Victor Hugo, Choses vues
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officielles par rassentiment de ropinion publique. » Le fléau de 1" « abstentionnisme » sévit déjà. On constate la décroissance progressive du nombre des votants. Un organe conservateur observe avec amertume qu'à Paris les vides des quartiers riches ont été sensibles : « On n'aura pas voulu, ajoute-l-il, manquer l'ouverture de la chasse ».
L'Assemblée va réélire, le 19, à la présidence Armand Marrast, bien qu'au dire de ses collègues il abuse des plaisanteries à froid, et Emile de Girardin va commenter ce choix avec irrévérence : « C'est l'homme qui s'entend le mieux à faire danser la République. Il lui donne des bals, des fêtes, des concerts avec une prodigalité que les invités trouvent charmante. »
L'état politique du pays est plus malsain que les apparences ne le laissent supposer. L'absence de confiance, l'insécurité, la persistance de la crise économique, les intrigues des partis, le mécontentement des uns, les complots des autres contribuent à révéler et à accroître les craintes, l'inquiétude de tous. Un obscur interpellateur, Sautayra, porte à la tribune, le 22, l'expression de cette angoisse confuse, générale. Il demande à Cavaignac de « réprimer par tous les moyens dont il peut disposer toute tentative insensée de trouble ou de désordre, sous quelque drapeau ou sous quelque prétexte qu'elle se produise ». Le général sait qu'il convient qu'un chef de gouvernement se
montre en môme temps optimiste, préoccupé de Taccomplissement de son devoir et avide de l'approbation parlementaire. Il veut dissiper le nuage élevé entre « l'Assemblée et le pouvoir qui fonctionne en son nom «, Il répond donc qu'il a « pris le drapeau de la conciliation « tout en restant « à l'ombre du drapeau républicain -). 11 obtient Tordre du jour de confiance. La Presse écrit alors : u Si le cabinet continue à suivre cette politique hésitante et ambiguë, il aura sous peu de nouvelles syncopes >•>. Le Constitutionnel est également sévère : « Il fallait que le Gouvernement se plaçât résolument devant elle (l'Assemblée): il a paru au contraire se ranger derrière ».
L'approche du 2:2 septembre a inspiré à la Montagne l'idée de commémorer, à Paris et dans les départements, la fondation de la première République et de resserrer le lien qui la rattache ellemême aux grands ancêtres de la Révolution. Le Midi accueille la suggestion et réunit les militants dans des banquets démocratiques. A Toulouse, les orateurs se réclament délibérément des principes de 1792. Dans le Cher, Michel de Bourges, assislt d'un fonctionnaire du corps des Ponts et Chaussées, indique, avec son éloquence d'avocat d'assises, à quelles conditions s'établira la République démocratique. A Paris enfin, un banquet a lieu aux Champs-Elysées, dans les salons du Chalet; Ledru- Rollin, qui le préside, est entouré d'Edgar Quinet,
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cl Arnaud de l'Ariège, de Jules Favre, revenu à des sentiments plus cordiaux, etc. Dans une improvisation enflammée, il célèbre d'abord « l'admirable drame du 2i février, où le Gouvernement Provisoire ne fut que le traducteur de l'immense voix du peuple armé ». Il salue le laboureur, « cet homme dont la vie se meut entre les dures exigences de la terre et les exigences plus dures encore du capital, qui n'a guère de rapports avec l'État et la politique que par l'entremise du percepteur ». Profitant de la facilité que l'on a toujours dans l'opposition, et sans s'arrêter devant aucune difficulté pratique, Ledru- Rollin développe un programme large qui permettra de fonder « les grandes institutions de crédit, d'association, de secours mutuels, d'instruments de travail ». Comme on a répondu que l'État est pauvre, que l'argent manque, le tribun avoue qu'il n'a jamais compris l'objection : « Je dis, moi, que les sources sont innombrables et qu'il ne faut que savoir leur tracer des canaux pour les conduire vers le Trésor et, de là. les faire refluer jusqu'au pauvre ». Ledru-Rollin déclare ensuite, avec plus de sens, que le véritable danger, « c'est le défaut de travail, l'atonie du commerce ». Il exalte le financier de la Convention, Cambon, « grand citoyen, ne voyant que le but, ayant l'audace de la situation, et Cambon est arrivé à sauver la Piépublique. Ne trouveronsnous pas un autre Cambon'? » C'est ainsi qu'à la
1. DaDS ses Origines de la France contemporaine (V, 120), Taine
faveur d'un glorieux anniversaire la gauche avancée s'affirme devant l'opinion.
