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G. Lanson, Histoire de la Littérature française

Jjonsable et un ministère responsable. Le scrutin vient néanmoins renforcer de vingt-cinq unités la majorité gouvernementale. Guizot s'en applaudit dans un discours par lequel il promet au pays une politique de progrès, qui consiste, d'après lui, « à développer dans la société tous les germes de perfectionnement, de grandeur, sans chercher des allaires, sans procéder par secousses ni poursuivre des chimères ».

Le Cabinet ne « cherche pas des affaires », mais elles s'imposent à lui, pressantes. La récolte de 1845 a été médiocre, celle de 1846 est désastreuse. Comme il arrive toujours, l'opinion demande au gouvernement de prendre des mesures. Suivant une habitude également invariable, le ministre de l'Agriculture répond par une circulaire rassurante, optimiste. La spéculation contribue, à son ordinaire, à aggraver le mal. Au printemps de l'année suivante, une initiative russe, entièrement insolite d'ailleurs, l'atténuera. En mars 1847 le Tsar proposera à la Banque de France de lui acheter des titres de rente française pour un capital de 50 millions. Il n'a pas à verser de numéraire, car il est vendeur de céréales et peut se libérer au moyen de traites. Il permet ainsi à la Banque de maintenir ses encaisses, qui, à la vérité, se sont déjà relevées, et il donne une impulsion au commerce des grains. La crise décroît, mais le souvenir des souffrances qu'elle a causées restera vivace.

Guizot vient d'éprouver un autre mécompte : le mariage du duc de Montpensier, cinquième fils du Roi, avec l'infante Louise-Fernande dEspagne, préparé de longue main par Louis-Philippe et la régente Marie-Christine, décidé en même temps que le mariage de la Reine Isabelle avec son cousin François d'Assise, duc de (ladix, a heurté l'opinion anglaise, qui prétendait exercer une influence, même un contrôle sur la Péninsule. Le nouveau ministre des Affaires Étrangères britanni(|ue, lord Palmerston, en ressent une amertume d'autant plus vive que l'événement constitue pour lui un échec personnel. Il prétend établir que ces unions sont contraires aux dispositions du traité d'Utrecht. Il exhale sa rancœur et entreprend le siège du Tsar, de Metternich et de la Prusse pour les dresser contre la France. Guizot avait ardemment voulu l'entente cordiale : il est impuissant à la maintenir.

Il a dû assister, le 11 novembre 1846, à l'annexion de la république de Cracovie par l'empire d'Autriche, qui est appuyé dans ce coup de force par la Russie et la Prusse. Vienne, Pétersbourg et Berlin forment un accord, qui se reproduira plusieurs fois au cours du siècle et qui résistera aux protestations des Cabinets de Paris et de Londres.

La rentrée des Chambres a lieu le 11 janvier 1847 : Guizot peut compter à la fois sur une majorité fidèle et sur des difficultés croissantes. La France rurale subit une crise qui provient de l'insuffisance des

deux dernières récoltes et qui se manifeste par les moins-values fiscales, par le renchérissement de la vie, par des plaintes poignantes, dramatiques des paysans. A Buzançais (Indre), ils se livrent môme à une émeute. En voyant circuler des voitures remplies de blé destiné à l'exportation, ils perdent toute retenue et commettent contre les propriétaires des pillages et des meurtres, que la cour d'assises réprimera avec rigueur. Ce sont les indices d'une situation intérieure troublée.

Le Cabinet va être aux prises avec Fopposition à l'occasion de la discussion de l'Adresse. S'il est soutenu chez les pairs par le duc de Broglie, il trouve en face de lui à la Chambre Odilon Barrot et Thiers. Le premier s'élève contre la mainmise sur Cracovie, qui a porté atteinte au dogme des nationalités et au droit des gens. Le second s'attaque aux mariages espagnols pour démontrer qu'on a uni le duc de Montpensier et l'infante sans avoir égard aux convenances de l'Angleterre. Guizot leur répond avec une habileté d'autant plus rare qu'elle sait se dissimuler. Son art oratoire réside dans son austérité.

