SECONDS JOURNÉE
La nuit fut muette; le pouvoir crut qu'elle était calme. A tout événement, il prenait ses mesures. Des renforts de troupes arrivaient par les chemins de fer. Des canons amenés de Vincennes étaient mis en batterie sur la place du Carrousel, sur la place de la Concorde, aux abords des portes Saint-Denis et Saint-Martin, sur les quais, à THôtel de ville. Le ministère dressait une longue liste d'arrestations, sur laquelle figuraient les noms des principaux rédacteurs de la presse démocratique, les chefs des sociétés secrètes, les hommes les plus influents du parti radicale II régnait à cet égard entre le roi et son cabinet une entente parfaite.
Cependant la troupe, qui a bivouaqué à la pluie, les pieds dans la boue, l'esprit perplexe et lé corps transi, aperçoit, aux premières lueurs du jourj une multitude gaillarde et résolue, qui afQue par les rues Saint-Martin, Rambuteau, Saint-Merry, du Temple, Saint-Denis, où, sur beaucoup de points, elle a élevé des barricades. On s'observe quelques instants, puis les ouvriers engagent des escarmouches ; des feux de tirailleurs leur répondent. Ré-
1. Cette liste de 150 noma environ a été trouvée, le 24 février, sur la table du préfet de police, par un insurgé qui y figurait.
paDdu sur un vaste espace, dont il connaît les positions avantageuses et les détours, le peuple tantôt se disperse, ' tantôt se concentre, harcelant, déconcertant la troupe, surprenant les postes isolés'. Chose étrange, à peine a-t-on cessé le feu sur un point que soldats et ouvriers échangent des paroles amicales. Dans le quartier des halles, les femmes offrent des vivres aux soldats, les embrassent en les suppliant d'épargner leurs frères, de ne pas tirer £ur leurs maris, sur leurs enfants. On continue les barricades joyeusement, d'un air mutin, à vingt pas delà troupe. — « Vous ne tirerez pas sans nous avertir, >< disaient les gamins. — <i Soyez tranquilles, nous n'avons pas d'ordre, >■ répondaient les soldats. A tonte minute, un bon mot, un lazzi, forcent k sourire les odiciers eux- mêmes, surpris de tant d'audace, et qui souhaitent de tout leur cœur qu'une solution pacillque les dispense au plus tôt de cette guerre civile. Non, certes, que ces hommes si braves se préoccupent des dangers qu'Us vont courir; mais ce ministère qu'on les force à défendre, ils ne l'aiment ni ne l'estiment. Le système de la paix à tout prix et la vénalité politique répugnent à leur honneur; dunslefondde leur conscience, ils Inclinent adonner raison au peuple, et, loin de ressentir contre lui de l'animosité et de la colère, ils éprouvent une sympathie très- vive pour sa résolution, sa verve, la simplicité de son courage. La défaite de Juillet aussi leur revient en mémoire, et la pluie qui tombe sans relâche, fouettée par un vent aigre, abat encore le peu d'ardeur de leur esprit troublé *. Mais tout d'un coup ils respirent, ils se sentent soulagés
d'un poids énorme. Une bonne nouvelle leur est apportée. On entend partout battre le rappel. La garde nationale se rassemble : elle va trancher le nœud de cette situation pé- ' nible et inexpliquée. En effet, après de longues hésitations, beaucoup de paroles inutiles, d'ordres et de contreordres embarrassés, le duc de Nemours, le général Sébastiani et le général Jacqueminot, réunis k l'étatmajor dans une inactivité solennelle et dans une ignorance incroyable du véritable état des choses, donnaient, ou plutôt se laissaient arracher l'ordre tardif de convoquer deux bataillons de gardes nationaux par légion ; mais cet ordre ayant été transmis directement, les maires n'en furent point instruits. En sorte que les gardes nationaux, arrivant aux mairies, n'y trouvèrent ni instruction ni direction d'aucune espèce. Livrées à elles-mêmes, les légions s'avancent partout en criant : Vive la réforme ! S'emparant ainsi du rôle de médiatrice, elles vont empêcher qu'on ne tire sur le peuple, bien persuadées qu'il ne veut que ce qu'elles veulent elles-mêmes. Par leur contenance décidée, elles forceront le pouvoir à des concessions utiles. Maîtresses de la situation, elles renverseront le ministère conservateur, humilieront le roi, exigeront un cabinet présidé par M. Thiers ou M. Mole, puis elles feront rentrer dans ses foyers la foule mutinée. Tel est le programme que se trace à elle-même la garde nationale, le mercredi, 23 février, dans la matinée.
