CHAPITRE III
Nuit du 91 juin. ^ Aspect de la capitale derant et derrière les barricades. — Soppressm d'un grand oombr e de journaux. — Droits que le pouvoir exécutif puise dans TéCat de si^ge. — Paris transformé en un vaste camp. — Conséquence de l'état de siège. ^ Les dénonciations commencent leur effi-oyable cours. — Tristes chapitres des prisons. — Reprise de la séance permanente. — Nouvelles lues par le président dei différents points de l'insurrection. — Vote de trois millions destinés à donner du pain aux citoyens qui en manquaient. — Prorogation des eflets de commerce. — Traits caraclérûtisques de la majorité. — Proposition de Larochejaquelin pour qoe l'Assemblée lasse connaître ses sentiments à l'égard des prisonniers. — La majorité repousse cette proposition. ^ Lettre du maire de Paris. — Elle prouve l'acbamement du combat. — Le président reprend la proposition du citoyen Larochejaquelin.
— Bonne proclamation adressée aux insurgés. — L'assemblée devait faire plus encore.
— RéOexions à ce sujet. — Coup d'onl sur la rive gauche. — Préparatifs du général Bréa pour attaquer la barricade Fontainebleau. — Etat de la lutte sur la riva droite. — Nouveaux combats aux barrières Rocbechouart et Poissonnière. — Prise de ces deux barrières. — Nouvelle attaque du clos Saint-Lazare. — Il est occupé par la troupe. — Prise de la barrière de La Villette. — Le thé&tre de la guerre se porte vers l'Est.
4( \ja nuit s était ressentie de la lutte terrible de la journée du 24, disent les auteurs des Fastes de la Garde nationale. Elle fut par conséquent beaucoup plus triste, beaucoup plus déchirante que celle de la veille. Les ambulances étaient bien plus nombreuses; la quantité des morts et des blessés s élevait à un chiffre effrayant. Il est difficile de se faire une idée de la douloureuse consternation répandue dans les familles, dont les unes connaissaient les pertes qu elles avaient faites, les autres, sans nouvelles de ceux qui leur étaient chers, se livraient aux conjectures les plus désespérantes. On voyait des mères, des épouses, des filles errant de poste en poste, au milieu de la
nuit, et demandant, la crainte et T effroi sur les traits, qui un fils, qui un époux, qui un frère. Les unes finissaient par les retrouver avec joie, les autres les cherchaient en vain et ne les retrouvaient que dans les ambulances morts ou couchés avec les morts. Et quand le jour se leva, quand le signal du combat fut donné encore, bien des veuves et des orphelins s'asseyaient en pleurant au foyer désert... »
Hélas ! les auteurs des Fastes de la Garde nationale ne peignaient ici que l'un des côtés de ce déchirant tableau. Derrière les barricades, bien des pères de famille, bien des fils, seuls soutiens de la veuve, bien des ouvriers dont le bras infatigable fusait vivre des femmes et des enfants, étaient aussi tombés, obscurément , sans aucune prétention aux récompenses , sans s'enquérir si un jour on parlerait d'eux. Ces prolétaires, qui se battaient pour vivre en travaillant, qui se dévouaient au triomphe d'un principe, d'une idée, étaient aussi des Français ; eux aussi laissaient des mères sans appui , des femmes , des sœurs, des filles dans la misère et la douleur ; et ces femmes éplorées couraient, elles aussi, toute la nuit, de barricade en barricade, guidées par l'espoir d'y rencontrer encore debout ces hommes en blouses que les balles et la mitraille n'avaient pas plus épargnés que les citoyens en uniforme. De l'autre côté des barricades , on ne voyait pas ces nombreuses ambulances organisées par l'autorité, et fournies de tout ce qui pouvait être nécessaire aux hommes de l'art empressés d'y exercer leur zèle philanthropique : les morts n'avaient pour toute sépulture que quelques pavés, ou quelques pelletées de terre dans le clos voisin : les blessés ne recevaient d'autres soins que ceux que leur prodiguaient au milieu du danger même, ces femmes du peuple, dont la destinée fut toujours de souffrir ou de se trouver en présence de souffrances qu'elles ne pouvaient soulager que bien imparfaitement. Que de scènes touchantes ou terribles, que d'épisodes héroïques ce côté du champ de bataille n'eût
pas également offerts au pinceau de Thistorien qui aurait pu transporter ses lecteurs au milieu des insultés ! Les voiles de la nuit du 24 et les tristes murs des casemates en ont dérobé le secret à tout le monde : les pontons seuls les ont entendu raconter. Ds nous les diront peut^tre un jour; et nos annales pourront encore recueillir quelques traits honorables pour le caractère français I Continuons.