Il a gain de cause par 248 voix contre 84; néanmoins il ne tient pas la Chambre en main. On s'en aperçoit le 22 mars, quand sonne l'heure d'élire un vice-président; elle fixe son choix sur un membre du centre gauche, Maleville, ami de Thiers. Elle entend ensuite un député de ce groupe, Duvergier de Hauranne, développer un plan de réforme élec-

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torale, qui abaisse le cens à cent francs, en exempte les « capacités », dont il augmente le nombre, modifie la répartition des circonscriptions suivant le chilîre d'habitants. Ce système procède d'une conception qui reste conservatrice puisqu'elle aboutit au maintien et à l'extension du privilège électoral, tandis que la doctrine démocratique eût voulu l'abolir; elle réclamait, elle, « le suffrage pour tous, comme appartenant réellement à tous ». La proposition, éloquemment défendue par Billault et Odilon Barrot, est dédaigneusement repoussée par le ministre de l'Intérieur Duchatel. Quelles sont ses raisons? Il ne voit dans cette initiative qu'une « machine de parti », qu'aucun besoin ne justifie. Guizot consent à formuler son opinion : « Le vrai progrès, dit-il, est, pour le pouvoir, de modérer les excès de la liberté ». Le Cabinet obtient, le 26 mars, 98 voix de majorité.

Ce chiffre tombe à 49 dans le vote que la Chambre émet sur le projet présenté le 19 avril par Rémusat, un autre ami de Thiers, pour instituer l'incompatibilité des fonctions publiques et du mandat législatif. Cette fois encore l'opposition a profité de l'aide oratoire donnée par Billault. qui entraîne avec lui le tiers parti.

Les épreuves se multiplient pour Guizot et pour ses partisans. Le 10 mai, le Moniteur annonce le changement de quatre ministres, ce qui n'est pas un signe de force. Une proposition Crémieux portant

interdiction, pour les députés, de s'intéresser aux concessions accordées par la loi ou par le gouvernement, soulève un débat passionné, dans lequel les personnes seront mises en cause. La majorité s'y trouvera exposée à des attaques et à des allusions, qui ne laisseront pas d'atteindre le régime lui-même. Un auteur qui, pour parler la langue du temps, est cependant contre-révolutionnaire, Dunoyer. a établi que « la corruption, depuis le commencement du siècle, a successivement ruiné ions nos établissements politiques et qu'elle a préparé les événements du 24 février ». Il a expliqué en quoi elle consiste : « Le gouvernement est entraîné à se servir non seulement de la distribution des emplois, mais même de ses attributions administratives de toute espèce, du droit de concéder des mines, de classer des chemins, d'autoriser des défrichements, de permettre des fondations d'entreprises théâtrales et d'une multitude d'autres droits plus ou moins entachés d'usurpation ou d'injustice... ».

C'est dans la môme période qu'un procès retentissant révèle des dilapidations commises dans le port de Rochefort, que des faits de corruption électorale sont racontés au grand jour, qu'Emile de Girardin dénonce dans la Presse des trafics d'influence opérés par un journal gouvernemental et concurrent, VÉpoque.

L'attention se porte tout à coup sur un fait divers qui prend les proportions d'un scandale : le 8 juillet

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18 i7 la Chambre des Pairs est appelée à juger un ancien ministre du Cabinet en fonctions, devenu haut magistrat, Teste, convaincu du crime de concussion dans une atîaire de concession de mine de sel. Il avoue, et quoique, au dire de Victor Hugo, il ait « su être grand dans l'abaissement et touchant dans la honte », il est condanMié ainsi que trois complices. Comme il est naturel, le gouvernement, le parti qui le soutient, la monarchie elle-même sont atteints par ces drames judiciaires qui se multiplient comme par l'etTet d'une fatalité. Les pairs doivent encore siéger le 21 août pour juger l'un des leurs, le duc de Praslin, accusé d'avoir assassiné sa femme. Un contemporain écrit que le *< peuple de France considéra ce forfait comme un nouvel exemple de l'immoralité des grands ». Le duc Pasquier, à ce moment président des Pairs, confessera plus tard : « Le haut de la société a épouvanté le bas >^.

L opinion publique ne croit plus aveuglément au désintéressement des gouvernants et à l'élévation morale de l'aristocratie. Les railleries amères se donnent libre cours. Elles n'épargnent pas le Roi, à qui l'on fait grief d'incliner vers l'avarice, d'exagérer l'esprit de famille, enfin d'avoir vieilli, bien que ses soixante-quatorze ans. loin de l'abattre, le rendent plus obstiné. Emile de Girardin mène une campagne incessante contre (iuizot, qu'on a traité un jour d « austère intrigant ».

