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CHAPITRE III

1. Activité ministérielle. — 2. Troubles de Limoges et de Rouen. — 3. Ouverture de TAssemblée Nationale. Le (iouvernement Provisoire rend compte de sa gestion et se retire. — 4. Une Commission E.xécutive est instituée; 'imposition du ministère. — o. Attentat du 15 mai, la epression. — 6. Vie parlementaire : motions diverses. — Politique extérieure : discours de Lamartine. — 8. Classement des partis. — 9. Les Ateliers >'ationaux retiennent

I attention. — 10. Louis Blanc est incriminé. — il. Élections partielles du 4 juin : nomination de Louis Bonaparte et de Thiers. — 12. Commission Executive et ministère sont contestés: la propagande bonapartiste. — 13. Législatioa financière. — 14. Louis Bonaparte, admis à -iéger à l'Assemblée, envoie sa démission. — lo. Menaces lie crise. — 16. L'œuvre des comités, en particulier de la ■■ Commission de la Constitution.

Les derniers jours du Gouvernement Provisoire ne seront, pas plus que les autres, à l'abri des émotions.

II n'a pas cessé de déployer son activité. Les mesures publiées par le Moniteur en témoignent. En un mois — du o avril au o mai — il rend quatre-vingtdix-huit décrets d'intérêt public. Le 24 avril, il accorde un crédit de deux millions pour la conti-

nuation du chemin de fer qui reliera la capitale à la frontière de Test, relève les enfants trouvés en les nommant « enfants de la patrie ». Le 25, un décret prescrit d'établir le bilan financier du nouveau régime, un rapport de Jean Reynaud propose l'institution d'écoles maternelles* au ministre H. Carnot, qui va signer, dès le 28, un arrêté réalisant deux innovations : les salles d'asile seront désormais des établissements d'instruction publique, qu'on appellera en effet « écoles maternelles »; une école maternelle normale est créée pour former le personnel enseignant.

Par égard pour l'Assemblée « sortie déjà du coeur et du cerveau du peuple », le Gouvernement s'abstient d'effectuer la reprise par l'Etat des chemins de fer, projet qu'il élaborait cependant depuis plusieurs semaines. Le 12 avril, il avait convoqué à une conférence contradictoire les administrateurs des compagnies, au nom desquels Rothschild avait argumenté. Le ministre des Finances leur avait e.xposé que les actions seraient échangées contre de la rente 5 p. 100 et que, pour fixer le taux des deux valeurs, on se déterminerait d'après la moyenne des six derniers mois. Là était le point faible, car le cours du cinq pour cent ainsi calculé ressortait à 116 francs, chiffre trop éloigné de la réalité du jour. La controverse,

l.Idée qui recevra son développement sous lu troisième République.

l"celvre du suffrage universel 141

d'abord pacifique, était devenue acerbe. Bientôt la presse qualifia la proposition d" « acte flagrant d'usurpation », d' « iniquité », de « premier pas dans la voie du communisme ». Le Conseil décida alors de la « renvoyer, à bref délai, aux représentants du pays ». La situation des Ateliers Nationaux commence à présenter des difficultés et des périls. Le recrutement des ouvriers a atteint des proportions telles qu'à la fin du mois davril ils sont environ cent mille, que le directeur Emile Thomas et les élèves de l'École Centrale ont la charge d'utiliser sous la haute surveillance du ministre des Travaux Publics Marie. La main-d'œuvre, d'ailleurs peu experte, abonde; c'est le travail qui manque. Le salaire est payé sans aucune méthode de comptabilité, sans livre de caisse. L'honnêteté supplée au contrôle. Après moins de deux mois d'exercice, le 1" mai. on constate qu'il a été employé cinq millions de francs, sans utilité. C'est pour les ouvriers qu'on a créé, sans même y parvenir toujours, du travail : réparation de chemins et de rues non pavées, terrassements, redressement de voies. Un membre du Gouvernement a appelé cette dépense « la liste civile du malheur public ».

Pendant que se poursuit le recensement des votes, un décret vient prononcer, le 27 avril, l'émancipation absolue de tous les nègres des possessions françaises. L'esclavage est aboli au nom de la dignité humaine. Une indemnité sera allouée aux proprié-

taires. Désormais les colonies posséderont les institutions de la métropole : conscription, éducation primaire obligatoire et gratuite, parce que « plus il y a d'hommes éclairés dans une nation, plus la loi et la justice sont respectées », ateliers nationaux, hôpitaux, jury, liberté de la presse, suffrage universel. Elles entrent, malgré les protestations de plusieurs de leurs délégués, dans une ère nouvelle. — H. Carnot, novateur infatigable, prépare une décision qui organisera, dans certains quartiers de Paris, des lectures publiques du soir.

Le régime du cours forcé accordé aux billets émis par la Banque de France et par neuf banques départementales (de Lille, Rouen, le Havre, Nantes, Orléans, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux) reste en vigueur; le ministère clés Finances, dominé par ridée de centralisation, veut réaliser Tunité et la fusion de ces établissements en un seul : la Banque de France. Il obtient leur adhésion et rédige en conséquence le décret du 27, que complétera celui du 2 mai. On lit dans l'exposé des motifs cette phrase, qui s'impose aux méditations du législateur de tous les temps : « En matière de crédit il n'y a rien de plus impuissant que la force ». Par un autre décret, également du 2, il sera édicté que toutes les autorisations de défrichement des bois comporteront une taxe de 25 p. 100 de la plus-value ' provenant de

1. De nos jours, on a mis de nouveau dans la circulation l'idée d'un impôt sur l'enrichissement.

l'oeuvre du suffrage universel 143

la conversion du sol boisé en terres arables ou prairies.

Le scrutin du 23 avril a suscité dans les milieux avancés une profonde amertume, dans les clubs une violente déception et sur divers points du pays quelques troubles. Les radicaux et les socialistes du Gouvernement n'ont été élus que péniblement. Ni Paris ni les départements ne leur ont rendu justice; ils ne peuvent céder à aucune illusion. La liste des ouvriers unis aux « défenseurs du Peuple » a été soumise à un échec humiliant, le Club des clubs prodigue les protestations et les menaces. Les organes de Ledru-Rollin, la Réforme, son Bulletin officiel, sont eux-mêmes obligés d'enregistrer des résultats qu'ils déplorent.

Certains foyers de propagande des départements ne contiennent pas leur colère. A Limoges, la Société populaire, dont les candidats ont été écartés par les suffrages ruraux, établit sans bataille ' la dictature d'un comité provisoire jusqu'à l'arrivée du commissaire général Trélat, qui installe un nouveau représentant du pouvoir. A Rouen, les militants se livrent, sur les deux rives de la Seine, à des manifestations tumultueuses, à des émeutes que répriment d'abord la garde nationale, puis la magistrature. Les camps extrêmes dépassent, au dire d'un contemporain, la « dernière limite de l'acrimonie et

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