‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 7 sur 61 · G4 HISTOIRE · texte numérisé non relu

G4 HISTOIRE

dura pas moins de deux heures, des clameurs de toute nature ne cessèrent de retentir. L’arrivée de M. Ledru-Rollin, qui se rendait à l’Hôtel de Ville dans la voiture de M. Arago, porta l’exaspération des séditieux à son comble. Mille propos insultants, mille outrages furent proférés sur le passage du ministre de l’intérieur. En vain M. Arago, penché hors de sa voiture, essayait de calmer, de ramener à la l’aison, au respect d’eux-mêmes ces hommes qui se disaient les défenseurs de l’ordre. « Mort à Ledru-Rollin ! » répétaient ces furieux, sans vouloir rien entendre. L’un d’eux même, en se rapprochant de la voiture, fit un geste menaçant. « Malheureux! s’écria M. Arago en lui saisissant le bras, oubliez-vous donc qu’ici même, à cette place, périt Foulon ! » Mais que pouvaient, sur de si aveugles passions, les avertissements d’un vieillard et les souvenirs de l’histoire!

Parvenu enfin, à travers cette émeute odieuse autant que ridicule, jusqu’à l'Hôtel de Ville, M. Arago, en faisant au conseil le récit de ce qui se passe sur la place, prête une force nouvelle à l’opinion de M. de Lamartine. M. Ledru- Rollin n’essaye point de la combattre; il désavoue les termes de la circulaire, dont il rejette la responsabilité sur M. .Iules Favre, et, après que M. de Lamartine, sur les observations de M. Louis Blanc, a de son côté consenti à modifier plusieurs des expressions de sa proclamation, tous les membres du gouvernement y apposent leur signature'. Pendant ce temps, MM. Arago, Marrast et Bûchez recevaient la députation de 1a garde nationale et lui exprimaient avec sévérité le blâme que méritait sa conduite. M. Arago, surtout, usant du droit que lui donnaient son âge et l’autorité de son nom, lui faisait sentir sans ménagement l’absurdité d’une pareille rébellion et les effets fâcheux qu’elle ne pouvait manquer de produire.

« On a parlé de M. Ledru-Rollin, dit M. Arago, comme

* Voir aux Doetments historiques, à la fin du volume, n* 7.

ayant pris personnelloment la détermination dont il s’agit. En sa (pialité de niiiiislre de rintérieiir, M. Ledru-Rollin a des détenninations à prendre, dont nous le laissons seul responsable. Mais le décret qui vous émeut a été arrêté en conseil du gouvernement, après avoir entendu les (diefs naturels de la garde nationale, MM. de Courlais et Guinard. Nous nous sommes bien imaginés que cette mesure causerait une petite émotion ; mais nous n’avions pas cru que cette émotion fût aussi profonde, et que surtout elle vous déterminerait à faire une démarche qui a eu déjà ses inconvénients, mais qui en aura peut-être un bien plus grave encore. Cet mconvénient-là, vous le verrez demain. Demain, nous aurons une manifestation de la classe ouvrière pour répondre à celle de la garde nationale. Nous la calmerons, je l’espère; mais ne pensez-vous pas qu’il serait déplorable d’établir entre les ouvriers et la garde nationale un antagonisme, quand nous voulons, au contraire, la plus grande union? »

Le ton sévére de cette admonestation et l’annonce positive d’une démonstration populaire pour le lendemain tirent tomber l’arrogance des députés. Ils se retirèrent en silence ; descendus sur la place, ils virent qu’ils avaient agi prudemment, car les masses populaires affluaient de tous côtés aux cris de Vive Ledru-Rollin ! et il n’était plus possible à la garde nationale de persister dans sa tentative insensée.

Elle se retira donc, confuse et humiliée, emportant avec elle la honte d’une démarche puérile et la désapprobation de tous les bons citoyens. Dans une révolution où les niasses aveugles s’étaient montrées si promptes à l'ouhli et si facilement apaisées, n’élail-ce pas, en effet, une faute impardonnable à la bourgeoisie que de donner ouvertement, comme elle venait de le faire, l’exemple des rancunes et de l’esprit de vengeance? N’était-ce pas une chose inouïe que le premier signal de la lutte entre les classes partit do celle-là même qui se prétendait commise à la défense de

l’ordre, et que les premiers cris de mort fussent poussés par les hommes de la légalité et de la paix?

i\ous allons assister à un spectacle bien différent et voir comment le peuple, si follement provoqué, répondit une seconde fois encore par la modération et la sagesse.