Entre temps, Odilon Barrot a réussi à sceller Funion de tous les partisans de la Réforme parlementaire et électorale; il forme un bloc, dans lequel figurent : le centre gauche représenté par Thiers, Duvergicr de Ilauranne, Maleville, Rémusat; la gauche dynastique, dont lui-même, Odilon Barrot, est Torateur; les républicains disciplinés, que conduit Recurt. C'est ce groupement qui organise, à la Chaussée Clignancourt, le mémorable banquet du Château-Rouge auquel vont assister, le 9 juillet 1847, douze cents convives. Les discours, qu'ils y applaudissent, sont à la fois véhéments et circonspects, sévères pour le ministère, mais constitutionnels. Ils réclament l'amélioration du sort des classes laborieuses, la Réforme, plus de fierté et de générosité dans la direction des affaires étrangères. Telle est la propagande qui va se poursuivre dans le pays au moyen des banquets. Lamartine s'associe à cette campagne et annonce à Mâcon. en présence d'un auditoire enthousiaste et étonné, le prochain avènement de la Révolution, la « Révolution du mépris «.

Or Lamartine est l'homme du jour. Il a recueilli naguère, en publiant son Histoire des Girondins, un extraordinaire succès. Son art d'idéaliser les intentions et les actes, son lyrisme, son enthousiasme entraînent l'opinion et enchantent ses lecteurs : les étudiants, les artisans, les professeurs, les gens du monde eux-mêmes deviennent, sous

1 influence du livre, des admirateurs de 1789 et de 1793, de Vergniaud et de Robespierre.

Le Gouvernement, qui est réaliste, ne s'émeut pas des propos du poète. Il raille ces manifestations oratoires, qui se déroulent notamment à Colmar, à Strasbourg, à Soissons, à Périgueux. à Meaux, enfin le 7 novembre à Lille. Dans cette ville Ledru-Rollin développe son programme sans ménagements. C'est le moment où ia présidence du Conseil change de titulaire. A la suite de la retraite du maréchal Soult et d'ailleurs au milieu de l'inattention générale, elle passe aux mains de Guizot, qui, en fait, en assumait la charge depuis l'origine.

Quelques élections partielles donnent, à la fin de 1847, l'avantage à l'opposition. Elles constituent un fâcheux indice pour l'avenir de la politique ministérielle. Dans le Cabinet les divisions, qui étaient latentes comme dans la plupart des gouvernements, s'accentuent : les amis de Guizot commencent à blâmer Taudace et la rudesse de Duchatel, titulaire de l'Intérieur: ils disent que tout le mal vient de sa mauvaise renommée. Visé, celui-ci se défend en alléguant que c'est la « grande politique » de Guizot que le pays condamne. A la vérité, aucune de ces imputations n'est dépourvue de fondement. Est-il utile de les formuler? Il est trop lard pour que les ministres changent leur manière, pour qu'ils se montrent souples et attentifs aux avertissements, qui cependant se multiplient.

Des plaintes s'élèvent de divers côtés; le prix de rhectolitre de blé dépasse 39 francs ; c'est l'époque du pain cher. Le pouvoir, tout entier retenu par les soucis de la politique quotidienne, a-t-il prêté attention à cette situation qui est grave? En a-t-il entrevu les périls? Connaît-il dans leur étendue les misères qui frappent les classes ouvrières? A-t-il cherché à y remédier dans la large mesure où un Etat centralisé le peut toujours? L'opposition a constaté que, depuis 1830, tout l'effort du Gouvernement en matière sociale s'est borné à trois circulaires relatives au paupérisme, adressées aux préfets. Les succès parlementaires qu'obtenait Guizot auprès d'une majorité disciplinée avaient déterminé en lui ce phénomène fréquent chez les hommes restés longtemps au pouvoir, qui les empêche d'entendre et de discerner clairement ce qui se passe autour d'eux, et qu'un auteur contemporain appelle « le mal de l'infaillibilité, prélude de la catastrophe ■>. Le pouvoir n'a aucune communication directe ou indirecte avec le peuple. Il dépend des élus du pays légal, qui n'est pas le pays. Il n'a d'attache qu'avec les électeurs censitaires.

