Histoire de la Révolution de 1848
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
DE
1. Les deux Chambres en 1840. — 2. Attitude prise par le (Cabinet Soult-Guizot dans la politique extérieure et intérieure. — 3. Revendications libérales et démocratiques. — t. Débats des Chambres. — 5. Guizot. — 6. La Réforme parlementaire et électorale. — 7. Élections de 184G. — 8. L'entente cordiale. — 'J. Incidents et polémiques. — 10. La campafrne des banquets : Odilon Barrot. Lamartine. — 11. Discussion de lAdresse. — 12. Journaux de l'opposition. — 13, .Manifestation du 22 février 1848. — 14. Louis- Philippe. — 15. Lopinion publique.
En constituant, le 29 octobre 1840, le Cabinet Soult, dont Guizot, ambassadeur à Londres, devait être le membre le plus important et plus tard le chef, Louis-Philippe pouvait compter sur les bons effets de ce dénouement de la crise. Il savait que les nouveaux ministres seraient systématiquement pacifiques, comme lui-même. Il continuait de dissoudre
2 HISTOiriE DE LA REVOLUTION DE 1848
la Coalilion qui, Tannée précédente, avait voulu lui imposer la théorie de la prépondérance parlementaire et qui, sur cette idée, avait momentanément réalisé la conjonction des centres gauche et droit. Il offrait au pays une politique conservatrice, qui réduirait à l'impuissance les revendications de la gauche dynastique et aussi l'agitation d'un parti plus ardent que nombreux : le parti républicain.
Le maréchal Soult se charge de la présidence et du portefeuille de la Guerre, mais il laisse à son collègue des Affaires Etrangères, Guizot, le soin exclusif d'exercer le pouvoir et de parler au nom du Cabinet. Duchatel, titulaire de Tlntérieur, prend en main la sûreté, la presse, la matière électorale.
La France vit sous le régime de la loi du 19 avril 1831, qui confère le droit de vote aux contribuables payant au moins 200 francs d'impôts directs, minimum abaissé à 100 francs en faveur des capacités : les membres et correspondants de l'Institut, les officiers en retraite. Ce « pays légal », composé de 190000 bourgeois, a le privilège d'exprimer la volonté nationale.
Dans les élections à la Chambre, ces voix vont tout naturellement aux grands propriétaires, aux avocats et magistrats, aux lonctionnaires et officiers, car le principe de l'incompatibilité n'a pas encore eu accès dans le droit public. Les députés ainsi recrutés, représentants de circonscriptions dont les limites sont fixées souverainement par le pouvoir dans le
cadre du département, forment, comme il est de règle, des groupes : à droite et au centre, la majorité conservatrice; à gauche un parti du mouvement, conduit par Odilon Barrot. La (Charte a maintenu la Chambre des Pairs, qui siège au Luxembourg et dont la composition dépend du Roi. Cette seconde Assemblée compte dans ses rangs un grand orateur de trente ans. Montalerabert, qui plus tard avouera : « Je suis aussi peu de mon pays que possible ».
La procédure impose chaque année la cérémonie du discours du Trône, programme politique à mots couverts, auquel chaque Chambre répond par une Adresse au Roi. patiemment élaborée en commission et en séance publique. Cette tradition est suivie.
Guizot, fort de la confiance de Louis-Philippe et du Parlement, fort surtout de la confiance qu'il a en lui-même, se met à l'œuvre. A l'extérieur, il veut à tout prix réaliser l'entente anglaise. Au dedans, il veut assurer au parti de l'ordre la victoire définitive. Ce plan n'est simple qu'en apparence.
En cette année 1840 l'Europe vient précisément de se fédérer à Londres en dehors de la France. Les monarques d'Angleterre, de Russie. d'Autriche et de Prusse ont laissé à Técart le roi proclamé à Paris au lendemain des journées de Juillet. Le ri.sque d'une conflagration européenne s'est révélé et a créé aussitôt dans le royaume un courant favorable à l'accroissement des armements. Guizot arrive à temps pour réagir.
4 HISTOIRE DE LA REVOLL'TIOX DE 1848
Il subit des humiliations, qui mettent à l'épreuve son caractère et son patriotisme; néanmoins il ne déviera pas de sa ligne. Il cherche à établir l'harmonie avec le Cabinet de Londres, cependant quà Faile droite de sa majorité le comte Mole s'institue le défenseur attitré du rapprochement avec Pétersbourg. Guizot parvient au bout d'un an à traiter avec l'Angleterre et avec les autres grandes puissances, mais à quelles conditions!