Ces dispositions se manifestent immédiatement et occasionnent sur plusieurs points des scènes très-vives. Le colonel de la dixième légion, M. Lemercier, haranguant le quatrième bataillon qui stationnait rue Taranne, et Texhor^ tant à marcher pour le rétablissement de l'ordre : « Il ne s'agit pas seulement de rétablir l'ordre, s'écrie M. Bixio en sortant des rangs, mais de faire chasser un ministère infâme. » Un cri : A bas Guizot! éclate à ces paroles. Le colonel, irrité, saute à bas de son cheval et s'adresse individuellement à ceux d'entre les gardes nationaux dont la
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modération lui est connue pour les engager à. crier : Vive le roi! — Vive la réformel dit d'une voix de stentor un homme du peuple qui s'est glissé dans les rangs. M. Lemercier le saisit au collet, les gardas nationaux protestent en disant qu'on n'arrête pas un homme pour avoir crié Vive la réforme! Le colonel, renonçant à les apaiser, résigne son commandement et s'éloigne en toute hâte.
Sur la place des VictQires, la troisième légion se môle au peuple et pousse avec lui les cris de : Vive la réforme! Un détachement de gardes municipaux tente d'arrêter quelques hommes du peuple. Un garde national intervient ; il est maltraité. Alors une compagnie de gardes nationaux s'avance et fait reculer la troupe jusque dans sa caserne. Peu de temps après, sur la place des Petits-Pères, des dragons, pressés par la foule, essayent de la disperser ; elle se réfugie derrière les rangs de la garde nationale, qui croise la baïonnette. A ce spectacle inouï, les dragons s'arrêtent. La foule exprime par des vivats sa reconnaissance. Au même moment, la huitième légion, rassemblée sur la place Royale, refusait de marcher si Ton n'inscrivait sur sa bannière les mots : Vive la réforme! Sur le boulevard Saint- Martin, la cinquième légion arrêtait la garde municipale, et les officiers expliquaient à la troupe que le peuple était dans son droit, qu'il ne voulait qu'une chose juste et légitime : le renvoi du ministère. A deux heures, les colonels des douze légions s'adressèrent au roi pour le supplier de faire de larges et promptes concessions, seul moyen qui restât, suivant eux, d'assurer la tranquillité de la capitale.
A ces rapports unanimes et presque simultanés, le duc de Nemours, impassible, entouré d'un brillant état- major qui se riait des alarmistes, répondait à peine et ne donnait aucune marque d'inquiétude ni de résolution. Satisfait de l'hommage rendu à son rôle de commandant supérieur, attentif à l'étiquette, il renvoyait les porteurs de nouvelles tantôt au roi, tantôt au général Sébastian!, tan-
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tôt au général Jacqueminot, qui, l'un et l'autre, souriaient ou fronçaient le sourcil en disant d'un air capable : « Nous sommes insiruUs. » Et pas une décision, pas un ordre ne sortait de cette triple apathie ^ Cependant des combats acharnés entre le peuple et la garde municipale continuaient dans le Marais et les quartiers Saint-Denis et Saint- Martin. La troupe de ligne n'y prenaiV qu'une part très-peu active, et la garde nationale, partout où elle la rencontrait, intervenait pour faire cesser le feu. — « Voulez-vous donc tuer des citoyens inoffensifs? s'écriaient les officiers des légions. Que font- ils? Ils demandent la réforme. Eh bien! nous la voulons aussi. On ne peut plus nous la refuser ; à ce prix nous répondons de l'ordre. » Et avec ces simples paroles ils arrêtaient les charges de cavaleriç, faisaient, retourner les canons, relever les fusils, rentrer les baïonnettes dans le fourreau. Le peuple, ivre de joie, saluait d'acclamations retentissantes ses protecteurs : Vive la garde nationale ! Vive la ligne! Soldats et ouvriers se tendaient *la main. Étrange guerre civile entre des hommes dont la cause est la même et l'intérêt pareil : prolétaires, sous l'uniforme, prolétaires sous la blouse, enfants d'une même misère, ouvriers à leur insu d'un même destin !