Pendant ce temps, comment se manifeste l'activité gouvernementale? Elle s'applique à désarmer les mécontents, à atténuer la crise sociale et politique. Le ministre de l'Intérieur obtient, le 22, un crédit de six raillions affecté aux chemins vicinaux. Sa vraie pensée n'est pas d'améliorer la voirie. Comme le dira Stourm à la tribune, cette dépense « a pour objet non seulement de donner du travail à des ouvriers, mais de donner du travail aux ouvriers des campagnes, c'est-à-dire de décentraliser nos grands travaux publics et de porter des ressources là où régnera cet hiver une misère trop grande ». Le ministre des Travaux Publics demandera encore, huit jours plus tard, des fonds destinés aux routes nationales, à l'amélioration de la Marne; il établira explicitement aussi dans ses exposés de motifs que le but est d'occuper les ouvriers que la situation des industries privées condamne au chômage. — Le garde des Sceaux, désireux de ne pas ébranler l'institution de la famille et de rassurer les conservateurs, les catholiques, retire, le 23, le projet de loi portant admission du divorce dans notre législation civile.
prononce le jujçcinent suivant sur Canibon : « Voilà toute son invention, le vol systémaliciue pratiqué en grand ».
Voir, dans un sens diiïérent, VHistoirc de la Convention (I, 220\ par Jaurès.
Son collègue de l'Agriculture, Gilbert Tourret, sest attaché au plan d'organisation méthodique de l'enseignement agricole. « résultat des méditations de toute sa vie ». Il le défend contre les représentants qui le jugent onéreux et chimérique; il s'appuie sur le rapport du citoyen Richard, qui croit de bonne foi favoriser, par ces innovations, le retour à la terre; il insiste et, pour prix de son opiniâtreté, en obtiendra le vote à la date du 3 octobre.
Les journaux s'émeuvent ou plutôt sarment du récent discours du Chalet pour soutenir que la société est mise en péril par la Montagne, que le Gouvernement est menacé et impuissant, que le régime sera ruiné par ses fondateurs. Le Constitutionnel reconnaît dans les opinions de Ledru-Rollin 0 une certaine puissance d'agitation », sans cependant la redouter. Un autre dit du tribun : » Avec du naturel, il pouvait être un personnage dans un certain ordre d'idées et d'espérances; mais, malgré ses joues fleuries et sa rondeur de bon vivant, il a prétendu jouer les Danton: c'est ce qui l'a perdu. Le public siffle parce qu'il ne veut pas croire qu'on soit si méchant quand on se porte si bien. •>
L'Assemblée ressent le contre-coup des luttes politiques, du choc des partis. Le 26 septembre, elle valide l'élection, dans l'Yonne, de Louis Bonaparte, qui prend séance et vient lire à la tribune une déclaration empreinte de loyalisme : « Ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours animée par
le respsct, de la loi, ma conduite prouvera, à rencontre des passions (fui ont essayé de me noircir pour me proscrire encore, (jue nul ici plus que moi n'est résolu à se dévouer à la défense de l'ordre et à raiTermissemenl de la l^épublique ».
Elle admet dans ses rangs Raspail, le nouvel élu de la Seine; en môme temps, fidèle à ses pensées de bataille, se ralliant à cette théorie juridi(|ue que le droit de la répression est antérieur et par conséquent supérieur au droit politique, elle autorise, au milieu du tumulte, la continuation des poursuites intentées contre lui.