J’ai dit que M. Louis Blanc méditait, depuis quelque temps déjà, une grande manifestation populaire, non dans le but de renverser la majorité du gouvernement, les complots et les conspirations répugnaient à son esprit orgueilleux ', mais pour exercer sur elle une intimidation morale. Dans ce dessein, il était nécessaire que cette manircstation restât calme et ne devint le prétexte d’aucun désordre. .Aussi en régla-t-il avec un soin minutieux l’ordonnance et la discipline. Pas d’armes, pas de cris, pas de violence, mais une longue, silencieuse et solennelle procession de toutes les corporations à travers Paris; la demande, respectueusement appoi'tée au conseil par une députalion, de l’ajourneinent des élections et de réloignement des troupes : tel était le programme donné par M. Louis Blanc aux délégués du Luxembourg, d’accord en cela avec M. Caussidicre, qui favorisait le parti de M. Ledru-Rollin, mais ne jugeait pas le moment venu d’agir ouvertement à main année.

IjCS clubs qui, de leur côté, sans projets bien arrêtés, entretenaient dans le peuple l’agitation et la défiance, comprirent, en voyant l’émeute avortée de la garde nationale, que l’instant était favorable pour faire la loi au gouvernement, et qu’il fallait saisir l’occasion. En conséquence, une réunion générale des chefs de clubs eut lieu dans la soirée du i 6, et l’on y tomba d’accord sur la nécessité de convoquer le peuple pour le lendemain. Toute la nuit se passa à écrire, à imprimer des lettres, des proclamations, des affiebes. Une

‘ M. de Lamartine lui rend ce témoignage : « Il soiiflla les erreurs, écrit-il dans .son Histoire de la Révolution de 1848 (v. II, p. 207), jamais les séditions. » En ell'el, M. Louis Blanc refusa, quelques jours avant le 17 mars, de se renconirer en maison tierce avec M. Iilani|ui. U Un membre du gouvernement, dit-il à la personne qui l'cngageiiit à celle entrevue, ne doit pas voir un conspirateur. »

foule d’émissaifes se répandirent dans les ateliers de Paris et de la banlieue. Le gouvernement provisoire, disaient-ils, attaqué par les royalistes, avait courageusement résisté; il fallait aller l’en féliciter, lui promettre de nouveau le concours du peuple, et remercier en particulier M. Ledru- Rollin de son dévouement à la nation.

La proclamation suivante, affichée dans la matinée du 1 7 sur tous les murs de Paris et saisie, par ordre de M. Émile Thomas, dans les ateliers nationaux, où elle avait causé une grande émotion, fait voir avec quelles précautions infinies ceux d’entre les chefs de clubs qui complotaient le renversement du gouvernement provisoire dissimulaient, en parlant au peuple, des projets que sa loyauté eût repoussés avec indignation

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

UBERTÉ, ÉGAJ.ITÉ, FRATERNITÉ.

« Le peuple a été héroïque pendant le combat, généreux après la victoire, magnanime assez pour ne pas punir. ..

« II est calme, parce qu’il est fort et juste.

« Que les mauvaises passions, que les intérêts blessés se gardent de le provoquer !

« Le peuple est appelé aujourd’hui à donner la haute direction morale et sociale.

« Il est de son devoir de rappeler fraternellement A l’ordre ces hommes égarés qui tenteraient encore de se maintenir en corps privilégiés dans le sein de notre cité.

« Il voit d’un œil sévère ces manifestations contre celui des ministres qui a donné tant de gages à la révolution. »

Cette proclamation très-habile exprimait exactement les dispositions naïves de la masse populaire. La plus grande partie des ouvriers ne connaissaient encore que très-vaguement la division qui régnait entre la majorité et la minorité du conseil. Ils vénéraient par tradition les noms d’Arago et de Dupont (de l’Eure); ils ne s’occupaient ni de M. Marrast,