Tandis que cette fraternelle intervention de la garde nationale arrêtait, dans les faubourgs, l'effusion du sang, une députation de la quatrième légion se rendait, au nombre de quatre à cinq cents hommes, sans armes, mais escortée d'une grande masse de peuple, au palais Bourbon. Elle portait une pétition pour la réforme électorale et le renvoi du ministère. Les abords de la Chambre étaient fortement gardés. Sur la place, dès qu'un groupe un peu nombreux stationnait, il était dissipé par des charges de cavalerie.
1. cQue feriez-'vous à ma place?» disait le général Jacqueminot à un officier supérieur qui lui peignait vÏTement les périls de la situation; et il reprenait sa partie de billard aTec le général Sébastian!, sans même écouter la réponse. — « Si la garde nationale est mauvaise, on agira sans elle, » murmu- • raient les courtisans.
Des réserves d'infanterie et de cavalerie occupaient les Champs-Elysées; un détachement de la dixième légion barrait le passage du pont de la Concorde. Des pourpalers s'engagèrent entre ce détachement, choisi parmi les plus zélés conservateurs, et la députation. Pendant ce temps, le bruit se répandait dans la Chambre que les légions réformistes étaient en marche et qu'elles allaient envahir le palais Bourbon ; ce fut une panique générale. On se hâta d'envoyer MM. Crémieux, Beaumont (de la Somme) et Marie au-devant des gardes nationaux. Après avoir pris connaissance de la pétition, ces messieurs félicitèrent la députation de sa démarche patriotique et lui annoncèrent, en termes emphatiques et vagues, que le ministère était frappé de mort, que la garde nationale avait' prononcé son arrêt, que le vœu du peuple allait être exaticé. Des bravos prolongés éclatèrent à cette nouvelle. Les députés profitèrent de cet accueil favorable pour exhorter la garde nationale à empêcher les collisions et à rétablir l'ordre. La députation n'eut garde d'en demander davantage ; elle se dispersa aussitôt pour aller porter sur tous les poiijLts où l'on combattait encore ces paroles de paix. Chacun se réjouit et se félicita. Désormais, pensait-on, la lutte était sans motif, l'émeute sans prétexte; tout devait rentrer dans l'ordre et dans la légalité.
Un peu moins aveugle que la Chambre des pairs, qui repoussait par des clameurs violentes la demande d'interpellation de M. d'Alton- Shée, rappelait à Tordre M. de Boissy^ et reprenait la discussion à l'ordre du jour sur le projet de loi relatif au régime hypothécaire, la Chambre
1. La proposition qui motiva ce rappel à l'ordre commençait ainsi : c Attendu que hier le sang à coulé sur divers points de la capitale; attendu qu'an» jourd'hui encore la population parisienne est menacée de mort et d'incendie, de mort par 60 bouches à feu approvisionnées, moitié à coups à mitraille, moitié à coups à boulets; qu'elle est menacée de dévastation et d'incendie par 40 pétards, le tout transporté d'urgence et en hAte de Vincennes à l'École militaire... »
des députés semblait vouloir prendre quelque initiative. Voici ce qui s'y passait.
Entrés en séance à une heure et demie, les députés avaient à peine pu tenir en^ place pour entendre un rapport de pétitions. L'agitation était telle qu'il avait fallu suspendre la séance. Mille bruits plus alarmants les uns que les autres arrivaient de toutes parts. Où étaient les ministres? Que décidait le roi? Quelle serait l'issue de cette crise funeste? On n'en savait rien. Ce qu'on savait, ce qui se confirmait de minute en minute, c'est que la garde nationale refusait de marcher contre le peuple ; que la troupe de ligne ne marcherait pas sans elle. C'en était assez pour faire appréhender les plus grands malheurs. On attendait avec anxiété. M. Guizot, qui n'avait point paru encore. On murmurait, on l'accusait. Plusieurs espéraient, attribuant son absence prolongée à quelque énergique résolution prise en conseil. Enfin, à deux heures et deniie, perdant patience, M. Vavin, député de la Seine, monte à la tribune. On sait que c'est pour interpeller le ministère. — -« Attendez ! attendez! » lui crie-t-on de tous les bancs. M. Hébert, seul au banc des ministres, annonce à la Chambre que le président du conseil et le ministre de l'intérieur, appelés hors de cette enceinte par les soins que la situation complique et requiert^ ont été prévenus et qu'ils ne peuvent tarder. Un murmure d'impatience accueille ces paroles; mais aussitôt le silence se rétablit, tous les regards se tournent vers la porte d'entrée. M. Guizot paraît sur le seuil. Est-ce bien lui? Ses traits sont contractés, sa pâleur a pris une teinte livide, l'éclair de son regard est obscurci; l'expression d'une souffrance profonde, contenue avec effort, se lit sur son front et dans' son amer sourire. Il s'assied. Personne n'ose aborder le silence de cet orgueil blessé à mort.
