‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 9 sur 38 · I.IÉ · texte numérisé non relu

I.IÉ

commença de part et d'autre : les insurgés ne voulaient pas se rendre à discrétion. »

Ce récit, dont la véracité ne nous parait guère contestable, renferme, selon nous, un grave reproche contre les chefs militaires, et particulièrement contre le général Lamoricière; il confirme ce que bien des écrivains ont dit, à savoir, que les généraux ne voyaient, dans cette guerre civile, que T occasion d'acquérir de la gloire, et que, pour bien des gens, il ne s'agissait que d'une victoire à remporter sur leurs ennemis politiques, victoire qu'ils voulaient la plus complète possible, n'importe à quel prix. Dans ces vues coupables, toute transaction devait nécessairement être considérée comme une faiblesse, et toute suspension des hostilités, toute trêve qui aurait arrêté Teffusion du sang, devait être rejelée comme pouvant nuire aux opérations militaires. Les généraux* habitués h combattre des Arabes, des Bédouins, se gardèrent bien d'agir différemment avec les démocrates parisiens. Même alors que le chef du pouvoir exécutif et le président de l'assemblée nationale adressaient aux insurgés des paroles propres à leur faire déposer les armes, alors qu'ils leur disaient :

« Venez à nous comme des frères repentants, et les bras de la Republique sont tout prêts à vous recevoir l et lorsque le général en chef ne les considérait que comme des frères égarés qu'il rappelait dans les bras de la patrie, le général Lamoricière, interprétant ces proclamations selon ses propres vues, repoussait ces frères égarés qui ne demandaient qu'à déposer les armes, qu'à rentrer dans les bras de la république ; et, par un refus accompagné de menaces, il forçait ces frères égarés à persister jusqu'à la dernière extrémité, jusqu'à la mort même, dans les voies d'où le messager «lu Dieu de paix voulait les tirer, quand il donnait sa vie pour obtenir une pacification.

n y eut, dans ces fatales journérs, une confusion de choses.

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ane interprétation des mots, une sorte d'anarchie au-dessous de la dictature, propres k faire perdre la tête à fous ceux <{nl voudront essayer de mettre d'accord les divers actes émanés du pouvoir exécutif et de rassemblée nationale, avec la conduite des chefs militaires. Malheureusement, cette confusion et ees interprétations finirent par exprimer la redoutable sentence : Malheur aux vaincus I que l'assemblée nationale et le pouvoir exécutif venaient, dans la même journée, de repousser de toutes leurs forces, comme anti-française, inhumaine et barbare !

Cette confusion, cette anarchie se révèlent à chaque instant: la ligne politique que doivent suivre les chefs militaires, parait ne dépendre que de leur propre volonté. Le même jour oh le général Lamoricière refusait les soumissions des insurgés qui allaient h lui, dans un autre quartier, un autre général allait au-devant de ces soumissions ; il les provoquait de toutes ses forces, et parlementait pour atteindre ce résultat. Nous lisons dans plusieurs relations ce passage, qu'un procès fameux a consacré. «Avant d'employer la force pour les réduire, le général Bréa s'avance avec son aide de camp, tout près de la barricade, et fait entendre aux insurgés des paroles de conciliation. » Partout oii il avait encore trouvé des insurgés réunis, dans la matinée du 25, le général Bréa était parvenu à les renvoyer des barricades sans effusion de sang, après avoir payé de sa personne pour les haranguer. C'est que Bréa n'avait point appris à faire la guerre en Algérie. Uni d'intention avec le représentant de Ludre, qui marchait à ses côtés, le commandant du douzième arrondissement ne voyait plus de nécessité de recommencer cet atroce combat, alors que la victoire était assurée (').

