LE PEUPLE AUX TUILERIES
Après la fuite de Louis-Philippe, la duchesse de Montpensier, qui n'avait pu trouver place dans les voitures du roi, se rendit à pied chez M. Jules de Lasteyrie, rue de Miroménil. Le duc de Wurtemberg et son fils s'étaient échappés par la galerie du Louvre. Le général Sébastiani, ayant revêtu des habits bourgeois, avait quilté les Tuileries en même temps que Louis-Philippe et s'était réfugié dan& l'hôtel de son frère, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Quant au maréchal Bugeaud, dédaignant toutes précautions, il sortit à cheval, en uniforme, lentement, fièrement, écartant à droite et à gauche les carabines des insurgés qui affinaient sur le quai. Gomme il se dirigeait vers le faubourg Saint-Germain, il se croisa, sur le Pont-Royal, avec un groupe d'hommes du peuple qui, l'ayant reconnu, se mit à murmurer : « A bas Bugeaud l Mort à Bugeaud! » Le maréchal était déjà loin, quand le bruit confus de ces menaces frappa son oreille. Aussitôt il tourna bride, marcha droit sur le groupe d'où elles parlaient. « Qu'est-ce que j'entends? s'écria-t-il ; vous voulez la mort de Bugeaud? mais le connaissez- vous bien, Bugeaud? sïivez-vous ce qu'il a fait pour son pays? Bugeaud est un des derniers qui aient envoyé des balles aux Prussiens et aux Russes, quand ils menaçaient Paris. Bugeaud à soumis FAlgérie à la France.
Allez, croyez-moi, respectez Bugeaud et tous les braves de Tarmée, vous aurez besoin d'eux avant qu'il soit longtemps! » Et les insurgés, gagnés par celte parole franche jet vraiment populaire, entourèrent le maréchal en criant : « Vive Bugeaud! » Puis ils l'escortèrent comme en triomphe jusqu'au seuil de sa demeure.
Les troupes qui, sous les ordres du général Rûllière, avaient occupé tous les abords du jardin et protégé ainsi le cortège de la duchesse d'Orléans, s'étaient repliées et massées sur la place de la Concorde où, sur l'ordre exprès du duc de Nemours, elles devaient attendre que la régente sortît delà Chambre, pour l'escorter Jusqu'à Saint- Cloud. Le général Bedeau tenait toujours la tête du Pont-Royal. Ces deux généraux disposaient encore de forces suffisantes pour couvrir le palais Bourbon et le défendre, de ce côté, contre l'inveision du peuple.
Revenons aux insurgés que nous avons laissés entrant dans la cour du château. Leur surprise fut extrême de voir que la troupe né faisait aucun préparatif de défense. Ils ignoraient encore la fuite du roi; c'est à peine s'ils ajoutaient foi à son abdication. Ils s'attendaient à trouver aux Tuileries ung résistance formidable.
La première colonne d'insurgés qui pénétra dans la cour était commandée par un officier de chasseurs de la 10® légion, homme de résolution et de dévouement, le capitaine Dui^oyer.
II est intéressant de suivre la marche de cette colonne, depuis le moment où elle s'était séparée des défenseurs de la dynastie. C'était vers neuf heures du matin ; on venait d'apprendre à la mairie du 10^ arrondissement, où la 3" compagnie du 4^ bataillon, sous les ordres du capitaine Dunoyer, s'était rendue pour demander des cartouches *, que la prison militaii'e de l'Abbaye, défendue par un poste
1. La garde nationale manquait partout de cartouches, ce qui est suffisammeut expliqué par le peu de confiance qu'ayait le gouyemement dans ses 4iispositions.
d'infanterie, était attaquée par le peuple. A ce moment^ plusieurs élèves de l'École polytechnique arrivaient; ils annoncent à haute voix que tous les élèves se sont divisés, , pour aller, dans chaque arrondissement, concourir avec la garde riatiônale au rétablissement de l'ordre et au mainlien de la liberté. Des cris rédoublés de « Vim . V École polytechnique! vive la réforme! » saluent cette nouvelle, et Ton se met, aussitôt, en marche vers l'Abbaye pour aller, s'il en est temps encore, s'interposer entre le peuple et la troupe. En débouchant sur la place, la colonne voit que les insurgés sont maîtres de la prison ; ils avaient désarmé les soldats, délivré les prisonniers, et ils commençaient à démolir la maison d'arrêt. Incertains sur les dispositions de la garde nationale, ils se retirent silencieusement derrière leur barricade, établie en tête de la place, et se tiennent en observation. Le capitaine Dunoyer les aborde et les somme de ne pas continuer une destruction inutile. Ils Répondent par les cris de « Vive la garde naiionale! vive l'École polytechnique! vive la réforme! » — « Oui, mes amis, V/ve la réforme! dit Dunoyer; que tous ceux qui la veulent nous suivent avec ordre et discipline. » Puis, voyant que les insurgés, armés de pioches, de marteaux de forge, de pinces à démolir, de haches, de barreaux de fer et de sabres, manquent de fusils, il propose d'en aller prendre à la ca- . serne municipale de la rue de Tournon. On se range à sa suite et l'on marche en avant, en chantant la Marseillaise,
Aveoce renfort, qui la porte environ à six cents hommes, la colonne se dirige vers la caserne de la rue de Tournon. Elle la trouve occupée par un détachement de la 1 i« légion. Les gardes municipaux l'ont évacuée de grand matin pour aller prendre position sur la rive droite de la Seine.
Alors Dunoyer conduit ses hommes à la caserne des sapeurs-pompiers, rue du Vieux-Colombier, où il espère trouver des armes. La caserne est fermée; la sentinelle se retire dans le poste. Le commandant- paraît à une fenêtre du rez-de-chaussée, et, le capitaine Dunoyer lui ayant
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demandé dés armes pour ses volontaires, il consent, après quelques difficultés, à livrer enviro.n quatre-vingts fusils, que Ton passe à travers la> grille d'une croisée. Ces fusils sont chargés; un coup de feu part accidentellement. Plusieurs insurgés, se croyant attaqués, crient : Vengeance! et veulent mettre le feu aux portes; mais les gardes nationaux parviennent àe les rassurer. La colonne s'ébranle et se divise en deux détachements^; cent volontaires du peuple se dirigent, par la rue du Cberehe-Midi, vers la ntaison du conseil de guerre, bien résolus à Tenlever de vive force. Après avoir recruté- sur lieur chemin des hommes et des armes, iL» doivent prendre par derrière la caserne de la rue de Babyloiie, pendant que la colonne principale, sous les ordres de Dunoyer, Tattaquera' par devant.
Mais, arrivés à l'entrée de la rue de Babylone, quelques gardes nationaux de cette colonne, ayant été reconnaître les dispositions de la caserne, apprennent que la troupe en est .partie la veillte et qu'il n'y a plus au poste qu'un petit nombre de jeunes soldats récemment entrés au corps. Le sergent qui parlemente avec eux propose de recevoir dans le poste quelques gardes nationaux pour le garder en commun; il ajoute en même temps, du ton le plus ferme, que, si l'on prétend le désarmer, lui et les siens, il se défendra à outrance. Cette réponse énergique impose le respect. Le capitaine Dunoyer fait faire volte-face à sa troupe et va rejoindre avec elle le détachement qui revient du poste du conseil de guerre.
Ce poste, après une courte résistance, a été enlevé et désarmé. On a, comme partout, brûlé les portes ^ délivré les soldats détenus. On apprend au même moment que d'autres bandes d'insurgés ont pris les casernes de la rue Mouffetard, de la rue des Grès, de la rue du Foin, de la rue des Carmes et désarmé tous les postes intermédiaires. Le succès du peuple est complet de ce côté de la Seine. •
La colonne de Dunoyer, grossie dans sa marche et forte d'environ quinze cents hommes, après avoir franchi de
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nombreuses barricades sur la place de la Croix-Rouge, dan» les rues du Four, de Bucy, Saint-André-des-Arts et Dauphine, arrive en tête du Pont Neuf, à l'entrée du quai GontL La garde municipale stationne sur le quai de l'Horloge. Un détachement de cuirassiers est à cheval, en face du terreplein Henri IV. Les insurgés s'arrêtent un moment et font flotter leurs drapeatrx en criant: Vive la réforme h mais, voyant que la troupe fait bonne contenance et qu'elle est prête à recevoir le combat, ils passent outre.
A l'entrée de la rue des Petits-Augustins, ils voient accourir du quai Voltaire une dizaine de gardes nationaux à cheval qui agitent en l'air des mouchoirs blancs. Le plus avancé, quand il est à portée de la voix, s'écrie : « Tout est fini, mes amis ! le roi abdique en faveur de son petitfils ; la duchesse d'Orléans est nommée régente ! » A ces paroles, des murmures éclatent dans les rangs des insurgés. « Cela se peut, répond Dunoyer, mais nous n'avons plus de foi aux paroles ; nous ne quitterons pas nos armes que l'armée ne soit sortie de Paris. »
Sans insister davantage, les cavaliers continuent leur marche par la rue des Saints-Pères ; ils vont porter dans tout le faubourg Saint-Germain la nouvelle de l'abdication^ qui est à peu près partout bien accueillie.
Cependant la colonne a gagné le pont des Saints-Pères, occupé par la troupe. Avant de passer outre, Dunoyer tient conseil avec ceux qui l'entourent, et propose de traverser la Seine pour marcher sur les Tuileries. Quelques-uns font observer que, si le roi a véritablement abdiqué, il importe de courir immédiatement à la Chambre, afin de mettre en déroute les partisans de la régence. D'autres se rangent à l'avis du capitaine. Mais, pendant ces pourparlers, une grande hésitation s'est manifestée dans la colonne. La nouvelle de l'abdication du roi et de la régence de la durchesse d'Orléans, qui circule, l'aspect des quais occupés par des troupes en bon ordre, les fortes détonations que l'on entend incessamment dans la direction du Palais-
Royal, ont ralenti l'ardeur des combattants: On juge qu'il y aurait folie à s'aventurer sur la rive droite et à braver, en si petit nombre, les forces considérables qui défendent les Tuileries. Six ou huit élèves de l'École polytechnique viennent annoncer à Dunoyer qu'ils ont promis à leurs chefs de ne pas sortir de la limite de l'arrondissement et de n'agir t[ue par voie de conciliation ; sans écouter aucune objection, ils se retirent. Aussitôt, la plupart des gardes nationaux et des volontaires les imitent. La colonne, tout à l'heure de quinze cents hommes, est i^éduite à cent cinquante, parmi lesquels on né compte plus que soixante gardes nationaux et quatre élèves de l'École polytechnique, les jeune Prats, Vial, Lebelin et Cahous, qui, tout en s'exposant au danger de l'audacieuse tentative que l'on projette, déclarent qu'ils resteront fidèles au serment fait à leurs chefs de ne pas tirer l'épée hors du fourreau .
Dunoyer est un instant ébranlé par cette défection ; sa responsabilité devient immense. Il s'agit de tenter un coup décisif, et il ne peut se dissimuler que les choses ne prennent pas une tournure favorable. Mais l'enthousiasme de sa petite troupe le ranime : « En avant! en avant! » s'écrie-t-on autour de lui. Les tambours battent la charge, on s'avance intrépidement sur le pont, au risque d'être mitraillé.
Les quais du Louvre et des Tuileries sont occupés militairement. Le 7« régiment de cuirassiers arrivant du Pont- Neuf est à la gauche du pont ; le 37® de ligne, sous les armes, est à la droite. On ignore les dispositions de la troupe; mais, sans qu'il y ait rien de provocant dans son attitude, elle semble prête à accepter le combat. •
La colonne insurgée fait halte, à peu de distance des premiers pelotons. Dunoyer, s'approchant des officiers, leur annonce que les trois légions de la rive gauche, suivies du peuple en armes, marchent sur le Palais-Royal pour arrêter l'oiTusion du sang. Sa compagnie, dit-il, est l'avant-garde de l'armée populaire et vient demander le libre passage.
L'un des officiers va consulter le colonel, qui, à la ^xie
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des gardes nationaux mêlés au peuple, élève en l'air la poignée de son épée ; aussitôt les soldats dressent la crosse de leurs fusils. Un passage s'ouvre devant la colonne révolutionnaire ; eiïe traverse le Louvre aux cris de : Vive la France ! vivent les cuirassiers! vive la ligne ! La musique du régiment répond à ces cris, en jouant la Marseillaise,
Pendant ce temps, quelques insurgés s'étaÎQ^t glissés un à un le long du quai des Tuileries, en fraternisant avec les soldats. Ils ne tardent pas à pénétrer dans la cour du Carrousel par le guichet àe l'Orangerie.
La cour des Tuileries est occupée par de nombreuses troupes, mais la place du Carrousel est complètement éva*»cuée. Une foule en armes, venant de la rue Saint-Thomas, commence à Tenvahir, au moment môme où la colonne de la rive gauche achève de passer le guichet du Louvre ; trois coups de canon se font entendre ; une fusillade retentit sur la ligne du château : elle tue et blesse plusieurs insurgés. La colonne 4e Dunoyer riposte, ainsi que le groupe qui avait pénétré par le guichet de l'Orangerie. Plusieurs balles mortelles atteignent à la fois un malheureux piqueur en grande livrée rouge, qui conduisait au château deux chevaux des écuries royales, destinés aux voitures de madame la duchesse d'Orléans. Aussitôt, sur les instances de quelques-uns des siens, Dunoyer commande un mouvement de retraite pour aller s*as$urer de nouveau des dispositions de la troupe qui gardait la tête du pont du Carrousel. On fraternise ; les cuirassiers annoncent qu'ils veulent retourner à' Versailles, leur ville de garnison. Pendant ce temps, le chasseur Tordeux, qui avait vu plusieurs pièces d'artillerie sortir de la cour des Tuileries par le guichet du pont Royal, va observer si elles ne prennent point une direction offensive ; il constate qu'elles se dirigent vers la place de la Concorde. Alors les tambours des insurgés battent la charge, la colonne reprend sa marche à travers la place presque déserte, et parvient jusqu'au poste de l'état-major, où stationne, l'arme au pied, la garde nationale de ser-
vice, composée de plusieurs détachements de la quatrième^ de la cinquième et de la sixième légion.
Dunoyer invite le commandant à se joindre à lui pour pénétrer ensemble dans les Tuileries; celui-ci s'y refuse en alléguant qu'il a un service commandé el qu'il n'y saurait manquer sans un ordre supérieur. Malgré ce refus, les insurgés passent outre. Presque aussitôt les divers détachements quittent la place, tournent par la rue de Rohan et vont se répartir dans plusieurs postes voisins. La colonne de Dunoyer se rapproche alors de la grille du château et bientôt elle y entre par le guichet de l'Échelle, que Ton vient d'ouvrir pour la garde nationale de service; elle marche avec ordre, tambours en tête et la crosse en l'air. Elle se déploie dans la cour des Tuileries aux cris de : Vive la réforme ! La garde nationale, alignée près du poste de l'Échelle fet le long du pavillon de l'Horloge, reste morne et silencieuse.
Une artillerie formidable est encore en bataille dans la cour. Le vingt-cinquième régiment deligne,.soûs les armes, stationne devant le poste où est déposé son drapeau. On voit, plus loin, un bataillon du génie et de forts détachements de cavalerie. Au milieu de tout cet appareil guerrier règne un profond silence. La consternation paraît sur tous les visages. Dunoyer s'avance alors vers le commandant du cinquante-deuxième. « Tout Paris est en révolution, lui dit-il; la garde nationale, le peuple et l'armée fraternisent; nous venons ici fraterniser avec le brave cinquante-deuxième. » Les officiers répondent à Dunoyer qu'ils se préparent à partir ; un sergent, qu'il interroge sur le nombre de cartouches dont il dispose, lui montre sa giberne vide.
