CHAPITRE V
Projet de décret présenté par M. Sénard pour déport^ les inanrgés. — Gonsidératioiit dî)pt il l'appuie. — Les vainqueurs de juin veulept déporter les vainqueurs de lévrîsr, — Intrigues à ce siqet. — Cnlomaies dont on se sert pour appuyer ces mesures eilr^ mes. — Stupeur de la montngnc. — Moyens d*aciion préparés pendant la nuit par les généraux. — Positions qu'occupent les insurgés. — Les représentants Galy-CamUitt Dniet-Desvauz et Larabit. — Leurs efTorts pour amener une capitulation. — Soumission que les parlementaires du faubourg apportent au président de l'assemblée.— Eipénneee du citoyen Larabit. — Son app<»tille. — Le président rend compte d» bette démarche. — 11 annonce avoir exigé une soumission pur et simple. — Le langage des proclamations mis en regard de ce refus. — M otife de ces nouvelles exigences. — Les royalistes veulent frapper la démocratie. ^ Pendant les négociatioiiSy Lamoriciére attaque le canal. -—Résistance qu'il éprouve encore de ce côlé.— Versioos diverses sur les négociations du faubourg Saint-Antoine. — Intervention des citoyens Recurt, Beslay et Guinard. — Allocution de ce deroior. — Les insurgés se croient trahis. — Convention acceptée et signée. — Le général Lamoriciére ne veut pas faire cener le feu. ~~ Heure de rigueur fixée pour la soumission absolue du faubourg.— Les négociateurs ne reparaisâcot plus. — L'horloge sonne dix heures, et l'attaque commence. — Effets de Tartillerie. — Marche de la colonne de droite. — Le général Perrot fait une dernière sommation.— La réponse se trouve dans l'inaction des insurgés. — Reprise des hostilités. — Incendie d'une maison à l'entrée du faubourg. Les insurgés rentrent chez eux ou fuient. — La troupe franchit les barricades saoi obstacles. — Délivrance des représentants Galy et Druel. — Le général Perrot arrive à la barrière du Trône. — Démolition des barricades du faubourg. — Dernière lutte du général Lamoriciére dans les quartiers Ménilmontant et Popincourt. ~ Prise des barrières Ménilmontant et de Belleville. — Le généra! Lebreton chargé d'enlever aux insurgés La Villette. — Négociations sans résultat. — Attaque et prise do la première barricade. — Fuite des insurgés. — Fin de la guerre civile. — Proclamation do chef du pouvoir exécutif. — Dans Paris je voit des vainqueun et des vaincus ; que mon nom toit maudU si je consentais à y voir des victimes.
La journée du 25 avait été bonne pour ceux qui combattaient r insurrection au nom de Tordre. Aussi, lorsque vers les neuf heures le président Sénard reprit la séance, il put annoncer que ses prévisions du matin s'étaient réalisées.
« L'insurrection, dit-il, n'existe plus maintenant que dans
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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 14l
le faubourg Saint-Antoine (*). I^, elle existe; elle devra être conihattue. Sur tous les autres points, elle est vaincue. EUo s'en va hors de Paris; elle se relève à une barrière ; elle a le Jessousà une atitre; elle tente des efforts désespérés à Montmartre; elle en a lento h la barrière de Fontainebleau, sur des points enfin où les rtolonnes ne portent point leur action immédiate. Elle revient; elle renaît un instant; mais bientôt Paris, qui déjà est délivré, dans sa plus fçrande étendue, en sera complètement affranchi.
« Mais en même temps, citoyens, en même temps que j'ai à vous dire les résultats obtenus, je me refuse presque à vous dire à quel prix nous les avons achetés ! . . .