(*) L'auteur du Prologue d'une Révolution a raconté que, dans la malinée dii S5. il y avait eu (itf nombraux massacret île \)ri$onnier$ dans le faul»ourg

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En effet, dans sa oourse de la place Maubert à la barrière SatntJacques, et de cette barrière à celle d'Italie, la colonne k la tête de laquelle ce général parcourait le faubourg Saint- Maroean ('), n'avait rencontré d'autres obstacles que les troncs

SainUfarccau. Il a dit aussi que la mort de Haguiiiard et dos autres iusur^ô^, fusillés sur la place du PanlhéoTi, avait oxasi>ôré les ouvriers conlre le j^om';fil Bréa. Personue ne peut niettR' en doute aujourd'hui que do nombreux OUrrierâ o*aient en etlet été rusilk-s tant au Patithéon «^u'eu plusieurs autrcK endroits des faubourgs Saint-Jac4iurs ot Saint-Marcoau. Mais nous, qui avons personnellement connu le grntTul Hréa; nous qui avons pu apjtrécler le caractère chevaleresque de ce brave militaire; nous tjui avons été à môme de connaître tout ce qu'il y avait de douceur, de {générosité, d'humanité ehez tous les membres de son honorable t'amille, et en particulier dans le cœur de Baty de Bréa (c'était le nom que ses parents lui donnaient dans son eofance), nous ne pourrons jamais croire que ces massacres aitînt et»'* exéciit/îs par tee ordres. Qui ne sait en eflbi qu'en ces journées néfastes, le-? moiiidres officiers et même les soldats se croyaient maîtres de la vie des prisonniers qu'ils avaicntfaits ou qu'on leur remettait pour k-s conduire aux divers dépôtsV M. Marrait n'a-t-il pas déclaré autlientiquemrnt, avoir laissé les prisonniers entassés dans les caveaux mortifères de l'IIùtel-de-Ville, plutôt que d'en confier la conduite aux mobiles? Et nVst-il pas avéré que plus d'un déiHcheinent de ces mobiles, de la ligne et de la t^arde nationale, chargés de conduire des prisonniera dans les caves de nos palais, dans les prisons ou dans les c&sornes , ont cru faire preuve de zèle et abréj:er leur corvée, en se di'barrassant, en route, do ces prifloaniers? Notre conviction intime est donc que, ni le général liréa. ni le n*pvéeentant dcLudre n'ont jamais autoris*» ces actes sauvages. 1^ resptinsabililé n'en peut retomber que sur a.ux qui poursuivaient les républicains do touU' Ji haine mortelle que leur ;\uio renfornu*; nous ajoiMrrmis Fiiéine qut^ le général et le représentant du i>eupli' u'iMissent |kis toléré cos assassinats, s'ils Jo8 eussent connus, et s'il eût été en leur jwuvoir d'ompècher ces odieu»^s ^NSngeaiiCQB provoquées par certains organes du parti honnête et modéré.

(') Gîttc colonne se compos.jit d'tuviron <leux mille hoinin.\s, troupe d<; ligne, mobile et garde national»' : 'l'une coni[ta.;;iio du «••:nio, <'t d'i:ri <loiachemcnt d'artillerie, avec deux [•i'-rts de oam|M>:ne. i.e n*ste des foro's placées sous les ordres de ce .u'«'néral était di>>'-iinnf Jaiis !•' onzièini' **i lu douzième arrondissement; elles uardaienl non-senlcnient les |>uint.'< enlevés aux insurgés, mais encore le Lnxpmlx)urg, la mairie de ces deux arrondi.ssements, l'Odéon, la place Saint-Sulpice, les ponts, etc., etc.; on a calculé que lea troupes de toutes sortes mis^'s à la disposition du général Dumesuieou de son suooeaseur, formaient un total de plus de quarante mille baïonnettes.

des arbres abattus en travers du boulevart. U pouyait donc concevoir 1* espérance de ne pas tirer l'épée. Malheureusement, il fat arrête k la barrière d'Italie par deux fortes barricades/ construites, Tune k l'entrée de la rue Mouffetard, l'autre^ en, face, contre la grille de la barrière, sur laquelle cette dernière barricade s*appuyait, jusqu'aux bâtiments latéraux de Toctroi. Là s'étaient retirés quelques-uns des combattants du Panthéon. Us y avaient trouvé, ainsi que nous Favons dit, les habitants de cette partie de la banlieue fortement barricadés, par F effroi que leur inspiraient les mobiles ('). Ajoutons que, depuis près de trois jours, ce quartier éloigné était resté sans communication avec l'intérieur de la ville, et que les bruits les plus exagérés y avaient pris assez de consistance pour leur faire croire que l'insurrection était loin d'être comprimée ailleurs.