Les attaques de presse n'empêchent pas Ledru- Rollin d'aborder la tribune, le 29. Il profite d'une occasion qui s'offre pour affirmer que la politique extérieure, inaugurée par le Gouvernement Provisoire, subit une déviation, une « atténuation ». Le fait est contesté, mais incontestable. L'orateur montre, en traits piquants et qui restent vrais, de quelle manière se déroulent les débats d'affaires étrangères : « Toutes les fois que, sous un autre gouvernement, nous demandions à être renseignés sur les errements de la diplomatie, on nous répondait : Le silence est impérieux, la (/ueslion est pendante. Et quand plus tard le pays était engagé dans une voie fatale, on nous disait alors : Les faits sont accomplis. La question pendante et les faits accomplis, ce sont deux points entre lesquels nous nous sommes vainement débattus. >> Lamoricière
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justifie le Cabinet sans le moindre embarras : « On nous dit que nous tenons un langage qui était tenu jadis. Les révolutions. Messieurs, ne changent pas la nature des choses. »
Le 30, l'Assemblée accorde son attention et sa sympathie à Denjoy, de la Gironde, qui vient interpeller le ministère sur la présence de ses fonctionnaires aux banquets subversifs du 22 septembre, plus particulièrement à Toulouse, où l'on a crié :
« A bas l'Assemblée Nationale! Vive Barbes!
Vive Robespierre 1 Vive Marat! Vive la Montagne I Vive la guillotine! » Il soulève les protestations de la gauche avancée, de Flocon, de Germain Sarrut, de David d'Angers. La réponse du Gouvernement va être caractéristique de l'attitude qu'a coutume de prendre le pouvoir en de telles circonstances. L'orateur a été favorablement accueilli : il ne faut donr pas le heurter. Le ministre de l'Intérieur, Sénard, promet de s'enquérir. Entrant dans les vues de la majorité, plus môme quelle n'a osé l'espérer, il soutient que si les faits rapportés étaient vrais, la « destitution contre tous les fonctionnaires, qui seraient allés s asseoir et seraient restés dans une pareille enceinte, serait une peine trop douce ». Néanmoins sa parole obscure et empêtrée ne parvient, au dire d'un contemporain, qu'à « faire hausser les épaules de l'Assemblée ». Le ministre de la Guerre, lui, déclare qu'en ce qui le concerne il a interdit la participation de ses subordonnés à
celte réunion et qu'il est prêt à combattre, avec une égale énergie, le drapeau blanc et le drapeau rouge. Il recueille des applaudissements frénétiques. Si les collaborateurs deCavaignac n'ont pas adopté, au préalable, une ligne de conduite uniforme, ils déploient, après coup, une môme ardeur à flatter l'opinion dominante du Palais-Bourbon.
Ce jour-là, par une ironie du sort, un discours de Camille Bérengerlendà restaurer l'indépendance de l'Exécutif en bannissant les apostilles et recommandations des représentants. Ce n'est quun rêve.
Crémieux a été chargé de soumettre à l'Assemblée les conclusions auxquelles s'est arrêtée la commission saisie du décret qui a pour but de dédommager les colons dépossédés, depuis le 4 mars, de leurs nègres. Il leur reconnaît le droit à une indemnité, qui ne saurait toutefois représenter la valeur de l'esclave, car leurs titres de propriété n'ont cessé de s'affaiblir, le siècle marche vers l'émancipation. Donc la France ne doit pas un prix d'expropriation; elle paiera un capital de 80 millions de francs et une rente annuelle de 2 millions, principalement parce qu'elle y voit le moyen d'assurer l'avenir des noirs, l'avenir des colonies.
Enfin Parieu dépose, au nom de la commission compétente, son rapport relatif au projet de décret Goudchaux, présenté le 23 août, et à la proposition plus superficielle et plus large du représentant Lempereur, qui vise le môme objet : Timpôt sur le
revenu. Il montre d'abord qu'un impôt général sur le revenu est inadmissible pour cette raison, décisive en effet, qu'il accablerait la propriété foncière. Est -il praticable si on le limite à la fortune mobilière? Bien qu'il risque d'entraîner, dans une certaine mesure, une inquisition dure et trompeuse, Parieu se prononce pour le principe du projet Goudchaux. Il admet qu'on frappe les bénéfices du commerce et de l'industrie, les produits des professions libérales, les traitements et pensions, enfin les dividendes et intérêts •. Il exonère seulement les profits de l'exploitation at^ricole, qui ont droit à un régime de faveur, et les faibles revenus, qui constituent un minimum d'existence (400 fr., 000 fr. et 800 fr.. selon les localités). Il bannit le mode d'assiette par répartition, qui est une loterie fiscale, et préconise la fixation par quotité-, suivant le taux uniforme de 3 p. KM) du revenu. La déclaration du contribuable ne saurait être requise pour déterminer la matière imposable; des arbitres cantonaux pourvoieront à ce travail. Tel est le système, trop novateur encore, qui a prévalu dans la commission. Quelques mois plus tard, le ministre