« Maintenant, Messieurs, les opérations se continuent, et aux impressions que j'ai éprouvées au récit de ces morts affreuses, j*ai jugé vos impressions ; et quand des détails horribles sont venus nous montrer qu(î les hommes qui ont égaré contre nous les masses, en viennent, maintenant que toute espérance est perdue, à des actes de férocité dégradante pour T humanité (^), j*en suis à demander à Dieu, pour moi d'abord qui en ai plus besoin que d'autres plus forts, et ensuite pour l'assenUdée nationale tout entière, le calme, la dignité, l'absence d'entraînement; car si nous obéissions aux sentiments (jui s'agitent dans nos cœurs, si nous pouvions un instant perdre de vue (jue nous sommes des législateurs, les fondateurs d'une république, des hommes qui ne doivent jamais oublier que toutes leurs mesures doivent avoir un cachet d'autant plus grand, d'autant plus sérieux, que ces mesures se prennent dans des
(•) Ola n'était pas tout à fait exact, piiisipio le faubourg du To'nplo tenait encore, et qu'il fallut y cominUtro riii?<urre»'li mi in)îi-soul«M!HMit toute la nuit mais encore une partie {\m la journée du lendeuiaiii.
(^) On était alors sous l'impression des récits rtlrayaiits (pie les journaux royalistes propageaient avec une porsévérainv» des plus coupahles. Mallioureusemcnt, ce jour-là même, on venait d'apprendre la déplorable afl'airc de la Iwrriôrc de Fontainebleau.
ciicoiutaDces pins graves, pLu douloureiues, J'aDmii psor, en descendant dans mon cœur, d'arrÏTer à toob demandera roDft-mémes des résolations an delà peutétre de celles que noos prendrions après qnelqne temps éconlél... »' *
Qui ne s'attend, à 1» suite d'une allocution si pathétiqna, A des résolutions pleines de mansuétude et de miséricorde pou les vaincus ? Ne leur disait-on pas, quelques heures anparavant, que les bras de la RépuUique étaient prêts i les recevoir T4le leur a-t-on pas affirmé qu'aucune eruetle 9eageanee ne i^ attendait? l'assemblée n'a-t-elle pas repooaaé comme ufte injun la pensée qu'on lui attribuait de vouloir prononcer contre ki vaincus la terrible sentence Vœ «cftt /
Hais éUe nous a habitués aox inconséqnencM, aux tei|^««rsations? et, même dans ces douloureuses circonstances, m résolotioas du matin furent toujours modifiées et quelquefois complètement changées par celles prises le soir.
En effet, quelques heures s'élaient à peine écoulées depuis l'instant oii co même président Sénard avait paru heureui de pouvoir communiquer k rassemblée cotte bonne proclamation qu'accueillirent avec tant de reconnnissance tous les représentants doués d'une àme généreuse, et il venait proposer contre ces mêmes insurgés les mesures les plus cruelles !
« Les prisons sont pleines, ajoutait-il ; les hommes qu'on prend les armes À la main ont besoin, il faut le dire, d'être défendus par tout co qu'il y a de raison et d'humanité dans le cœur de ceux qui les saisissent et dans la pensée du pouvoîi sous les yeux duquel les prisonniers se font.
« Cependant il faut que le sort de ces prisonniersapparaisse: et de toutes parts, on nous demande ce qui adviendra. On nous dit, de tous côtés, que l'assemblée réunie ici ne peut pas laisser cette incertitude, qui étonne ceui-là mêmes qui font les prisonniers... «
Pour mettre un terme h cette incertitude, le président Sénard
soumettait à rassemblée une résolution qui lui paraissait («^^alement en harmonie avec la nature de la içu^'iro t'aiti? à l'assemblée, et avec les pensées dliumanilé (jui devaient eneoie dominer dans Tenceinte de la roproscntation nationale.
Cette résolution, que Ton faisait précéder de tant de circorilocQtions à défaut d'un exposé de motifs; c^tto résolution, cpi.; l'on présentait comme dictée par une soliicilude patornelKî, i\\u} Ton accompagnait de tant de protestations d'humanité, n'rlait cependant autre chose (juc l'application, à tous les in.r.urges pris par les troupes ou arrêtés comnjo susjHjcts, do la peim^ la plus forte qui fût restée dans notre codo [)énal après l'abolition de la peine capitale pour les crimes politicfues; il ne s'agissait de rien moins que d'une déportation en masse», outre mer, non-seulement de tous les démocrates qui avaient été pris Ic^s armes à la main durant T insurrection, mais <.*ncore d(» tous ceux qui auraient été vus travaillant, de jjnré ou de force, à élever une barricade ; car un arrêté du chef du pouvoir exécutif, rendu dans la journée du :25, assimilait, aux insurgés pris les armes à la main, tout individu (jui aurait travaillé aux barricades (*).