En présence de ces retranchements considérables, le général fit mettre ses deux canons en batterie. Mais, comme on ne voyait au-dessus de ces montagnes de pavés que des drapeaux, et par fois quelques têtes d'hommes, le feu ne fut pas engagé immédiatement. De leur côté, les insurgés ne tirèrent pas un seul coup de fusil. Voulant savoir à quoi s'en tenir sur l'attitude des hommes qui occupent la barricade et le faubourg de la Maison-Blanche, le général Bréa fit avancer, en parlementaire, le commandant Gobert, et le colonel Laugier de la 12'* légion, qui lui avaient été d'une grande utilité aux autres barrières. Mais les insurgés de la barrière Fontainebleau se montrèrent moins faciles. Les doux parlementaires furent obligés de se replier sur la colonne, en présence des menaces que leur adressèrent les défenseurs de la barricade. Le général.

(') Uoe relation assez détaillée des journées de juin porte à sept le nombre des barricades qui entouraient la place extérieure et intérieure de la barrière d'Italie ou de Fontainebleau ; mais l'acte d'accusation dressé contre les assassins do général Bréa n'en mentionne que quatre.

oroyant qu'il réussirait s'il se présentait lui-même (^), s avança vers la barrière, suivi du représentant de Ludre, du chef de bataillon Gobert, d'un autre chef de bataillon de la ligne, Desmarets, d'un lieutenant et de son aide de camp : le colonel Thomas, du 21* léger, le suivit aussi.

A rapproche de ces officiers, le sommet de la barricade se couronna d'hommes en armes. Le général essaya de parler; mais comme il no pouvait être entendu assez distinctement, les défenseurs de la barrière lui firent signe de s'approcher davantage : il leur fit alors parvenir un papier sur lequel étaient écrites ces lignes :

« Nous, soussignés, général Bréa et de Ludre, représentant do peuple, déclarons être venus aux barrières pour annoncer, au bon peuple de Paris et de la banlieue, que l'assemblée nationale vient d'accorder trois millions aux travailleurs... x ' Un instant après, la petite grille latérale s'ouvrait, et quatre hommes en sortaient pour engager le général à se rendre au milieu des insurgés, afin de mieux expliquer sa mission, leur certifiant qu'il ne lui serait fait aucun mal. Le général met pied k terre, et traverse le guichet, suivi seulement de son aide de camp, des commandants Gobert et Desmarets et du lieutetttnt Sainjeoit : le représentant de Ludre ainsi que le colonel Thomas restent au pied de la barricade. Le général et son escorte sont aussitôt entourés d'une foule d'hommes et de femmes empressés de connaître la mission de ces parlementaires. Bréa leur donne connaissance des proclamations émanées du dictateur et du président de rassemblée nationale; il engage les habitants du quartier à défaire leurs barricades, toute i*ésis-

(') Les insurgés qui avaient ulcvé dos barricades aux barrières Saint -Jacques, d'Enfer, de la Santé et de la Glacière, no firent aucune résistance, et mirent l)as les armes, sur les instances du commandant du premier bataillon de la 1*2* lé* gion, Gobert, qui accompagnait le général Bréa, et lui servit de parlemontaire auprès des gens dont il était connu.

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tance devenant impossible en présence des succès obtenus sur tous les autres points.

Cette sommation est fort mal accueillie par les insurgés. «Défaire nos barricades 1 sécrièrent^ls. La mo])ile viendrait^ la troupe viendrait, nous serions massacrés 1 » Un grand tumulte s'élève derrière le retranchement; les hommes et les femmes se montrent résolus à combattre jusqu'à la dernière extrémité, plutôt que de se livrer aux mobiles. Au milieu de ce tumulte, des insurgés se précipitent vers la petite grille, la ferment, et déclarent au général que lui et ses officiers vont leur servir d* otages contre les attaques de la troupe. Vainement le général se récrie-t-il et invoque-t-il son caractère de parlementaire; vainement encore veut-il employer la menace; il ne peut rien obtenir de cette population exaspérée (^).