1. La loi du '.il juillet 1917, en insliluant l'impôt cédulaire sur les revenus, a précisément réalisé ce programme.
2. L'impôt de quotité continue d'être jugé supérieur à l'impôt de répartition, d'être considéré comme exprimant l'idée de justice.
La loi du 29 mars 1914 a transformé en impôt de quotité la ■t.utributioa foncière établie sur la propriété non bâtie.
des Finances commencera par indiquer que cette contribution ne produirait pas la moitié de ce qu'on en attend; peu après, une décision gouvernementale écartera toute idée d'imposition du revenu.
Dans les loisirs que lui laissent les débats sur la Constitution, l'Assemblée traite les affaires courantes sans ardeur réformatrice et aussi sans esprit d'aventure à l'extérieur. Le 2 octobre, Buvignier développe une interpellation en vue d'obtenir des éclaircissements sur la médiation que l'Angleterre et la France réunies ont offerte pour apaiser le conflit austro-italien. Il pose sa question en vain. Ledru- Rollin, cette fois aveuglé et chimérique, soutient que, si la guerre est fatale, la France doit en prendre l'initiative, « la porter chez les autres, pour la défense des autres », Il somme le Gouvernement de « sortir de la voie usée des congrès et des protocoles avec les vieilles monarchies ». Le chef du pouvoir exécutif donne à entendre que les négociations entamées ne tendent pas de parti pris à favoriser l'Autriche et se renferme dans « un laconisme voisin du silence ». Ledru-Rollin et Flocon, plutôt belliqueux quoique démocrates, voudraient qu'on persistât dans la politique définie par l'ordre du jour du 24 mai. Ils ne sont pas suivis ; le ministre des Afîaires Étrangères s'applique toutefois à les désarmer. — Un rapport Drouyn de Lhuys demande un crédit afin d'assurer encore, à défaut du gouvernement grec, le service des coupons d'un emprunt hellénique
cautionné par la France : il allègue que les banquiers émetteurs se dérobent à leurs engagements.
Sénard n'a pas cessé de veiller aux mesures à arrêter contre les groupements de travailleurs. Le 6 octobre, une pensée de défense sociale lui dicte une circulaire qui prescrit la nécessité d'un passeport pour les ouvriers voulant franchir les limites de leur département. Ces elîorts ne satisfont pas l'opposition conservatrice. La Presse se plaît à annoncer qu'une crise ministérielle va s'ouvrir. A cette occasion elle exerce sa verve contre 1' « arbitraire africain en vigueur à Paris depuis le 2ri juin », contre cette « sorte de bey de la France algérisée », contre la faiblesse des ministres Sénard et Goudchaux. A ses yeux le chef du nouveau cabinet devrait être Dufaure parce qu'il remplit avec succès le rôle d'orateur de la Commission de la Constitution, parce qu'il respecterait la sincérité de la prochaine élection présidentielle à laquelle il n'est pas candidat, enfin parce qu'il rétablirait la légalité. La Presse continue sa polémique en posant cette simple question : « Depuis cent jours que l'état de siège a converti Paris en bivouac et en place forte, le travail a-t-il repris? La confiance a-t-elle fait des progrès? »
L'Assemblée aborde enfin, le 10, le débat, attendu depuis plusieurs mois, sur la création d'un crédit foncier. Dans la conviction qu'une banque de cette nature peut secourir les agriculteurs et, d'une