Ainsi, la mesure humaine proposée à la sanction <le l'asseiubltic par son président et par le «jjénéral Cavaignac, ne coinpMMiail pas moins que la presque totalité des ouvriers de Paris cl des autres démocrates qui avaient fait cause comiuune, à tous les titres, avec les ouvriers : elle pouvait s'appliquer à la moitié
(») Voici cet arr(Mt5. En deux ligius, le chot du pouvoir extrulil dêp'Miilu. plusieurs arroiidisseuiciit^ :
« Libelle, è inlitc, fratcrnilè.
• Le chef du pouvoir exôtuiit' urrrU- i;o «pii suit :
« Tout individu travaillant à closcr une barricade, sem considéré coinuie € s'il était pris les armes à la main.
€ Paris, 25 juin 1848.
'< f,t> chef du pouvoir exécutifs Cavak^nac. »
de la population virile ; en un mot, elle allait permettre à tou les réactionnaires enrôlés sons la bannière 4b l'ordre, de bîre déporter en masse tons les révolutioimaires marchant sons les drapeaux de la liberté'. Il n'y avait pas i se méprendre aof la portée de la résolution prise par le chef dn pouvoir azécntif et par le préaident de l'assemblée Nationale ; le projet de décret, qu'ils considéraient comme une mesu^ en Aormottû aoee TibmauUé de l'assemblée, comme an mofen cameHoble et i4îfa qu'il était argent de proposer à la sanction da pouTqjr législatif, ne tendait à rien moins qu'i frapper, d'an sealfcoap, tons ~ les citoyens de Paris qui avaient contribué à la révolution de février ou qui y avaient appludi. Lors des événements de mai, on avait dit que la moitié de Paris voulait emprisonner l'airtn moitié : après ceux de jnin , on aurait pu dire, avec plus de fondement encore, que les vainqueurs de jnàfk voulais d^ porter, d'an seul coup, tous les vainqiieiirs de février.
Que s'était-il donc passé dans les quelques heures qui séparèrent la publication des bonnes paroles applaudies par toale la montagne, de la résolution extrême que la montagne n'entendit proposer qu'avec stupeur?
La présidence, où était aussi le quartier général du chef saprême que l'assemblée venait de donner h la France, avait, assure-ton, retenti toute la journée des calomnies lancées par les royalistes et leurs organes contre les insurgés, calomnies que l'on répétait partout comme autant de faits incontestables, toute contradiction étant devenue dangereuse. On avait montré iiu chefdu pouvoir exécutif les hommes qu'il combattait depuis trois jours, sous l'aspect d'assassins, depillards, d'incendiaires, d'unlhropophages, se conduisant, envers les prisonniers qu'ils uvaiunl faits, comme de féroces brigands , et envers les habitants, comme d effrontés voleurs. Malheureusement, on venait d'apprendre ta triste Cn du général Itréa et de son aide de camp, crimes queTimagination des royalistes avait rendus plus
hideiu encore par des détails horribles, mais complètement (aux. Cette mort , seule reprcsaille que les insurgés eussent exercée pour venger, comme ils le disaient eux-mêmes, ceux de leurs frères fusillés en si grand nombre par lu mobile ; celle mort déplorable à Ions égards, ser\'it mei feilleusemeiil à corroborer toi(j les bruits répandus dans rintention de rendre odieux les hommes qui combattaient sous les drapeaux de Tinanrnection ; les imaginations furent enrayées par le récit de tant de crimes divers, répétés par cinq cei:t mille bouches; et Ton crut rendre service à la société en la délivrant de ceux de 868 membres qu^on jugeait ainsi indignes de vivre au milieu d'une nation civilisée. Nous n'avons pas besoin d'affirmer que tous les réactionnaires qui siégeaient à l'assemblée appuyaient de toutes leurs forces ces mesures extrêmes, et ce, en haine de la démocratie, en haine de ceux qui avaient renversé h royauté, à Tombrede laquelle toutes les nuances de Taristocratie avaient pu impunément ruiner, opprimer et abrutir le peuple. .