Pour comble de malheur, le bruit s'accrédita derrière la barricade et ne tarda pas à se répandre aux environs, que le chef prisonnier n était autre que le général Cavaignac luimême. Des cris de vengeance se liront entendre contre T homme que l'on considérait comme l'onlonnaleur des fusillades exécutées par les troupes du côté du Panthéon, et le général Bréa se trouva en butte à do mauvais traitements et à des menaces de mort. Néanmoins, plusieurs citoyens qui ne voulaient pas qu'un meurtre fût commis par quelques furieux, proposèrent de conduire le général et ses olïiciers chez le maire, espérant par ce moyen les sauver do l'exaspération populaire. On les plaça entre deux haies d'insurgés, et on les conduisit ainsi,

(') L'insurreclion dominait tcircmetit, depuis deux jours, dans les communes do la Maîson-Hlanche, de Gcnliîly eL^.jiu-ino d*Ivry, que la garde nationale de cette banlieue avait été dans la iiccos^sité do faire son .service iicàié des insurgés, et qu'il avait été prescrit aux ga ni «-.s nationaux de ne point se mettre en uniforme; de sorte qu'il était dillicile do reconnaître, dans ce pèle-mùlo de blouses, de vestes et d'habits bourgeois, quels étaient les véritables insurgés. Au surplus personne ne commandaient ii la barrière d'Italie, ou plutôt, Gommd l'a déclaré le curé, tout le monde commandait.

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non pas chez le maire, mais dans la maison voisine, dite du GrandrSalon, occupée par un marchand devin. Une vingtaine de personnes entrèrent, et la porte fut aussitôt fermée sur la foule. Immédiatement, les prisonniers furent poussés dans la cour, et de là vers le jardin, dont les murs peu élevés permettaient facilement une évasion.

En effet, le lieutenant Sainjeoit monta sur un bosquet formant échelle, et s'évada sur les derrières, on franchissant le mur. liO général perdît du temps h se défendre d'une fuite clandestine, et lorsqu'il se décida h imiter roflicier, la foule mugissante venait d'envahir le jardin ; quelques hommes coururent aussitôt sur le général et l'arrêtèrent ('). Les compagnons d'infortune de Bréa eussent pu se sauver, mais, voyant leur chef en danger, ils se rapprochèrent do lui.

Disons ici, sans crainte de nous tromper, que cette déplorable tentative d'évasion, fut la principale cause do la mort du général : si on l'eût laissé au Grand-Salon, ou bien qu'on l'eût conduit chez le maire, nul doute que sa vie n'y eût été on sûreté ; il était là, connue il la dit lui-même, au milieu d'amis qui n'eussent jamais permis un meurtre. Mais cette imprudente détermination clianirea aussitôt les dispositions d'une partie du peuple en faveur du général; et, du moment où il fut repris, tous les insurgés tirent ontondre des (îris sinistnis. On ôta aux prisonniers leurs épéos, on leur arracha leurs insignes, et on .les conduisit, en lt\s maltraitant, dans une chaniLi^o située au second étage do la maison du Grand-Snhn, où on les garda à vue. « Nous le tenons, crièrent alors iiuelques-uns des

(*) Une triste falalité a |)cs»'' sur les derniers iiiorncnis du gt'«in*ral Bréa. Si on eftt poussr les prisoiinierit vers la partie gaiich(* du jardin , an lieu de les conduire du c<>té droit, ils cussciil pu s'évader avet^ la plus grande facilité, car ils n'auraient eu qu'une sioiplc haie h tVanchir, et la (>opulatîon qui fit irruption dans le jardiu par un autre jardin latéral placé a droite, no fût pas arriYéo à temps.

principaux insurgés, en montrant, par la fenêtre, à 4a foule qui entourait l'établissement, le sabre et les épaulettes du génénl; nous le tenons ; soyez tranquilles, il ne nous échappera pa»! » Et le bruit répandu que Bréa n* était autre que Gavaignac, prit alors une grande consistance dans tout le quartier; et les fermes se mirent k crier : <c A mort, l'assassin de nos firèresl >