Sur ces entrefaites', un valet de chambre du comte de Paris aborde Dunoyer; il lui annonce que la duchesse d'Orléans est à la Chambre, le conjure de protéger le retour de la princesse et l'invite à monter dans l'une des deux voitures qui sont là, prêtes à partir pour aller chercher la régente et le jeune roi, ajoutant qu'il a plein pouvoir pour lui offrir
tout ce qu'il pourrait désirer. « Ne comptez ni sur moi, ni sur mes compagnons d'armes, lui répond Dunoyer; nous ne sommes pas ici pour servir les princes. » Presque au même moment, M. Lemercier, en grand uniforme de colonel de la garde nationale, s'approche et renouvelle à Dunoypr les mômes instances et les mômes promesses ; mais, voyant qu'il ne peut le persuader, il monte sur le siège de l'une des voitures et part pour la Chambre. Un gardien du château, interrogé par les insurgés, leur dit que le roi est encore dans ses appartements. Aussitôt ils s'avancent vers le pavillon de l'Horloge. Là, ils rencontrent le colonel Bilfeld, gouverneur du château, pâle, hors de lui. Il se jette dans les bras de Dunoyer et le supplie de l'épargner. Celui-, ci le rassure, mais l'engage à quitter son uniforme et à sortir au plus vite des Tuileries. Trois insurgés se détachent pour accompagner le colonel jusque dans ses appartements. De plus en plus surpris du succès de leur audace, les insurgés pénètrent dans le vestibule du pavillon de l'Horloge, d'où ils aperçoivent au loin, dans le jardin, dont les grilles d'enceinte sont encore fermées, le cortège fugitif de madame la duchesse d'Orléans qui touche à la place de la Concorde. Ils montent le grand escalier, croyant â chaque pas être assaillis. Ils parcourent ainsi avec précaution plusieurs salles et galeries. Le général Carbonel, enveloppé d'un caban, passe rapidement près d'eux et se retourne pour recommander au volontaire Lacombe de ne rien gâter dans les appartements. Dans une pièce de service, un garçon lampiste est tranquillement occupé à nettoyer un verre de lampe.
Enfin l'on arrive à la salle du Trône. Deux faisceaux de drapeaux tricolores en soie frangée d'or ornent les deux côtés du fauteuil royal. Chaque insurgé veut s'y asseoir à son tour. Dunoyer fait à ses compagnons d'armes une allocution chaleureuse, puis il trace sur les moulures du trône ces siniples paroles :
LE PEUPLE DE PARIS A l'eUROPE ENTIÈRE:
Liberté, Égalité^ Fraternité. >
24 février 1848.
Un cri enthousiaste de Vive la République! le premier qu'on ait poussé depuis le matin, tant on a été fidèle à la consigne donnée par les chefs politiques, salue cette proclamation solennelle et familière tout ensemble de la victoire*du peuple. Les insurgés courent aux fenêtres et font retentir au dehors leurs acclamations. A cet appel, les .gardes nationaux de service arrivent; l'un d'eux, lieutenant de la cinquième légion, monte les degrés du trône et commence, à la surprise générale, une harangue en faveur du prince Louis Bonaparte ; interrompu par des marques de réprobation unanimes, l'orateur désappointé se perd dans la foule.
Après une courte halte, la colonne de Dunoyer se remet en marche et traverse les appartements qui conduisent au musée. Tout annonce qu'ils viennent à peine d'être quittés par la famille royale. De grands feux brûlent dans les cheminées. Des billes et des queues de billard sont encore jetées pêle-mêle sur le tapis, comme pour une partie momentanément suspendue. Un piano est resté ouverL Des albums sont épars çà et là. Dans la salle à manger, la table n'est qu'à moitié desservie ; quelques insurgés s'y rafraîchissent à la hâte. Arrivés à l'escalier du pavillon de Flore, près de l'aile attenante au Louvre, un bruit confus se fait entendre; une porte à double battant s'ouvre comme d'elle-même, et les insurgés se voient, à l'entrée de la grande galerie du musée, à dix pas d'un détachement de gardes municipaux sous les armes * ; à l'autre extrémité
1. Ce détachement se composait de 350 hommes irenus des différents postes de Saint-Eustache, de la Halle aux blés, des Petits-Pères, de la place des Victoires, qu'ils avaient remis à la troupe de ligne après avoir reçu l'ordre de se l'ODlier sur les Tuileries, et d'environ 65 hommes venus du Château-d'Eau. Ils
de la gialerie un détachement du génie est occupé à former une barricade avec des banquettes.
Les insurgés s'arrêtent brusquement ; ils se croient pris dans une embûche. « Nous sommes trahis ! » s'écrient-ils, «t aussitôt leurs armes s'abaissent ; mais le capitaine Dunoyer s'avance entre eux et les gardes municipaux, et, s'adressant au commandant: « Vous êtes tous des braves, lui dit-il; vous pouvez vous défendre, mais à quoi bon? le roi est en fuite. Le peuple vainqueur, arrive de toutes parts ; aucun de vous n'échappera à sa colère. Laissez là vos armes, fiez-vous à nous, et nous jurons de vous «auver. »
Le maréchal des logis tend la main à Dunoyer, et donne ainsi le signal de la paix ; aussitôt les soldats élèvent la crosse de leurs fusils en criant : A bas Guizot ! vivent les enfants de Paris! vive la garde nationale! vive la réforme! Puis ils déposent leurs armes, jettent à terre leurs équipements et leurs cartouches, et viennent serrer la main des gardes nationaux et des insurgés- Ceux-ci, craignant d'être surpris par l'invasion du peuple, se hâtent de quitter une partie de leurs vêtements pour en couvrir les gardes municipaux : on protège leur retraite à travers la foule en armes, qui déborde déjà dans les salons. On les escorte par petits groupes: on les conduit au poste du pavillon Marsan, que vient de quitter le 52® de ligne. Là, ils achèvent de se- travestir, puis ils sortent isolément, comme ils peuvent.
Le détachement du génie suit leur exemple et va se réunir à un autre détachement de la même arme qui se dispose à partir, ainsi que le 52« de ligne, et tout ce qui reste encore de troupes dans la cour du château.
étaient commandés par le maréchal des logis Roubieu et par le lieutenant Périn. Un chef de bataillon du génie les avait placés dans la galerie du musée qui communique avec les Tuileries ; il avait fait établir avec des banquettes une espèce de barricade ; puis, répondi^nt au lieutenant Périn, qui lui demandait la consigne: « Vous vous battrec, s'il le faut, » avait-il dit; après quoi il avait disparu,
Pendant cette retraite, une démonstration politique d'un caractère étrange avait lieu dans la salle des Maréchaux. Un homme d'une haute taille, les cheveux en désordre, les joues creuses, le regard flamboyant, les vêtements déchirés, fend la foule ; ses longues mains crispées agitent une feuille de papier. Il fait signe qu'il veut parler ; il monte sur une banquette, et commence d'une voix épuisée par la fatigue et par l'émotion une lecture qui se perd dans le tumulte. Mais tout d'un coup le silence se fait ; on vient de reconnaître l'ami dévoué du peuple, le héros de l'insurrection lyonnaise, le républicain ardent, passionné jusqu'au délire : Charles Lagrange. On se presse autour de lui ; on l'écoute avidement. Il lit d'un accent ironique l'acte d'abdication du roi : « Citoyens, s'écrie-t-il en promenant sur son auditoire un regard interrogateur, est-ce là ce qu'il vous faut? La France se courbéra-t-elle sous le sceptre d'un enfant, d'une femme? Voulez-vous d'une régence en quenouille ? — Non ! non ! s'écrie la foule ; pas de royauté ! pa& de régence I
» Vous avez raison, mes amis, répond Lagrange; il nous faut une bonne République ! » £t il descend d£ sa banquette aux cris redoublés de Vive la République I On l'entoure, on l'étouffé presque dans un transport d'enthousiasme. Suivi de la foule, il se dirige vers la salle du Trône, où le capitaine; Dunoyer rallie ses hommes et se prépare k marcher sur la Chambre. Il vient d'arracher un drapeau du faisceau qui décore le trône. Le lieutenant Girard, de la 1 1« légion^ en a pris un autre qu'il remet au jeune Lebelin, de l'École polytechnique. « A la Chambre ! à la Chambre ! pas de régence! » s'écrie-t-on.
La colonne s'ébranle ; se pressant sur les pas de leur chef, les insurgés abandonnent les Tuileries à la multir tude ; ils sortent par le guichet du pavillon de Flore, traversent le pont Royal, se dirigent par le quai d'Orsay ver» le palais Bourbon ^ ; il est environ deux heures.
1, Dans la colonne ralliée ainsi autour du capitaine Dunoyer, se trouvaient
Pendant que la colonne de Dunoyer sortait d'un côté, une masse considérable de peuple entrait de Fautre dans la cour du château. La place du Carrousel et la cour étaient, depuis dix minutes environ, complètement vides. Les troupes avaient opéré leur retraite. Les gardes nationaux étaient entrés dans le château, ou s'étaient retirés dans l'intérieur des postes. La colonne populaire qui vint prendre possession des Tuileries marchait en bon nombre et sans aucun tumulte. Le maire du deuxième arrondissement, M. Berger, la canne k la main, ceint de l'écharpe tricolore, était en tôle de cette espèce de procession armée, mais pacifique. On y voyait des ouvriers en blouse, des gardes nationaux, des soldats de la ligne, des femmes, des enfants qui se donnaient gaiement le bras et semblaient, tout ravis de leur facile victoire, n'avoir d'autre pensée que celle d'une fraternité confiante*. Cette foule inoffensive se répandit bientôt dans les appartements royaux. A ce moment, M. de Girardin, qui revenaifde la place du Palais-Royal et qui ignorait les derniers événements, entrait aux Tuileries. Poussé dans le château par le flot populaire, reconnu et interrogé par des insurgés qui ne savaient pas plus que lui ce qu'était devenue la famille royale, il leur annoncé l'abdication de Louis-Philippe et la régence de la duchesse d'Orléans. Cette nouvelle est favorablement accueillie ; elle parait môme surpasser l'attente de ceux à qui il la communique. « Est-ce bien vrai? disent- ils, est-ce signé? » M. de Girardin, pour donner plus de crédit à ses paroles, s'assied
le lieutenant Girard et neuf autres gardes nationaux de la 1 1* légion ; le chasseur Barillet, de la 5*; des combattants arrivés du Chàteau-d'Eau, parmi lesquels on remarquait un garçon boucher en tablier de service, armé d'un coutelas; un vieillard à barbe blanche, armé d'un sabre antique à la garde duquel on voyait un demi-pain de munition traversé par la lame ; les élèves Lebelin et Vial de l'École polytechnique, etc.
1. t Us vont aux Tuileries, disait un ouvrier à un garde national qui, apercevant de loin cette bande armée* s'inquiétait de lui voir prendre la direction du château ; mail ce n'est pas pour faire du mal : c'est histoire de se promener, ■
à une table, et, pendant une heure environ, il écrit et signe près de cinq cents bulletins ainsi conçus :
« Abdication du roi ;
« Régence de la duchesse d'Orléans ;
« Dissolution de la Chambre;
i< Amnistie générale.
i< Emile de Girardin. »
Cependant, au milieu de la foule qui se heurte et se pousse tumultueusement en avant, M. de Girardin aperçoit M. Dumoulin, portant un drapeau tiicolore, haranguant à droite et à gauche du geste et de la voix. 11 a rsdlié autour de lui une bande de deux cents hommes environ qu'il va conduire à la Chambre. M. de Girardin se joint à lui, pensant que la présence de cette bande populaire peut favoriser la proclamation de la régence. On se met en marche, on sort par le guichet du pavillon Marsan, on suit la rue de Rivoli. La troupe, qui stationnée sur la place de la Concorde, ne fait aucune difficulté pour laisser passer cette petite colonne qni n'est point armée. Arrivé à la grille du palais législatif, M. Dumoulin fait ranger ses hommes près des voitures de la cour, qui attendent madame la duchesse d'Orléans; il échange quelques paroles avec le général Gourgaud et pénètre seul dans l'enceinte. M. de Girardin y est déjà, et, bien qu'il ne soit plus député, il est allé reprendre son ancienne place auprès de M. de Lamartine.
A partir de ce moment jusqu'à une heure avancée de la nuit, le château des Tuileries est abandonné à la multitude. Elle se répand à ûots depuis les caves jusque dans les combles. Éblouie à l'aspect de ces splendeurs, curieuse, étonnée, étourdie de son propre bruit, excitée par sa propre licence, ivre de joie d'abord, de vin ensuite, elle s'y «livre à tous les excès, à tous les caprices d'une imagination en délire. Ce château, d'où l'étiquette rigide d'une reine dévote et un veuvage sévère avaient, en ces dernières années^
banni toute joie, devient le théâtre d'une immense orgie, d'une saturnale indescriptible.
Pendant que les uns, pour assouvir de sauvages colères, se ruent sur les objets inanimés, brisent les glaces, les lustres, les vases de Sèvres, mettent en pièces les tentures,, .déchirent, foulent aux pieds, brûlent, au risque d'allumerun effroyable incendie, livres, papiers, lettres et dessins*, les autres, en beaucoup plus grand nombre, prennent avec une verve inoffensive le plaisir plus raffiné de la satire en action '. Comédiens improvisés, ils imitent, avec une gravité du plus haut comique, les solennités des réceptions officielles . Dans la salle de spectacle, où l'on s'est emparé de tous les instruments de l'orchestre, une infernale ca-
1. Uoe certaine méthode préside, pendant les premières heures, à cette déyastatioD. Dans la salle des maréchaux, le portrait du maréchal fiugeaùd est percé de coups de baïonnette et mis en lambeaux ; celui du maréchal Soult est fusillé. Les noms effacés sont remplacés par ces mots: Traîtres à la patrie^ Dans les appartements de njadame Adélaïde, une toile représentant Louis- Philippe saignant le courrier Varner est lacérée. Le buste en bronze du roi,, dans le salon dit de famil'éj est jeté par les fenêtres, mutilé, et enfin fondu* dans un énorme brasier. Les portraits du prince de Joinville, au contraire, sont partout respectés. Dans le cabinet où le roi ayait signé son abdication, le portrait du duc de Nemours est très-maltraité ; ni le portrait de la reine, ni celur de madame Adélaïde ne sont touchés. Les tapisseries de la reine, ses laines et ses soies à broder, lui ont été restituées intactes, ainsi que le prie-Dieu où elle aTait enfermé les linceuls de la princesse Marie et du duc d'Orléans. On se découvrit en entrant dans l'oratoire de Marie-Amélie. Vu élève de l'Écolepol y technique, saisissant le crucifix : i Voici notre maître à tous ! • s'écria-t-il ;. et, suivi d'un grand nombre d'insurgés, il le porta processionnellement jusqu'à Saint-Roch, où il le remit entre les mains du curé. Les appartements de madame la duchesse -d'Orléans ont été complètement préservés ; de bons citoyens y avaient improvisé une garde. L'appartement du duc d'Orléans, fermé depuis sa mort, a été laissé religieusement dans l'état où il se trouvait. Les dévastations véritables n'ont été commises que plusieurs heures après la première invasion. Nous les constaterons en temps et lieu.
2. Dans cette dernière journée, un assez grand nombre de légitimistes avaient encouragé le mouvement insurrectionnel en distribuant aux combattants beaucoup d'armes de luxe. Plusieurs parurent aux barricades. Ils avaient revêtu la blouse et la casquette du prolétaire. On en vit aussi se mêler, plus qu'il n'eût été bienséant à des partisans de la royauté, aux ébats du peuple dans ïes< Tuileii)8«
cophonie semble prendre à tâche de rendre sensible à l'oreille déchirée le chaos moral de celte heure révolutionnaire. * . .
D'autres s'installent aux tables de jeu et parient les millions de la liste civile ; on remarque deux individus qui,assis à une table d'échecs, la tête appuyée sur leurs mains, lesyeux fixés sur l'échiquier dans l'attitude d'une méditation profonde, donnent, au milieu du plus étourdissant fracas, une muette comédie. Les bons mots, les lazzi, volent à traders les coups de feu qui se croisent au hasard ^.
Les enfants se revêtent de robes de chambres en velours, se font des ceintures avec des franges d'or et des torsades de rideaux, des bonnets phrygiens avec des morceaux de tentures. Les femmes font ruisseler dans leurs cheveux les essences parfumées qu'elles trouvent sur les tables des princesses. Elles fardent leurs joues, couvrent leurs épaules de dentelles et de fourrures, ornent leurs têtes d'aigrettes; de bijoux, de fleurs ; elles se composent avec un certain goût burlesque des parures extravagantes. L'une d'elles, une pique k la main, le bonnet rouge sur la tête, se place dans le grand vestibule et y demeure, pendant plusieurs heures, immobile, les lèvres closes, l'œil fixe, dans l'attitude d'une statue de la Liberté : c'est une fille de joie. On défile devant elle avec toutes les marques d'un profond respect. Triste image des justices capricieuses du sort : la prostituée est le signe vivant de la dégradation du pauvre et de la corruption du riche. Insultée par lui dans les temps prétendus réguliers, elle a droit à son heure de triomphe dans toutes nos saturnales révolutionnaires. La Maillard travestie en déesse Raison^ c'est l'ironique symbole de l'honneur populaire outragé, abruti, qui se réveÛle en sursaut dans l'ivresse et se venge.
i . « C'est toi qvd es aveugle, » s'écrie un ouvrier eu faisant de son mouchoir on bandeau au buste de Louis-Philippe. ■ Que fais-tu là, marquis 7 dit un facétieux à un enfant qui tenait à la main un plan de Neuilly. — Eh ! vicomte, j'examine le plan de mes propriétés, a répond celui-ci avec gravité.