Le conciliabule tenu h cet effet cul pour résultat ce projet de loi inqualifiable, dont la discussion fut remise au lendemain, la séance ayant été de nouveau suspendue au moment oh quelques membres se disposaient h le combattre. « L'assemblée, dit le Moniteur, se sépara au milieu do la plus profonde émotion. » Ce n'élait pas sans cause, et nous ne tarderons pas à voir compléter le système qui s anno"^.çait par cette première mesure, en suivant pas à pas la marche de la contre-révolution.
Aucun moment de repos ne fut remarque dans la nuit qui suivit la îecturo de ce projet de décret ; la plus grande activité fut déployée par les chefs militaires.
Du côlé du faubourg du Temple et le long du canal, Lamoricière prépara ses moyens d'action pour lo lendemain ; il voulait en finir sur ce point où la lutte durait depuis si longtemps, afin de pouvoir marcher sur le flanc du fauboui^; Saint-An-
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ton m. 19
Sar la place de la Bastille, le génénl Perrot, qui devait attaquer le fonbourg de front et par lee qnais, ne resta pas inaictïf . Le» artilleurs de la garde naticmale et de la ligne ne cessant de tniTailler h oonsbnire dea plates-formes, à onviir des embrasoreB propres A protéger les canonniers. Avant le jonr, neuf pièces, dont qaelqaes obus, étaient prêtes ii faire fea snr rentrée du faubourg ; on avut fait jooer la sape, afin de &ire nnter la première maison de la me de la Roquette : au jotv, diaqne corps de boupe occupait sa position de combat.
Nous avons déjè (Ht comment tes insu^és de ce ianboaig ij étaient retranchés. Lecombatde la veille, qndque vif et meurtrier qu'il eAt été, n'avait que &iblement entamé lenra retras* cfaementa de l'entrée, qui se trouvait toujours complétemenï obstruée par trois montagnes de pavés : l'une élevée k l'entrée de la me de la Roquette ; la seconde barrant toute la largeur de la grande rue du faubourg ; la troisième fermant Taccès de la rue de Cbarenton. Ces trois barricadra ne formaient, pour ainsi dire, qu'un seul et immense retranchement appuyé sur lee premières maisons du faubourg et sur celles qui aboatissent au canal. L'intérieur du faubourg était entièrement fermé par de nombreuses barricades établies à chaque portée de pistolet, et h l'entrée de chacune des rues qui aboutissent au quartier Popincourt. Pour amortir ''effet des bombes, tout le (auboui^g élsit dépavé, et ces blocs de grès avaient servi h couvrir ces rues de rétro nchcment» faits avec beaucoup de solidité. Entre les mains d'un chef habile, le faubourg Saint-Antoine, ainsi forliûé, eût pu faire revivre les souvenirs contemporains do Saragosse. Qui sait s'il n'eût prolongé longtemps encore la malheuceiice lutte qui eniianghntait Paris I
Tel se présenta le faubourg Saint-Auloine aux yeu\ des trois représentants du peuple qui venaient d'y pénétrer à la suite de l'archevêque. Les ha'uitanis ne lardèrent pas k savoir partout que ces représentants éfffient dans le faubourg ; on les con*
dnisit dans Tatelier d'un menuisier pour les mettre à Fabri des balles qui venaient de frapper le prélat. I^, ils furent entourés par une foule d'insurgés, dont quelques-uns firent entendre des menaces. Cependant, les allocutions que les députés adressèrent à la population de ce quartier, fîr'^nt quelque efiet. La dernière proclamation du général Cavaignac, que ces dépuiés répandirent dans le faubourg, en produisit beaucoup plus. Bien des insurgés parlaient de déposer les armes; mais d'autres, plus circonspects et plus défiants, ne voulaient pas considérer cette prcclaination comme authentique, malgré l'assurance que leur en donnaient les représentants. Ils demandaient à voir r original de cette proclamation avec la signature du général, dûment légalisée, avant de prenare une détermination aussi importante. Le récit qu'on leur faisait, à tout instant, du sort réservé par la troupe aux prisonniers, était de nature à leur faire suspecter la véracité de l'imprimé qu'on leur montrait. Néanmoins, après plusieurs heures de débats, souvent trèsanimés, quelques-uns des chofs improvisés tinrent une sorte de conseil de guerre, à la suite duquel fut décidée une soumission ainsi conçue :
« Nous ne désirons pas refTusion du sahg de nos frères ; € nous avons toujours combattu pour la république démoora- € tique ; si nous adhérons à ne i)as poursuivre les progrès de « la sanglante révolution qui s'opère, nous désirons aussi con- « server le titre de citoyens, en consacrant tous nos droits et « tous no3 devoirs de citoyens français. »
Lorsque cet acte de soumission eut reçu un certain nombre de signatures propres à lui donner toute l'authenticité possible, on le remit aux représentants, et, après leur en avoir donné communication, les insurgés leur demandèrent si l'un d'eux consentirait à accompagner des parlementaires, qui se rendraient au quartier général pour faire agréer, par le pouvoir exécutif, cette capitulation v^^'^ntuife.