Toutefois, ceux qui avaient déji défendu le général, ne désespéraient pas de le sauver, malgré l'extrême irritation qui régnait dans la rue et dans la cour. Quelques-uns des hommes considérés conïme chefs des insurgés étaient loin aussi de vouloir la mort des prisonniers ; l'un d'entre eux, Bussiéres, lieutenant de la garde nationale, ayant un grand ascendant sur la population du quartier, pressait même le général de faire qudque chose pour aider ses amis à le sauver. On exigeait de lui qu il ordonnât à sa troupe de se retirer. Bréa prend la plume qu'on lui présente, et écrit un rapport oii on lit : « Je suis venu proclamer la décision de l'assemblée ; elle a voté trois millions pour soulager les infortunes des ouvriers de la capitale et de la banlieue.... »

Mais ce rapport ne remplit pas les intentions de ceux qui sont auprès du général. On lui demande quelques mots pour rassurer, sur son propre compte, ses subordonnés du dehors. H écrit encore un billet conçu en ces termes : a Je suis à la barrière de Fontainebleau, entouré de braves gens, de républicains démocrates et socialistes ; soyez sans inquiétude. » La foule qui mugit sous les fenêtres, cette foule irritée, du milieu de laquellle ne cessent de sortir des cris de mort, exige alors le renvoi des troupes. Ije général se refuse longtemps à donner un pareil ordre. Il cède enfin aux prières des hommes qui veulent le sauver, et écrit ces mots sur un morceau de papier que lui remet l'un des insurgés :

« J'ordonne à la troupe de se retirer par le même chemin qu'elle a suivi pour venir. » Broa sini bien qu'on considérera

cet ordre oomme lui étant arraché par les circonstances au milieu desquelles il se trouve, et par les menaces. Néanmoins, les b<Mnmes influents parmi les insurgés font considérer cet ordre oomme une victoire remportée sur la troupe, et tout change d'aspect autour du général. On rend aux prisonniers leurs épées et leurs insignes; cestà qui leur fera les plus grandes protestations de dévouement. Les uns lui criaient: «Général, nous répondons de vous; nous vous défendrons jusqu à la mort. » D* autres ne cessaient de lui dire : « Me craignez rien, général, les premières halles seront pour nous, d

Mais au dehors, on continue h demander la mort de Cavaignae^ la mort du bourreau du peuple. Vainement quelques voix 88 font entendre pour détromper les femmes surtout, «c Ce n'est pas Cavaignac, proclame-t-on du haut de la fenêtre; c'est un vieux brave ! » La population est persuadée qu'on veut la tromper, et persiste h croire que le prisonnier est Cavaignac.

Cependant Tordre de retraite pour la troupe est porté, avec les autres écrits du général, par le maire Dardelin et le lieutenant Bussières au représentant de Ludre, resté au pied do la barricade. Suivant la déposition du maire, le citoyen de Ludre lui aurait répondu : « Dites au général que ses ordres vont être exécutée. )> Le colonel Mouton , qui était présent à la remise de cet ordre, s adressa à Bussières et lui demanda ce qu'ils voulaient faire du général. Ce chef des insurgés l'assura qu'on ne lui ferait aucun mal, et qu'il s'y opposerait de toutes ses forces. « Hâtez-vous de nous le rendre, reprit le colonel ; il n'est pas votre prisonnier ; il est allé vous porter des paroles de conciliation. » — « Il ne faut rien brusquer, si nous voulons vous le rendre, réplique Bussières ; le peuple est très-exaspéré, et personne n'a assez d'iiilluence pour le diriger à son gré. »

Après avoir obtenu du général Bréa l'ordre qui devait calmer la population , les citoyens influents qui étaient autour des prisonniers pensèrent qu'il fallait les conduire au poste Ae