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ni de M. Marie, ni de M. Garnier-Pagès. La plus grave accusaliüii qui se fût encore produite contre M. de Lamartine, c'èlait d’être un peu faible et de se laisser tromper par les royalistes. Il ne s’agissait donc véritablement, dans l’esprit du peuple, que de donner confiance au gouvernement et de l’engager à persévérer dans le bien'. Les principaux chefs de clubs, qui portaient dans ce projet de manifestation populaire une vue plus politique et voulaient, en arrachant à la majorité du conseil l’ajournement des élections et l’éloignement de l’armée, raffermir dans le gouvernement l’autorité de la minorité révolutionnaire, étaient loin cependant de se prêler à la trahison préméditée par quelques factieux. Aucun d’eux ne voulait renverser M. de Lamartine. M. Gabet, qui eut, le 16 au soir et dans la matinée du 17, des entretiens avec lui, s’employa, avec beaucoup de zélé et d’habileté, à modérer ces hommes et à les mettre en garde contre les suggestions des agents de M. Blanqui; M. Sobrier, qui mieux que d’autres connaissait le plan des conspirateurs, promettait d’y avoir l’œil, (le plan, d’ailleurs, pas plus que le complot du 25 février, évanoui au souffle même de celui qui l’avait conçu, ne reposait sur rien de solide. Crier bien haut à la trahison du gouvernement provisoire, dire tout bas qu'on était en force pour s’emparer de l’Hôtel de Ville, glisser dans l’oreille de quelques-uns que Blanqui méritait seul la confiance des révolutionnaires, c’était toute la tactique des conspirateurs, et (;ette tactique, qui pouvait amener un tumulte passager, était absolument impuissante à remuer la grande masse du peuple. M. Blanqui lui-même, dans la dernière conférence qu’il eut à une heure du matin a'vec les conjurés, n’osa pas

' Qu’il me soit permis de rappeler ici un propos naïf entendu le 17, dans un groujje popidaire, au moment où ie gouvernement parut sur l’estrade de ITIôtel de Ville, et qui peint admirablement le sentiment le idiis général dont la masse était animée ; « Quel malheur qu’il y en ail un qui soit un peu vieux, disait un ouvrier, en regardant Dupont (de l'Eure), les autres en ont bien pour vingt ans encore à faire notre bonheur et à nous défendre contre F étranger. »

DE LA RÉVOLUTION DE 18i8.

dire qu’il fallait renverser le gouvernement provisoire, et ne parla que de Vépurer. La pétition, qui demandait dans l'origine l’ajournement indéfini des élcrlions, fut aussi très-modifiée par l’influence de M. Gabet.

Cependant le gouvernement provisoire, prévenu depuis plusieurs jours par M. Louis Blanc de la manifestation des corporations, et mieux instruit que ne pouvait l’ôtre celui-ci des éléments perturbateurs qui menaçaient d’en dénaturer le caractère, attendait avec une inquiétude extrême, à l’Hôtel de Ville, ce qui allait sortir d’un pareil ébranlement de la population.

Si la majorité du conseil n’avait songé qu’é son propre salut, il lui était facile d’appeler à sa défense les baïonnettes de la garde nationale. La journée de la veille montrait assez son vif désir de commencer la lutte avec la révolution. Mais, j’ai déjà eu occasion de le faire remarquer, les hommes (pii composaient la majorité du conseil, aussi bien que ceux qui s’y trouvaient en minorité, pour différer de vues politiques, n’en restaient pas moins d’accord dans le sentiment du dévouement au pays. Tous souhaitaient sincèrement d’épargner à la République les malheurs de la guerre civile.

Les préparatifs de défense du gouvernement se bornèrent donc à faire fermer les grilles de l’IIôtel de Ville, derrière lesquelles le colonel Rey disposa deux à trois mille volontaires auxquels il commandait depuis le 24 février. C’était une troupe formée au hasard, médiocrement disciplinée et plus disposée, à en juger par son origine et par son langage, à se joindre dans l’occasion au peuple qu’à lui opposer une résistance sérieuse. Tout allait donc dépendre de la sagesse populaire, et l’issue de la journée se pouvait d’autant moins prévoir que cette sagesse instinctive et orageuse n’avait pas conscience d’elle-même.