HIl^TOIRE DE LA RÉVOLUTION DS 1848. 205
Enfin, vers trois heures, le trône, incessamment foulé aux pieds par les insurgés, qui avaient tous voulu y monter à leur tour, est enlevé à bras et descendu par le grand escalier dans le vestibule du pavillon de l'Horloge. On prépare une marche triomphale. Des tambours battent de fantasques roulements. Deux jeunes gens, montés sur de beaux chevaux des écuries royales, prennent la tôte du cortège ; le faute.uil est porté sur les épaules de quatre ouvriers, que suit une foule nombreuse. On traverse ainsi le jardin, la placl de la Concorde et toute la ligne des boulevards. Une multitude armée de piques au bout desquelles pendent des lambeaux de pourpre, de damas, de brocart, des habits de cour, des livrées, brandissant des bauonnettes et des sabres auxquels sont enfourchés des quartiers de viande, de pain, de lard, des bouteilles vides enlevées aux cuisines et aux caves royales, s'avance en chantant la Marseillaise. A chaque barricade, elle fait halte, et le trône, posé sur des assises de pavés, sert de tribune à quelque harangueur populaire. Enfin, parvenu k la Bastille; on le place au pied de la colonne de Juillet ; un long roulement de tambour se fait entendre ; on apporte quelques branches de bois sec que Ton dispose en bûcher; on y met le feu : une flamme, s'élève claire et pétillante, qu'entoure aussitôt une ronde joyeuse. La ronde s'agrandit de proche en proche; elle presse son rhythme, elle s'accélère, se précipite, s'éteind, se prolonge jusqu'à ce que les derniers 'vestiges du trône aient disparu dans un monceau de cendres. Alors de.grands «ris d'allégresse . retentissent, au-dessus desquels on enitend bientôt des voix énergiques qui rappellent aux comhattants le but de la révolution et s'écrient : A l Hôtel de mile ! à l Hôtel de ville!
LE PEUPLE A LA CHAMBRE DES DÉPUtÉS.
La Chambre des pairs avait été convoquée pour une heure et demie. Une courte discussion sur le procès-verbal occupa les premiers moments de la séance, puis le chancelier se leva, et, d'une voix très-émue, annonça à Tassemr blée les événements du dehors : « Messieurs, dit-il, je ne sais que par le Moniteur que le ministère précédent n'existe plus et qu'un autre ministère se forme. Je n'ai reçu aucun avis officiel de quoi que ce soit : par conséquent, il n'y a rien dont je puisse entretenir la Chambre. »
Les pairs, humiliés et déconcertés, ne jugèrent point non plus qu'ils eussent quelque chose à faire ; la séance fut suspendue. Pendant cette suspension, le bruit se répandit que madame la duchesse d'Orléans allait venir au Luxembourg avec M. le comte de Paris ; mîiis, après une longue et inutile attente, le chancelier, ayant invité les pairs à reprendre leurs places, leur fit coniiaître, en ces termes, qu'ils pouvaient se séparer :
« Nous avions envoyé trois de nos collègues auprès de » M. le président de la Chambre des députés pour l'infor- » mer que la Chambre des pairs restait assemblée et atten- » dait les communications qui pourraient lui être faites. » Cette mission a été remplie; mais, d'après le compte dé- » taillé qui nous a été rendu par nos collègues, il est
» évident que la Chambre des députés n'était plus en séance » quand ils y sont arrivés. Notre message n'ayant pu, par » conséquent, avoir aucun résultat, j'ai l'honneur de pro- » poser à la Chambre de lever la séance. Elle sera infor- » mée quand une nouvelle réunion pourra avoir lieu. »
Ainsi finit, ainsi devait finir celte assemblée sans carac- * tère, sans tradition, sans puissance, cette représentation factice d'une aristocratie plus factice encore.
Ni le roi ni les ministres n'avaient pensé k la Chambre des " pairs au moment du danger; on ne daignait pas la prévenir des événements accomplis. Il ne vint à l'idée dé personne de lui demander une inspiration politique, un ap'pui légal, un efTort quelconque de courage et de patriotisme. Ni la monarchie dans ses dernières convulsions, ni la République dans ses premières luttes, ne songèrent à cette assemblée inerte; personne ne prit la peine de la congédier; elle s'effaça, elle s'évanouit dans le néant où elle avait végété ; on ne put pas môme dire : Elle a vécu ^.
Le spectacle que présentait k la môme heure le palais Bourbon, quoique bien différent, n'étsdt guère moins pitoyable. Depuis midi, une foule de députés, de journalistes, de personnes étrangères à la Chambre, accouraient de toutes les parties de la ville, effarés, en proie à des frayeurs dont le désordre paraissait dans la tenue, dans les propos, sur les physionomies. Nul ne cherchait à déguiser sa préoc- , cupation personnelle dans la panique générale.
Jamais peut-être, à aucun moment de nos crises révolutionnaires, une pareille hésitation, une perplexité si manifeste, n'avEÛent trahi, dans les esprits et dans les consciences, une déroute plus connrplète. On vit alors avec surprise, avec tristesse, combien était devenu petit, en
1. Les pairs eux-mêmes aTaient le sentiment de leur nullité: a Messieurs, la Chambre des députés jieat d'être envahie^ s'écrie H. Beugnot, en entrant vers deux heures dans la salle du Luxembourg ; nuus allons l'être încessamment. — Mon cher collègue, tous vous flattez, » lui répond, en souriant, M. de Saint Priest.
France, le nombre de ces hommes fermes de cœur, pour lesquels le devoir ne saurait jamais être douteux et que le sacrifice trouve tout préparés. Quel que soit le blâme que doive encourir devant Thistoire l'attitude de la Chambre des députés en ce moment décisif, il convient de dire, non
• pour sa justification, mais pour notre enseignement, qu'elle reflétait Timage trop fidèle de l'état moral auquel les classes supérieures étaient descendues. Vues troublées qui
• cherchent à reconnaître de quel côté va la fortune pour la suivre, appréhensions de s'attacher à une cause perdue, prudences qui veulent tout ménager, perfidies qui s'observent, habitudes contractées dans les chocs incessants de nos luttes civiles de confondre le succès avec le droit , l'égoïsme avec la sagesse, la fourberie avec l'habileté, voilà de quels éléments se composait, vers le déclin du règne de Louis-Philippe, l'opinion légalement constituée dans les Chambres ; voilà sur quels fondements la dynastie d'Orléans se croyait assez solidement assise pour défier l'ardeur des passions populaires.
L'ouverture de la séance n'avait été indiquée, la veille, que pour trois heures. M. Sauzet n'était pas là. En attendant qu'il vint, dans la salle des Pas-Perdus,. dans la salle des conférences, dans les couloirs, dans les bureaux, dans la tribune des journalistes, on entrait, on sortait, on se communiquait des nouvelles et surtout des suppositions ; personne ne connaissait avec exactitude la situation des choses ; les bruits les plus contradictoires trouvaient créance. On venait de voir passer M. Odilon Barrot, suivi d'une espèce de cortège; il allait prendre possession du mikiistère de rintérieùr. On se demandait si Louis-Philippe était encore roi, s'il avait quitté les Tuileries, pour qui se prononçait la garde nationale, si la troupe combattait encore, qui la commandait; on sentait que tout flottait au hasard.
Enfin, pendant que MM. Çatnot et Marie se décidaient à aller au château pour éclaircir tous ces doutes, on vit arriver M. Vatout et plusieurs autres personnes de l'intimité
de Louis-Philippe, qui, en annonçant l'abdication, groupèrent autour d'elles des députés influents et s'efforcèrent de les amener à soutenir la régence. M. Berryer et M. Lubis, rédacteur en chef d'ua journal légitimiste ^, se prononçaient fortement pour cette transaction. On affirmait que le National était gagné, qu'un ministère Odilon Barrot et Marrast allait entourer de sa popularité un gouvernement nouveau^ exempt de tous les torts dont le peuple accusait Louis- Philippe, a II y avait bien, disait-on dans ces groupes, un certain nombre de fous qui parlaient de République, mais ce n'était pas là une opinion sérieuse. Du moment que la personne du roi et celle de M. le duc de Nemours étaient hors de cause, rien ne serait plus facile que de faire acclamer madame la duchesse d'Orléans et M. le comte de Pans : une jeune femme que la calomnie de l'esprit de parti n'avait jamais osé efQeurer, et un enfant préservé, par son âge, de toute participation aux choses, de toute relation avec les hommes que réprouvait l'opinion publique. » Comme on raisonnait de la sorte,*M. Thiers accourt hors d'haleine; on l'entoure, on le presse de questions. Il confirme la nouvelle du départ du roi; il ne sait rien de plus;il n'a pas vu madame la duchesse d'Orléans ; il n'a pas vu M. Odilon Barrot ; il vient de traverser la place de la Concorde. « La troupe, dit-il, n'empêchera pas le peuple de passer; avant dix minutes, la Chambre sera envahie, les députés seront égorgés. La marée monte, monte, monte, » ajoute-t-il en élevant son chapeau, comme pour imiter le geste d'un pilote en perdition. Il n'y a plus rien à faire. Et M. Thiers disparaît*,
i. L'Uttion monarchique.
2. MM. Thiers, Duvergier de Hauranne, de Rémusat, Baroche, de Salles avaient, ainsi que nous l'avons tu, quitté les Tuileries en même, temps qne Louis-Philippe. H. Thiers, séparé de ses amis à l'entrée de la place de la Concorde et poussé par la foule du côté du pont, bâtant le pas, était entré à la Chambre, plutôt pour y chercher un refuge que pour y apporter un avis. Persuadé que l'inTasion populaire ne tarderait pas, il ne jugea pas opportun de l'attendre, et pensa à mettre sa personne en sdreté. Un député conserTateur, M. Talabot, s'offrit à l'accompagner et le reconduisit par de longs circuits, par
210 HISTOIRE DE LA RÉJirOLUTION DE 1848.
après avoir ainsi répandu autour de lui la consternation et l'épouvante.
Presque au môme moment, M. Sauzet arrive et prend place au fauteuil*. Les tribunes publiques sont vides; il n'y a personne au banc des ministres. Dans la tribune des journalistes, MM. Gervais (de Caen), Pascal Duprat et quelques autres rédacteurs de la Réforme, parlent hautement de république; M. Marrast s'efforce de leur imposer silence.
M. Laflite demande que la Chambre se déclare en permanence. Cette lYiotion est adoptée ; mais les députés, de plus en plus troublés par les nouvelles du dehors, ne songent à prendre aucune initiative. La séance est suspendue.
Enfin, vers une heure et demie, un officier en uniforme est introduit et vient parier à l'oreille de M. Sauzét. Aussitôt le président annonce avec beaucoup d'embarras à la Chambre que madame la duchesse d'Orléans va assister à la séance. Il fait disposer trois sièges au pied de la tribune. Une agitation extraordinaire se manifeste sur tous les bancs quand on voit entrer dans làsalle, par la porte du couloir de gauche, madame la duchesse d'Orléans, tenant par la main le comte dd Paris. Le duc de Chartres la précède ; plusieurs aides de camp, des officiers de l'armée et de la garde nationale, lui servent d'escorte. A la vue de cette femme, de cette mère si noble et si courageuse, un certain attendrissement gagne les cœurs '. « Vive la duchesse d'Or-
le bois de Boulogne et les BatignoUes, à travers des groupes populaires menaçants qu'il fallut plusieurs fois haranguer, jusqu'à la place Saint -Georges. M. Thiers y arriva, vers six heures du 'soir, accahlé de fatigue, dans un état de complète prostration physique et morale.
1. MM. Beaumont (de la Somme), de Mornay, de Polignac et César Bacot, informés par un des sténographes du Moniteur que les gardes municipaux qui occupaient la caserne des Minimes, près de a place Boyale, Tenaient de se rendre, et que le peuple, partout mêlé à la garde nationale, s'avançait vers les Tuileries et le palais Bourbon, coururent avertir M. Sauzet. Celui-ci se refusa d'abord à ouvrir la séance. Il fallut le presser vivement pour obtenir qu'il se rendît au palais Bourbon avant l'heure indiquée.
2. « Je suis républicain, disait M. Marrast, dans la tribune des journalistes;
Jlé<ii^s ! vive le comte de Paris! vive la régente! vive le roi! » crie-t-on dans les tribunes et sur la plupart des bancs. La duchesse s'incline ; son voile à demi relevé découvre ses joues pâles et ses yeux rougis par les larmes. Ses vêtements de deuil ajoutent quelque chose de plus touchant encore à la plaintive majesté de son maintien. Elle parcourt d'un regard inquiet l'assemblée, comme pour y chercher des protecteurs. Hélas 1 elle vient d'entendre des paroles bien différentes. En traversant la salle des Pas-Perdus, elle a été coudoyée par des républicains accourus pour déjouer ses efforts, et, au moment même où eUe entre d'un pas timide dans l'enceinte, un petit groupe d'hommes résolus s'y précipite pour protester, au nom du peuple, contre la royauté de son fils.
MM. Emmanuel Arago, Sarrans, Chaix (de Lyon) et Duménil (de Saint-Omer) arrivaient des bureaux du National^ où siégeait, depuis neuf heures du malin, un comité composé de délégués de tous les quartiers de Paris et de républicains de toutes les nuances. On avait cherché à s'entendre avec le comité de la Réforme, On comprenait qu'il fallait s'unir pour tenir prêt, à tout événement, un gouvernement provisoire ; mais la fusion était devenue difficile par suite des rivalités personnelles et de la polémique acerhe des deux journaux pendant ces dernières années.^
Monté sur une table, M. Louis Blanc prêchait la conciliation, M. Félix Pyat le secondait; d'autres les combattaient; les amis particuliers de M. Marrast repoussaient M. Ledru- RoUin. Enfin, comme le temps pressait et comme on pouvait craindre que la Chambre des députés, défendue par la troupe, ne prit une résolution énergique, également fâcheuse. pour le National et pour la Réforme, M. Martin '(de
mais cette femme, ces CDfants, tout cela m'émeut. — En 1830, n'y avait-il pas aussi une femme et un enfant ? lui répond un de ses -voisins ; avez-Tous été ému alors ? •
i. Au moment où éclata l'insurrection, M. Ledru-Rollin et M. Marrast étaient sur le point de se battre en duel.
Strasbourg), qui n'avait cessé d'aller d'un comité k l'autre, . dans l'intérêt commun, parvint à faire signer aux deux partis la liste suivante : MM. Arago (François), Dupont (de l'Eure), Ledru-RoUin, Flocon, Louis Blanc, Marie, Garnier- Pages, Lamartine.
Sur ces entrefaites, la nouvelle positive de l'abdicatioii du roi étant arrivée, M. Arago l'annonça au bataillon de la 2^ légion qui stationnait dans la rue Lepelletier et k la masse populaire qui, depuis le matin, encombrait les abords desbureaux du National, « Le roi abdique en faveur de son petit-fils, dit M. Emmanuel Arago haranguant à une fe* nôtre, mais le peuple victorieux ne doit point accepter cette abdication. Un roi déchu n'a 'pas le droit de disposer de la souveraineté; c'est au peuple seul, aujourd'hui, qu'il appartient de prononcer sur son sort; c'est au peuple à constituer un gouvernement de son choix. » Et, voyant que ses paroles ne soulevaient aucune opposition, M. Arago proposa à l'acclamation populaire un gouvernement provisoire composé des noms qu'on vient de lire. Pendant ce temps, on décidait, dans les bureaux^ d'envoyer une délégation à la Chambre des députés, afin d'y appuyer le mouvement révolutionnaire, et, peu d'instants après, MM. Arago, Ghaix, Duméril et Sarrans prenaient tous quatre, à pied, le chemin du palais Bourbon.