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la garde nationale (^). Un double motif leur fir adopter cette malheureuse idée : ils crurent que la garde nationale pourrait protéger suffisamment les prisonniers jusqu'à l'heure de létr délivrance, et, d'un autre côté, ils pensaient qu'étant plus près delà barrière, il leur serait plus facile de la franchir au premier moment favorable. Mais il arriva tout le contraire ; et cette nouvelle translation devint une autre idée funeste pour le général. A peine le cortège fut-il dans la rue, que la population se mit à crier de nouveau contre Cavaignac ; les citoyens bienveillants qui escortaient Bréa, furent traités d'arislos^ et à peu près dispersés ; de sorte que les prisonniers se trouvèrent au miKeil de leurs ennemis les plus furieux. Quand on arriva au poste, les quelques gardes nationaux qui Voccupaient en fbrent chassés ou se retirèrent d'eux-mêmes. Aux cris que poussaient les femmes et les plus furieux, bien des citoyens continuaient à répondre : Pas de sang l ce sont des prisonniers I n imitons pa$ les mobiles! un petit garde mobile qui avait été pris la veille, et que les insurgés avaient épargné jusqu'alors par ces considérations, profita du moment où les «gardes nationaux évacuaient le poste pour s'évader. Ou le montra au commandant Desmarets au moment où ce jeune soldat fuyait : « Ce misérable, lui dit-on, a tué sonphe pour cinq fra7ics I » Et pourtant on ne l'avait pas tué!

n était deux heures lorsque les quatre militaires retenus en otages par les insurjrés de la barrière Fontainel»leau, entrèrent au poste occupé ordinairement par la garde nationale : quel- (jues-uns des insurgé? (pii s'opposaient h ce qu'on leur fit du mal ne tardèrent pas à les y joindre, et redoublèrent d'efforts pour qu'ils fussent respectés. Mais au milieu des citoyens qui

(') Lo curé do la Maison-Dhinchc a assuré quo d'autres citoyens voulaient coiiduir»; los prisouiiiors ù Goritilly, d'où il leur eût été l)oaucoup plus facile de s'évader.

86 dévouaient pour sauver le général et ses compagnons d'infortune , se trouvaient aussi ceux qui ne cessaient de crier : c^s ont fait fusiller nos frères I y> D'autres insurgés et des femmes, restés en dehors, faisaient aussi entendre des cris de viengeance et de mort. <c Nous sommes bien restés deux heures dans cette jposition affreuse, a raconté le commandant Goboit. Ce forent deux siècles d'angoisses morales, dont il est diflicile de se faire une idée. Nous avions Lien encore quelques défenseurs autour de nous ; mais l'ennemi était à la porte. x>

— « Assis avec le capitaine Mangin et près de la table du poste, porte l'acte d'accusation, le malheureux général disait à ceux qui l'entouraient : « Où sont donc mes bons amis de tout à l'heure? Puis levant les yeux au ciel : «Prisonnier! s'écria- Hlp et fusillé le jour de ma fête !... Epuisés par cette lutte affreuse, les prisonniers demandaient la fin de leurs soulfrances. 4[ Que veut-on faire de nous? disait le capitaine Mangin en croisant les bras; veut-on nous fusiller? voilà nos poitrines; d^échez-vous. » Quohjues citoyens essaient encore dje faire évacuer la salle : l'un d'eux dit au généml : <c Ecrivez à vos amis do dehors; donnez-moi l'un de vos insignes, j'irai le mcmtrer aux troupes ; je leur dirai votre position, et vous serez sauvé. » Le général remet sa dernière épaulette à ce jeune insurgé, ne ▼oulant donner ni son épée, ni sa croix, et le messager officieux Mort franchir la barricade.

CSependant le colonel Thomas et le représentant de Ludro «▼aient fait au dehors tout ce qu'ils avaient cru nécessaii'e pour sauver le général et pour amener les insurgis à déposer les armes. Bien des pourparlers avaient eu lieu avec les insu^Jr*^^ ({ni gardaient la barrière. Ceux-ci, ai>rès avoir déclaré qu'ils retenaient les officiers comme otages, et qu'ils les passerai(»ut par les armes comme on avait fait de leurs propres parlementaires, avaient fini par demander une heure pour réfléchir. Ce temps leur ayant été accordé, le chef militaire et le r^résoatant

de Ludre en avaient profité pour feire connaître au général eo chef la cruelle position de Bréa et de ses compagnons.

i< Le salut du pays, avant celui des individus », répondit le chef du pouvoir exécutif; et il donna Tordre d'attaquer immédiatement la barricade.