Vers une heure de l’après-midi, on vit paraître, à l’extrémité de la place de Grève, la tête du cortège populaire. Elle était composée de cinq à six cents clubistes, parmi lesquels

ou comptait quelques femmes, et qui marchaient en rang, dix par dix, précédés de leui’s drapeaux. Après eux venait la longue procession des corporations ouvrières. Séparées l’iine de l’autre par des intervalles égaux, chacune de ces corporations suivait sa bannière flottante et, s’avançant lentement, d’un pas mesuré, elle se rangeait sous les fenêtres del’Hôlel de Ville dans un ordre parfait. On n’entendait dans cette masse compacte d’Iiommes, de femmes, de vieillards, d’enfants, aucune rumeur. Le commandement s’y faisait sans bruit, et la plus stricte discipline maintenait dans les rangs de cette armée en blouse une régularité que les plus belles troupes du monde eussent applaudie. Les physionomies mêmes, toutes recueillies et graves, exprimaient la pensée du devoir accompli qui animait et contenait cette multitude.

Quand la place fut entièrement remplie, le mouvement du cortège s’arrêta ; les chefs des clubs et les délégués de.s corporations, s’approchant de la grille, demandèrent à être introduits auprès du gouvernement provisoire. M. de Lamartine, qui venait de recevoir de M. Gabet l’assurance que les clubs n’avaient aucune intention hostile, fit ouvrir les grilles à une cinquantaine de délégués, et le conseil tout entier se tnmsporta dans une des salles, les plus spacieuses de l'Hôtel de Ville, afin de les recevoir solennellement. Pendant ce temps, le peuple, resté sur la place, entonnait d’une voix mâle, et sans rompre ses rangs, la Marseillaise.

«Citoyens! que demandez-vous?» dit, en s’adressant à la députation dos clubs, le vieux défenseur des libertés constitutionnelles. Dupont (de l’Eure). 11 y avait dans l’accent avec lequel il posa cette interrogation une certaine fierté qui contrastait avec l’affaissement de son corps et la tristesse résignée de son visage. Un moment de silence suivit CCS paroles. De part et d’autre on s’observait, on cherchait à surprendre, sur les physionomies le secret de chacun, à deviner le concert ou l’isolement des volontés.

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l:i force de l’attaque, les chances de la résistance. Aux deux côtés de M. Dupont (de l’Eure), qui était assis dans un fauteuil adossé à la muraille, les membres du gouvernement provisoire se tenaient debout ; adroite, MM. Arago, Louis blanc, -Albert, Ledru-Rollin; à gauche, MM. de Lamartine, Marrast, Crémieux, Marie, Garnier-Pagés.

Dans le groupe des clubistes, on remarquait M.M. Barbés^ Gabet, Sobrier, Huber et M. blanqui qu’entouraient plusieurs de ses hommes les plus intrépides, entre autres MM. Flotte et Lacambre, « figures inconnues, a ditM. Louis Blanc, et dont l' expression avait quelque chose de sinistre'. » Un ouvrier nommé Gérard, s’avançant vers Dupont (de l’Eure), lut une pétition qui, au nom du peuple de Paris, réclamait l’éloignement des troupes, l’ajournement des élections de la garde nationale et celles de l’Assemblée. A peine l’ouvrier avait-il achevé sa lecture que .M. Blanqui prit la parole. Il ne fit autre chose que répéter à p(‘u prés les demandes forinulées dans la pétition ; mais le ton et le geste dont il accompagnait sa requête tenaient plus de la menace que de la prière; il ajouta, d’ailleurs, à ce que l’ouvrier venait de dire, la sommation au gouvernement provisoire de délibérer séance tenante et de rendre aux délégués du peuple une réponse immédiate. M. Louis Blanc, surpris de tant d’audace et la croyant sans doute appuyée sur une force dont il n’avait pas le secret, appréhenda tout d’un coup de voir passer en d’autres mains que les siennes la conduite du mouvement populaire. Un regard échangé avec M. Barbés ne lui laissa plus de doute. Si le gouvernement cédait aux injonctions des clubs, Blanqui, leur ennemi commun, en remportait l’honneur et l’avantage. Si Blanqui sortait de l’ilotel de Ville triomphant, à lui la révolution, à lui le peuple : où les conduirait-il?

Dans une pareille conjoncture, il ne restait plus àM. Louis Blanc d’autre parti à prendre que de faire cause commune

' Voir Pages d'histoire, p. 90.