manière générale, contribuer au développement économique, de nombreux représentants, Turck, Prudhomme, Wolowski, Bouhier de rÉcluse, ont jugé bon d'en proposer l'institution. Duclerc, ministre, a même raconté un jour qu'il avait reçu plus de 200 projets. Ils tendent à dédomma^-er les débiteurs, qui, par l'effet de la hausse énorme des capitaux mobiliers, sont contraints de remettre à leurs créanciers des valeurs considérables. Ils ont, presque tous, ce trait commun de recourir, dans la proportion — dix fois trop large — de 2 à 3 milliards, à l'émission d'obligations ou bons ou billets munis du cours forcé, au profit des propriétaires d'immeubles bâtis ou non bâtis. Le rapporteur Flandin a conclu, au nom du comité de TAgriculture, en termes favorables à l'idée qui, en elle-même, est juste. L'économiste Léon Faucher entreprend de le réfuter. « Fonder des institutions de crédit dans un moment où le crédit n'existe pas » lui paraît être un problème insoluble. 11 a reconnu cependant que « l'usure dévore nos campagnes ». Il prétend que délivrer aux emprunteurs des bons hypothécaires, c'est jeter dans la circulation du papier-monnaie. Or « le papiermonnaie, c'est la fausse monnaie ». Il résume sa pensée en cette formule : « Ce n'est pas l'argent qui manque aux affaires, ce sont les affaires qui manquent à l'argent ». A son tour Thiers vient défendre cette thèse avec des arguments plus accessibles. Il affirme que « la vraie cause des souffrances de
lagricuiture en France « est limpôt foncier, que le crédit hypothécaire n'est réclamé que par des pères ou des fils de famille désordonnés, des constructeurs de maisons, des industriels de tous genres, enfin que rémission du papier-monnaie est le vol par la loi. Il décrit le fonctionnement des banques étrangères et déclare incidemment : « Je n'ai pas le goût des innovations.... J'ai une aversion insurmontable pour les illusions. » Son discours est longuement applaudi. Goudchaux, ministre des Finances, parle aussi dans ce sens et parvient à provoquer 1" « hilarité générale ». Quand on lève la séance du 10 octobre, on a l'impression nette que la proposition sera écartée. Le lendemain en etVet une intervention pressante du rapporteur n'empêche pas lAsserablée de repousser, par 578 voix contre 210, le passage à la discussion des articles. Les représentants montrent en matière économique une réserve croissante de jour en jour.
Leur action politique ne se signale pas en traits accusés dans cette période d'expectative, où visiblement l'attention se concentre sur la prochaine Constitution. Dans cette séance du 11, ils abrogent duu commun accord l'article G de la loi du 10 avril IH3^, qui frappe d'exil les Bonaparte. Ils les ont déjà admis, depuis l'origine, à siéger au milieu d'eux. L'ordre du j«ur appelle ensuite l'examen d'une motion Xavier Durrieu tendant à enlever au pouvoir exéutif le droit de suspendre les journaux sous le
régime de Tétat de siège. Le promoteur est un journaliste de trente et un ans, un Ariégeois tenace. Malgré l'avis du Gouvernement et du comité de Législation, il recueille 336 voix contre 345. Cette défaite apparente est un succès elTectif. Quelle sera, au lendemain de ce vote, la position du Cabinet? Il a subi, le 7 octobre, un grave échec dans le débat sur la Constitution. Pourra-t-il conserver, exercer le pouvoir avec dignité? Cavaignac adopte une solution mixte : le 13, il obtient de TAssemblée qu'elle désigne une commission chargée d'examiner avec le Gouvernement la question de l'état de siège et il se prête à un remaniement de son ministère. Il se sépare de Sénard, que certains journaux qualifient de Montagnard et que les polémiques récentes ont affaibli, de Recurt, mal vu par la droite, de Vaulabelle, ce voltairieii « à face rubiconde ». Il nomme à leur place : Dufaurc, ancien minisire de Louis- Philippe, orateur écouté; Vivien, un autre « républicain du lendemain », royaliste à peine converti; enfin Freslon, qui, au dire de Girardin, réalise « le type parfait de l'éloquence acrobatique ». 11 s'éloigne du National pour se rapprocher de la rue de Foitiers. Le préfet de police Ducoux préfère se retirer que de participer à ce mouvement tournant.
