Ferdinand Brunetière
au chef-lieu de canton et y exercer, avec une gravité recueillie, le droit de vote, qu'ils doivent au nouveau régime. Naguère la France comptait 190 000 électeurs. Aujourd'hui plus de neuf millions figurent sur les registres et, dans le nombre, il y a près de huit millions de votants, proportion élevée'.
Le temps s'emploie jusqu'au vendredi 28 au dépouillement, puis au recensement des bulletins. Les résultats pressentis d'avance deviennent officiels. Paris a donné la préférence à la liste gouvernementale, particulièrement à Lamartine, le « Washington européen », et à ses collègues modérés. Parmi eux plusieurs sont élus dans les départements, et le plus favorisé est manifestement Lamartine, dix fois nommé, en quelque sorte plébiscité par 1 600000 voix. Il est le triomphateur reconnu. L'opinion qui l'emporte est bien celle qui se réclame de lui : les nouveaux députés veulent, en très grande majorité, une République éprise de progrès, généreuse et fraternelle sans doute, mais libérale et conciliante. Plus de trois cents d'entre eux appartiennent au parti du National, cent seulement au parti de la Réforme. Les socialistes sont rares; la droite, bien qu'elle ne possède guère plus de cent membres, pour la plupart légitimistes, ne tardera pas à être agissante. On remarque aussi quelques représen-
i. Les non-votantï< ne représentent pas plus de 16 p. 100, pourcentage inaccoutumé. De notre temps (où, il est vrai, les militaires ne votent pas) la moyenne est de 23 p. 100.
tants de l'ancienne gauche dynastique, trois évêques, un religieux célèbre qui est Lacordaire. et dix prêtres. En général les orléanistes, Thiers en tête, ont été laissés à l'écart.
Les littérateurs ont tenté l'épreuve électorale sans y réussir : l'auteur de Lucrèce. François Ponsard, s'est présenté dans l'Isère sous les auspices de son ami Lamartine, avec un programme modéré; le poète de Laprade a également échoué; l'universitaire Bersot a recueilli trop peu de voix dans la Gironde; dans la Charente Alfred de Vigny a recherché en vain les suffrages, Alfred de Vigny, ce poète inspiré qui eût été étrangement déplacé dans la politique puisqu'il est pessimiste, « désenchanté éternel, contempteur de l'action ». Le chansonnier Déranger est, il est vrai, élu à Paris quoique ayant décliné toute candidature: fidèle à lui-même, il donnera et maintiendra sa démission.
L'Assemblée comptera dans ses rangs des personnalités connues au point qu'on a pu écrire : « L'élite de la France était là » : le général Bedeau, qui a commandé les troupes de Paris; le général Changarnier, qui a conquis la notoriété en Algérie; le général Eugène Cavaignac, porteur d'un grand nom républicain: Tocqueville, un publiciste au sens traditionnel du mot, c'est-à-dire un spécialiste du droit public; Vitet et Rémusat, deux lettrés dégoût; Odilon Barrot, l'orateur des banquets, le chef de groupe du temps de la monarchie; Duvergierde Hau-
rannc, un des militants du centre gauche; Dufaure et Billault, membres considérables de l'ancien tiers parti; Falloux, royaliste, et, plus encore, catholique; des maîtres de la tribune : Montalembert, Tillustrc défenseur de la cause religieuse ; Jules Favre, avocat qui se révélera orateur parlementaire; un jeune philosophe, Jules Simon; le grand Berryer, à la fois légitimiste et libéral.
Le pouvoir souverain va être remis par le Gouvernement Provisoire aux mains de la Constituante.