Au moment où la troupe allait exécuter les ordres du général en chef, une dernière tentative était faite pour sauver les prisonniers : quelques citoyens cherchaient à percer le mur du violon qui se trouve au fond du poste ; déjà une ouverture était pratiquée, lorsqu'un enfant dénonça aux insurgés Tentreprise qu'on essayait sur les derrières de la chaussée. La foule se précipite de ce côté, et les généreux citoyens qui cherchaient à faire une bonne action sont obligés de fuir. Ceux des insurgés qui jusqu'alors avaient protégé les prisonniers, se dispersent , et laissent ainsi le général et ses compagnons an pouvoir d'une poignée de furieux. Le moment fatal était arrivé: les femmes du dehors poussent un cri : voilà la mobile I — feul feu I entend-on crier. Un homme armé d'un fusil se montre à la fenêtre et met en joue le général. Un ouvrier maçon, qui était resté au poste, se place devant le brave Bréa, et empêche ainsi Thomme de la fenêtre de tirer. Mais on continue d'entendre crier « feul feul II n y a plus d* espoir : le général embrasse le maçon, en lui disant : « Vous ne pourrez pas nous sauver, retirez-vous ! » A Tinstant même un coup de feu se fait entendre : l'aide de camp Mangin tombe frappé d'une balle. Plusieurs autres coups de fusil sont tirés alors sur le général, qui tombe aussi. Le commandant Gobert et le maçon se laissent choir en même temps et se cachent sous le lit de camp. On enteud quelques voix crier : « il y en a un caché sous le lit de camp ; il faut le fusillier. >; Mais comme ceux qui avaient tiré sur les prisonniers étaient en très-petit nombre [^) et que

(0 Quelque nombreux qu'aient été les insurgés accusés du meurtre du général Bréa et de sou aide de camp, les débats sur cette déplorable affaire ont dé-

leurs fusils se trouvaient déchargés , on ne tira pas sur le prisonnier caché. L'autre témoin de ces assassinats put voir ce qui se passa alors dans le poste : un jeune homme enleva au général son épée et la lui plongea dans le corps ; un autre insurgé acheva à coups de baïonnette Taidedecamp. Puis les meurtriers sortirent. D* autres hommes en armes entrèrent dans le corps de garde : ils aidèrent le commandant GoLert à se lever, et le poussèrent vers une ruelle, où il disparut. L'autre chef de bataillon avait aussi été sauvé par quelques bons citoyens.

Ainsi fut accompli le drame à jamais déplorable de la barrière Fontainebleau, drame dont les principaux auteurs, heureusement peu nombreux, fournirent des armes terribles contre les insui^s à ceux qui avaient vu de sang-froid fusiller tant d'ouvriers pris par les mobiles, et k ceux-là mémo qui avaient provoqué, par tous les moyens possibles, ces actes dignes des sauvages.

Quelques minutes b étaient écoulées depuis le meurtre du général Bréa et de son aide de camp, lorsque le maire de la Haison-Blanche, de retour des barricades , entendit parler de ce qui venait do se passer au poste. Il s'y rendit aussitôt, «N'entrez pas, M. le maire lui dit un homme en blouse qui était de faction à la porte ; c est trop pénible I )» Le maire accourut à la barricade et annonça au représentant de Ludre la mort du général. Puis s adressant au lieutenant colonel Mouton : « Colonel, lui cria-t-il» ce sont des scélérats ! ils l'ont assassiné. Tuez-moi. )>

montré que six à sept furieux avaient seuls i>articipô à cet assassinat. Cinq lurent condamnés à mort, savoir : Daix, Vapprcaux jeune, Lahr, Nuurry ut CbopparU Ceux d'entre ces derniers qui ne purent se défendre d'avoir tiré sur le général, considérèrent ce meurtre comme une juste représaiile de tous les acies sauvages commis par la trou|>e. « J'ai voulu me venger du mal que m'Avait fait la mobile, dit en plein tribunal raccuté Nourry, et j*aî tirél je n'eu

voulais pas personnellement au général Bréa »