Arrivés sur le boulevard, à la hauteur de la rue Duphot,. ils aperçoivent un cortège composé de gardes nationaux,, d'un petit nombre d'ouvriers, d'enfants surtout, qui entourent une voiture de place, et crient Vive la réforme! Les^ délégués s'approchent et reconnaissent dans la voiture MM. Odilon Barrot, Abattuccî, Garnier-Pagès, Degouve-Denunfcques ; sur le siège, auprès du cocher, M. Pagnerre, l'éditeur en renom de la presse démocratique. M. Arago s'avance à la portière : « Vous allez à la Ghambre? dit-il, en s'adressant à M. Odilon Barrot; nous y allons aussi. Vous y allez pour faire triompher un gouvernement de coterie ; nous y allons pour faire proclamer la volonté du peuple. »
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 2i3
Et, comme il prononce le mot de gouvernement provisoire, MM. Garnier-Pagès et Odilon Barrot lui reprochent son imprudence, sa folie. On se sépare très- animé de part et d'autre. On va tout à l'heure se retrouver en présence, pour le combat décisif.
La place de la Concorde était, comme on sait, occupée par des troupes nombreuses et en bon ordre *. Les délégués du National ne savaient pas trop comment il leur serait possible de la traverser. M. Arago paya d'audace, et, s'étant fait conduire auprès du général Bedeau, il se nomma, déclara qu'il allait, au nom du peuple de Paris, remplir à la Chambre une mission officielle, et qu'il demandait le libre passage. Le général hésita un moment, puis il consentit à laisser passer les délégués ; ceux-ci touchaient déjà au bout du pont, lorsque accourant au galop : (( Monsieur Arago, s'écrie le général, de grâce, faites-moi savoir le plus tôt possible ce qui se passe à la Chambre , nous ignorons tout ; nous sommes ici sans aucun ordre. Notre situation n'est pas tenable ; j'ai expédié estafette sur estafette aux ministres, mais je n'obtiens pas de réponse. Dites, je vous en supplie, à M. Odilon Barrot ou à M. Thiers qu'ils nous envoient des ordres sans tarder. » Arago promit, et passa •.
Lorsqu'il entra dans la salle des Pas-Perdus, le désordre et le tumulte y étaient au comble. Des groupes animés discutaient avec véhémence des propositions confuses, mais qui, toutes, étaient plus ou moins dans l'intérêt de la régence. M. Emmanuel Arago, à qui sa forte stature et sa voix sonore aident à se frayer un chemin à travers la foule, proteste contre les discours incohérents des partisans de la dynastie, et leur jette hardiment le mot de Ré
1. Six escadrons de dragons et de hussards, le il* régiment d'infanterie de ligue.
2. Peu d'instants après, M. Léon Faucher et un autre député Tinrent exhorter le général Bedeau à défendre la Chambre. • Apportez-moi un ordre du président, répondit le général. Je ne saurais agir sans ordres. •
214 HISTOIRE DE LA. RÉVOLUTION DE i848.
publique. A peine Va-t-il prononcé, qu'il entend battre aux champs et qu'il voit une femme vêtue de deuil quipasse rapidement, presque inaperçue dans la préoccupation générale. C'est la duchesse d'Orléans. Elle va entrer, avec le comte de Paris, dans la salle des séances. Il n'y a plus un moment à perdre. M. Emmanuel Arago et ses amis se précipitent à sa suite ; ils arrivent en môme temps qu'elle, par la porte opposée, dans l'hémicycle. M. Arago, déjà sur les degrés de l'escalier, veut monter k la tribune ; plusieurs députés le retiennent. M. Sauzet essaye de lui imposer silence. Des colloques très-vifs s'engagent. Pendant ce temps, M. Dupin, sur l'invitation de M. Lacrosse, et comme malgré lui, car il comprend que l'intervention d'un familier du château peut compromettre la cause de la régente, a pris la parole. Le duc de Nemours venait d'entrer *.
a Messieurs, dit M. Dupin, vous connaissez la situation de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l'abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré, en même temps, qu'il déposait le pouvoir et qu'il le laissait à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d'Orléans. »
Des acclamations nombreuses interrompent cette déclaration solennelle, dont la présence du duc de Nemours confirme l'authenticité. Nous avons vu pourtant que Loui^- Philippe, fidèle jusqu'à la fin au respect de la loi, avait résisté à toutes les insinuations, aux instances les plus pressantes, et n'avait rien statué quant à la régence. Le nom de madame la duchesse d'Orléans, substitué à celui
1. Au pont de la Concorde, on conseillait au duc de Kemours de rester en dehors du palais Bourbon, à la tête des troupes. « Hélène court des dangers, dit-il, je vais avec clic. ■ Pendant tout le temps que dura,'\:ette régence éphémère, le duc de Nemours, sans songer un seul instant à lui-même se préoccupa de sa belle-sœur et de ses deux neveux, avec une courageuse sollicitude.
de M. le duc de Nemours, était un acte. Illégal, une usurpation de pouvoir inspirée aux amis de la dynastie, à MM. Dupin, de Girardin, Crémieux, Odilon Barrot, par l'impérieuse nécessité des circonstances. Le duc de Nemours, il faut le dire à sa louange, non-seulement n'avait opposé aucune résistance à une telle violation de ses droits, mais avait voulu accomplir son sacrifice en personne, sanctionner de sa présence la décision de la Chambre, qui Fallait dépouiller, et partager, avec la femme de son frère, les dangers d'une telle entreprise.
Les acclamations qui viennent d'accueillir le nom de madame la duchesse d'Orléans enhardissent M. Dupin ; il demande qu'elles soient constatées au procès-verbal. « Messieurs, dit-il, vos acclamations, si précieuses pour le nouveau roi et pour madame la régente, ne sont pas les premières qui l'aient saluée ; elle a traversé, à pied, les Tuileries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, parla garde nationale, exprimant ce vœu, comme il est au fond de son cœur, de n'administrer qu'avec le sentiment profond de l'intérêt public, du vœif national, de la gloire et de la prospérité de la France. Je demande, en attendant queTacte d'abdication, qui nous sera remis probablement par M. Barrot, nous soit parvenu, que la Chambre fasse inscrire au procès-verbal les acclamations qui ont accompagné et salué ici, dans cette enceinte, M. le comte de Paris, comme roi de France, et madame la duchesse d'Orléans comme régente, sous la garantie du vœu national.
— ^ Messieurs, dit le président, il me semble que la Chambre, par ses acclamations unanimes... »
Des protestations éclatent, à ces mots, sur les bancs de la gauche et de la droite, et surtout parmi la foule qui se presse au pied de la tribune. Madame la duchesse d'Orléans et ses enfants sont poussés, heurtés, par cette foule qui ne les voit pas ou qui ne veut pas les voir ^ De i^a
1. A ce mocaent, M. d'Houdètot, -voyant le comte de Paris trèi-pâle, dcniUiid^'
216 HISTOIRE DE Lk RÉVOLUTION DE 1848.
place, M. de Lamartine demande au président de suspendre la séance, par respect pour la représentation nationale et pour Tauguste princesse présente dans l'enceinte. Cette proposition, bien que voilée de respect, était tout à fait contraire aux intérêts de la régence ; elle était môme inconstitutionnelle, car rien n'était plus naturel et môme plus nécessaire que la présence du nouveau roi au sein de la représentation nationale qui devsdt sanctionner son avènement. Cependant le président, méconnaissant complètement la situation et môme la légalité, annonce que la Chambre va suspendre la séance, jusqu'à ce que madame la duchesse d'Orléans et le nouveau roi se soient retirés.
Alors, M. le duc de Nemours et quelques députés engagent la princesse à sortir; mais elle s'y refuse. Son instinct maternel l'avertit. Son cœur a plus de fermeté que le cœur de tous les hommes qui l'entourent. Elle reste debout, à sa place, tenant toujours ses enfants par la main, résistant k la pression insupportable de la foule. Elle comprend que, si elle quitte la Chambre, la cause de son fils est perdue. Le général Oudinot prend la parole pour soutenir le droit de madame la duchesse d'Orléans : « Si la princesse désire se retirer, dit-il, que les issues lui soient ouvertes. Si elle demande à rester dans cette enceinte, qu'elle reste, et elle aura raison, car elle sera protégée par notre dévouement '. »
Cependant M. Marie est monté à la tribune, mais il n'obtient pas le silence. « Que toutes les personnes étrangères à la Chambre, dit le président, se retirent. » C'était, sous
pour lui un yerre d'eau à l'un des huissiers, i Cet enfant est ému, dit-il. — Je n*ai pas peur, dit aussitôt le petit prince, qui l'avait entendu ; je tous remercie, Monsieur, a Et il refusa obstinément de boire.
1. Après avoir prononcé ces quelques mots, le général descendit dans la cour du palais Bourbon, et, haranguant les gardes nationaux qui s'y trouyalent, il les exhorta à protéger une femme, un enfant... Ses paroles furent accueillies aTec une froideur extrême. Pendant qu'il s'efforçait à ranimer un zèle éteint, \ la Chambre était enyahie et la princesse en fuite.
cette forme plus générale, une injonction nouvelle à la duchesse d'Orléans de quitter Fenceinte. Cédant aux invitations qu'on lui adresse de toutes parts, elle monte par l'escalier du centre, mais elle ne peut se décider encore à sortir et s'assied sur les gradins supérieurs avec ses fils ; le duc de Nemours se tient toujours auprès d'elle et prend des notes au crayon. MM. Dupin, de Girardin, quelques officiers de la maison du comte de Paris et quelques gardes nationaux, formant devant la princesse un demi-cercle, la dérobent aux regards. « M. Barrol ! où est M. Barrot? » s'écrie-t-on de toutes parts. On le cherche, on l'attend avec anxiété. On semble croire qu'il peut seul imprimer une impulsion décisive à cette agitation confuse. Enfin le ministre de la régence paraît dans la salle. Tous les yeux se tournent vers lui ; on l'environne ; ou lui crie de monter à la tribune. Le moment est solennel.
M. Barrot venait à la Chambre le cœur encore rempli d'illusions. Après avoir été au ministère de l'intérieur, où il s'était occupé, de concert avec MM. Malleville, Bixio, Pagnerre, de prendre quelques mesures d'ordre ; après avoir fait jouer le télégraphe pour annoncer aux départements l'abdication du roi et la régence * ; après avoir envoyé, par le colonel de Courtais, aux troupes de la place delà Concorde, l'ordre de ne pas tirer sur le peuple, il était allé, avec M. Biesta, à la rencontre de madame la duchesse d'Orléans ; mais, ne l'ayant pas trouvée, il s'était rendu en toute hâte à la Chambre. Là, au moment d'entrer dans la salle des délibérations, M. Emmanuel Arago et quelques députés, qui épiaient son arrivée, l'avaient entraîné dans un bureau ', où une vive discussion s'élait engagée sur la nécessité de nommer un gouvernement provisoire. M. Barrot combattit avec force cette propositioilj et, bien que M. Arago lui oifrît de faire ajouter son nom
1. Voir aux Documents historiques^ à la fin du volume j n» 7.
2. Ce bureau airaitété mis à la disposition de M. Arago, sur ordre exprès dé M. Sauzet, qui ne paraissait pas se rendre un compte bien net delà situation.
ii8 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE. i848.
sur la liste adoptée dans les bureaux du National, il déclara qu il ne consentirait à rien de semblable. « Tous les pouvoirs sont concentrés dans mes mains, répétait toujours M. Barrot ; je ne saurais admettre aucune autre combinaison ni servir aucune autre cause que celle de la régence. » Ce fut après s'être ainsi prononcé qu'il entra dans la salle des délibérations. M. Marie occupait encore la tribune. Au nom de la loi qui déférait la régence au duc de Nemours, il protestait contre toute décision précipitée, et demandait la nomination d'un gouvernement provisoire. « Quand ce gouvernement aura été constitué, disait M. Marie, il avisera ; il pourra aviser concurremment avec les Chambres, et il aura autorité dans le pays. Ce parti pris à l'instant même, le faire connaître dans Paris, c'est le seul moyen d'y rétablir la tranquillité. Il ne faut pas, en un pareil moment, perdre son temps en vains discours. Je demande que sur-le-champ un gouvernement provisoire soit organisé. »
La proposition d'un gouvernement provisoire est accueillie par des bravos partis de la tribune des journalistes. M. Crémieux s'empresse alors de l'appuyer. «En 1830, -dit-il, nous nous sommes trop hâtés, et nous voici forcés de recommencer en 1848. Nous ne voulons pas. Messieurs, nous hâter en 1848 ; nous voulons procéder régulièrement, légalement, fortement. Nommons lîn gouvernement provisoire ; qu'il soit juste, ferme, vigoureux, ami du pays, auquel il puisse parler pour lui faire comprendre que, s'il a des droits que tous nous saurons lui donner, il a aussi des devoirs qu'il doit savoir remplir. Je demande l'institution d'un gouvernement provisoire composé de cinq membres. »
Au milieu de l'agitation qui suit cette proposition, M. de Genoude élève la voix pour demander l'appel au peuple, u Vous ne pouvez faire ni un gouvernement provisoire ni une régence ! s'écrie ce courageux champion de la légitimité et du suifrage universel; il faut que la nation soit
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE (Si8. 210 convoquée. D n'y a rien sans le consentement du peuple. C'est comme en fB30 ; vous ne l'avez pas appelé. Vovez ce qui vous arrive ; ce sera la même chose, et vous verrez les plus grands malheurs surgir de ce que vous ferez aujourd'hui. »
A ce moment, M. Barrot se dispose à monter à la tribune. « M. Barrot! M. Barrot I laissez parier M. Barrot 1» s'écrict-on. Un profond silence succède au tumulte. H. Barrol, ému, mais resté maître de son émotion, prendla parole. Il trace succinctement un tableau de la situation qui esl écouté avec faveur. <> La couronne de Juillet repose sur la tète d'un enfiinl et d'une femme, » dit-il avec un accent solennel.
Les centres applaudissent, madame la duchesse d'Orléans se lève et salue l'assemblée. Elle tient k la main un papier que lui a remis M. Crémieux ; elle l'agite et s'elTun^e de faire comprendre au président qu'elle désire prendre, la parole. « Montez à la tribune, Madame, » lui dit M. de Girardin. M. le duc de Nemours la retient. Intimidée, hésitante, la duchesse d'Orléans rassemble cependant tout son courage et veut essajer de parler. « Messieurs, di(-(i!le d'une voix étoufTée, mon fils et moi nous sommes venus ici... » C'est à peine si le groupe le plus voisin entend ces paroles. Le bruit qui se fait autour de la tribune et les personnes debout qui cachent la princesse ne permettent à M. Odiion Bairot et à M. Sauzet de rien voir ni de rii^n entendre. La duchesse d'Orléans découragée se rassied. Luc telle lutte est trop violente pour ses forces physiques, iiop inattendue pourson esprit délicat, qui n'a eu ni l'occasion de s'enercer il l'autorité, ni le temps de se préparer à un rôle politique.
M. Odiion Barrot, qui se croit encore maître des événements, esl toujours à la tribune. Il parle de liberté polîligue, à'wàon, d'ordre, de circonstances difficiles. Interrojnpu par M. de la Rochejacquelein, il promène sur les baiic;^ de la droite et de la gauche un regard courroucé. « Est-ce
que par hasard, dit-il avec une certaine hauteur, on prétendrait remettre en question ce que nous avons décidé parla révolution de Juillet?...» Et il continue avec un étonnant sang-froid ; il se prononce au nom des intérêts du pays, au nom de la vraie liberté, pour la régence.
Alors, M. de la Rochejacquelein, qui n'a pas cessé, pendant tout le discours de M. Odilon Barrot, de donner des signes d'impatience, s'élance à la tribune. « Nul plus que moi, s'écrie-t-il, ne respecte ce qu'il y a de beau dans certaines situations. Je répondrai à M. Odilon Barrot que je n'ai pas la folle prétention de venir élever ici des prétentions contraires : non ; mais je crois que M. Barrot n'a pas servi, comme il aurait voulu les servir, les intérêts pour lesquels il est monté à cette tribune. Messieurs, continue M. de la Rochejacquelein, qui veut reprendre habilement la proposition de M. de Genoude, dont il partage l'espérance secrète, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le passé, ont toujours servi les rois, de parler maintenant du pays, du peuple. Aujourd'hui, vous n' êtes nen ici,., »
De vives protestations lui coupent la parole. « Nous ne pouvons accepter cela I » s'écrie M. de Mornay. « Je vous rappelle à l'ordre, » dit le président. M. de la Rochejacquelein, resté à la tribune, explique sa pensée : « Je dis que vous n'êtes rien comme Chambre... »
Au même instant, et comme pour confirmer ces paroles, un bruit extraordinaire retentit dans les couloirs extérieurs ; on frappe à coups de crosse de fusil contre la porte située à gauche de la tribune ; la porte cède sous la pression d'une foule d'hommes armés qui se précipitent dans la salle aux cris de : « Vive la liberté ! à bas le juste milieu ! à bas la régence ! » C'eât la colonne du capitaine Dunoyer, grossie, sur la route, d'un nombre considérable d'hommes du peuple, d'étudiants et de gardes nationaux décidés à empêcher à tout prix la régence et à proclamer la République.
