CHAPITRE CINQUIÈME. i
tion des fruits du travail, sur l'extinction graduelle de la misère; mais que les intérêts sacrés des travailleurs, on pouvait en être certain, ne seraient pas abandonnés par l'Assemblée; que l'éternel honneur de la République serait précisément d'avoir travaillé sans relâche à réaliser le droit de tous au bonheur ; que s'il y avait folie à élever trop haut sur ce point le niveau de son espérance, c'était là, du moins, une de ces folies sublimes, auxquelles on était bien pardonnable de dévouer sa vie ; que, du reste, c'était un spectacle très-touchant et très-noble que celui d'un peuple sortant de la préoccupation de ses propres douleurs pour s'occuper des souffrances d'un peuple ami ; que là se reconnaissait le génie essentiellement généreux et cosmopolite de la France ; mais que plus les sentiments du peuple étaient dignes de respect, plus il convenait d'en présenter l'expression d'une manière loyale et régulière. M. Louis Blanc termina en conjurant la foule de laisser à l'Assemblée nationale toute la liberté de sa délibération.
Au milieu des trépignements de joie et d'ivresse, on présente un drapeau à l'orateur ; Barbés le saisit, et, placé entre Louis Blanc et Albert, il en salue la foule qui les acclame ; et tous les trois se retirent.
Mais, de leurs discours, les mots qui ont recommandé le respect dû à l'Assemblée s'évanouissent dans l'air; les mots seuls qui reconnaissent et proclament les droits du peuple frappent les oreilles et se gravent dans l'âme de ceux qui écoutent. L'exaltation , au lieu de s'apaiser, croit jusqu'au délire, et la foule se
précipite plus ardente et plus folle sur l'escalier qui conduit à la salle des Pas Perdus.
Dans cette salle, M. Lamartine soutenait, toujours avec la même énergie, d'incessants assauts, tandis que M. Ledru-Rollin, dans l'intérieur, s'épuisait pour aborder la tribune et obtenir de la foule qu'elle sortit et laissât les représentants délibérer. Les sages exhortations de M. Lamartine étaient tournées en dédain. A ses conseils les meneurs répondaient par des sarcasmes. L'un d'eux, individu de petite taille et vêtu en garde national, lui cria : « Allons! des phrases! toujours des phrases ! Nous en avons assez comme cela. Ce ne sont plus des phrases qu'on vous demande , ce sont des actes. » Puis des clameurs! M. Lamartine, de plus en plus resserré par la nouvelle invasion, n'échappa au danger d'être étouifé qu'à l'aide de quelques personnes qui parvinrent à lui ouvrir un refuge dans • l'Assemblée. Les efforts de M. Marie n'avaient pas plus de succès. Le flot insurrectionnel montait toujours.
Au dehors du Palais, la situation présentait un double et singulier aspect. La manifestation et la répression étaient en présence. La multitude et la garde nationale, l'arme au bras, ne formaient plus qu'un vaste ensemble, un mélange confus de blouses, d'habits,