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Au lieu de le tuAr, les cheCi de la troupe , lui donnèMutk la mission de faiiè détruire leA^^barriéades : une demi-heure lui fut accordée, à det effet. Mais n'ayant pu réuawr, il Mtoàràa se mettre à la disposition de la troupe. «La barriiade fut alors' attaquée : quatre coups de canon h mitraille fiirent d'aboAl tirés sur les insurgés ; et comUle leS assaillants avaient profité des pourparlers pour pratiquer une large brèche au mnv d'enceinte, le commandant de la colonne fit passer la troupe de ligne par la brèche afin de prendre la barricade à revers pendant que la mobile et la garde nationale f attaqueraient de front. L'assaut du retranchement des insurgés eut donc lieu simultanément par les deux côtés : la mobile s'élança sur la barricade et l'enleva sans beaucoup de perte» ; car ce qui vwuit de se passer avant l'action avait divisé les forces de l'insurreotion ; la plupart des hommes en armes se sentaient démoralisés; aussi cherchèrent-ils à fuir plutôt qu'à combattre. Ceux qui ne périssent pas s'échappent par le chemin de ronde, du côté deFembarcadère du chemin de fer du Centre, où on les vit encore le reste de la soirée et toute la nuit. Au jour, ils avaient disparu.

Lorsque la troupe et la garde nationale eurent franchi la barricade, il ne restait plus du général Bréa et du capitaine Hangin que les cadavres défigurés (^). « Rien ne saurait peindre,

(>) II résulte de la déposition du médecin qui a procédé à Tautopsie des deux cadavres, que la figure du général Bréa n'était point altérée, et que son corps ne portait d'autres traces de blessures ou de violences, que celles d'un coup de feu et d'un coup de sabre qui aurait pénétré bien avant dans son sein. Quant à l'aide de camp Mangin, on pouvait se convaincre qu'après avoir été mortellement frappé d'une balle de petit calibre, il aurait été achevé par un coup de crosse de fusil. Malgré cette déclaration positive et authentique, les journaux contre-révolutionnaires n'en exploitèrent pas moins cette catastrophe, en ajoutant aux faits déplorables irrécusablement constatés, toutes les exagérations auxquelles ils s'étaient livrés dans tous leurâ récits. Gomme si l'assasd- QSt de deux officiers désarmés n'eût pas été en lui-même assez odieux, ces jour-

dit h ce sujet une narration des événements de juin 1848 dont Fauteur n a fait que copier les journaux réactionnaires; rien ne saurait peindre la fureur des soldats et de la ;]jarde me bile envoyant le corps du général Bréa, et celui du capitaine Mangin surtout, qu ils connaissaient depuis longtemps. Les représailles ont été terribles. La plume hésite à retracer les sanglants épisodes de cette lutte fratricide, qui fait reculer la civilisation de plusieurs siècles ; car il faut remonter h la bataille de Saint-Denis, au temps de la Ligue , pour retrouver une pareille fureur exercée sur des prisonniers vaincus et désarmés (^). »

nalistes publièrent que les insurgés s'étaient livrés sur les cadavres de leurs victimes à toutes sortes de mutilations révoltantes, après Iosqu«rIIcs ils avaient jettt leurs cadavres par-dessus les l)arric:ulcs. A une époqno postérieure et lorsque, ces exagérations ne pouvaient plus être considérées que comme d'atroces calomnies, on lisait encore dans une relation prétendue exacte cette assertion : « Nous avons entendu raconter par un garde mobile que le malheureux général était affreusement mutiN'î : ses jambes et ses bras auraient été coui>és avec une sciel » Et tout cela était pourtant faux? et ceux qui rapportaient ces détails atroces, savaient qu'ils mentaient!

(*) Ces représaiilos furent on effet terribles sur ce point. Presque tous les prisonniers pris sur les lionx périrent par les armes. (Mi en cite principalement neuf qui furent fusill/'s <bins lo jardin d'un niarcband iU vin, tué luimême d'un coup do sabrv pour leur avoir doniié asile. La véracité de cette exécution nous a personnelU'nit'nt été aflirmé»^ par un liai.ilanl de la barrièni de Fontainebleau. Quoi qu'il on soit du plus ou moins d'cx.-u'titnde de ce fait, toujours est-il vrai qui^ Tassas^inat du génér.il Vv'\i ne fut lui-niénje considéré par les insurgés que comme uno juste i'>i)iVNaille do tant de pivcéd»Mitos exécutions militaires auxquolli s sV'taimt livrés los mobiles et les autres troupes de Tordre. «J'ai voulu nw venger des mobiles, a dit l'accus*'» Nourry, et j'ai &it fou à mon tour! »

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