Les représeotanls, qui se considcraiont encore cnmme dt missionnaires de paix, acciieill'rent avec empressenienl la pro position qui leur était fuite, beureux do ppuvoir coniribuer, par une cor.Tcntion qui leur parut acceptable, à la Gn d'une lulledont iU élaicnt à racme d'apprécier eucorc la durée. lU firent plus, ils aposlillèrent favorablement la doelaralion des insurgés du faubourg, et le ciloy^'n Larabit écrivit, au bas, ces mots qui étaient une lecom mandat ion :
« Les vœux ci-dessus sont si justes et si conformes h nos « vœux i. tous, que nous y adhôrons complctemcnt. et les re- « eommandons à l'assemblée, persuadés que personne n"j < verra percer sn acte de faiblesse, w
Les quatre parlementaires et les représenlanls du peuple 80 mirent aussitôt en route pour le Palais Législatif; le citoyen Lai'fibit se félicitait d'avoir été pour quelque choso dans cette rrsûlulion aussi sage qu'inespérée. Tous ces messagers do paix oe doutaient [ms d'être accueillis favorablement; aussi franebiMDirils avec ardeur les obstacles amoncelés encore sur leuff pa» pour atteindre la région que la guerre civile avait épargnée, .Us furent admb, entre deux et trois beures du matin, près da piésidcat Séaardelduchef du pouvoir exécutif.
Ce qui se passa alors à la présidence est si délicat h racoatâr que nous allons laisser parler M. Sénard lui-même.
< Entre deux heures et trois heares du matin, dit ce présir dent ou roodant compte i l'assemblée des événements de la nuit, j'ai reçu la visite d'un de nos honorables collègues, le citû^ea Larabit, venant avec quatre individus qui prenaient le titre de. délégués du faubourg Saint-Antoine.... Le citoyen I^cabit m'a fait dt»nnattre les circonstances dans lesquelles, pour accoqiplir cette mission de paix qu'il avait tenté de remplir avec M. l'archeTèque de Paris, il s étoit trouvé eo contact V9C. les iosucgés, et entraîné même dans l' intérieur des barri-
€ Les quatre délégués du faubourg Saint-Antoine (leurs discours ne pouvaient pas nous tromper) étaient des hommes sincères. J*ai eu par eux des détails qui ne eonvienneul pas au résumé quo je veux vous soumettre... Ils apportaient une déclaration, une adresse au président de rassemblée, signée de plusieurs d'entre eux. Ils demandaient un armistice ; ils se faisaient fort d'amener le faubourg h renoncer à cette lutte acharnée, résolue» en quelque sorte, jusqu'à 1 extermination, dans la pensée de ceux qui ont organisé cela, et devant arriver là, si j'en juge par les détails que le citoyen Larabit m'a donnés sur la manière dont, è l'intérieur, il avait vu la résistance organisée.
« Là, Messieurs, ajouta le citoyen Scnard, a pesé, pendant an moment sur la tète de votre président, une responsabilité lourde
a Le citoyen Larabit insistait pour vous rendre compte, comme il l'avait promis, et pour rapporter une résolution de rassemblée. Le général Cavaignac et moi, nous avons reconnu, par les nécessités de la situation militaire, et surtout par la position dans laquelle se trouvait le général Lamoricière, nous avons reconnu F impossibilité de jeter, par le travers d'une action déjà commencée, le moindre obstacle.