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avec la iiiajorilé du gouvernement provisoire, de repousser une intimidation dont il avait eu cependant la première pensée, s’il ne voulait pas se livrer, se subordonner à un chef de factieux dont les desseins lui étaient inconnus etles intentions suspectes. Sa délibération intérieure ne fut pas longue. S’avançant vers le groupe des.délégués ; « Citoyens! dit-il, d’une voix à laipiellc le sentiment du péril et de l’outrage donnait une autorité singulière, le gouvernement de la République est fondé sur l’opinion; il ne l’oubliera jamais. Notre force, nous le savons, est dans la force du peuple; notre volonté doit toujours être en harmonie avec la sienne; nous vous remercions des paroles pleines de sympathie et de dévouement que vous nous adressez. Le gouvernement provisoire les mérite par son courage, par son ferme vouloir de faire le bien du peuple, avec le concours du peuple et en s’appuyant sur lui. Les pensées d’ordre que vous avez manifestées sont la consécration de 1a liberté en France. 11 faut que la force du peuple se montre sous l’apparence du calme ; le calme est la majesté de la force. Vous nous avez exprimé des vœux qui feront l’objet de nos délibérations. Vous-mêmes, citoyens, vous ne voudriez pas que le gouvernement qui est appelé à vous représenter cédât à une menace. Nous vous remercions do ce que vous êtes venus à nous pleins de confiance dans notre patriotisme, pleins de confiance dans le désir qui est au fond de nos cœurs, de faire avec vous, dans votre intérêt, sans vous oublier jamais, le saint delà République. Nous vous remercions, comme hommes, de nous avoir mis en état de le faire avec indépendance. Maintenant, citoyens, laissez-nous délibérer sur ces vœux; laissez-nous délibérer, pour qu’il soit bien entendu que le gouvernement provisoire de la République ne délibère pas sous l'empire d’une menace. A ceux qui ne représentaient que les privilèges, il était permis d’avoir peur : cela ne nous est pas permis, à nous, parce que nous sommes vos représentants, et qu’en gardant notre dignité, lions gardons la vôtre. »

Ces paroles,' applaudies par les délégués des coi porations qui s’abandonnaient aveuglément à la direction de M. Louis Blanc, provoquèrent dans le groupe des clubistes un inurinure prolongé. « Le peuple attend autre chose que. des paroles ! s’écria l’un d’entre eux, d’une voix pleine de colère; il veut une réponse définitive; nous ne sortirons pas d’ici sans avoir une réponse à transmettre au peuple. » -Mais, sans laisser à M. Louis Blanc le temps de répondre, MM. Cabet et Sobrier, craignant de voir s’engager le conflit, s’interposèrent; par des paroles pleines de sens ils atténuèrent l’impre-ssion que venait de produire l’orateur clubiste et donnèrent à M. Ledru-Rollin quelques minutes pour poser les paroles qu’il allait prononcer à son tour. * Je n’ai qu’un mot à vous dire, dit enfin le ministre de l’intérieur, mais je crois que ce mot aura quelque action sur vos esprits. Vous représentez Paris, mais vous comprenez que la France se compose de l’universalité des citoyens. Or, je me suis adressé, il y a deux jours, à tous les commissaires des départements pour leur demander ceci : Est-il possible matériellement que les élections aient lieu le 1) avril? Estil possible, politiquement et dans l’intérêt de l’établissement de la République, que les élections aient lieu le 9 avril? Vous ne pouvez pas, citoyens, imposer au gouvernement de délibérer sans être éclairé avant tout sur l’état de la France, sans être informé par ses commissaires. Vous représentez indubitablement la cité la plus active et par cela même la plus intelligente, mais vous ne pouvez pas avoir ici la prétention de représenter la France tout entière; vous ne pouvez l’avoir qu’;\ une condition, c’est que, élus par le peuple, représentants du peuple, nous ayons pour les départements, pour la France entière comme poui- Paris, la volonté et le dernier mot du peuple. 11 faut que vous attendiez quelques jours. J’ai fixé au 25, au plus lard, les réponses qui doivent rn’ être faites. Quand le gouvernemeni, prenant en considération le vœu de Paris, qui ordinairement donne l’impulsion à la France, mais qui cependant II. 7

ne peut vouloir oppi'inier la France, quand les vœux des départements auront été exprimés, alors le gouvernement, représentant du pays tout entier, poun a assigner un délai, et pourra dire si, en effet, cet ajournement est nécessaire pour l’étaldissement de la République. »

Ce discours, habile autant que ferme, déconcerta visiblement les fauteurs du complot, qui ne s’étaient pas attendus à trouver dans 1e gouvernement provisoire un pareil accord de résistance. Voyant que les paroles de M. Ledru-Rollin leur enlevaient toute chance de diviser le conseil et de se défaire de la majorité à l’aide de la minorité, ils ne voulaient pas cependant battre en retraite sans avoir porté à M. de Lamartine un coup décisif. M.Sobrier, qui venait de prendi’e la parole pour appuyer M. Ledru-Rollin, leur eu fournit l’occasion.

