Son nom véritable était Martin
C'est, sans doute, à quelque marque de bravoure, ou tout simplement à quelque mot heureux, que M. Albert dut la subite ovation qui le porta au pouvoir, car personne ne put «'expliquer autrement, dans la suite, le motif qui Tavait fait préférer à tant d'autres plus capables et moins ignorés. Toutefois, malgré la fâcheuse médiocrité de la personne élue, la nomination d'un ouvrier au gouvernement provisoire est un fait historique dont il ne faut pas méconnaître le sens et le caractère. Elle est le signe de l'émancipation, aveugle encore, mais désormais assurée, de la classe laborieuse ; elle marque l'heure du passage de la révolution politique à la révolution sociale.
M. Louis Blan€, sentant quel appui prédeux il allait trouver dans un homme du peuple, qui lui servirait d'intermédiaire auprès des ouvriers et n'aspirerait jamais à jouer un rôle principal, applaudit de grand cœur à la nomina-tîon du prolétaire, et, courant aussitôt des bureaux de la Réforme à ceux du Nationaly où l'on imprimait, pour la distribuer dans les rues, la liste du gouvernement provisoire, il y fit ajouter le nom d'Albert. Puis il se rendit à l'Hôtel de ville avec M. Flocon, fit, dans la salle Saint-Jean, où le peuple tenait des espèces de comices, une profession de foi socialiste, dans laquelle il prononça le mot d'organisation du travail j charma la foule, reçut d'elle la confirmation de ses pouvoirs, et parut, comme nous l'avons vu, dans le conseil du gouvernement. Ce fut une mortification insupportable à son orgueil que l'accueil de M. Arago et surtout l'intervention de M. Ledru-RoUin pour lui faire accepter un titre subalterne ^ Dès cette heure commença ■entre lui et la majorité du conseil une lutte, sourde d'à-
1. Bien qae je ne 'veaille m'engager dans aucune polémique, je crois de mon de'voir de reproduire, aux Documents historiquest l'explication que donne M. Louis Blanc, dans une lettre datée de Londres, 23 janvier 1862, de toâ insistance pour se faire admettre, avec Albert, dans le gouvernement provisoire, au même titre que^MM. de Lamartine, Arago, etc. (Voir aux Documentt historiques, n» 8).
bord, mais de moins en moins dissimulée, qui fit en grande partie la faiblesse du pouvoir, pêiralysa son action et n'aboutit, après des crises funestes au pays, qu'à une neutralisation de forces dont profitèrent seuls les partis hostiles à la République.
Cette divergence profonde entre la majorité et la minorité du conseil se trahit au moment même où l'on allait délibérer sur les termes de la proclamation par laquelle oa annonçait au peuple son propre triomphe et la chute de la dynastie. M. de Lamartine en avait d'abord rédigé unequi contenait ces mots : « Le gouvernement provisoire déclare que la République est adoptée provisoirement par le peuple de Paris et par lui; » et encore : «... Sous le gouvernement populaire et républicain proclamé par le gouvernement provisoire, » etc. Cette rédaction mécontenta également les deux partis. MM. Louis Blanc, Ledru-Rollin , Flocon, voulaient proclamer la République simplement et sans aucune condition de ratification. MM. Garnier-Pagès, Marie, Dupont (de TEure), voulaient qu'on se tût sur la forme définitive du gouvernement; ils admettaient tout au plus l'expression d'une préférence pour le gouvernement républicain. M. Arago refusait d'apposer son nom à un acte qu'U qualifiait d'usurpation. Pour tourner 1 ecueil,. MM. de Lamartine et Crémieux, qui tenaient la plume^ s'efforçaient de trouver des expressions neutres, acceptables pour toutes les susceptibihtés. La chose n'était pas facile. Bien des rédactions furent successivement proposées et rejetées. Enfin, l'on en adopta une de la m^in de M. de Lamartine, qui fut sur-le-champ envoyée au Moniteur. Elle était ainsi conçue :