H Vu la forme dans laquelle l'adresse était faite, au nom des délégués, j'ai résolu de répondre, et j'ai fait comprendre à ceux qoî étaient là, à tous, qu'il n'était pas possible de renvoyer à huit heures du matin, pour une résolution de l'assemblée que je n'aurais pas pu convoquer à domicile ; qu'après tout, la demande étant adressée au président de l'assemblée, il appartenait au président d'y répondre, et d'y répondre immédiatement. Voici cette réponse :
— « Citoyens, si vous voulez vraiment conserver le titre et les « jlroils de remplir les devoirs de citoyens français, détruises à € l'instant les barricades, en présence desquelles nous ne poup^
« rions Toir en tous que des insurgés. Faites donc oesser toata l'i résistance ; soumettez-yous et rentrez, en enfants un mot ment égarés, d<ins le sein de cette république démocratique :t que rassemblée nationale a la mission de fonder, et qa'è • : tout prix elle saura foire respecter. » —
a Cette lettre, poursuivit le président Sénard, a été remifle en plusieurs copies aux délégués.
«c Entre cinq et six heures, le citoyen Larabit les a ramenés un moment chez lui, et ils sont partis à six heures et demie.
« Depuis ce moment, de nouvelles tentatives ont été faites. Cotte fois elles n'avaient pas été revètuos de la forme à laqueUe. sans doute, nos honorables collègues avaient contribué; ee n'étaient plus des gens qui demandaient & conserver le titre de citoyens et tous leurs droits en remplissant leurs devoirs , œi tentatives avaient pris une forme qui ne pouvait pas même permettre la réponse que je viens de faire. Où est revenu dans diverses directions, et par toutes sortes d'intermédiaires, on a fait parvenir, au général Cavaignac et à moi, je ne sais quelle demande qui se formulait en une condition d'amnistie pleine et ent'ère.
« Nous avons répondu que cette condition était une insulte. Le général Cavaignac a ajouté qu'il ne pouvait en entendre qu'un mot, celui que le président avait demandé, soumission absolue ; et, pour en finir, il a déclaré positivement et énergiquement qu'il n'entendait rien de pareil, et qu'il était inutÛe qu'on se dérangeât...
<K En conséquence, une heure a été fixée pour l'attaque simultanée des deux points, par deux colonnes qui prennent, en ce moment même, leurs dispositions. Cette heure satisfait h toutes les nécessités de l'opération militaire ; et elle satisfait, en même temps, à toutes les possibilités de la soumission absolue que j'espère encore. Cette heure a été fixée à dix heures dnmatiiL »
Voili en quels leinies le président Sénard rendit compte à rassemblée nationale des négociations qui avaient eu lieu pendant la nuit.
Ici l'historien est obligé de confesser son insuffisance à faire concorder le langage des pioclaniations adressées aux insurgés ayec celui tenu aux parlementaires; il lui e^t impossible d( mettre d'accord avec eux-mêmes et le président de l'assemblée et le chef du pouvoir exécutif : leurs actes de la journée soT^t évidemment effacés par iuurs résolutions de la nuit; ce ne^t partout et en tout ^ue contradictions dans leurs paroles, inconséquence dans la conduite qu'ils tiennent à Tégard de ceux qui oilient do se soumettre.
Le matin, vous les adjurez do déposer les armes, de se jetur dans les bras de la république, prêts à les recevoir, de ne pas être retenus par la crainte des vengeances dont on les effraie; et lorsque ces hommes sincères , que vous considérez comme é^rés par les lectures pernicieuses, connaissent enfin vosgé .éreuses dispositions è leur égard ; lorsqu'ils viennent vous di. e : nous allons déposer les armes, sans autre condition que celle de conserver nos droits de citoyens français; vous, vous les repoussez parce que, dites- vous, les nécessités de la situation militaire et la position où se trouve Vun de vos généraux vous empêchent de jeter par le travers d'une action déjà commencée le moindre obstacle ! Vous considérez donc comme un obstacle à vos projets, à vos vues, la lîn d'une guerre civile des plus déplorables ? De quelle nature sont-elles ces nécessités de la situation militaire, que vous invoquez, pour qu'on ne puisse pas les sacritier au bonheur de voir la lutte te; minée ? La postérité vous jiigera sévèrement, vous qui avez assumé la responsabilité do ce refus inattendu, vous qui avez repoussé si durement une soumission sincère , vous qui n'avez pas voulu accédera des proportions que vos collègues reconnaissaient si justes et si eanformei aux vceux de tous les bons citoyens : elle dira que des
hommes qui se disaient républicains, manquèrent & leon ptoniesïses solennelles, repoussèrent les vœur de leurs coUègaes et les prescriplions de rtiumanité, pour no pas laisser perdre Foocasion de frapper cette démocratie française que vous détestiez au fond de vos cœurs! Quel est le chef militaire qui ne se4ùt estimé heureux d'apprendre que toutes ses savantes dispositions de guerre contre ses concitoyens étaient devenues inutiles par la pacification , et de pouvoir remettre dans le fourreau une épée teinte, à regret sans doute, du sang de ses frères (*)? Mais le général Lamoricière ne s était-il pas plaint, dès la veille, des démarches conciliatrices que faisaient alors quelques représentants? N'avait-il pas dit que la présence de cej représèiitants près des barricades, leurs paroles, les allées et les venues, contrariaient, entravaient l'action militaire?