« Les délégués du peuple, dit-il, n’ont nullement l’intention de faire violence au gouvernement provisoire; ils ont une confiance entière eu lui. »

« Pas en tous! pas en tous! » interrompt brusquement l’un des hommes deBlanqui, en legardant M. de Lamartine; et le nom de Lamartine est murmuré de bouche en bouche.

I Qu’il s’explique ! qu’il s’explique ! » s’écrient plusieurs.

Alors M. de Lamartine s’avance à son tour et réfute avec beaucoup d’éloquence l’accusation portée contre le gouvernement jmovisoii-e et contre lui, en particulier, d’avoir voulu faira rentrer les ti oupes dans Paris, afin d’opprimer le peuple. * Il faudrait, dit .M. de Lamartine, que le gouvernement fût insensé, après ce qui s’est passé, après que la royauté déchue a vu se fondre 80,000 hommes de troupes contre le peuple dé.<armé de Paris, pour songer à lui imposer, avec quelques corps d’armée épars et animés du même républicanisme, des volontés contraires à vos volontés et à votre indépendance ! Nous n’y avons pas songé, nous n’y songeons pas, nous n’y songerons jamais! Voilà la vérité, ràpportez-la au peuple : sa liberté lui appartient

DE I.A RÉVOLUTION DE 18i8. 75

parce qu’il l’a conquise ; elle lui appartient parce qu’il saura la garder de tout désoi dre. La HépuLlûine, à l’intérieur, ne veut d’autre défenseur que le peuple armé.

« Mais quoique ceci soit la vérité aujourd’hui, et que nous vous déclarions que nous ne voulons que le peuple armé pour protéger ses institutions, n’en concluez pas que nous consentions Jamais à la déchéance des soldats français ! N’en concluez pas que nous mettions notre brave armée en suspicion, et que nous nous interdisions de l’appeler, même dans l’intérieur, même à Paris, si des circonstances de guerre commandaient telle ou telle disposition de nos forces pour 1a sûreté extérieure de la patrie ! »

Applaudi par un grand nombre de délégués, se sachant appuyé par les chefs des clubs, M. de Lamartine trouve en terminant sa harangue une de ces images frappantes qui souvent déjà l’ont fait triompher des défiances populaires. « Soyez sûr, s’était écrié avec émotion un ouvrier, que le peuple n’est là que pour appuyer le gouvernement. — Je le crois, j’en suis certain, réplique M. de Lamartine ; mais prenez garde, citoyens, à des réunions comme celles d’aujourd’hui, quelque belles qu’elles soient. Les dix-huit brumaire du peuple pourraient amener, contre son gré, les dixhuit brumaire du despotisme ; et ni vous ni nous n’en voulons. »

Un applaudissement général couvre, à ce mot, la voix de M. de Lamartine. La députation déconcertée s’ébranle. MM. Gabet et Sobrier saisissent ce moment favorable pour déterminer le mouvement de retraite. Blanqui et les siens sont entraînés. Au même instant, on entend sur la place des milliers de voix qui demandent à grands cris le gouvernement provisoire. 11 devient manifeste que la force morale est à lui. La colère et l’indignation éclatent sur les physionomies des factieux. Comme M. Louis Blanc descendait les degrés du grand escalier, l’un d’eux, lui saisissant le bras et le secouant brutalement : « Tu es donc un traître, toi aussi ! » s’écrie-t-il. M. Louis Blanc le regarde stupéfait ;

il ne le connaissait pas; c’était un séide de Blanqui, un jacobin fanatique, le cuisinier Flotte *.

Quand le gouvernement provisoire parut sur l’estrade, il fut reçu par une longue et enthousiaste acclamation du peuple qui ne s’informait seulement pas si ses demandes avaient été accueillies ou rejetées. Seulement, il exprimait par les cris infiniment plus répétés de ; Vive Louis Blanc! vive Ledru-Bollin ! sa sympathie plus grande pour les membres les plus révolutionnaires du conseil. M. Louis Blanc, sur l’invitation môme de ses collègues, prit la parole pour l’emercier le peuple de la force qu’il donnait par son adhésion, si chaleureuse et si complète, au gouvernement chargé d’exécuter ses volontés.