Le 20 décembre 1841 une convention, signée au nom de la France par le nouveau titulaire de l'ambassade de Londres, consacre, pour combattre la traite des noirs, le droit de visite sur l'Atlantique et place notre marine marchande sous la dépendance de la flotte anglaise. Dès le début de 1842, la discussion de l'Adresse va fournir à la Chambre des Députés l'occasion d'exprimer son sentiment, qui est nettement hostile à une telle concession.
Le Cabinet a assisté au vote de la loi Thiers, du 3 avril 1841, prescrivant la construction des fortifications de Paris.
Il donne, au dedans, la mesure de son autorité en exerçant des poursuites contre la presse indocile. La France, malgré son insignifiance, et le National, malgré son effacement, sont inculpés. Comme si le gouvernement ne devait jamais vivre à l'abri des coups, il s'expose aux plaidoyers de Berryer et de Marie; il doit reconnaître l'élection, dans la Sarthe, d'un jeune républicain, Ledru-Rollin. Il est en butte
aux propositions de la gauche, à la réforme électorale, qui s'assigne pour objet d'abaisser le cens à cent francs et d'en exempter les « capacités ». dont d'ailleurs le nombre serait sensiblement accru, ainsi qu'à la réforme parlementaire, qui aspire à rendre inéligibles les fonctionnaires d'ordre politique et à empêcher les autres de recevoir de Tavancement pendant le temps qu'ils remplissent un mandat législatif.
Louis-Philippe et ses ministres résistent.
Connaissent-ils l'état de l'opinion? Leurs agents, leur majorité et leurs journaux ne les trompent-ils pas comme à plaisir?
Aux Tuileries on n'a pas prêté attention aux paroles que prononçait Lamartine dans un débat du 13 mars 1834. Il conseillait d'organiser le droit d'association : « L'esprit social, disait-il, a remplacé l'esprit monarchique. C'est à cet esprit nouveau qu'il faut demander de la force pour l'avenir : ce ne sont plus des lois monarchiques, ce sont des lois de conscience publique, de raison et de liberté qu'il faut faire! Et comment, dans un prochain avenir, pourriez-vous défendre les conséquences de ce droit d'association que vous retirez aujourd hui? Quand l'Église sera séparée de l'État et vivra de sa propre vie, comment refuserez-vous le droit d'association aux besoins religieux de quelques millions de Français? Quand vous reconnaîtrez la liberté d'enseignement, comment refuserez-vous le droit d'association
aux familles? Quand vous reconnaîtrez la liberté du travail et des professions, comment refuserez-vous le droit d'association à ceux qui les exercent? » Ces avertissements prophétiques n'avaient pas été entendus. Les gouvernements s'appliquent à ne pas entendre.
De même l'ouvrage d'Eugène Buret, édité en 1840, {De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France) n'a été ni commenté ni remarqué comme il méritait de l'être. Il démontre avec force que la doctrine du « laissez faire » ne doit pas être considérée « comme un principe d'ordre durable ». Il annonce les temps nouveaux : « Les réformes politiques sinon achevées, du moins bien commencées, voici que des réformes d'un autre ordre, plus urgentes peut-être, viennent solliciter l'intelligence et l'activité des nations ». Buret réprouve les moyens révolutionnaires. Il souhaite la conciliation : « Nous ne voulons pas que le capital fasse la paix en soumettant le travail à la servitude, mais nous ne voulons pas davantage que le capital perde la moindre chose de sa sécurité et de ses garanties ». Il signale les inconvénients des impôts de consommation, plus particulièrement de l'octroi : « Cette capitalion pèse également sur le pauvre comme sur le riche, et il serait plus facile de prouver que l'avantage est du côté du riche. Ainsi, tandis que sur l'homme aisé elle prélève à peine le vingtième ou le trentième du revenu, elle demande au pauvre le sixième au
moins du produit de ses salaires. » L'auteur se prononce pour le développement de Tinstruction primaire, pour l'éducation professionnelle, pour renseignement positif. Quoique démocrate, il s'élève contre l'extension des dépenses publiques. Après avoir signalé les maux, l'ouvrage indique les remèdes : création de mutualités et de coopératives, institution d'un Code du travail, organisation de conseils d'arbitrage entre patrons et ouvriers, impôt progressif sur la richesse. L'auteur défend cette conception fiscale par des arguments qui frappent. Il veut un grand livre de la propriété, sur lequel seraient inscrites, d'après la déclaration des propriétaires, toutes les valeurs imposables réunies en une seule cote pour chaque famille, sans que la fraude puisse soustraire à la taxation les titres mobiliers. Enfin le système social se définit par des formules que le temps n'a pas atteintes : « Un peuple devra forcément, s'il veut vivre en paix, favoriser par les lois, par le système des impôts, l'accession de la propriété au plus grand nombre de ses membres ». Ces vues d'avenir, émises par un écrivain de trente ans, retiennent l'attention des intellectuels, mais non pas du pouvoir.