Ces changements donnent ouverture, le lundi 16, à une discussion tumultueuse sur la politique générale. Le nouveau cabinet — le Cabinet du 13 octobre — a pris l'initiative de demander un crédit pour
dépenses secrètes et il a profité de roccasion pour produire, dans l'exposé des motifs, une véritable profession de foi : « Le Gouvernement doit faire comprendre aux populations, leur faire sentir qu'une République n'est pas nécessairement inquiète, turbulente, agitée sans relâche et sans but; qu'elle n'est pas une révolution en permanence... ». Il réclame un vote de confiance. Landrin, au nom de la gauche, le lui refuse parce qu'on livre aux conservateurs « la majorité en nombre, en prépondérance de portefeuilles, de telle sorte qu'ils disposent de l'action intérieure de ce pays, en ce moment solennel des élections. » 11 indique finement qu'en dehors du programme affiché « il y a un autre programme, c'est celui qui résulte des précédents, de la vie, de la situation des hommes. Un homme politique, et je le blâmerais s'il était autre chose, est un programme )). Le général lui répond; il mentionne dans un historique succinct « cette succession de votes de confiance qui avaient laissé le Gouvernement s'afl'aiblir peu à peu non seulement au sein de l'Assemblée, mais dans le pays même ». Il avoue que, plus libre qu'en juin, plus dégagé de la gauche qu'il ne Tétait alors, il a voulu, par ses nouveaux choix, réaliser la conciliation. Ledru-Rollin lui réplique; il n'admet pas le pacte qu'on vient de conclure avec les ralliés ; il constate que les hommes du 24 février sont expulsés de tous les emplois. Il a recouru dans son discours à une formule banale et
toujours opportune : « Gouverner, a-t-il dit, c'est donner l'impulsion et non la recevoir ». Enfin, après une habile intervention de Dufaure, le crédit est voté par o70 voix. Les rumeurs diverses et les interruptions bruyantes caractérisent cette séance, dans laquelle la férule du président Marrast s'est montrée impuissante.
Dans les jours qui suivent, on sentira, comme l'écrit un contemporain, que les décisions de l'Assemblée prennent « des allures de pas gymnastique et de marche forcée ». A la séance du 19, elle prononce, sans débat, la levée de l'état de siège, qui a duré cent dix-sept jours. Cette mesure lui est conseillée à la fois par la commission qu'elle a récemment nommée et par le chef du pouvoir exécutif, qui ne veut pas rompre avec la gauche. Afin de ne pas être accusé de contradiction, il a reconnu qu'il reste dans le pays des ferments d'agitation, mais il a ajouté que ce mouvement des esprits fut, dans tous les temps, la condition même de la liberté.
Après qu'elle a voté, en première lecture, la Constitution. l'Assemblée peut se consacrer aux nombreuses propositions qui ont pris rang dans son ordre du jour. Elle les examinera dans une pensée de critique et de censure. Ainsi, quand on lui suggère, le ^24, de porter de 4 000 à 10 000 francs l'allocation mensuelle de son président, elle s'y refuse aux applaudissements de la Presse, qui la loue d'être peu mélomane et de ne pas goûter les violons et la
guitare dArmand Marrast. L'Assemblée discute ensuite le rapport Gouin, qui conclut à l'adoption du projet Creton relatif aux comptes du Gouvernement Provisoire : le ministre des Finances est invité, malgré lui, à en fournir un relevé détaillé. Ce sujet éveille les passions politiques; il s'agit en ellet de soumettre à l'enquête la gestion du régime républicain depuis sa naissance.