M. Vavin remonte à la tribune et parle en ces termes : « Messieurs, au nom de mes collègues les députés du département de la Seine et au mien, je viens adresser quel-
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ques interpellations au ministère. Depuis plus de vingtquatre heures, des troubles graves désolent la capitale ; hier, la population entière a vu, avec un douloureux étonnement, l'absence de la garde nationale, et cet étonnement était d'autant plus grand, d'autant plus pénible, qu'on savait que l'ordre de la convoquer avait été donné lundi, dans la soirée. Il serait donc vrai que, dans la nuit du lundi au mardi, cet ordre aurait été révoqué. Ce n'est qu'hier, à cinq heures, que le rappel a été battu dans, quelques quartiers pour réunir quelques gardes nationaux. Dans la journée , la population de Paris a été livrée au péril qui l'entourait, sans'la protection de la garde civique. Des collisions funestes ont eu lieu, et elles auraient été prévenues peut-être si, dès le commencement des troubles, on avait vu, dans nos rues, sur nos places, cette garde. nationale,, dont la devise est : Ordre public et liberté. Sur un fait aussi grave, je prie MM. les ministres de nous donner quelques explications. »
M. Gui2ot se lève et se dirige lentement vers la tribune. Sa respiration est comme étouffée par un poids intérieur ; mais un effort de volonté enfle sa voix. Il se compose un maintien superbe et prononce, au milieu d'un silence imposant, ces quelques paroles : — « Messieurs, je crois qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt public, ni à propos pour la Chambre d'enti*er en ce moment dans aucun débat sur ces interpellations.» — Une explosion de murmures l'interrompt. L'opposition croit qu'il a recours, une fois de plus, à ces refus hautains de s'expliquer, si longtemps soufferts par la Chambre, mais qui ne conviennent plus à sa fortune chancelante. M. Guizot attend que la rumeur se calme et répète mot pour mot ce qu'il vient de dire, puis il ajoute : — « Le roi vient de faire appeler en ce moment M. le comte Mole pour le charger... » D'impertinents applaudissements, partis des deux extrémités de l'hémicycle et des tribunes, couvrent sa voix. — « La Chambre doit garder sa dignité, » s'écrie M. Barrot. — « L'interruption qui vient de s'élever, .
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reprend M. Guizot, ne me fera rien ajouter ni rien retrancher à mes paroles. Le roi vient d'appeler en ce moment M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou rétablira l'ordre et fera respecter les lois selon sa conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent. »
A ces mots, les députés du centre s'indignent et murmurent ; les bancs se dégarnissent ; des groupes animés^ se forment. Oïi entend, au milieu du bruit, des voix qui s'écrient : — « C'est indigne ! c'est une lâcheté ! on nous trahit! allons chez le roi*.» — Les conservateurs se croient abandonnés par le ministère, ils éclatent en reproches. M. Guizot, ne parvenant pas à se faire écouterdans ce tumulte, essaye de faire comprendre par des gestes, que ce n'est pas lui qui se retire, mais que c'est le roi qui le destitue. Le président s'efforce de rétablir le silence — « Avant de lever la séance, dit-il, j'ai un mot à diresur l'ordre du jour. » — « Il s'agit bien de l'ordre du jour ! » s'écrie M. Plougoulm. M. de Salvandy demande que l'ordre du jour soit maintenu, A ce moment, M. Crémieux vient déposer sur le bureau la pétition de la garde nationale et d'un grand nombre de citoyens du quatrième arrondissement. — « Les uns, dit-il, protestent contre la conduite des ministres ; les autres demandent leur mise en accusation... » La voix de M. Crémieux se perd dans la rumeur générale. Le silence ne se rétablit que lorsqu'on voit. M. Dupin à la tribune. On sait les relations intimes de M. Dupin avec le roi ; on connaît son esprit lucide. On attend de lui une proposition conforme à la dignité parlementaire et à la gravité des circonstances. — «Messieurs,, dit l'orateur, le premier besoin de la cité est le rétablisse-