Cependant les Chambres elles-mêmes sont saisies d'un besoin confus de réformes. Des voix — isolées, comme toujours, à l'origine — se font entendre, des initiatives sont prises, qui attestent la nécessité d'une législation nouvelle. Un débat, qui s'est
déroulé le 11 mars 1840 à la Chambre des Députés, a montré qu'il était temps d'obvier à Texcès de mortalité des soldats. Un orateur a osé dire que, puisqu'on demande au gouvernement les comptes les plus détaillés quand il s'agit des centimes du budget, on peut lui demander compte des 8U00U jeunes gens qui lui sont confiés chaque année.
Les pairs d'abord, les députés ensuite ont mis à l'ordre du jour, examiné, voté une loi qui s'inspire du même esprit de protection sociale : celle qui réglemente le travail des enfants dans les manufactures. La discussion s'est engagée au Luxembourg en mars 1840; elle continue au Palais-Bourbon en mai. Désormais les enfants de huit à douze ans pourront travailler dans l'industrie huit heures par jour, et ceux de douze à seize ans douze heures (article 2). Il est révélé à celte occasion qu'au cours d'une enquête poursuivie auprès des fabricants plusieurs d'entre eux ont exprimé l'avis que cette limitation à douze heures devrait s'étendre aux adultes. C'était là encore un vœu qu'il était réservé à la postérité de réaliser. L'article 3 interdit le travail de nuit, c'est-à-dire le travail entre neuf heures du soir et cinq heures du matin, aux enfants audessous de treize ans. L'article 5 déclare obligatoire pour les enfants de moins de douze ans la fréquentation dune des écoles ouvertes dans la localité. L'article 10 voit éclore une proposition de création d'inspecteurs du travail. En consacrant le principe
de lintervention de TÉtat, cette loi, qui porte la date du 22 mars 1S41. a suivi la suggestion des manufacturiers de Mulhouse. C'est le patronat luimême qui a prié la puissance publique de réprimer les abus que la liberté permet de commettre.
II est jugé nécessaire de donner à la propriété littéraire et artistique une protection, un statut. Le ministre Villemain, < l'idéal de lorateur universitaire», et le député Lamartine s'y emploient en 4841.
< juizot et ses collègues cherchent à se consolider. Affaiblis notamment par les débats relatifs au droit de visite, ils ont recouru à la dissolution de la Chambre des Députés, procédé inusité de nos jours en France bien qu'il soit de Tessence du parlementarisme. Les élections générales du 0-11 juillet 1842 ont maintenu la majorité existante. Sans doute elles ont investi d'un mandat quelques républicains : Caniot, Marie. Dupont de l'Eure. Ledru-Rollin, Garnier-Pagès. Le Cabinet ne s'en émeut pas. Il compte que leur présence à la Chambre servira à accroître la cohésion du parti ministériel.
On apprend, le 13 juillet, la nouvelle de la mort accidentelle du duc d'Orléans, prince héritier, qui laisse un fils âgé de quatre ans. le comte de Paris. Pour confier, dans l'éventualité de la vacance du trône, la régence au duc de Nemours, second fils de Louis-Philippe, il faut obtenir des Chambres le vote d'une loi. Le Cabinet y parvient le 30 août, mais il n'a pu empêcher ni Ledru-Rollin de défendre
dO HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848
en cette occasion la thèse de la souveraineté nationale, ni Odilon Barrot de soutenir l'idée de régence élective, ni Lamartine de plaider pour la régence maternelle. Par contre il a gagné Tappui de Thiers, qui croit que, pour recueillir la succession du ministère, il est plus politique de l'aider que de le combattre et que, d'ailleurs, il est opportun de se rapprocher de la Couronne.