Après qu’il eut terminé sa harangue, le gouvernement provisoire rentra dans l’hôtel de ville et le défilé des corpol ations commença. 11 fut long et garda jusqu’à la fin sa parfaite discipline. On a évalué à 100,000 hommes environ le chiffre de l’armée populaire. A cinq heures seulement les dernières corporations quittaient la place de Grève. Un groupe nombreux d’ouvriers y resta pour- escorter M. Louis Blanc; un autre accompagna M. Ledru-Rollin au ministère de l’intérieur, où le ministre essaya encore une fois, dans une chaleureuse allocution, de leur faire sentir combien ils avaient tort de vouloir éloigner de Paris une armée dévouée au pays et composée d’enfants du peuple.

M. de Lamartine, resté seul, pénsif, atteint d’un premier doute, s’achemina lentement à pied, par les rues qui s’illuminaient en l’honneur de ses adversaires politiques, vere l’hôtel de la rue des Capucines, où l’attendaient dans une vive inquiétude sa femme et ses amis. Ceux-ci, effrayés des bruits qui couraient, veillèrent en armes au ministère des affaires étrangères. Us avaient été avertis par des agents de leur police secréte que Blanqui et ses hommes^devaient, pendant la nuit, enlever M. de Lamartine.

' Voir Pages d'Iiisloire, p. 94.

Paris fut jusqu’au matin en proie à un grand trouble. L’impression produite par ce que l’on savait et par ce que l’on soupçonnait des événements de la journée pesait sur tous les esprits. Ce long cortège de prolétaires qui, de l’arc de triomphe à l’Hôtel do Ville et de l’IIôtel de Ville à la Bastille, avait partout, sur son passage, notifié, imposé en quelque sorte à la ‘bourgeoisie, avec une effrayante solennité, sa volonté muette et mystérieuse, jetait les imaginations dans une perplexité extraordinaire. Personne ne comprenait clairement le sens indéterminé de cette manifestation; chacun l’interprétait à sa manière. La majeure partie des ouvriers qui s’étaient joints spontanément à la manifestation, dans un espritnaïfet sincère de fraternité républicaine, demeuraient persuadés qu’ils avaient donné au gouvernement un témoignage de respect et qu’ils l’avaient protégé contre un complot des carlistes. Plusieurs entre les chefs populaires, MM. Cabet, Baspail, Barbés, qui accusaient ce qu’ils appelaient le parti du National de conspirer au sein du gouvernement, d’accord avec .M. Tliiers, le retour de la duchesse d’ürléans et de son fils, avaient eu principalement en vue de raffermir la minorité du conseil et d’enlever M. de Lamartine, en lui montrant le peuple si fort et si sage, aux influences d’un entourage suspect. Les cinq ou six cents partisans de M. Blanqui, dont l'espoir était déjoué, n’osaient pas le laisser voir et feignaient de partager la joie populaire. M. Louis Blanc, qui avait eu l'initiative et la conduite principale de la manifestation, avait senti cependant qu’il n’en tenait pas tous les fils; il se demandait à part lui ce que signifiait cette intervention occulte de quelques meneurs; il s’étonnait aussi que M. Ledru-Rollin eût une part égale, sinon supérieure à la sienne, dans l’acclamation populaire.

ün le voit, autant il y avait eu d’ordre, de régularité, de discipline extérieure dans celte grande procession populaire, autant il y avait de confusion dans l’esprit de ceux qui l’avaient préparée. Mais les jours qui suivirent en marquèrent le sens et jetèrent dans la bourgeoisie une grande

appréhension. Elle vit, dès le soir du 17 in.ars, M. de Lamartine, en qui elle avait mis tout son espoir, devenir soucieux. Elle reconnut dans les décrets, dans les proclamations qui suivirent coup sur coup, la prépondérance de M. Ledru- Kollin et l’influence de M. Louis Blanc. Elle comprit que Paris était décidément acquis la révolution, et elle tourna son principal effort vers les départements, où les royalistes et les conservateurs, un moment dispersés, étourdis par un choc inattendu, commençaient à reprendre haleine, à se rapprocher, à se concerter pour ressaisir, dans la lutte électorale, les avantages politiques que donnent en fous temps l’hérédité ou l’illustration du nom, l’éducation supérieure et la fortune acquise.

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