1. M. DumoD, s'eSbrçant de calmer l'indignation des conservateurs, allait de run à l'autre, les exhortait à la modération en raison des circonstances.. ■ Âujoard'hui soyons tout à l'ordre, disait-il ; demain nous serons tout à la. politique. »
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ment de l'ordre, la cessation des troubles. L'anarchie est le pire des états, c'est la destruction de la société ; elle menace l'ordre social tout entier. La seule question vraiment à l'ordre du jour est donc le rétablissement de la paix publique, pour assurer la libre et régulière action de tous les grands pouvoirs de l'État. » — Puis M. Dupin, rappelant la révolution de Juillet, l'ordre et la liberté fondés et maintenus par l'accord de la Chambre des députés avec le vœu pubhc et avec la garde nationale, concbit en ces termes : — « 11- faut que les masses comprennent qu'elles n'ont pas le droit de délibérer, de décider. 11 faut que les gens qui ont eu recours aux armes comprennent qu'ils n'ont pas le droit de commander, qu'ils n'ont qu'à attendre l'exécution de la loi, écouter la voix des magistrats, attendre les délibérations des grands corps de l'État et les mesures qui seront jugées nécessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette situation, devons-nous introduire ici des délibérations d'accusation? Je crois qu'il faut, au contraire, adhérer à la demande d'ajournement, que j'appuie de toutes mes forces. »
Ce discours ramène M. Guizot à la tribune. Avec un apparent sang-froid, il réfute les motifs allégués par M. Dupin pour l'ajournement, et prononce d'une voix ferme ces paroles, les dernières de sa carrière ministérielle : — « Le cabinet ne voit, pour son compte, aucune raison à ce qu'aucun des travaux de la Chambre soit interrompu , à ce qu'aucune des questions qui avaient été élevées dans la Chambre ne reçoive sa solution. La couronne exerce sa prérogative. La prérogative de la couronne doit être pleinement respectée. Mais tant que le cabinet reste aux alTaires, tant qu'il est assis sur ces bancs,' rien ne peut être interrompu dans les travaux et dans les délibérations des grands pouvoirs publics. Le cabinet est prêt à répondre à toutes les que'stions, à entrer dans tous les débats , c'est à la Chambre à décider ce qui lui convient. » — Le président consulte la Chambre, qui maintient pour le lendemain
soD ordre du jour ^. Les députés, avides de nouvelles du dehors, se dispersent en toute hâte.
Ce n'était pas sans peine qu'on avait obtenu du roi cette première concession à l'opinion publique : le renvoi de son ministère. Non, assurément, qu'il fût dans la nature de Louis- Philippe de répondre par la fidélité de la reconnaissance à la fidélité des services, ni de faire entrer dans la balance de ses calculs Ic^ regrets personnels, le scrupule de délaisser, dans une crise difficile, un serviteur éprouvé, la crainte délicate d'offenser, dans la personne d'un ministre, pénétré de ses royales inspirations, son propre honneur. De telles considérations étaient étrangères à un esprit de cette trempe. Mais la situation ne lui paraissait point assez grave pour motiver un tel désaveu du cabinet conservateur, et les instances importunes qu'on lui faisait à cet égard dans son intimité, il les tenait pour déraisonnables ou suspectes.
Pendant toute la matinée du mercredi, on l'avait vu, en' belle humeur, s'égayer aux dépens de l'émeute. — « Vous appelez banncade un cabriolet de place renversé par deux polissons, » disait-il à ceux qui se hasardaient à prononcer devant lui ce mot malsonnant. Et, le ton ainsi donné aux courtisans, on ne tarissait pas, aux Tuileries, en plaisanteries sur la hauteur et la largeur des barricades. Mais,, vers une heure et demie, une nouvelle foudroyante changea subitement l'état moral du roi. 11 apprit, par le général Priant, que la garde nationale, réunie sur la place des Petits-Pères, avait croisé la baïonnette pour défendre le peuple contre la troupe, et qu'une députation de la quatrième légion se dirigeait vers la Chambre pour demander justice du ministère. A dater de cette heure*, Louis- Phi-