CHAPITRE CINQUIEME
nous retirions en ordre et avec dignité. Voilà ce que vous devez faire avec drapeau en tète.
« Un autre citoyen : Citoyens, j'étais à votre tète, et vous devez voir que je suis du peuple. Je vous demande de défiler en ordre. (Bruit et exclamations.)
ce Plusieurs citoyens du peuple : Notre devoir est de nous retirer d'ici. L'Assemblée est bien décidée en faveur de ce que nous voulons. Retirons-nous.
« (Depuis la fin de la lecture de la pétition par le citoyen non représentant Raspail, on aperçoit les citoyens Antony Thouret et Gruveilber faisant avec courage et énergie tous leurs efforts pour amener la retraite de la foule.)
« Le citoyen lluber, non représentant, se fait une place à la tribune, il adresse au président quelques mots que nous n'entendons pas).
« Le citoyen président: Vous avez raison; c'est votre devoir, faites évacuer la salle.
« Le citoyen Huber : On m'a donné parole de laisser défiler tout le peuple devant la tribune. Je me ferai tuer sur la place si on ne tient pas cette promesse. J'engage le peuple à se retirer, et nous défilerons tous deux à deux. Il faut que l'Assemblée sache que 300,000 citoyens veillent sur elle.
ce (Le tumulte en ce moment est à son comble, le peuple se jette des tribunes dans la salle.
ce Un capitaine d'artillerie, qui est manifestement avec les factieux, monte de force derrière le président et se tient près de lui la main sur son épée et communiquant du geste et du regard avec cinq ou six agitateurs
furieux qui, placés sur les bas-côtés de la tribune, épient le moindre de ses mouvements. Celui-ci, toutes les fois que des représentants ou d'autres citoyens viennent conférer avec le président, se place entre eux et lui et cherche à écouter ce qui se dit même à voix basse, malgré les etîorts du secrétaire général pour l'éloigner. Le bruit des tambours approche, l'Assemblée entière parait être sous le coup d'une grave appréhension.
« Plusieurs députés, qui sont parvenus avec peine près du président, l'engagent à lever la séance.
« M. Bûchez résiste énergiquement. Les vice-présidents et les secrétaires sont de son avis.) »
A ce moment, afin de mieux saisir et comprendre toutes les péripéties qui se développent et s'entrechoquent dans la salle des séances, suspendons le récit des scènes si étranges et si tristes, si pittoresques et si affligeantes de cette foule convulsionnée, pour assister au tableau non moins intéressant et non moins pathétique de ce qui se passe à l'extérieur.
Dans la salle des Pas Perdus, dans les couloirs, dans la cour, sur la place du Palais, dans les rues adjacentes, sur la place de la Concorde, soixante mille hommes se poussent, s'entassent, forment des groupes, pérorent, discutent, se passionnent, s'irritent, s'apaisent. Ce sont des rumeurs, des cris, des vivats, des impatiences, des empressements, des colères; sensations confuses, infinies. Les uns se réjouissent, les autres
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s'attristent de l'envahissement de la salle. La mas.se ne voulait pas que la démonstration aboutit à une violence. Les plus fanatiques, les plus audacieux ont pénétré le plus avant. Les plus modérés sont restés les plus éloignés. Le degré de l'intensité de la fièvre se fait sentir par le plus ou le moins de proximité de l'Assemblée.
Deux moyens peuvent conjurer les périls de l'invasion, ou du moins en atténuer les conséquences : la force, — la persuasion. L'un et l'autre peuvent être employés.
Des garçons de salle, des huissiers, des représentants courent chercher Barbés et Louis Blanc pour apaiser la foule qui les ré< lame. Seuls ils peuvent exercer sur les clubistes une influence salutaire. Ils ont, la veille, protesté contre la démonstration ; ils doivent engager la multitude à se retirer. M. Barbés cède le premier aux instances qui l'entourent. M. Albert le suit. M. Louis Blanc ne veut adhérer à des sollicitations réitérées qu'après en avoir demandé et obtenu, au milieu du tumulte, l'autorisation de la Présidence. Les rumeurs les plus violentes sont dans la cour du Palais, à gauche de la porte d'entrée de la place de Bourgogne. Ces trois représentants y arrivent successivement, et, afin de pouvoir s'adresser à la foule, ils s'adossent, sur le soubassement, à l'une des trois fenêtres du premier bureau, au-dessus de l'entrée de
l'escalier. Aussitôt leur présence est saluée par des transports d'enthousiasme.
M. Barbés, enivré par la vue de cette multitude haletante, qui, à ses yeux, représente le peuple souverain, l'âme remplie des souvenirs de la première République, s'abandonne à ce courant qui l'électrise et se livre à l'impulsion d'un mouvement que, la veille, il a combattu. Il a vu Blanqui pénétrer dans la salle. Il redoute sa funeste influence. Il ne peut se décider à lui laisser prendre la direction de la journée, et il veut sauver la France de ce malheur public. Il se précipite dans l'action. Vainement M. Etienne Arago et quelques autres amis dévoués lui ont crié : « Barbès I tu te perds ! » Ces paroles, au lieu d'éveiller sa prudence, animent son courage. Se perdre pour une cause sainte ! se sacrifier pour le peuple ! c'est le point d'honneur et le bonheur ! Il a voté contre le décret qui défend d'apporter des pétitions à la barre. Il se croit donc libre et dégagé, et il crie au peuple : « Citoyens ! je vous félicite d'avoir reconquis le droit de pétition. Il ne vous sera plus contesté désormais ; je vais, comme en 92 et 93, réclamer pour vous les honneurs de la séance et le droit de défiler devant l'Assemblée ; puis vous vous retirerez avec calme et dignité. »
Ces paroles approbatives soulèvent une tempête d'acclamations.
M. Louis Blanc prend à son tour la parole, souvent interrompue par de frénétiques applaudissements. Il dit, en substance, qu'on ne pourrait nier la légitimité de vœux portant sur une plus équitable réparli-