Ah ! si nous pouvions dévoiler, comme le fora la postérité, les mystérieuses et coupables menées dont l'hôtel de la présidence fut témoin, dans cette nuit, contre les hommes qoi voulaient vivre en travaillant, nous connaîtrions probablement toutes les calomnies que les contre-rcvolulionnaires mirent en jeu pour ne pas laisser échapper leur proie !
En eflct, il ne suflisait pas aux royalistes, aux rénctionnaires de toutes les nuances que le plus pur sang de la démocratie eùl coulé à grands flots dans cctie malheureuse lutte qu'ils avaient provoquée ; il ne leur s.iffisait plus qtic de part et d'autre le peuple et les cnHints du peuple se fussent mutuellement égorgés, au nom de celle re[)uljlique que les contrc-
(•) Lors (lu traite de Campo-Formio, los g nJraiix français qui élaionl r.^s!és si loii^^lcmps dans une iiinciii)ii forcée sur le Kliin, venaient enliti de passer ce il uve avec des forces tonsiilérublis; ils éiaiiMit certains d'ol)ienir, à leur lo'ir, de glorieux succès. Néanmoins, il la nouvelle de cvs préliminaires de paix, ces cliels, qui marclmiciit dépendant con're U's Croat s, se trouvoreiit licnreux do déposer le sabre. C'est que les défenseurs de la grande république française étaient des militaires humains, des hommes vertueux. Voyez leurs adresses à cette occasion.
révolutionnaires voulaient déiniire ; il fallait encore pour satisfaire leurs rancunes, que cette population virile, déjà décimée, disparût de la ville qui fait les révolutions : ils ne pouvaient éh*e satisfaits et dormir tranquilles qu è ce prix.
Or, si la soumission des insurgés, aux conditions jugées si justes et si conformes au vœu de tous les bons citoyens , était acceptée, le projet de loi de déportation n eût plus été soutenable ; et dans tous les cas, il n eût pu être appliqué qu'à un petit nombre d*insurgés. Voilà pourquoi ceux qui avaient suggéré cette mesure extrême firent renvoyer les délégués du faubourg Saint-Antoine avec cette réponse si dure, si irritante que M. Sénard leur remit.
Ce refus navra de douleur le représentant Larabit , qui se promettait une issue plus heureuse des négociations faites par 90Û entremise : il aigrit et démoralisa à la fois les quatre délégués. Ces hommes sincères étaient du nombre de ceux qui avaient opiné pour cette soumission, ne doutant pas, d'après les proclamations du général Cavaignac et du président de Tassemblée nationale, que les frères égarés ne fussent reçus à bras ouverts. Comment oseraient-ils rapporter aux habitants du faufôurg cette réponse humiliante, et si propre à donner raison à ceux qui voulaient s ensevelir sous les décombres de leurs maisons I
ATheureà laquelle les parlementaires furent de retour, il y avait bien longtemps que les insurgés du faubourg Saint- Antoine entendaient les détonations du canon et les feux de peloton venant du côté du faubourg du Temple. La reprise du combat de ce côté leur parut de mauvais augure. Cependant ils se gardèrent bien de faire le moindre acte d'hostilité contre les troupes occupant l'autre côté de la place ; ils laissèrent même achever paisiblement toutes les dispositions d'attaque- contre eux; aimant à se persuader encore que leur soumission serait acceptée avec empressement, sur le rapport de ceux qui avaient