Après avoir franchi les quais au pas de course, les in-
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surgés sont arrivés jusqu'à la grille du palais Bourbon, faisant face au pont de la Concorde. Deux mille hommes de troupe sous les armes gardent la Chambre.
« Vous n'entrerez pas ! s'écrie le général Gourgaud ; la Chambre délibère ; vous y porteriez le désordre : il faut que la Chambre soit respectée. — Nos pères ont franchi vingt fois les portes de l'Assemblée nationale, répond le chasseur Cochet ; nous entrerons bien une fois dans la Chambre des corrompus. » Et la colonne s'apprête à forcer le passage. « Attendez, du . moins, reprend le général avec fermeté, attendez que nous sachions ce qui se fait à la Chambre. Je vais y aller, et je vous donne ma parole que je reviendrai immédiatement vous dire sur quoi l'on délibère. » On attend, en effet, quelques instants, mais bientôt les insurgés, impatientés de ne pas voir reparaître le général Gourgaud, escaladent, en dépit des sentinelles, le mur latéral à la grille, montent en courant le péristyle, et cherchent à pénétrer dans l'enceinte.
A ce moment, le général sort du palais et vient à leur rencontre ; son émotion est extrême. On lit sur son visage un découragement profond. Par respect pour un vieux militaire, les insurgés s'arrêtent, reculent ; ils redescendent le perron et font silence. « M. Crémieux est à la tribune, dit le général. 11 combat la proposition d'une régence. M. Marie va venir lui-même vous l'annoncer. C'est un ami du peuple ; attendez-le.
— Général, s'écrie Dunoyer, les amis du peuple sont rares à la Chambre. La majorité va étouffer leur voix ; au nom de la France, général, ne nous arrêtez pas ici ! » Disant cela, il donne à sa colonne le signal d'avancer, et se précipite à sa tête, par la petite porte de la grille à droite . La troupe qui stationne çà et là, l'arme au pied, ne reçoit pas d'ordres et reste neutre. La garde nationale de service, sous le commandement du chef de bataillon Hamond de la Croisette, n'essaye aucune résistance.
En vain, M. Emmanuel Arago, qui retourne au bureau
du National^ pour y rendre compte de sa mission, essaye de calmer l'ardeur des insurgés; en vain, M. Marie, averti de l'invasion, vient à leur rencontre et veut les arrêter sur le seuil ; ils n'écoutent pas ; repoussant, culbutant les huissiers de service, ils se pressent dans les couloirs, enfoncent la porte, escaladent les bancs. Le capitaine Du noyer s'élance à la tribune ; il appuie fortement sur le marbre la hampe de son drapeau, et, brandissant son sabre au-dessus de sa tête, il s'écrie d'une voix tonnante, qui domine un moment le tumulte : « Il n'y a plus ici d'autre autorité que celle de la garde nationale, représentée par moi, et celle du peuple, représentée par 40,000 hommes armés qui cernent cette enceinte. »
A ce spectacle, à ce langage inouï, les députés épouvantés refluent confusément vers les gradins supérieurs. Le président, pâle et défait, agite sa sonnette d'une main tremblante. Au pied de la tribune, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage calme, les yeux levés vers le ciel comme un martyr, M. Odilon Barrot semble attendre que le délire de cette multitude se dissipe de lui -môme. M. Ledru-Rollin est à la droite du capitaine Dunoyer ; son regard interroge la foule. Il épie l'instant où il deviendra possible de la dominer du geste et de la voix. M. de Lamartine, debout sur les marches de l'escalier, promène sur l'assemblée un œil scrutateur.
« Monsieur le président, couvrez-vous ! c'est affreux ! c'est infâme ! s'écrie M. de Mornay; il n'y a plus de liberté, nous sommes envahis par une horde de brigands! » Le geste expressif d'un ouvrier le contraint au silence.
M. de la Rochejacquelein, au milieu des insurgés, sourit
1. Eq traversant la place de la Concorde, M. Arago, fidèle à sa promesse, alla informer le général Bedeau de ce qui venait de se passer à la Chambre. « Le peuple ne veut plus ni royauté, ni régence, lui dit-il ; on va proclamer un gouvernement provisoire* Ce gouvernement aura besoin de l'armée pour maintenir l'ordre dans Paris, peut-on compter sur vous ? — J'appartiens à mon pays, répondit le général. On peut compter sur mon dévouement à la France. >
d'un air de triomphe, et, s'adressant à M. Dunoyer: «Nous allons droit à la République, lui dit-il. — Quel mal y a-t-il à cela? répond Dunoyer. — Aucun, reprend la Rochejacquelein. Tant pis pour eux, ils ne l'auront pas volé! » C'est la pensée intime des légitimistes qui se trahit par cette locution vulgaire échappée à M. de laRochejacquelèin ; c'est la joie de leur vengeance qui brille dans son sourire. Cependant celte invasion, où l'on voyait un si grand nombre de gens bien vêtus, de gardes nationaux, d'élèves de l'École polytechnique, ces drapeaux tout neufs et ornés de franges d'or avaient paru suspects dans la tribune des journalistes. Les républicains crurent un moment à une scène jouée en faveur de la régente : « Ce n'est pas là le vrai peuple, s'écrie M. Gervais (de Caen). Je vais, moi, chercher le vrai peuple. » Et il s'élance hors de la tribune.
Le désordre allait croissant ; c'était une lutte de cris, de gestes, de menaces. On se disputait à coups de poings la tribune. Enfin, une personne étrangère à la Chambre, M. Chevalier, ancien rédacteur de la Bibliothèque historique^ parvenant à s'y maintenir quelques minutes, prononce d'une voix retentissante ces paroles : a La seule chose, Messieurs, que vous ayez à faire, c'est de nous donner un gouvernement à l'instant môme. Il faut que le comte de Paris soit porté sur le pavois aux Chambres. — Il est ici ! » dit une voix. Les regards se tournent vers le sommet de l'amphithéâtre et cherchent madame la duchesse d'Orléans. « Plus de Bourbon ! vive la République ! » crient les insurgés. La tribune et les escaliers qui y conduisent sont obstrués par plusieurs orateurs qui parlent à la fois. On y voit MM. Dumoulin, Crémieux, Ledru-RoUin, Lamartine. Le capitaine Dunoyer agite son drapeau au-dessus de leurs têtes. « Au nom du peuple, s'écrie M. Ledru-Rollin d'un accent impérieux, je vous demande le silence. — Au nom de Ledru- RolUn, silence ! » répond une voix dans la foule. Un peu de calme s'établit à ce nom populaire. « Messieurs, reprend I^e^ru-Rollin, e^u nom du peuple en arènes et ma^t^^e dç
Paris, quoi qu'on fasse, je viens protester contre Tespèce de gouvernement qu'on est venu proposer à cette tribune. » Puis il établit historiquement, en citant l'une après l'autre les dates importantes de nos révolutions successives, 1789, 1791, 1815, 1830, 1842, le devoir pour les bons citoyens de ne pas laisser acclamer d'une façon usurpatrice la régence ^ u Concluez, pressez la question, nous connaissons l'histoire, » dit M. Berryer.
Ledru-Rollin continue ses développements. « Mais concluez donc, reprend Berryer : un gouvernement provisoire l » — Je demande donc, ajoute l'orateur, pour me résumer, un gouvernement provisoire, non pas nommé par la Chambre, mais par le peuple. Un gouvernement provisoire et un appel immédiat à une Convention, qui régularise les droits du peuple. » Cette conclusion est saluée de bravos frénétiques.
M. de Lamartine, qui n'a pas quitté la tribune, s'avance, à son tour, pour prendre la parole.
Les amis de la princesse reprennent quelque espoir. Il y avait lieu de penser, en effet, que M. de Lamartine allait se prononcer pour la régence. Dans la discussion de 1 842, il avait éloquemment soutenu les droits de la duchesse d'Orléans. On ne l'avait point vu cette année aux banquets radicaux. Sa nature aristocratique devait lui rendre odieuses les violences populaires. Son ambition, d'accord avec les idées qu'il avait défendues pendant tout le cours de sa carrière politique, n'était-elle pas intéressée à repousser un gouvernement né de l'insurrection, une république jacobine? A la vérité, dans son Histoire des Girondins, M. de Lamartine avait glorifié la Montagne et Robespierre ; mais, dans le
1. On a prétendu que ces longueurs de M. Ledru-Rollin étaient calculées, qu'il était convenu, dans la matinée, avec MM. Caussidière et Lagrange, qu'une colonne populaire enyahirait la Chambre à deux heures moins un quartf et que H. Ledru-RoIlin, l'œil sur le cadran, n'avait d'autre but, en gardant la parole, que de gagner du temps. Mais cette assertion, qui n'est, d'ailleurs, appu^fée d'aucune preuTc, me paraît dénuée de tout fondement.
môme ouvrage, que de larmes pour Marie-Antoinette! que de sympathie pour les belles et nobles victimes de la Révolution ! Poëte, homme de sentiment et d'imagination, que n'avait pas dû produire sur lui ce tableau pathétique d'une royale et suppliante maternité, aux prises avec l'emportement d'un peuple aux bras nus, conduit par des chefs subalternes ?
Sans aucun doute, le chantre des Méditations allait toucher les cœurs, émouvoir les esprits, courber sous le sceptre magique d'une femme la révolution subjuguée : voilà ce que pensaient tout bas les partisans de la régence .
Il n'en fut pas ainsi. Lamartine obéit à une inspiration plus virile. Il avait vu de près, dans ces derniers temps, l'aveuglement du parti conservateur et la pusillanimité de l'opposition dynastique. Depuis vingt-quatre heures, il observait d'un œil attentif les expédients d'une royauté aux abois, l'insuffisance des hommes qui gouvernaient encore, l'énergie et l'audace des chefs républicains ; il crut sentir que l'heure approchait d'un gouvernement plus sincère et plus fort, appuyé sur l'amour et la confiance du peuple.
Dès le début de la session, les radicaux avaient sondé les dispositions de M. de Lamartine, mais avec des précautions infinies ; il n'ignorait pas, toutefois, que, depuis la publication de VHistoire des Girondins, le parti démocratique, en cas de victoire, ne pouvait lui refuser une part considérable dans le gouvernement des afiTaires. Le combat des trois jours engagé, on s'était ouvert davantage. En apprenant, le mercredi, à minuit, la catastrophe du ministère des affaires étrangères: « C'ei^t un 20 juin pour demain, s'était écrié M. de Lamartine, qui avait toujours présentes à l'esprit les grandes scènes dont il s'était fait le rapsode; après-demain nous aurons un iO août. » Le jeudi matin, il fut informé par Bocage , célèbre comédien, et par le libraire Helzei, tous deux engagés dans le parti radical, qu'on préparait une invasion des Tuileries et de la Chambre, et que l'on son-
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geait à établir uii gouvernement provisoire dont, selon toute vraisemblance, il serait appelé à faire partie. La démoralisation de la troupe rendait certain aux yeux de M. de Lamartine le succès de cette tentative ; il promit son concours, et bientôt une troupe d'insurgés, que Bocage informa de ses dispositions favorables, vint sous ses fenêtres lui faire une espèce d'ovation anticipée. En îdlant à pied au palais Bourbon,- il rencontra, sur sa route, le triomphe ridicule de M. Odilon Barrot, et s'affermit dans ses secrètes pensées.
Arrivé sous le vestibule, il fut entouré par un petit groupe de républicains, parmi lesquels il reconnut MM. Marrast, Bastide, Hetzel, Bocage. On l'emmena dans un bureau pour lui exposer la situation. On délibéra quelques instants dans l'hypothèse de la régence ou de la république, et l'on finit par convenir que le meilleur moyen de trancher les difficultés et d'écarter les périls de la crise où l'on était engagé, c'était de faire proclamer à la Chambre un gouvernement provisoire. M. de Lamartine assura de nouveau que l'on pouvait compter sur lui ; puis il entra dans la salle des séances, et se confirma dans son dessein en voyant la contenance abattue et le trouble profond des partisans de la dynastie.
Enfin, le moment venu de monter à la tribune, M. de Lamartine parla ainsi : « Messieurs, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l'heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter du milieu d'un palais désert au milieu de la représentation du peuple. »
Ces paroles soulèvent une tempête. « ()n n'a pas entendu, répétez, répétez ! » s'écrie-t-on dans la foule. De violents murmures éclatent dans les groupes populaires les plus rapprochés, qui croient que M. de Lan^artine va con-
dure en faveur de la régence. Un vieillard à longue barbe blanche, un sabre nu à la main, debout au pied de, la tribune, attache sur lui un regard fixe et menaçant. On entend aii dehors une sourde rumeur.
« Je demande, reprend l'orateur, qui s'aperçoit de l'effet produit par l'ambiguïté de ses pétroles, à répéter ma phrase. » Puis il continue en ces termes, fréquemment ia-» terrompu par des applaudissements: « Je demande à répéter ma phrase, et je vous prie d'attendre celle qui va lîi suivre. Je disais. Messieurs, que j'avais partagé aussi pro« fondement que qui que ce soit dans cette enceinte le double sentiment qui l'avait agitée tout à l'heure. Et ici je ne fais aucune distinction, car le moment n'en veut pas, entre la représentation nationale et la représentation des citoyen» de tout le peuple ; et, de plus, c'est le moment de l'égalité, et cette égalité ne servira, j'en suis sûr, qu'à faire reconnaître la hiérarchie de la mission que des hommes spéciaux ont reçue de leur pays pour donner non pas l'abaissement, mais le premier signal du rétablissement de 1» concorde et de la paix publiques.
» Mais, messieurs, si je partage cette émotion qu'inspire ce spectacle attendrissant des plus grandes catastrophes hurAaines, si je partage le respect qui vous anime tous, à quelque opinion .que vous apparteniez dans cette enceinte, je n'ai pas partagé moins vivement le respect pour ce peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresser un gouvernement perfide et pour rétablir "^ur une base désormais inébranlable l'empire de l'ordre et l'empire de la liberté.
» Mais, Messieurs, je ne me fais pas l'illusion qu'on se faisait tout à l'heure, à celte tribune ; je ne me figure pas qu'une acclamation spontanée, arrçtçhéç à une émotion et à un sentiment publics, puisse constituer un droit solide et inébranlable et un gouvernement de trente-cinq millions d'hommes. Je sais que ce qu'une acclamation proclame, une autre acclamation peut l'emporter, et, quel que soit le
gouvernement qu'il plaise h la sagesse et aux intérêts de ce pays de se donner dans la crise où nous sommes, il importe au peuple, à toutes les classes de la population, à ceux qui ont versé quelques gouttes de leur sang dans cette lutte, de cimenter un gouvernement populaire solide, inébranlable enfin.
» Eh bien. Messieurs, comment faire? comment le trouver parmi ces éléments flottants, dans cette tempête où nous sommes tous emportés, et où une vague vient surmonter à Vinstant môme la vague qui vous a emportés jusque dans cette enceinte? Comment trouver cette base inébranlable? En descendant dans le fond môme du pays, en allant extraire, pour ainsi dire, ce grand mystère du droit national d'où sort tout ordre, toute vérité, toute liberté. C'est pour cela que, loin d'avoir recours à ces subterfuges, à ces surprises, à ces émotions, dont un pays, vous le voyez, se repent tôt ou tard, lorsque ces fictions viennent à s'évanouir en ne laissant rien de solide, de permanent, de véritablement populaire et d'inébranlable sous les pas du pays, c'est pour cela que je viens appuyer de toutes mes forces la double demande que j'aurais faite le premier, à cette tribune, si on m'avait laissé monter au commencement de la séance, la demande d'abord d'un gouvernement, je le reconnais, de nécessité, d'ordre pu^ blic, de circonstance, d'un gouvernement qui étanche le sang qui coule, d'un gouvernement qui arrête la guerre civile entre les citoyens, d'un gouvernement qui suspende ce malentendu terrible qui existe depuis quelques années entre les diiférentes classes de citoyens, et qui, en nous empêchant de nous reconnaître pour un seul peuple, nous empêche de nous aimer et de nous embrasser.