Les socialistes, les démocrates, dépourvus d'influence réelle au Palais-Bourbon, entreprennent leur propagande dans le pays en organisaijt, suivant la tradition, des banquets. Ils envoient, comme il sied, leur salut fraternel aux ouvriers de Limoges, de Rouen et dElbeuf. aux prévenus politiques, et donnent ainsi matière à une interpellation développée le 25, par laquelle Grandin, manufacturier d'Elbeuf, « orateur au parler rude », demande au pouvoir s'il se sent en étal de protéger la société menacée. Dufaure s'applique à le rassurer en lui prouvant que sa vigilance et sa fermeté sont à labri des défaillances. Il met les bons citoyens, les amis de Tordre en garde contre les craintes excessives. Il surveillera les fonctionnaires. Il ajoute à leur sujet : « A l'avenir je n'admets même pas les intentions pour excuse ». Il est doué de qualités parlementaires : la bonne humeur et lironie. Il s'explique sur un incident créé par Louis Bonaparte ou du moins par ses fidèles. Une se prive pas de le railler à mots couverts et plutôt dédaigneux. Clément Thomas, « adversaire
HIST. DE 1.A RÉVOLfTlOS DE 1818. 21
à couvrir d'or », se livre, après lui, à une agression contre le prétendant et ses agents officieux. Cette intervention déchaîne un tumulte inaccoutumé et détermine l'héritier du nom, le neveu de l'Empereur à produire le lendemain une réponse à la tribune età y poser ouvertement sa candidature à la présidence de la République. Il dira : « Eh bienl oui, je l'accepte, cette candidature qui m'honore; je l'accepte, parce que trois élections successives et le décret unanime de l'Assemblée Nationale contre la proscription de ma famille m'autorisent à croire que la France regarde le nom que je porte comme pouvant servir à la consolidation de la société ébranlée jusque dans ses fondements ».
La Presse lui prédit le succès. Elle démontre que l'ombre, le prestige et le souvenir de l'Empereur ont plutôt grandi que diminué. Louis Bonaparte aura donc les campagnes, les ateliers, les légitimistes, les « hommes sensés et prévoyants », qui ne veulent ni de Cavaignac, « l'incarnation du National ». ni de Ledru-RoUin. Enfin il n'a « ni opinions connues ni idées arrêtées ni antécédents de tribune : // simplifie tout et n exclut rien; il est Favenir ». Emile de Girardin écrira encore : « Il faut au peuple des poèmes en action; Napoléon est le poète du peuple.... Ce sera VHistoire, l'Histoire qui est la gloire. »
Lamoricière, chef de la justice militaire, est chargé des mesures concernant les insurgés de Juin. Ils étaient, à l'origine, 11 057 en état darrestation.
Après des revisions successives, opérées en toute souveraineté par huit commissions militaires et, en dernier lieu, par une commission de « clémence » composée de magistrats, ils demeurent au nombre de 3 357, incarcérés aux pontons des ports de Toulon, de Lorient et de Brest, attendant leur transportation. Bien que le décret du 27 juin ne désignât comme sujets à cette peine que les individus actuellemeni délenus, le pouvoir Ta étendue même à ceux qui ont été arrêtés postérieurement. C'est une illégalité certaine. Aucune colonie n'est organisée pour recevoir tant de condamnés. Aussi le ministre se dispose-t-il à les diriger sur FAlgérie.
Goudchaux, gérant consciencieux du ministère des Finances, est arrivé à cette conviction que, pas plus qu'au mois de mars, il ne peut empêcher le déficit. Elle cause sa retraite le 25 octobre. C'est pour Cavaignac une occasion d'appliquer sa politique d'équilibre et d'esquisser un discret mouvement vers la gauche. Il confie sa succession à Trouvé- Chauvel, qui, comme son prédécesseur Garnier- Pagès, passe de l'administration de la Ville de Paris au département des Finances. Cette promotion est conforme à ce pi"écédent. La préfecture de la Seine échoit à Recurt, ministre de la veille, républicain de la veille aussi, homme du National. C'est encore un républicain, un candidat malheureux aux dernières élections de la Seine, Gervais (de Caen), qui est nommé préfet de police. Enfin la direction des Postes
reste aux mains d'Etienne Arago, quoiqu'il soit radical, du parti du journal la Réforme.