La presse du temps porte la même marque. Elle ne s'adresse guère à la foule, elle n'a pas à plaider sa cause. Elle a plus naturellement en vue ses abonnés : les membres des familles aristocratiques, les bourgeois de la terre, des professions libérales, du commerce et de l'industrie. Les journaux sont

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rédigés pour cette élite. Sans doute, depuis le 24 octobre, le Représentant du peuple paraît, mais c'est là une tentative, dont on ne peut prévoir les résultats, et d'ailleurs une exception. Les populations ouvrières de la ville et des champs ne participent pas à la vie publique.

Le 28 décembre 1847, les Chambres entendent et leur majorité applaudit le discours du Trône, dans lequel on remarque cette phrase : « L'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles... ». C'est en ces termes qu'est jugée la campagne réformiste.

Sur ces entrefaites la Cour éprouve un deuil et le ministère enregistre un succès : le 31 décembre, le Roi perd sa sœur, Madame Adélaïde, « qui était pour lui un ami, qui partageait un peu son trône, qui vivait absorbée en lui. ayant pour égoïsme le moi de Louis-Philippe » ; le 1" janvier 1848, on annonce la soumission et la capture d'Abd-el-Kader, l'émir légendaire, qui avait organisé la résistance des Arabes d'Algérie.

C'est le couronnement d'une entreprise politique qui se poursuit depuis le règne de Charles X. La monarchie y a engagé des soldats, des marins, des millions. A partir de 1840, quand Bugeaud est investi du gouvernement général, elle réalise la conquête. Les troupes et leurs chefs, Randon, Pélissier, Canrobert, Cavaignac, Changarnier, Lamoricière, Bedeau, se couvrent de gloire. La

France et la dynastie en ressentent une égale fierté. L'un des fils de Louis-Philippe, le duc d'Aumale, se distingue d'abord par la prise de la smala de Témir, puis par d'autres expéditions jusqu'au jour où, à l'âge de vingt-cinq ans, il recueille la succession de Bugeaud à la tête de la colonie. Un autre fils, le plus populaire, qui, selon Victor Hugo, était « d'un naturel un peu fantasque et, aux Tuileries, passait son temps à faire cent folies », le prince de Joinville, exerce un commandement maritime, bombarde Tanger, s'empare de Mogador. La campagne d'Algérie a été onéreuse, mais éclatante et, de cette manière, fructueuse.

Au seuil de l'année 1848, à Paris, l'attention reste cependant concentrée sur la vie parlementaire dont l'état de crise est justement signalé par un article de Morny dans la Revue des Deux Mondes :

« La situation politique, dit-il, est plus grave et plus difficile qu'elle ne l'a été depuis longtemps.... Il est toujours temps pour un gouvernement de consentir à une réforme quand l'opinion publique la réclame vivement et que cette réforme n'a rien de dangereux en soi.... Il y a dans le public ce sentiment général et juste que la Chambre verrait son indépendance suspectée si elle arrivait à être composée d'un trop grand nombre de fonctionnaires publics salariés.... Après avoir donné une satisfaction raisonnable à l'opinion, nous aurons encore, nous, conservateurs, de grands et sérieux devoirs à

remplir; nous devrons nous appliquer à l'étude non pas tant des réformes politiques qui ne constituent après tout, qu'un besoin factice, mais des questions sociales et matérielles. Sachons entreprendre en industrie, en commerce, en finances, toutes les réformes qui doivent tendre au bien-être des masses et améliorer le sort de la classe ouvrière. Soyons économes des dépenses improdu ctives et n'interrompons pas les travaux publics, auxquels on a injustement attribué la crise dont nous avons souffert »

Comme par l'eflet du sort obstiné, un incident judiciaire vient, une fois encore, mettre le Gouvernement dans l'embarras : le titulaire de la recette des finances de Corbeil, Petit, est amené à avouer qu'il a obtenu son emploi en déterminant à prix d'argent, sur la suggestion du ministère, un membre de la Cour des Comptes à se démettre de ses fonctions. L'opinion hostile s'en scandalise. Les membres du Cabinet cherchent dans toutes les directions à faire acte d'autorité : c'est le moment où Salvandy suspend le cours, au Collège de France, de Michelet, historien qui s'est voué à la « prédication démocratique ^ ». On a frappé naguère Mickievicz, « génie égal à celui de Byron », écrit George Sand, et Edgar Quinet. qui inspire à la jeunesse la passion anticléricale.

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