» Je demande donc que l'on constitue à l'instant, du droit de la paix publique, du droit du sang qui coule, du droit du peuple qui peut être affamé du glorieux travail qu'il accomplit depuis trois jours, je demande que l'on constitue un gouvernement provisoire. »
— A la bonne heure! — dit le vieillard, dont la physionomie farouche s'adoucit soudain. Et il remet son sabre au fourreau.
« Ce gouvernement provisoire, reprend M. de Lamartine, aura pour mission, selon moi, pour première et grande mission : 1® d'établir la trêve indispensable et la paix publique entre les citoyens ; 2° de préparer à l'instant les mesures nécessaires pour convoquer le pays tout entier et pour le consulter, pour consulter la garde nationale tout entière, le pays tout entier, tout ce qui porte dans son titre d'homme les droits du citoyen.
» Un dernier mot. Les pouvoirs qui se sont succédé depuis cinquante ans. . . » Il n'achève pas. Des coups de feu retentissent dans les couloirs. La rumeur entendue au dehors a été toujours croissant. Elle gronde comme une mer en furie. La porte d'une tribune publique de l'étage supérieur est enfoncée. Une bande armée de piques et de coutelas, l'œil hagard, la lèvre convulsive, s'y rue aux cris : A bas la Chambre! à bas les corrompus! Un misérable se penche sur le bord de la tribune, et, d'une main mal assurée, en criant: Iforf à Guûo^/ il ajuste Lamartine. Le capitaine Dunoyer le couvre de son corps. « On vous mire, dit-il. — Il vise mal, répond Lamartine sans s'émouvoir, et, d'ailleurs, s'il me tue, je meurs à ma place. »
Un brave citoyen, le sergent Duvillard, apercevant la carabine braquée sur la tribune, la relève vivement. Cependant l'effroi a saisi les députés. Us se précipitent vers les issues. La duchesse d'Orléans et ses enfants sont entraînés dans cette fuite. Des ouvriers, des gardes nationaux, des étudiants, prennent place sur les bancs dégarnis. Le bruit redouble. « Président des corrompus, va-t'en ! » s'écrie un insurgé en enlevant le chapeau de M. Sauzet, qui disparait aussitôt. Une vingtaine de députés de la gauche restent seuls à leur poste.
Promenant sur la foule un regard impassible, M. de Lamartine est toujours à la tribune. Elle est assiégée; on se
pousse, on se culbute sur Tescalier. Du sein de ce chaos on entend répéter : « Un gouvernement provisoire ! un gouvernement provisoire M » Quelques jeunes gens s'approchent de M. Dupont (de l'Eure) et l'invitent à présider. M. Carnot le conduit au fauteuil; des bravos éclatent. On demande à grands cris les noms du gouvernement provisoire ; plusieurs listes sont apportées ; l'une \i^ni du National, l'autre de la Réforme ; d'autres sont improvisées sur place. M. Dupont (de l'Eure) essaye de lire une liste, mais sa voix est trop faible, on ne l'entend pas. « Au nom du peuple, silence ! s'écrie le capitaine Dunoyer, laissez parler M. de Lamartine.
— Pas de Bourbons, plus de corrompus I vive la République! » Ces cris, poussés à la fois dans toutes les directions couvrent la voix retentissante de M. de Lamartine. Après des efforts inouïs, il parvient cependant à se faire écouter: « Messieurs, dit-il, la proposition qui a été faite, que je suis venu soutenir,et que vous avez consacrée par vos çicclamations à cette tribune, elle est accomplie. Un gouvernement provisoire va être proclamé nominativement. »
Profitant d'un moment de silence, M. Dupont (de l'Eure) prononce les noms suivants, que répètent à haute voix les sténographes : Arago, Lamartine, Dupont (de l'Eure), Marie, Grémieux. Ces deux derniers noms sont contestés. « La République ! la République I II faut qu'on sache que nous voulons la République ! Allons à l'Hôtel de ville I II faut conduire le gouvernement provisoire à FHôtel de ville ! » Ces exclamations interrompent la lecture.
« Nous voulons un gouvernement sage, modéré, pas de sang; mds la République ! dit une voix dans la foule.
— A l'Hôtel de ville, Lamartine en tête ! » s'écrie Bocage.
Un groupe nombreux se presse autour de M. de Lamartine
1. Parmi les plus animés dans ces groupes tumultueux, on remarquait M. Alexandre Dumas, en uniforme de garde national ; MM. Bocage ; Sarda, depuis gouverneur de l'île de la Réunion; Laviron tué au siège de Rome, etc.
et remmène. On discute vivement, dans plusieurs autres groupes, des noms proposés pour le gouvernement provisoire. On entend répéter les noms de MM. Odilon Barrot, Marrast, Bastide, Thiers.
M. Ledru-Rollin, qui n'a pas quitté la tribune, demande et obtient un moment d'attention.
« Dans des circonstances comme celles où nous sommes, dit-il, ce que tous les citoyens doivent faire, c'est d'accorder silence et de prêter attention aux hommes qui veulent se constituer leurs représentants. En conséquence, écoutez-moi.
« Nous allons faire quelque chose de grave. Il y a eu des réclamations tout à l'heure. Un gouvernement provisoire ne peut pas se nommer d'une façon légère. Voulezvous me permettre de vous lire les noms qui semblent proclamés par la majorité?
« A mesure que je lirai les noms, suivant qu'ils vous conviendront ou qu'ils ne vous conviendront pas, vous cnerez oui ou non; et, pour faire quelque chose d'officiel, je prie MM. les sténographes du Moniteur de prendre note des noms, parce que nous ne pouvons présenter à la France des noms qui n'auraient pas été approuvés par vous.
— Parlez! parlez! » lui crie-t-on.
Et, reprenant la liste déjà proposée par M. de Lamartine, M. Ledru-Rollin lit, aux acclamations de la foule, les noms suivants :
Dupont (de l'Eure) ;
Arago ;
Lamartine; .
Ledru-Rollin.
Les protestations recommencent contre les noms de Garnier-Pagès, Crémieux et Marie. En entendant le nom de Garnier-Pagès : « Il est mort, le bon ! dit naïvement un homme du peuple.
— Crémieux, mais pas Garnier-Pagès ! dit un autre.
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— Que ceux qui ne veulent pas lèvent la main, » dit Ledru-Rollin.
Les clameurs et la confusion redoublent
« Messieurs, reprend Ledru-Rollin, le gouvernement provisoire qui vient d'être nommé a de grands devoirs à remplir. On va iHre obligé de lever la séance pour se rendre au sein du gouvernement et prendre toutes les mesures nécessaires pour que l'effusion du sang cesse, afin que les droits du peuple soient consacrés.
— Vive la République ! vive Ledru-Rollin! Ne nous laissons pas tromper comme en 1830/ A V Hôtel de ville! » s'écriet-on. Et M. Ledru-Rollin quitte la salle, entouré d'un bruyant cortège. MM. Dupont (de l'Eure), Crémieux, Marie, l'ont quittée déjà.
Un jeune homme monte à la tribune et s'écrie : « Plus de royauté ! plus de liste civile !» A ce moment, un ouvrier ayant attiré l'attention sur le tableau qui représente la prestation de serment de Louis-Pbilippe à la Chambre de 1830 : « Déchirons-le ! détruisons-le ! à bas les traîtres ! s'écriet-on. — Attendez, je vais le fusiller, » dit un homme du peuple armé d'un fusil double : deux coups de feu éclatent à ces paroles et les balles vont frapper le portrait de Louis- Philippe, au milieu du grand cordon de la Légion d'honneur. Alors, un brave ouvrier s'élance à la tribune, et d'un ton ferme, avec un accent d'autorité qui impose : « Respect aux monuments! dit-il, respect aux propriétés! Pourquoi détruire ? pourquoi tirer des coups de fusil sur ces tableaux? Nous avons montré qu'il ne faut pas malmener le peuple ; montrons maintenant que le peuple sait honorer sa victoire. »
D'unanimes applaudissements répondent à cet appel. On s'empresse autour de l'ouvrier. On lui serre la main. On lui demande son nom. Il déclare se nommer Théodore Six, ouvrier tapissier.
Cependant, renonçant à dévaster la salle, la foule se disperse ; l'enceinte de la Chambre des députés est bientôt
complètement évacuée. Il est un peu plus de quatre heures. L*Hôtel de ville est désormais le centre unique où vont aboutir, pour se combattre avec acharnement, tous les principes, tous les intérêts, toutes les passions révolutionnaires.
LE PEUPLE A l'HOTEL DE VILLE.
Au bruit des crosses de fusil frappant à coups redoublés les portes des tribunes, à là vue de ces hommes ivres ou furieux, qui brandissaient, en poussant des cris menaçants, des piques, des baïonnettes, des coutelas, des sabres dont quelques-uns étalent ensanglantés, l'assemblée tout entière s'était levée comme en sursaut*. Les députés s'étaient précipités pôle-môle, en franchissant les gradins supérieurs de l'amphithéâtre, vers les issues. La duchesse d'Orléans fut, comme je l'ai dit, emportée par ce mouvement. Le petit duc de Chartres, saisi de frayeur, se cramponnait à la main de sa mère ; un huissier enleva dans ses bras le comte de Paris. Quelques amis les suivirent. On se glissa en toute hâte le long du couloir circulaire qu'occupaient d'habitude les pairs de France, et l'on sortit par la
I . Cette seconde inyasion de la Chambre des députés fut faite par une bande de soixante hommes environ qui venaient des Tuileries. Beaucoup d'entre eux avaient séjourné dans les caves assez de temps pour y laisser leur raison. La plupart s'étaient emparés des équipements quittés à la hâte par les gardes municipaux ; d'autres avaient mis à contribution la garde-robe des princes et des princesses. Le sergent Duvillard, qui s'était mis à la tète de ces insensés, pour tftcher de les contenir, parvint au bout de peu d'instants à les entraîner hors de la salle en leur proposant de marcher sur l'École militaire, et, avant tout, d'aller rejoindre une déesse de la liberté qu'ils avaient laissée sur le quai d'Orsay, où, montée sur un cheval de garde municipal, elle haranguait les dragons qui occupaient encore le pont de la Concorde.
petite porte située à Textrémité du côté gauche de la salle. Là, dans un corridor étroit et sombre, la princesse, heurtée, pressée, presque écrasée contre la muraille par un flux et un reflux d'envahisseurs et de fuyards, fut séparée de ses enfants et jetée tout éperdue aU bas de l'escalier.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'on parvînt à la dégager. A demi évanouie, elle se laissa entraîner, à travers la salle des Pas-Perdus, jusqu'à la seconde salle d'attente, où la foule n'avait pas pénétré encore ; mais on ne lui laissa pas le temps de respirer, et il lui fallut aussitôt, car on craignait pour ses jours, reprendre sa course, sans s'arrêter, par les couloirs qui communiquent avec l'hôtel de la présidence. Arrivée là, quand elle se vit seule hors de péril, la pauvre mère faillit perdre tout son courage ; elle appelait ses enfants à grands cris ; elle voulait retourner sur ses pas, les chercher, les arracher à la foule ou mourir avec eux. Si l'incertitude se fût prolongée, sa raison n'eût pas résisté, peut-être, à ces inexprimables angoisses.
Par bonheur, au bout de quelques instants le comte de Paris lui fut rendu, et eUe apprit avec certitude que le duc de Chartres était en sûreté. Tous deux avaient couru des dangers. Le comte de Paris était tombé sur les dernières marches de l'escalier, et peu s'en fallut que, dans Tobscurité du couloir, il ne fût foulé aux pieds. Un officier de sa maison, reconnaissant sa voix enfantine, TavEiit saisi, emporté dans ses bras, et, l'ayant fait passer à travers une fenêtre basse qui ouvre sur le jardin de la présidence, il le ramenait à sa mère *. Au môme moment, le duc de Chartres, arraché des mains d'un insurgé par le frère d'un huissier de la Chambre, M. Lipmann, était caché dans les combles du palais. Afin de le mieux déguiser, on lui mettait
1. En traversant le jardin, le petit prince, déjà remis de sa frayeur, et tout à la curiosité de son âge et de son rang, disait à Torfieier qui le portait: « Mais n'est-ce pas, monsieur, qu'on ne m'empêchera pas d'être roi ? ■
la robe d'une petite fille du concierge *. Vers huit heures du soir, MM. d'Elchingen et d'Houdetot allèrent le prendre pour le conduire chez madame de Mornay, qui demeurait dans le voisinage du palais Bourbon.
C'est à peine si madame la duchesse d'Orléans put un moment se livrer à la joie de retrouver l'un de ses enfants et de savoir l'autre sain et sauf*; MM. de Mornay et Jules de Lasteyrie, ne la jugeant pas en sûreté à l'hôtel de la présidence, la décidèrent à chercher un refuge à l'hôtel des Invalides. Elle s'y rendit dans une voiture de place, et M. le duc de Nemours, qui avait changé de vêtements dans un bureau de la Chambre', ne tarda pas à la rejoindre.
Le maréchal Molitor reçut comme il le devait ses hôtes royaux, sans dissimuler, toutefois, qu'il ne pouvait répondre de rien, dans le cas où la retraite de la princesse viendrait à être découverte par le peuple. Depuis ce moment jusqu'à six heures du soir, l'hôtel des Invalides vit éclore et s'évanouir bien des dévouements, bien des intrigues. Il se forma autour de la princesse une espèce de conseil. Des communications s'établirent avec le ministère de l'intérieur, où M. Odilon Barrot, entretenu dans ses illusions et secondé par MM. Garnier-Pagès, de Malleville, Gustave de
1. On avait Youla lui mettre la blouse d'un enfant d'ouvrier qui se trouyait là ; mais le duc de Chartres s'y refusa obstinémeat, parce qnfi cette blouse était déchirée.
2. Toutes les personnes qui firent preuve d'intérêt pour les petits prmces reçurent de généreuses marques de souvenir. Madame la duchesse d'Orléans envoya à M. Lipmann une épingle en diamant. La mère du petit garçon dont le duc de Chartres avait refusé la blouse reçut une chaîne en or. A quelque temps de là, H. Bastide, ministre des affaires étrangères de la République, témoignait aussi à M. Lipmann une sorte de gratitude en le nommant courrier de cabinet.
3. Dans sa préoccupation, le duc de Nemours ne s'était pas aperçu qu'en changeant de costume il avait gardé sur sa tête le chapeau d'uniforme. Une personne qui se trouvait derrière lui au moment où il sortait du palais Bourbon le lui enleva brusquement et lui mit à la place un chapeau rond. QuJand le prince se retourna, la personne avait disparu ; mais il était évident, d'après la qualité du chapeau échangé, qu'elle n'appartenait point à la classe aisée.
Beaumont, Bixio, Pagjierre, rêvait encore le triomphe de Topposition dynastique. Des personnages d'opinions ien diverses vinrent, pendant cet intervalle, faire acte d'adhésion à la régence et promettre un concours actif à THôtel de ville. « Si le parti de la Réforme ne l'emportait pas sur Fheure, disaient quelques républicains de la rédaction du National, la régence, appuyée par eux, serait infailliblement proclamée avant la fin du jour par les députés, par la garde nationale, par la population tout entière rendue à elle-même après un premier moment de surprise. »
Pendant que madame la duchesse d'Orléans écoutait d'une oreille incrédule ces assurances d'un zèle bien récent, et montrait, par sa résolution à rester dans Paris, que, du moins, on ne pourrait pas accuser sa faiblesse si le succès ne répondait point à l'attente *, le gouvernement provisoire nommé à la Chambre s'acheminait vers la place de Grève, où le peuple, maître sans coup férir de l'Hôte^ de ville, inaugurait à sa manière le gouvernement rép^ blicain.