Ce calcul sera déjoué : Guizot, quoique contesté, subsiste. L'opposition se dresse contre lui une fois encore au sujet du droit de visite, puis en réclamant des réformes. Au commencement de l'année 1843 elle voit venir à elle Lamartine, qui a reçu l'inspiration démocratique, et Dufaure, qui entraîne le tiers parti. Elle dénonce, comme le font toutes les oppositions, des faits de pression électorale.
Cependant les projets d'ordre économique suivent leur cours. Le 9 mai 1843, d'Angeville présente même à la Chambre une proposition, de nature généreuse, aux termes de laquelle les travaux d'irrigation des propriétés rurales pourront être déclarés d'utilité publique. C'est la consécration du droit de passage sur le domaine d'autrui. L'objet à atteindre, c'est la multiplication des prairies, el, par voie de conséquence, la diminution du prix de la viande, qui pourra être ainsi mise à la portée du plus grand nombre. Le négoce, sous ses multiples formes, reçoit une expansion marquée qu'attestent les statistiques et qui crée un état de prospérité
générale. L'industrie se développe dans des proportions saisissantes, ainsi qu'en témoigne l'augmentation inaccoutumée de la consommation de la houille.
En i842 les députés avaient abordé l'étude d'un programme de chemins de fer. Quelques voies courtes et isolées existaient, qui ne pouvaient suffire. On s'était d'abord arrêté à un plan en neuf parties, auquel devaient travailler les compagnies concessionnaires et l'Etat. Le rapporteur Dufaure avait fait adopter la construction de grandes lignes partant de Paris. On le qualifia de visionnaire. Les adjudications et les conventions qui intervinrent l'année suivante mirent plus d'une fois en fâcheuse posture le ministre des Travaux Publics Teste. Malgré ces incidents, l'œuvre va se poursuivre ; près de quatre mille kilomètres de voies ferrées seront couverts de rails en peu d'années. Des routes royales, des routes départementales, des chemins de grande communication s'ouvrent dans tous les sens, en grand nombre.
Ces progrès matériels sont considérables. Ils ne suffisent pas à l'esprit public. C'est en 1843 que le livre de vulgarisation de Constantin Pecqueur {Des améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté) voit le jour. Il expose un système qu'on ignore ou qu'on dédaigne parce qu'il paraît théorique. Il adjure le gouvernement d'accomplir la loi sociale :
« Accomplir la loi sociale, c'est satisfaire de plus en plus les besoins légitimes des citoyens sans exception, c'est faire qu'il y ait égalité de fait et de droit pour tous devant la loi et dans les chances bonnes ou mauvaises de ce monde ». Dans cet esprit l'auteur recommande l'organisation de l'enseignement professionnel, du crédit, de l'assurance mutuelle, des services d'hygiène, des coopératives et associations ouvrières. Sous Louis-Philippe ces idées ne sont pas mûres, et Ton sait que les gouvernements n'ont pas coutume de devancer leur temps.
Guizot tente de détourner la Cour de l'idée qu'elle a de faire demander aux Chambres une dotation pour le duc de Nemours, devenu prince héritier. Dans l'intérêt de la dynastie il engage une bataille oratoire contre les légitimistes qui viennent de se mettre au service du comte de Chambord, à Belgrave square. Il se mesure avec Berryer dans une mémorable séance du 26 janvier 1844.
