INTRODUCTION. XLV
L'aveuglement était partout. Science aride, ignorances dédaigneuses, sagesses rétrogrades, railleries provocantes, voilà ce qui faisait grand bruit de paroles à la surface du pays, dans les sphères du pouvoir, dans les salons, à la Bourse, au Parquet, à la table des riches. Transportons-nous ailleurs ; laissons pour un moment au tourbillon de ses plaisirs et de ses aifaires cette France à Tentendement épaissi, aux entrailles muettes. Il n'y a là que le mensonge de la vie. C'est dans d'autres régions que nous sentirons la vie véritable, la passion sous toutes ses formes, l'amour et la haine, le sentiment du droit et l'instinct de la vengeance, les convoitises sauvages et les nobles dévouements, la foi surtout dans les principes, l'enthousiasme pour les idées, le pressentiment de l'avenir.
Ce peuple que le gouvernement et les classes supérieures ne voulaient point appeler à la vie nationale, qu'ils ne voulaient pas même y préparer ; ces travailleurs qui ne se sentaient ni aimés ni honorés ; ces pauvres devenus capables de réfléchir sur les causes de leur pauvreté ; ces hommes de cœur et d'intelligence exaltés par le contact fiévreux de l'atelier,
par une parole échappée à M. Blanqui à propos des misères du peuple : On en parlait bien moins alors qu'il en existait davantagCy dit-il dans son Rapport à C Académie sur la situation des classes ouvrières pendant Vannée 1848 ; méconnaissant ainsi le progrès môme du sentiment humain qui veut guérir les maux et non les supporter , accusant implicitement la liberté de la parole qui porte à la connaissance de tous les plaintes jusque-là étouffées dans le silence.
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exaspérés par les détresses chaque jour croissantes de la famille, cherchaient évidemment, en dehors des influences officielles, en dehors de l'instruction légale et de la charité privée si insuffisantes, un remède à leurs maux, un aliment à l'inquiétude de leur esprit. Il n'était pas difficile de prendre de l'empire sur de tels hommes. Également privés du pain du corps et du pain de l'Ame, ils se précipitaient au-devant de la main qui leur apportait, ou seulement de la voix qui leur promettait l'un ou l'autre. Surpris, émus, reconnaissants, dès qu'on paraissait sensible à leur misère; enclins à une curiosité crédule qu'augmentait encore un système d'instruction inconsidéré ; disposés par les conditions même de leur existence insalubre & une continuelle surexcitation nerveuse, les ouvriers" des villes, oubliés par l'État, devaient se livrer sans réserve aux hommes ou aux partis qui, les premiers, coraprendraient que là était la force de la sociétémodeme, et que l'avenir appartenait à celui ou à ceux qui sauraient s'en emparer.
Le socialisme et le radicalisme entreprirent cette lâche. La révolution de 1830, en jetant une grande Iieiturbation dans le monde politique, la leur avait rendue aisée. Elle avait étendu le champ de la discussion libre et favorisait ainsi la prédication et la propagande de toutes les nouveautés. Aussi vit-on instantanément paraître au grand jour une multitude de doctrines et de systèmes religieux ou sociaux qui jusque-là étaient demeurés dans l'ombre, circonscrits