Système consacré par la loi du 25 lévrier
qu'y devront prendre les ouvriers eux-mêmes ». Le 15 novembre l'Assemblée fixera les règles applicables à ces prêts. Elle se montrera moins libérale que ne le voudrait le Gouvernement.
L'opinion se réjouit de la renaissance des affaires; elle demeure indifférente quand elle apprend la mort de Chateaubriand, chargé dans et de gloire, devenu solitaire, pauvre. Son amertume lui avait concilié en quelque mesure les sympathies des démocrates, qui acceptaient de voir en lui la victime des rois, lami de Déranger et d'Armand Carrel, l'ennemi intermittent de la société, l'écrivain qui a esquissé le parallèle entre la condition des riches et celle des pauvres, qui surtout a annoncé l'émancipation du « salaire, qui n'estque l'esclavage prolongé ». Parole d'homme de lettres dont s'emparent les militants, les orateurs et les doctrinaires du socialisme.
Une simple demande de crédits, débattue le 5 à l'Assemblée, entraîne un ébranlement ministériel. Carnot, réformateur systématique, a proposé le vote d'un million de francs, destiné à parfaire, pendant le second semestre de 1848, le traitement des instituteurs, encore inférieure C)00 francs; il a obtenu un rapport favorable de la commission. La veille même, immuablement fidèle à ses opinions, dominé par le « principe d'égalité », il a soumis un texte établissant la gratuité pour les élèves de l'École normale supérieure. Son nom reste mal vu à droite parce qu'il se rattache au Gouvernement Provisoire,
aux élans démocratiques qui ont animé les premiers mois du régime. Il a commencé d'être traité en suspect par le cercle de la rue de Poitiers. Un des dirig-eants de ce groupe, Bonjean, entreprend de combattre non point le crédit, mais le ministre. Il lui reproche d'avoir accordé son patronage au Manuel républicain, de Charles Renouvier, dans lequel sont émises des idées hardies, parfois d'aspect subversif. Il l'enserre dans quelques citations habilement choisies et assurément gênantes. Tout rêveur qu'il est, Carnot a l'intuition de la défense qu'il doit présenter. Il donne à entendre que, sans s'attarder à des lambeaux de phrase, l'Assemblée doit juger le livre dans son ensemble et sa propre gestion dans son ensemble aussi. Mis en minorité par une différence de onze voix, il se relire dignement. Son portefeuille est confié par Cavaignac, qui veut gouverner avec son parti, à un membre influent de la Réunion du Palais-National, ami du National, modéré et laïque, Vaulabelle. Ce jour marque néanmoins une victoire de l'union du centre et de la droite, un succès de la campagne menée par la rue de Poitiers.
Le nom même de Fauteur du Manuel en atteste la probité intellectuelle. L'ouvrage n'est ni anarchiste ni révolutionnaire, ni, à proprement parler, destructif de l'ordre établi. Il construit une série de raisonnements théoriques, abstraits, spéculatifs sur la cité moderne. Il révèle une pensée libre, non
insurrectionnelle. Il aboutit à rédificalion dune doctrine de large interventionnisme ou, si Ton veut, de socialisme d'Etat, tempéré par un vrai libéralisme et par un sincère respect de la légalité. Dans une récente correspondance privée ^ il a été jugé ainsi : « Ce livre est vraiment d'un souffle admirable; il est, au fond, très raisonnable, malgré son socialisme déclaré ».
Une grande affluence se rend, le 7, à l'église Noire- Dame pour assister aux obsèques solennelles de Monseigneur Affre. On croit voir apparaître dans cette foule recueillie des sentiments de contrition et de pardon qui permettraient un apaisement nécessaire. La veille a eu lieu, au pied de l'obélisque, en présence des représentants, de la garde nationale, de la garde mobile et de l'armée, la cérémonie funèbre en l'honneur des victimes des journées de Juin; le 8, sera célébré, à l'humble chapelle des Missions, renterrement simplement académique de Chateaubriand.
L'activité parlementaire se déploie : le problème financier, comme au lendemain de toutes les crises politiques, est le plus aigu. Néanmoins la Bourse renaît à l'espérance, la hausse des valeurs s'accuse de jour en jour. Goudchaux, en même temps qu'il propose une réforme de l'impôt des successions, veut
1'. Publiée par l'Union pour la Vérilé. — D'aulre part, le philosophe BerfTSon dit de Renouvier qu'il fut « un penseur de premier ordre ».
assurer sa trésorerie. Il ne met pas son amour-propre à réagir contre les plans de son prédécesseur.
A la séance du 5 il a obtenu le vote de l'emprunt de 150 millions de francs, négocié récemment avec la Banque de France. Il s'est heurté, au sujet de la rédaction du contrat, aux observations de Jules Favre; il a été appuyé par Duclerc, qui dans sa loyauté s'exprime ainsi : « Quoique je ne sois plus ministre, je déclare que je suis ministériel ». D'autre part Goudchaux a repris l'idée qu'avait soutenue Billault le 2 juin et qui consiste à consolider la dette flottante (comprenant 247 raillions de francs en bons du Trésor et 330 millions en livrets de caisses d'épargne) par l'attribution (aux porteurs) de rente française, cédée non pas au pair comme on lavait établi abusivement les 9 et 16 mars, mais à des cours conformes à la réalité. Il importe de donner confiance aux créanciers de l'État et de remplir ses engagements avec scrupule. Le ministre, prenant en considération la cote du jour, a pensé que le trois pour cent pouvait être délivré aux détenteurs de bons du Trésor à 48 francs et le cinq pour cent aux huit cent mille titulaires de livrets d'épargne à 70 francs. Son projet vient en discussion le 7 juillet; il doit être amendé avant même qu'elle ne s'engage : la Bourse enregistre en elîct les chiffres de 51 francs pour le trois pour cent et de 79 francs pour le cinq pour cent. Il faut bien en tenir compte dans la fixation du prix. Après un débat passionnément animé,
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l'Assemblée adopte les taux respectifs de 'ô'o francs et de 80 francs, qui dépassent Tun et Tautre la valeur constatée. Cette majoration, qui est d'ailleurs plus marquée en ce qui concerne les bons, parce (\ue les propriétaires de ces titres continuent dêtre considérés comme méritant moins d'égards, est destinée à défendre lintérèt du Trésor. Elle sera soumise à une revision prochaine. Elle est inscrite aujourd'hui dans le décret sous la pression de la gauche, plus particulièrement de Duclerc.
C'est encore au nom de la gauche que, ce même jour. Trousseau a développé une interpellation stérile sur la « suspension exorbitante et peu impartiale » des feuilles d'opposition. Le général répond avec assurance : « Je me sens tellement fort de ma conscience, je me sens tellement fort de la rectitude de mes intentions... que je nhésite pas à déclarer que, dans ma pensée, l'état de siège doit être longuement prolongé ».
Parmi les journaux hostiles le Représenianl du peuple a été épargné. Il suit cependant une tactique audacieuse « en poussant, selon le mot de son rédacteur, la contre-révolution à son paroxysme, en lépuisant par la /)e«/' et par la fatigue ». « Il faut, dit-il, poser avec une sorte de terrorisme la question sociale. » Il entend recourir « au scandale et à la haine' ». Proudhon a reconnu, depuis, qu'il cher-
1. Formule identique à celle de Jaurès, qui a exalté la « haine créatrice ».