Après les discours, les actes. Il doit résoudre l'affaire Pritchard. On connaît les faits : une escadre française, conduite par l'amiral Dupetit-Thouars dans le Pacifique, a pris possession de l'île de Tahiti en 1843. Elle se heurte à l'opposition du missionnaire anglais Pritchard, qui provoque des soulèvements. A Londres l'opinion s'émeut, s'indigne, exige que la France désavoue l'amiral, abandonne l'occupation, respecte les droits de la reine de l'île et fasse amende honorable. Malgré les dispositions instinctives du
LA VEILLi: D UNE REVOLUTION 13
public français, malgré les tendances des groupes de la Chambre, le Cabinet donne satisfaction au gouvernement britannique, alors présidé par Robert Peel, et plaide sa cause dans la séance du 29 février 1844. Au même moment ses agents arrêtent Pritchard, ce qui loblige à offrir à l'Angleterre ses regrets et une équitable indemnité. Cette affaire a soulevé les passions des deux côtés du détroit. A Londres toutes les classes sociales ont bondi sous « linsulte faite au pavillon » et réclamé des réparations éclatantes. A Paris le tiers parti avec Dufaure et lextrème droite avec Berryer, Montalembert ont conseillé la résistance en invoquant la dignité nationale, en excitant les préventions anti-anglaises, qui n'ont pas cessé d'être vivaces dans le peuple de France durant tout le xix* siècle. En cette circonstance comme dans la question du droit de visite, Guizot a plié parce quil veut la paix et parce que -on Roi, le plus pur des pacifistes, la veut plus encore. N'est-ce pas Louis-Philippe qui, dans sa correspondance avec le roi des Belges, s'élève sans cesse contre tout recours à la guerre? L'opinion fran<^aise ne partage pas ce sentiment. En 1844 elle ne sest pas résignée aux humiliations subies.
Pour attester que l'entente cordiale n'est pas entamée, Louis-Philippe, accompagné de Guizot, rend visite à la reine Victoria.
Quand vient, en janvier 184*i, le débat annuel sur lAdresse, Guizot subit les attaques dun conser-
valeur dissident, le comte Mole, au Luxembourg, de Thiers et de Billault au Palais-Bourbon. Son gouvernement est de plus en plus battu en brèche. Il redouble lui-môme de vigueur oratoire. I! reste debout. « Si Guizot est faible et indécis dans le conseil, irrésolu dans le cabinet, vacillant dans le parti à prendre, la tribune l'emplit de décision, d(^ hardiesse, de fermeté et de grandeur ^ »
Il fait face au travail parlementaire sans fléchir devant les revendications libérales. Ainsi, dans le désir de refréner l'arbitraire, Gasparin, d'Haussonville et plusieurs de leurs collègues avaient présenté en 18io un projet de statut des fonctionnaires. Il ne fut pas adopté. Gomme tous les chefs de gouvernement en France, Guizot se trouve un jour aux prises avec la question religieuse. Sous la pression de Thiers et de Cousin, il est conduit à soumettre les Jésuites à la loi commune. Il ne s'y prête qu'après avoir obtenu, par l'entremise de son chargé d'affaires Rossi, le concours du pape Grégoire XVI. Cependant la loi de finances de 1846 donne accès à une idée démocratique en admettant ([uc dans quelques grandes villes, comme Paris et Lyon, il soit établi un impôt progressif sur le mobilier, sur les loyers.
Entre temps, la gauche obstinée dans ses vœux
1. Il semble qu'en portant ce jugement Victor Hugo ait cédé, une fois de plus, au plaisir d'établir un contraste. Guizot se présente à nous, dans ses Mémoires, comme très résolu. Il écrit : « Je ne connais guère l'embarras ».
renouvelle ses propositions. Rémusat demande une loi sur les incompatibilités, Crémieux l'adjonction de nouvelles capacités (les magistrats, les contribuables figurant sur la liste des jurés, c'est-à-dire les avocats, avoués, médecins, notaires, « cette partie même de la bourgeoisie qui n'avait que les lumières, le travail, sans l'argent' »), Ledru-RoUin 1 abolition du cens d'éligibilité qui est de cinq cents francs. Le pouvoir a raison de ces réformateurs importuns. Il compte 232 partisans et 180 adversaires. Dans la majorité figurent tous les députésfonctionnaires; dans la minorité, Thiers, plein de ressources et d'ardeur.
La dissolution de la Chambre provoque les élections générales qu'on fixe au 1" août 1846. L'attention publique s'est portée successivement sur l'évasion de Louis Bonaparte emprisonné au fort de Ham, sur le récit d'attentats dirigés contre le Roi. sur la nouvelle du prochain mariage du comte de Chambord, représentant des Bourbons et adversaire de la famille d'Orléans. Les partis déploient hardiment leur programme devant la bourgeoisie, qui forme le corps électoral. Thiers parle au nom du centre gauche, qu'il proclame désormais uni à la gauche dynastique. Il se livre à un réquisitoire contre le Cabinet. 11 dénonce l'arbitraire, le mauvais état des finances, la méconnaissance de la vérité constitutionnelle, qui voudrait une royauté irres-