Le programme demeure immuable, ainsi que l'attestent les considérations émises dans un rapport que dépose, le 30, un membre de la majorité, Fayolle : K Verser à flots dans nos mœurs et dans nos lois cette fraternité qui dissipera toutes les défiances, telle est la mission que l'Assemblée Nationale s'est imposée, et, quand elle l'aura remplie, elle n'aura plus rien à craindre ni des fausses théories des socialistes ni des intrigues des prétendants ». — Le premier soin du nouveau ministre a été de préparer la revision des décrets du 7 juillet, qui, en obligeant les porteurs de bons du Trésor à accepter de la rente 3 p. 100 à 55 francs et les titulaires des livrets d'épargne de la rente 5 p. 100 à 80 francs, les ont lésés. Or le Gouvernement ne doit-il pas les dédommager? Cet acte de justice ne sera pas, au surplus, un mauvais moyen de se concilier cette clientèle électorale. Trouvé -Ghauvel présente donc, dans cette même séance, un projet tendant à créditer ces créanciers de l'État de la difTérence entre ces taux et les cours moyens pratiqués en Bourse depuis le 7 juillet. Ce texte sera discuté par l'Assemblée le 20 novembre et adopté le lendemain, après qu'on aura fixé ces cours moyens à 46 fr. 40 pour le trois pour cent et à 71 fr. 00 pour le cinq pour cent. On voit que le complément d'allocation, ainsi accordé, est appréciable . Il entraîne pour le Trésor une
charge de plus de 60 millions. La Presse n'en écrit pas moins : « La République a fait le père Grandet ministre des Finances ».
Quelque serré que soit le jeu parlementaire du chef du pouvoir exécutif, il ne conjure pas les maux profonds dont souiTre le régime. Les militants, les premiers auteurs de la Révolution de Février, dirigés par 43 représentants, par Lamennais, par Ledru-Rollin, poursuivent dans les clubs, dans les banquets, dans les journaux une campagne ardente, réclament l'amnistie pour tous les délits politiques et instruisent le procès des détenteurs du pouvoir. Comment pourrait-on ne pas s'émouvoir de cette agitation? La venue de l'automne n'a pas réussi à atténuer le chômage. Dans le département de la Seine seul il y a 300 000 indigents, qui reçoivent un infime secours, d'abord de i2 centimes, puis de 15 centimes par jour : situation grosse de périls et dont tout gouvernement doit être préoccupé jusqu'à l'obsession. Enfin l'examen du budget rectifié de 1848, auquel l'Assemblée commence à se livrer le 30 octobre seulement, va révéler, malgré les raisonnements naturellement optimistes du nouveau ministre des Finances, que le Trésor s'obère jusqu'à l'épuisement.
Rillault le démontre dans un discours applaudi. Il suggère — en passant — de réduire l'armée permanente et de constituer une réserve nombreuse. Il reconnaît cependant que « dans cette vieille Europe,...
notre pays ayant tant de points de contact avec de dangereux rivaux », il peut y avoir des embarras et des difficultés à restreindre l'action militaire. Après que Portails, hier magistrat du rang le plus élevé, a prononcé sur les réformes fiscales un discours qui déchaîne des rires ininterrompus, Goudchaux vient défendre son œuvre. Ce rôle le conduit, dans la séance du 31, à déclarer que Timpôt sur le revenu mobilier est « dans le sentiment du pays de tous points » et qu'il y a péril pour l'Etat à trop limiter les contributions : « Un mauvais budget aussi, selon moi, dit-il, est celui qui demande trop peu au pays; il y laisse sans emploi une force qui reste inerte au lieu d'être force motrice ». Il veut bien concéder toutefois que ce cas est assez rare pour qu'il ne soit pas à redouter. La discussion qui va se poursuivre montrera qu'à la fin de l'exercice la dette flottante s'élèvera encore à 271 millions. Le rapporteur Bineau se charge d'établir que, pour équilibrer le budget de 1849, il faudra d'une part créer des revenus nouveaux pouvant se substituer à l'impôt de 45 centimes, d'autre part réaliser 340 millions d'économies. On ne saurait raisonnablement y prétendre, même si l'on parvient à abaisser les traitements de quelques hauts fonctionnaires. L'opinion publique, qui aime Tordre, la saine gestion financière, la prévoyance, ne manquera pas de s'émouvoir d'un déficit qui atteint le crédit du pays et aggrave la crise des afl'aires. Elle est mécontente, sinon désabusée.