiennent dans leurs mains les destinées de la France : qu’ils nous doimeut une Assemblée nationale
* Voir la première circulaire tie M. Ledru-Rollin, au Motiileiir du 9 mars.
capable de comprendre et d’achever l’œuvre du peuple. Kn un mot, tous tmnmes de la veille et pas du lendemain. »
Cette phrase malhabile, qui cependant n’exprimait autre chose qu’une idée fort simple, acceptée par tout le monde, à savoir que la République devait employer des agents républicains *, fut commentée et raillée de mille manières par la presse royaliste. Conune il arrive généralement en pareilles occasions, ces attaques outrées, au lieu d’éclairer le ministre et de le rendre plus circonspect, le provoquèrent à des exagérations nouvelles. Dans la circulaire du 12 mars, il insista sur le point qui avait blessé, et lui qui recommandait à ses agents, dans ses instructions verbales, tous les •Hiénagements de la prudence, il leur adressa dans une circulaire officielle, comme s’il eût pris plaisir à défier l’opinion, des injonctions aussi inutiles qu’impolitiques.
« Vous demandez quels sont vos pouvoirs, disait le ministre, ils sont illimités. Agent d’une autorité révolutionnaire, vous êtes révolutionnaire aussi. La victoire du peuple vous a imposé le mandat de faire proclamer, de consolider son œuvre. Pour l’accomplissement de cette tâche, vous êtes investi de sa souveraineté, vous ne relevez que de votre conscience, vous devez faire ce que les circonstances exigent pour le salut public. »
‘ Celle nécessilé était coinpritic de tous les hommes de Iwnne loi. L'ii grand nomlirc d'ancieiLs dépul/'S, de pei’sonnes iiilluentw dans le parti consenateur ou lihéral, renoncèrent aux candidatuix» qui leur étaient offertes par ce sentiment de convenance politique. M.Paillai'd-Ducléré, beau-père de M. de Montalivcl, proclamait tout haut l'intention d'a|)puyer l’élection de MM. Garnier-Pagès et Ledru-Rollin. Le maréchal Bugeaud déclinait la candidature. Un ancien député des Côtes du Nord et du Morbihan, M. Bernard, conseiller à la cour de ca.ssation> s'exprimait ainsi dans une lettre à ses concitoyens : a Est-ce bien, d’ailleurs, aux députés qui «uit soutenu depuis huit ans la monarchie conslitulimmelle, (pi'il faut demander rétablis.seuienl de la République? quelque sincère que fût leui‘ concoui’s, la défiance inspirée par leur passé ne les frapperait-elle pas d’impuissance ? Il importe, à mon avis, que l’Assemblée nationale, sauf un certain nonihie d'orateui’s et d’écrivains éminents de nos deux anciennes chambres, soit composée d'hommes nouveaux, » [Joiiriuil des débats, 35 mars 1848.}
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HISTOIUE
(]ette secondtt cit culaire eut pour clïet iuiuiédiat dedéteriiiiner dans Paris, et bientôt après dans les départements, un mouvement prononcé contre la République. Les petits commerçants, les petits capitalistes d’opinion libérale qui avaient accepté la République comme une conséquence un peu forcée, mais supportable.de leur opposition au gouvernement déchu, en voyant qu’on voulait exclure delarepréscnlation nationale les anciens députés delà gauche, s’irritèrent. Plutôt que d’examiner les choses de sang-froid et d’apprécier à leur juste valeur des paroles où l’inconsidération avait plus de part que la volonté d’opprimer, ils s’en prirent à'M. Ledru-Rollin de tout ce qui les effrayait ou les blessait dans le mouvement révolutionnaire et, pour» résumer tous leurs déplaisirs en une brève formule, ils l’accusèrent de communisme.
De son côté, la majorité du conseil blâmait M. Ledru- Rollin et se déclarait offensée de ce que le ministre n’avait pas jugé convenable de lui soumettre un acte de cette importance. M. de Lamartine surtout, qui voyait avec une inquiétude extrême l’irritation de paît et d’autre aller croissant, tout eu exprimant trés-ouvertement à M. Ledru- Rollin sa désapprobation personnelle, tentait de sincères efforts pour l'arrêter dans la voie, où son entourage le poussait et pour empêcher l’éclat d’une scission dans le gouvernement provisoire. « Vos circulaires, disait-il au ministre de l’intérieur dans leurs entretiens particuliers, font plus de mal à la République que dix batailles perdues, car elles réveillent dans le pays les souvenirs d’un temps que le peuple lui-même a voulu répudier ; elles détruisent tout l’effet que sa modération a produit sur l’opinion ; elles aliènent à la République, en lui faisant parler un langage dictatorial, tous les citoyens qu’une politique libérale et généreuse lui avait conciliés dès sa première heure. »
Par moments, l’éloquence de M. de Lamartine persuadait M. Ledru-Rollin, dont l’intelligence ne se fermait pas volontairement à la vérité; mais, dès qu’il retiouvait son
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entourage intime et lés ambitieux subalternes qui voulaient par lui soumettre la France à leur bon plaisir, il prêtait l’oreille à leurs suggestions et ne repoussait plus que d’un accent bien faible les projets de complots qui se tramaient entre eux pour l’investir de la dictature. Pendant ce temps, la garde nationale s’excitait de plus en plus contre lui, et n’osant encore élever la voix contre le gouveniement provisoire tout entier, elle affectait d’isoler le ministre de l’intérieur et le rendait seul responsable de toutes les mesures révolutionnaires.
On était dans ces dispositions réciproques, quand, le 15 mars, la veille même du jour annoncé pour la grande protestation des compagnies d’élite, quelques délégués de la garde nationale de la banlieue vinrent à l’Hôtel de Ville. Ayant été introduits auprès de M. de Lamartine, que l’on espérait pousser à une rupture avec M. Ledru-Rollin, ies délégués SC plaignirent amèrement à lui du décret du 14 mars, et lui firent entendre qu’ils comptaient sur son intervention dans le conseil pour obtenir la réparation qui leur était due. Le même soir, une députation du club de la garde nationale, ayant à sa tête un riche bourgeois d’opinion légitimiste, .M. de Lépine, renouvela les mêmes plaintes à M. de Lamartine et lui peignit avec plus d’insistance encore le mécontentement général soulevé dans la bourgeoisie parisienne par les circulaires de M. Lcdru-Hollin. M. de Lépine n’omit rien de ce qui pouvait, selon lui, faire impression sur l’esprit de M. de Lamartine, et termina son discours en l’interpellant sur sa politique particulière et sur la part de responsabilité qu'il lui convenait d’assumer dans les actes du ministre de l'intérieur.
11 y avait, dans ces démarches de la garde nationale auprès de M. de Lamartine, une insinuation très-directe et en quelque sorte une sommation de se détacher de 1a partie révolutionnaire du gouvernement provisoire et de prendre, au nom des classes bourgeoises et de l’opinion conservatrice, le gouvernement des affaires. MaisM. de Lamartine,