Sorti le premier du palais Bourbon, M. de Lamartin .. après avoir attendu quelques instants ses nouveaux collègues, avait pris la tête du cortège. M. Bastide et un officier delà première légion, le capitaine Saint- Amant, lui donnaient le bras. Le capitaine Dunoyer, entouré de sa petite escorte, et portant le drapeau tricolore, qu'il avait maintenu pendant toute la séance à la tribune des orateurs, suivait. MM. Laverdant et Cantagrel, rédacteurs de la Démocratie pacifique^ quelques élèves des écoles et quelques gardes nationaux, se pressaient autour de lui. A peu de distance, venait M. Dupont (de l'Eure), que son grand âge empêchait de marcher, et que l'on avait fait monter dans
1 . « U faut qu'un roi, même un roi de neuf ans, sache mourir debout, » disait cette noble mère à ceux qui insistaient trop -vivement pour qu'elle mit la vie de son fils en sûreté.
un cabriolet de place ^ M. Crémieux ne tarda pas à le rejoindre. On s'avance ainsi, quatre de front, précédés de deux tambours, par le quai d'Orsay, dans la direction de l'Hôtel de ville.
Le cortège n'était pas considérable ; il se composait de six cents personnes au plus. La foule, qu'attirait la curiosité, et qui questionnait sur les événements accomplis, tout en se découvrant, et en criant, à l'instar des insurgés : Vive Lamartine ! vive Bupont (de VEure *) / vive le gouvernement provisoire ! ne donnait pas non plus Tidée d'une force capable de résister à la moindre attaque. Et cette attaque, tout la rendait probable. Les régiments, dont on apercevait .encore des escadrons et des bataillons défiler en bon ordre de l'autre côté de la Seine ; les forts au pouvoir de la royauté; le maréchal Bugeaud et les jeunes princes brûlant, sans doute, de prendre une prompte revanche sur le peuple ; la garde nationale reconnaissant enfin qu'elle avait été jouée par les républicains et se rangeant autour de la régente ; les pairs et les députés réunis à ses côtés et reconstituant en un chn d'oeil la représentation constitutionnelle : c'étaient là des perspectives peu rassurantes pour les chefs politiques que l'insurrection venait de se donner. M. de Lamartine, tout en marchant résolument vers l'Hôtel de ville, songeait à ces éventualités imminentes. Les scènes néfastes de la première Révolution lui revenaient en mémoire ; il était las, brisé par la lutte ; mais il n'en conservait pas moins cette parfaite liberté
1. Son RUj en uniforme de garde national, <^tait avec lui. Au sortir de la Chambre, M. de Laroebejacquelein avait offert sa voiture ; mais elle ne fut point acceptée.
2. « Qui est celui-là ? • demandait un homme du peuple à une personne qui marchait à côté de la voiture de M. Dupont (de l'Eure). Et lorsqu'on l'eut nommé : « Ah ! c'est vous qui êtes l'honnête Dupont (de l'Eure) t ■ s'écria naïvement l'ouvrier en montant sur le marchepied pour lui tendre la main. Et le vieillard ému, promenant sur la foule des regards pleins d'appréhensions, répétait d'une voix affaiblie par l'âge: i Paa de guerre civile, mes enfants, surtout pas de guerre civile I » •
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d'esprit cet à-propos du geste et de la parole qui étonne et subjugue toujours les multitudes. Un mot heureux dans sa simplicité vint distraire les préoccupations du trajet. Ce mot, accueilli avec enthousiasme et répété de bouche en bouche, fut le signal et comme l'inauguration d'une popularité prodigieuse qui, bientôt consacrée par une élection de quinze cent mille suffrages, fit du court passage d'un poëte au pouvoir quelque chose d'inouï, d'inexprimable, une espèce de dictature idéale plus semblable au rêve qu'à la réalité, et qui tient du roman plus que de l'histoire.
Gomme on touchait à la caserne du quai d'Orsay, où le 8^ régiment de dragons rentrait à peine, quelques soldats, entendant les cris de Vive le gouvernement provisoire ! appellent aux armes. M. de Lamartine redoute une collision ; il frémit en pensant à la catastrophe du boulevard des Capucines ; et, s'approchant de la grille fermée derrière laquelle la troupe regarde avec défiance, il se plaint à haute voix d'une soif extrême, et demande à boire aux dragons. L'un d'eux court chercher une bouteille ; le vin est versé ; M. de Lamartine prend le verre ; mais, avant de le porter à ses lèvres, il l'élève* de sa main droite, e\, promenant un regard calme et doux sur la foule agitée ; « Mes amis, dit-il, voici le banquet. » C'était rappeler . et célébrer en deux mots l'origine et la fin de la lutte, le droit contesté et reconquis, la liberté vengée. Un cri passionné de Vive Lçimartine ! répond à ce toast. Soldats et peuple fraternisent ; le danger est conjuré. On se remet en marche.
La colonne traverse la Seine par le Pont-Neuf et arrive au quai de la Mégisserie, où des barricades élevées de vingt pas en vingt pas obstruent le passage. M. Crémieux, qu'on avait fait monter en voiture, met pied à terre, ainsi que M. Dupont (de l'Eure), qu'on est obligé de soulever à chaque instant pour l'aider à franchir les pavés amoncelés. L'aspect du quai est triste. De longues traînées de sang, des débris d'équipement, des cadavres de chevaux gisant par
terre, des brancards sur lesquels on emporte des morts et des blessés, tout atteste de récents combats. La foule aussi devient plus serrée et plus houleuse à mesure qu'on approche de la place de Grève. Une jeune femme, étrangement affublée du casque et des buffleteries d'un garde municipal, sort d'un groupe et vieiit embrasser le capitaine Dunoyer en criant : (c Vive la République ! » Elle veut aussi donner l'accolade à M. de Lamartine ; mais celui-ci, lui montrant du geste les blessés qui passent, l'engage par quelques paroles sévères à quitter les combattants pour les victimes.
Quand le cortège déboucha à l'angle du quai, la place de Grève présentait un spectacle indéfinissable. Jonchée de cadavres de chevaux, de tronçons d'armes, d'équipements ensanglantés ; hérissée de piques et de baïonnettes, parmi lesquelles flottaient les étendards de l'insurrection victorieuse, elle semblait, sous la brume d'un jour pluvieux qui noyait dans le vague toutes les formes et tous les contours, s'étendre indéfiniment pour embrasser dans son sein les flots toujours croissants du peuple. Quatre pièces de canon abandonnées par la troupe gardaient, chargées à mitraille, l'entrée de la Maison commune, au-dessous de la figure en bronze du roi Henri. L'atmosphère était imprégnée d'une excitante odeur de poudre. Au-dessus du bruissement confus de la multitude, on entendait le glas monotone et solennel du bourdon dans les tours de Notre- Dame. A toutes les croisées, à tous les balcons, sur le rebord des toits, des combattants, agitant des drapeaux, haranguaient le peuple et lui jetaient des noms qui se perdaient dans l'espace. Un seul cri vibrant et passionné sortait distinct de tous ces cœurs émus, de toutes ces bouches frémissantes, pour s'élever vers le ciel : la Ré-
Quand la foule, exaltée, enivrée, toute palpitante encore de son triomphe, aperçut tout à coup, se dirigeant vers l'Hôtel de ville, un cortège ptécédé du drapeau tricolore
et qui, disait-on, venait de la Chambre des députés pour prendre possession du gouvernement, elle entra en défiance. « On nous trompe ! on nous trahit ! c'est comme en 1830! » murmurait-on dans les groupes armés où dominaient les sectionnaires, les combattants de 1832 et de 1834, les membres des sociétés sécrètes. Le moindre signe eût suffi pour que le peuple, ainsi sur ses gardes, s'opposât au passage du cortège suspect. Il fallut que des hommes intrépides et robustes* fissent, en quelque sorte, l'office de pionniers pour frayer au gouvernement provisoire un chemin à travers cette masse impénétrable, qui le regardait d'un œil soupçonneux. Mais, au nom de Dupont (de l'Eure), répété par quelques insurgés, les têtes se découvrent. Les plus voisins, apercevant ce vieillard qui se soutenait à peine, sont émus. On se range pour lui faire place. A la faveur de ce mouvement, les autres membres du gouvernement provisoire, séparés les uns des autres par les oscillations de la foule, parviennent jusqu'à^ la porte du centre. Le flot les pousse ; ils franchissent, sans trop savoir comment, ce passage étroit où fourmillsiient des milliers d'hommes, et se trouvent dans l'intérieur de l'Hôtel de ville.
Un tumulte sans nom faisait trembler les murs du vieil édifice. Au bruit des coups de feu que les combattants déchargeaient en signe de joie dans les corridors, des chevaux abandonnés par la garde municipale bondissaient, effarés, hennissants, sur la poudre qui jonchait le sol, et d'où leurs piétinements tiraient l'étincelle. Tout à côté, sur la paille, gémissaient des blessés, des mourants. Le cliquetis des armes qui s'entre-choqusdent dans l'effort de la foule pour monter ou descendre les escaliers, l'éclat des vitres brisées sur les dalles, les imprécations, les rires convulsifs, renvoyés par mille échos sous ces voûtes sonores, assourdissaient l'oreille et jetaient dans tous les sens un trouble qui tenait du vertige*.
1. Il est à remarquer qu'aucune déyastatioa d'aucun genre n'eut lieu pendant cette longue invasion populaire dans les salles de llBLôlel de ville. Pas un objet
Après avoir longtemps flotté à la merci de tous ces courants, tantôt poussés l'un vers l'autre, tantôt séparés parla vague populaire, MM. de Lamartine et Dupont de (l'Eure) parvinrent au premier étage. MM. Ledru-RoUin, Crémieux, Marie, y arrivaient aussi peu après et de la môme façon ; mais, poussés, portés, jetés dans un labyrinthe de salles, de galeries, de vestibules^ d'escaliers, de couloirs inconnus où s'engouffrait une multitude liévreuse, .inquiète, qui ne voulait rien entendre, ils errent pen4ant plus d'une heure, livrés isolément à leurs inspirations, haranguant sans s'être concertés, et parlant, un peu au hasard, de calme, de concorde, de dévouement au peuple, de gouvernement national. Chacun d'eux trouvait sur son chemin quelque orateur populaire qui, le pistolet au côté ou le sabre au poing, debout sur un banc, sur une table, sur une console, proclamait, selon son bon plaisir, un gouvernement quelconque. Il y eut bien certainement plus de cinquante noms acclamés à la fois, pendant ces premières heures, dans les différentes parties de PHôtel de ville. Les hommes les plus étrangers, les plus antipathiques les uns aux autres, se voyaient rapprochés par la passion révolutionnaire ou par les calculs delà politique.
Ici, c'étaient les chefs des sociétés secrètes, les anciens détenus, les conspirateurs, les combattants des barricades, auxquels on décernait la dictature. Là, quelques émissëdres du parti bonapartiste prononçaient le nom du prince Louis ; plus loin, on nommait M. de Lamennais ^ Ailleurs, M. delà Rochejacquelein, dont la forte stature, la chevelure touffue,
de valeur ne disparut. Un busle colossal de Louis-Philippe fut seul en butte à de mauvais traitements. Au moment même où la première colonne d'insurgés parut sur la place de Grève, M. Flottard, secrétatre de la municipalité, craignant que l'ivresse ne portât ces hommes déjà si eialtés à de fâcheux excès, eut l'heureuse idée de faire défoncer les tonneaux qui remplissaient les caves de l'Hôtel de ville.
i. Le nom de M. de Lamennais avait déjà été prononcé à la Chambre; mais, comme depuis plusieurs années il était resté à l'écart, étranger aux luttes du journalisme, son nom ne trouva que peu d'écho.
la voix sonore et le visage épanoui appelaient les regards, ravissait la.foule, qui ignorait son nom, parla violence de ses diatribes contre la dynastie d'Orléans ^
Dans la salle du Trône, une assemblée permanente et tumuUuaire discutait les motions et rendait les décrets les plus extravagants.
Dans la salle du conseil municipal, les partisans du comte de Paris essayaient, mais sans aucun succès, de ramener les esprits à l'idée de régence. C'est dans cette salle que le peuple avait fait son premier acte de souveraineté. Voici ce qui s'y était passé depuis le matin.
On se rappelle que le général Sébastian! avait été chargé par le maréchal Bugeaud de la défense de l'Hôtel de ville. Le général Tallandier et le colonel Garraube l'assistaient ; la 9« légion, sous les ordres du colonel Boutarel, était rangée le long des murs du palais, dans l'intérieur des grilles. Les dispositions de la garde nationale étedent, là comme partout, très-indécises. Loin d'animer la troupe, elle lui communiquait son hésitation. Les mesures prises parle général Sêbastiani avaient, d'ailleurs, par leur résultat fâcheux, fort ébranlé la confiance du soldat. Au lieu de laisser la troupe massée autour de l'Hôtel de ville, le général avait envoyé dans toutes les directions des détachements trop faibles pour tenir tête h l'émeute. Le peuple, bien avisé, les laissait s'engager sans combat dans les rues étroites ; mais à peine étaient-ils passés, qu'on élevait sur leurs derrières des barricades qui rendaient la retraite impossible. Pris de la sorte dans d'étroits défilés d'où ils recevaient, sans pouvoir le rendre, le feu de maisons de cinq ou six étages, les soldats, tout à la fois menacés et exhortés par le peuple à fraterniser, se laissedent désarmer. Aucun
1. A force de haranguer et de flatter les rancîmes populaires, M. de la Rochejacquelein allait peut-être se faire proclamer membre du gouvernement provisoire, lorsqu'un autre orateur, M. Dussart, escaladant une console, prit la parole avec vivacité et tira la foule de son erreur en lui nommant le député légitimiste.
des détachements envoyés par le général Sébastian! ne revint ; et l'émeute, avançant résolument sur toi^s les points , triomphait sans presque avoir combattu.
La nouvelle de l'abdication du roi fut un dernier coup porté à la constance du général Sébastiani. Seul, à pied, couvert d'un ample manteau, il quittait l'Hôtel de ville, quand ses officiers lui demandèrent quels étaient ses ordres: «Ce qu'il y a déplus prudent à faire, leur dit-U, c'est de se retirer le plus promptement possible. » Les troupes abandonnèrent alors la place après avoir, pour la plupart, livré leurs armes au peuple, qui se précipita par la porte d'Henri IV dans l'intérieur de l'Hôtel de ville. Soixantedeux hommes de la garde municipale s'étaient réfugiés dans une cour sans issue. Résignés à une mort certaine, ils avaient déposé leurs armes ; silencieux, immobiles, ils attendaient les premiers coups d'un ennemi qu'ils croyaient sans pitié. Mais un homme de cœur était là, qui se dévoue à leur salut. M. Flottard, l'un des administrateurs de la municipalité *, s'avance à la rencontre des insurgés ; détachant de sa poitrine la croix de Juillet, il la montre à la foule et s'écrie : « Au nom du peuple vainqueur, écoutez un vétéran de la liberté ! plus de sang ! plus de vengeance ! grâce aux prisonniers ! — Grâce aux prisonniers ! répond une voix parmi la foule ; la vengeance du peuple, c'est la clémence ! — Il n'y a que les Autrichiens qui tuent les prisonniers, » dit une autre voix. Voyant que ses paroles ont trouvé de l'écho, M. Flottard s'enhardit ; sa graïide et forte stature, une ressemblance lointaine avec le poëte populaire, Déranger, le servent ; il se tourne vers les gardes municipaux, et, tenant sa croix suspendue sur le front incliné du maréchal des logis : « Soldats, dil-il, passez sous cet insigne glorieux, et vous ne verrez plus devant vous que des amis, que des frères. »
1. M. Flottard était, depuis 1830, attaché à l'administration du département de la Seine.
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 2i5
Les gardes municipaux passent un à un sous la croix; la colère du peuple s'est évanouie ; elle a fait place à la compassion ; c'est à qui, parmi ces combattants républicains, aidera, protégera, recueillera dans sa demeure les soldats de la njonarchie .