L'aspect de la ville dans ce jour de dimanche est encore plus sombre que les journées précédentes.
Dès le matin, treize parmi les organes divers de l'opinion publique avaient cessé de paraître, les scellés ayant été mis sur les presses qui servaient à les imprimer, par suite des pouvoirs que le dictateur croyait avoir puisés dans la mise en état de siège de la ville de Paris. Ces journaux étaient d'un côté : Y Assemblée nationale , le Lampion, le Journal de la canaille , le Pilori, feuilles royalistes qu'on supposait appartenir à des agents de la légitimité; la Presse, la Liberté, journaux de la réaction; la Vraie République , le Père Duchesne, la Révolution de 1848, l'Organisation du travail, journaux de la démocratie, et enfin le Napoléon républicain. Le rédacteur d'une de ces feuilles si brutalement suspendues, H. Emile de Girardin, avait même été arrêté et conduit à la conciergerie ; et comme les arrestations commençaient à être laissées à l'arbitraire des che& de la troupe et même des simples gardes nationaux, la plupart des rédacteurs des journaux démocratiques avaient cru devoir prendre des précautions pour ne pas aller rejoindre celui de la Presse.
Nous n'essaierons d'expliquer ici cette mesure contre la li berté de la pensée que par les habitudes des chefs militaires ; car supposer, comme l'avait fait la veille le citoyen Degousée, que les journalistes pourraient jeter de l'huile sur l'incendie, c'eût été donner cours à une calomnie de plus, à une méchanceté gratuite, repoussées victorieusement par la tenue décente
DE LA RÉVOLUTION DB 1848. «i
«C eôiitristée des journaux républicaine qui survécurônt à Tétat deaiégê.
Au surplus, cette grave infraction aux droits reconquis par l6 peuple en février passa presque inaperçue en ce moment Imrible oft 1rs lois protectriceB deô libertés publiques étaient eondidérées par bien des gens comme ayant disparu devant la dictature. Cependant i telle n'avait point été Tintention de^ députés ayant provoqué Tétat de siège et la conceniMlion du pouvoir exécutif entre los mains d*un chef. L*état de siège, suivant les lois qui Tout déterminé, n'aurait dû jttAaais être appliqué qu'aux villes de guerre qui se trouvent en lirésence de Tennemi ; dans tous les cas, ses effets ne pouvaient être autres que la transmission du pouvoir et de Tadministratton entre les mains de l'autorité militaire. Mais aux yeux des impitoyables, les droits conférés par F état de siège de la ville de Paris devaient être illimités; et il se trouva des hommes qttt attribuèrent à la nouvelle autorité jtisqu'an droit de vie et de mort sur les citoyens.
Malheureusement, les journaux destinés h éclairer le public Wt toutes les grandes questions politiques se trouvaient dans une position si critique, qu'ils n'osèrent protester contre de iMiteilles prétentions. Cest ainsi que le champ de l'arbitraire resta libre. Il fallait, disaient les sophistes de l'état de siège, vbler toutes les lois, afin de ne consulter que la loi suprême du nlut public, puisqu'il s'agissait de sauver la société des barteres, des pillards, des incendiaires, des ennemis du bon ordre. Hélas I bien des gens ne voyaient dans ces affreux déchirements de la patrie, qu'une victoire à remporter sur leurs adversaires politiques, qu'une bataille à gagner!
Fkdris, la ville des sciences, des arts, de l'industrie; Paris, le rendez-Vous de tous les hommes instruits, le foyer de la civilisation du monde, ne fut plus qu'un immense corps de garde soumis à la discipline la plus arbitraire. Toutes les rtiës