M. de Rambuteau avait quitté son poste quelques instants avant l'irruption du peuple. Comme M. Flottard lui proposait de convoquer d'urgence le conseil municipal, un homme en uniforme de garde national entrait, et, demandant M. de Rambuteau, il lui déclarait qu'il venait au nom du peuple le destituer de ses fonctions et prendre sa place. Il ajoutait à cette sommation la demande étrange que M. de Rambuteau le fît reconnaître par les fonctionnaires présents et par le conseil municipal qui allait se rassembler. M. de Rambuteau déclina sa compétence, mais il ne contesta point les pouvoirs de son successeur et lui céda la place. Le nouveau préfet était un lieutenant de la huitième légion, fabricant de vignettes pour les confiseurs ; il se nommait M. Jourdan. MM. Say, Journet, Thierry et Flottard, fonctionnaires de l'Hôtel de ville, décidèrent entre eux de convoquer le conseil municipal. Ils se rendirent dans la salle des délibérations, qui était déjà envahie par la foule. Une douzaine d'élèves de l'École polytechnique, qui se trouvaient là, rédigèrent à la hâte et portèrent aussitôt les lettres de convocation. Malgré les prétentions de M. Jourdan, qui voulait absolument présider, et qui occupait déjà le fauteuil, le docteur Thierry y fut installé par les gardes nationaux et les élèves de l'École polytechnique, qui se groupèrent autour de lui pour le protéger. M. Jourdan jugea prudent de se retirer. MM. Recurt et Flottard prirent place auprès ,du docteur Thierry, et, après s'être un instant concertés, ces messieurs déclarèrent la séance ouverte. Un certain calme s'établit aussitôt dans Taudifoire et l'on put commencer à délibérer. Plusieurs propositions furent faites coup sur coup. M. Delestre ayant proposé de se constituer en comité de sûreté générale, on perdit un
temps précieux à discuter l'opportunité de cette mesure. Une grande partie des membres du conseil, fort mal à Taise au milieu du peuple en armes qui affluait de plus en plus dans la salle, épouvantés surtout de la rumeur qu'on entendait sur la place et qui s'approchait, élevèrent dès scrupules sur la légalité de leur convocation. Au bout de quelques instants on s'aperçut qu'ils avaient disparu. M. Jourdan s'était aussi laissé éconduire par quelques gardes nationaux ; il ne resta bientôt plus à leur poste que MM . Say, Recurt, Flottard, le docteur Thierry et deux ou trois autres.
En ce moment, un petit groupe fait effort pour pénétrer dans la salle : « Place ! place ! » s'écrie M. Thierry, qui vient de reconnaître MM. Garnier-Pagès, Gustave de Beaumont et de Malleville. Ces messieurs arrivaient du ministère de l'intérieur. S'étant approchés du docteur Thierry, ils lui font connaître à voix basse la situation.
Cependant le peuple, qui s'impatiente de ces lenteurs, commence à s'agiter et à murmurer. Un des combattants, monté sur une console, prend la parole ; c'est un homme de haute taille, d'un très-beau visage, dont la longue barbe rousse tombe jusqu'au milieu de la poitrine, et qui porte en bandoulière, sur son paletot, un fusil de munition ; il fait avec une certaine éloquence un tableau rapide et accusateur du règne de Louis- Philippe ; il conclut en demandant le jugement immédiat du roi et sa condamnation à mort. A ces mots, un sentiment de répulsion se manifeste dans l'auditoire ; le docteur Thierry se lève et proteste avec une grande énergie de paroles, de ton et de geste: « Pas de sang ! s'écrie-t-il ; ne déshonorons pas la victoire du peuple ! plus d'échafauds ! plus de victimes ! J'ai passé vingt années au chevet des mourants ; je sais ce que vaut la vie de l'homme. Au nom de l'humanité, au nom de la nhilosophie, au nom de la révolution, je demande l'abolition de la peine de mort ! » Quelques murmures grondent çà et là, mais un immense applaudissement de ce peuple généreux
les couvre aussitôt. L'orateur terroriste est déconcerté ; il essaye en bïilbutiant d'expliquer et d'atténuer sa motion : des huJes et des sifflets le forcent au silence.
M. Flottard propose aux assistants d'élire à la place du conseil déchu un pouvoir municipal populaire et de rétablir la mairie de Paris. Cette proposition est bien accueillie. On procède avec régularité à l'élection. Le peuple accepte, en levant la main, par épreuve et contre-épreuve, la nomination de M. Garnier-Pagès à la mairie de Paris. M. Garnier-Pagès, après avoir remercié ses concitoyens et demandé le respect pour l'autorité qui vient de lui être remise, propose à son tour d'élire, comme adjoints à la mairie, MM. de Malleville et de Beaumont ; mais ce dernier décline, en son nom et au nom de son collègue, l'honneur qu'on veut leur faii'e, ne se sentant pas, dit-il, en possession d'une assez grande popularité pour apporter au pouvoir municipal la force nécessaire. Sur la proposition de M. Flottard, MM. Guinard et Recurt sont élus ; les députés dynastiques, comprenant qu'ils n'ont plus rien à faire dans ce mouvement, profitent du tumulte et s'esquivent.
Le maire de Paris et ses adjoints quittent presque aussitôt la salle, et, guidés par M. Flottard, ils vont se réfugier dans une pièce retirée où le peuple n'a point pénétré encore. Pendant qu'ils sortent d'un côté, M. Charles Lagrange entre de l'autre. 11 se nomme au peuple ; il lui annonce l'arrivée d'un comité provisoire élu dans les bureaux de la Réforme. Il demande qu'on évacue la salle, afin que le nouveau gouvernement puisse plus librement délibérer. Gomme il parlait encore, on aperçoit sur le seuil, dominant la foule de sa haute taille, le visage fortement coloré, le front en sueur, M. Ledru-RoUin. Un retentissant vivat ! salue son entrée. On lui fait place, on le conduit au bureau, on l'invite à prendre la parole. Il commence alors un récit animé des événements qui viennent de s'accomplir au palais Bourbon. De fréquents bravos l'interrompent ; mais, lorsqu'il raconte Télection d'un gouvernement provisoire,
les physionomies se rembrunissent : Fidée d'un pouvoir issu de la Chambre des corrompus excite les soupçons du peuple. On entoure M. Ledru-Rollin, on l'assaille de questions, on exige de lui une profession de foi républicaine et l'assurance qu'il n'entend tenir ses pouvoirs que du suffrage populaire, que la foule réunie à l'Hôtel de ville prétend exclusivement représenter. Personne, à ce moment, ne pouvait songer à discuter ses prétentions.
A peine a-t-on achevé de s'expliquer, que la porte de ia salle s'ouvre et que Ton voit s'avancer péniblement, à travers l'auditoire agité, M. Dupont (de l'Eure), s'appuyant d'un côté sur un député de son département, M. Legendre, de l'autre, sur une femme âgée, attachée à son service, qui le protège du geste et de la voix contre la pression de la foule. Il prend place au bureau. Peu d'instants après, M. de Lamartine, qui n'a pas cessé de haranguer de salle en salle, de signer des proclamations \ des feuilles volantes, sur lesquelles on lui faisait écrire : Vive la République ! vient le rejoindre. On demande à M. Dupont (de l'Eure) de proclamer les noms des élus du peuple ; mais la chaleur est si suffocante, l'air si épais, le bruit si étourdissant dans cette salle, où la foule afïlue et s'entasse incessamment depuis quelques heures, que le vieillard se trouve mal. Il faut l'emporter. M. de Lamartine, pour occuper les esprits, recommence une dixième fois peut-être le récit des événements de la journée. Il parle avec beaucoup de circonlocutions et de réserve de la forme de gouvernement qu'il conviendrait au pays de se donner. Il veut insinuer que le gouvernement provisoire ne peut rien statuer à cet égard de définitif ; mais de violents murmures et des gestes peu équivoques l'avertissent qu'il touche l'écueil. Il déclare,
1. Voici deux de ces proclamations écrites, à défaut de table, sur un chapeau : ■ Le gouvernement provisoire se constitue avec le ferme dessein de donner à la France des institutions républicaines en harmonie avec l'esprit du siècle. » «La royauté est déchue; le gouvernement provisoire de la France est le gouvernement républicain. Au peuple appartient le soin de le rendre définitif. »
alors, qu'il est personnellement décidé pour la République, mais il répète que personne n'a, selon lui, le droit de l'im* poser à la France.
La réprobation générale que soulèvent ces paroles fait comprendre à M. de Lamartine qu'il serait insensé de vouloir tenir tête à cette multitude, et, sur un mot que vient lui dire à voix basse M. Flottard, il quitte le bureau et va rejoindre, dans le cabinet du secrétariat, M. Garnier-Pagès et M. Dupont (de l'Eure), qui a trouvé enfin un peu d'air et de repos loin de la foule. Au bout de quelques instants, MM. Ledru-Rollin et Arago arrivent *. On va pouvoir délibérer.
On commence par se barricader du mieux que l'on peut. Une dizaine d'élèves de l'École polytechnique, quelques hommes dévoués, se placent en guise de sentinelles dans la galerie vitrée qui précède le cabinet; ils se mettent en travers des portes, les étayent de leurs épaules, résistent ou parlementent avec ceux du dehors. A chaque instant, ils ont à soutenir un nouvel assaut. Les délégués du peuple veulent entrer; ils prétendent assister aux délibérations et surveiller les actes du gouvernement. Ils insistent et menacent; ils ont d'autres dictateurs sous la main en cas de tergiversations. On les exhorte à la patience, on tâche d'obtenir d'eux au moins quelque répit, mais c'est à grand'peine qu'on parvient à les écarter un moment. La présence de M. Ledru-Rollin au conseil n'est pas à leurs yeux une garantie suffisante *. Ils veulent un comité de salut public.
1. M. François Arago, malade depuis quelque temps, n'avait point assisté aux dernières séances de la Chambre et né prit aucune part à la lutte des trois journées. Lorsqu'il eut été proclamé, à la tribune du palais Bourbon, membre du gouvernement provisoire, son fils alla le chercher à l'ObserTatoire. Accompagné de deux de ses parents et d'un jeune Italien de ses amis, M. Frapolli, il se rendit à l'Hôtel de ville. Partout sur son passage la foule lui fit place aTec respect.
2. « 11 ne faut pas que la faction de Ledru-Bollin l'emporte,* murmuraient déjà, dans les groupes, des fanatiques dont on retrouva plus tard l'action hostile.
250 HISTOIRE DE LA tlÉVOLUTION DE 1848.
tout à eux. Du fond de la place, on entend aussi un mugissement sourd, continu, formidable : c'est la grande voix du peuple, qui s'indigne des lenteurs qu'on apporte à proclamer la République. Et la nuit vient, et le péril est pressant : pérU du côté des partisans de la royauté, qui conspirent selon toute apparence ; péril surtout du côté de ces multitudes enfiévrées par le combat, parle jeûne, par l'attente, par le soupçon. La ville entière est à leur merci. Des hommes sans aveu, des malfaiteurs de toutes sortes, qui espèrent, à la faveur de l'anarchie politique, commettre impunément leurs forfaits, n'attendent sans doute que le signal du massacre et du pillage. Paris peut être ensanglanté et dévasté avant qu'aucune autorité ait eu le temps et la puissance de se faire reconnaître. MM. Dupont (de l'Eure) et Arago, pensifs, soucieux, obsédés de tristes souvenirs et de plus tristes pressentiments, attendent, assis aux deux côtés de la cheminée, que l'on propose quelque mesure. On ne lit sur leur visage que doute et résignation. M. de Lamartine, au contraire, semble plein de confiance en lui-môme et dans l'avenir; sa pensée s'est déjà familiarisée avec l'élément révolutionnaire. 11 sent croître en lui, depuis quelques heures, le courage et l'éloquence, ces deux dons souverains devant lesquels s'incline le peuple. Le génie de la France apparaît à son imagination éblouie. Des espérances exaltées de grandeur et de gloire Tenlèvent au sentiment de la réalité.
Autour de lui se groupent les indécis. M. Crémieux « s'agite et parle avec animation en termes vagues. Avocat
1. La nomination de M. Crémieux et celle de M. Garnier-Pagès au gouvernement provisoire, contestées à la Chambre des députés, avaient été aussi le sujet d'une discussion très-vive au moment où Ton entrait dans le cabinet du secrétariat pour délibérer. M. de Lamartine mit fin à cette altercation fâcheuse, c De grâce, messieurs, s'était-il écrié, ne discutons pas à celte heure la validité de nos pouvoirs. Soyons sept au lieu de cinq, les choses n'en iront pas plus mal. » Il commençait ainsi ce r61e conciliateur auquel nous le verrons inva* riablement fidèle pendant toute la 4urée du gouvernement provisoire.
habile et disert, il se tient prêt depuis le matin pour* la régence ou pour la République. M. Marie, et surtout M. Garnier-Pagès, étourdis par la rapidité du courant qui les entraîne, perdent pied et renoncent à toute initiative *. Quant à M. Marrast, qui vient d'arriver, il reste à l'écart, observe tout, garde le silence. Comme on va s'asseoir et tâcher enfin de s'entendre sur les mesures les plus urgentes, la porte s'ouvre ; le groupe qui défend l'accès du conseil se range. On voit entrer deux hôtes que l'on n'attendait point : MM. Louis Blanc et Flocon. Cette apparition paraît surprendre désagréablement plusieurs des personnes présentes. Il y a un moment d'embarras. Quelques chuchotements, quelques regards ombrageux, protestent contre l'intrusion des nouveaux venus. « Que viennent-ils faire ici? dit M. Crémieux à M. de Lamartine. — Je l'ignore, » répond celui-ci du ton de la plus parfaite indifférence.
M. Louis Blanc, sans se laisser déconcerter, s'avance vers la table où siégeaient déjà MM. Dupont (de l'Eure) et Arago. « Eh bien, Messieurs, dit-il, délibérons. » A ces mots, M. Arago le regarde d'un air profondément étonné et lui dit avec hauteur : « Sans doute. Monsieur, nous allons délibérer, mais pas avant que vous soyez sorti. »
La colère se peint sur les traits de M. Louis Blanc. Des paroles très-vives lui échappent. Une altercation s'engage. M. Louis Blanc se prétend, avec raison, aussi légitimement élu que les autres membres du gouvernement provisoire, puisqu'il vient d'être élu comme eux, dans la
i. M. Garuier-Pagès a protesté contre le rMe qui lui est attribué dans cette circonstance, ie crois ne pouvoir mieux faire que de citer textuellement, comme l'a fait M. Carnot dans son Mémorial de I848, les paroles de M. Garnier-Pagès: 1 La délibération s'ouvrit incontinent sur la proclamation de la République, et je déclarai à mes nouveaux collègues que, la République me paraissant possible, sion né la proclamait pas, je me retirerais. Quelquesuns alléguèrent un scrupule honorable. Voulant comme moi la République, ils ne se croyaient point le droit de la proclamer sans le consentement du peuple, régulièrement exprimé par une assemblée régulièrement élue. >
salle Sàînt-Jean, par racclamation populaire *. M Garnier- Pagès, qui préside en qualité de maire de Paris, essaye d'étouffer le débat en proposant de partager les attributions du pouvoir et en glissant avec négligence la dénomination de secrétaires^ qui s'applique évidemment à MM. Marrast, Flocon et Louis Blanc, dont l'élection n'a pas été faite à la Chambre. Offensé de cette insinuation, ce dernier menaçait déjà de se retirer et d'en appeler au peuple, quand M. Ledru-RoUin intervient et le conjure, ainsi que MM. Flocon et Marrast, au nom de leur patriotisme à tous trois, de ne pas semer la discorde au sein de la République naissante. M. Flocon cède sans peine ; M. Marrast n'avait pas soufQé mot; M. Louis Blanc, dans l'impossibilité de soutenir une prétention qui devient toute personnelle, se résigne ou du moins paraît se résigner au titre modeste de secrétaire ; mais il annonce en môme temps, avec autorité, au gouvernement provisoire, un collègue, sur lequel celui-ci ne comptait certes pas, l'ouvrier Albert, élu, affirme M. Louis Blanc, comme lui et avec lui, par le peuple. Personne n'élève d'objection. C'était l'heure des concessions mutuelles. On se dit tout bas, de part et d'autre, qu'il faut se supporter en attendant qu'on soit assez fort pour s'exclure.
Le nom d'Albert, ouvrier mécanicien *, avait, en effet, été proclamé dans la cour de l'hôtel BuUion, sous les fenêtres des bureaux de la Réforme, par une bande d'insurgés qui revenaient des Tuileries. M. Albert était un conspirateur obscur, dont la presse démocratique ne s'était jamais occupée; mais, le 24 février, il suffisait d'avoir montré du courage aux barricades pour enthousiasmer le peuple.
1, £n répondant aux interrogations de l'assemblée populaire qui se tenait à la salle Saint-Jean, tous les membres du gouvernement^ nommés à la Chambre, avaient reconnu la nécessité de cette nouvelle sanction, et M. Crémieux disait encore, quelques mois plus tard, devant la commission d'eilquête : « Nous ayons été nommés à la Chambre, mais non point par la Chambre. *