‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 105 sur 209 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

sait de ses bons sentiments! il se reprochait d'avoir été trop loin dans les réformes, et refusait son conœurs contre l'étranger qui envahissait la Péninsule!

A Rome, une stupéfaction générale s'empare des esprits. On refuse d'en croire ses yeux et ses oreilles. Puis la stupéfaction se change en indignation! l'irritation couve! une sourde colère! des spasmes de fureur contenus! Le ministère donne sa démission; la garde civique sous les armes s'empare de la cité; les cercles se remplissent de citoyens accourus en hâte; la multitude se précipite sombre et menaçante, sur les traces de ses chefs, Ciceruacchio, Sterbini, Pier-Angelo Fiorentino et autres, et attend d'eux le mot ou le geste. Le bruit d'un acte de cruauté commis par les Croates dans le Frioul ajoute à l'effervescence. Un jeune peintre, parti peu auparavant de Rome, revêtu de l'uniforme de la garde nationale romaine, fait prisonnier par les Autrichiens, a été trouvé pendu à un arbre, avec cette inscription sur la poitrine : Ainsi sont traités les soldats de Pie IX. Le spectre de ce volontaire de la cause italienne, victime consacrée, semble apparaître comme une réponse sanglante à l'allocution de Pie IX. Les esprits sont saisis de pitié, de terreur! Tous les courroux mal éteints, toutes les vieilles haines se réveillent contre les prêtres, eux les séides de la tyrannie , les amis de l'étranger, les ennemis de leur patrie. « Il faut en finir avec ces traîtres! » s'écrient les plus animés. « Réduisons le pape au rôle d'évêque , sa seule mission ! Saisissons le pouvoir! Sauvons Rome des cardinaux ! Sauvons l'Italie des Allemands ! »

Comme aux époques les plus graves de la vie des peuples, ce n'est pas le désordre qui descend dans la

rue; c'est la Révolution avec sa marche mesurée, son pas irrésistible. Les cercles la dirigent. La garde civique est maîtresse de la cité. Les portes de la ville sont fermées. Les cardinaux susjjects sont consignés dans leur demeure. Le cardinal Délia Genga, qui voulait sortir, est ramené chez lui. Le bruit court que Pie IX a voulu partir. On veille! La population entière, debout et résolue, parle d'instituer un gouvernement provisoire. Les princes et les ducs romains influents intercèdent comme médiateurs. Les Doria, Rignano, Corsini, s'épuisent en démarches. Mamiani, de retour de l'exil, devenu l'homme de la situation par ses souflrances, ses talents, son patriotisme, sa réputation méritée, accepte des cercles la mission de conciliateur; et la journée du 30 avril est donnée à Pie IX pour qu'il change d'avis, perche mutasse consiglio; en attendant, les lettres adressées aux cardinaux sont saisies à la poste et portées au Capitole. Rome semble une ville mise en état de siège par le peuple contre le prince.

Le pape se trouble , paraît ne pas comprendre que sa lettre ait pu enfanter cette tempête, parle d'ingratitude, menace de quitter Rome et d'abandonner la ville à ses passions.

Peu à peu cependant les esprits se modèrent; de part et d'autre, les hommes les plus influents comprennent qu'il faut détendre une telle situation pour éviter les plus grands malheurs. Des démarches sont faites auprès du souverain pontife pour l'éclairer et le ramener. Conserver le pape à la cause italienne, paraît aux hommes sages d'une importance capitale. Les conseillers du pape. Pie IX lui-même, sentent qu'il ne faut point pousser la Révolution à ses dernières extrémités.

CIIAIMTHK NEUVIEME.

VTIT

Les délégués de la Ligue italienne ne pouvaient rester spectateurs de cette crise sans chercher à y intervenir. Us adressèrent à Pie IX cette protestation sous forme de supplique :

« Les représentants protestent hautement contre l'interprétation donnée à l'allocution du saint-père par le consistoire des cardinaux. La nationalité est l'œuvre de Dieu et non des hommes. La cause de la justice et de la vérité doit être défendue et proclamée par celui qui représente sur la terre la vérité incarnée. C'est ce qu'a fait le saint-père comme chef d'une religion de justice et de vérité. Aussi nous, et le peuple italien que nous représentons , nous sommes sûrs de vous avoir toujours parmi nous et devant nous dans les voies de la justice, de la religion et de la liberté.

» Nous le proclamons comme envoyés de la Lombardie, de Venise, de la Sicile, certains de l'approbation de nos gouvernements et de l'assentiment de nos peuples. Prosternés devant vous, bienheureux Père, nous vous demandons très-humblement votre bénédiction. Nous vous la demandons pour le Lombard, pour le Vénitien, pour toute l'Italie ! »

Les ambassadeurs du Piémont et de la Toscane faisaient également des démarches pressantes. L'envoyé de France offrait ses bons offices. Les ministres ne sortaient pas du Quirinal. La journée du 30 se passa en pourparlers. La nuit, on chercha les moyens de transaction ; on poursuivit une combinaison ministérielle , qui pût désarmer la situation, sans espoir d'en vaincre

toutes les difficultés. On s'épuisait en efVorts pour donnera l'allocution une interprétation qui satisfît les vœux de la nation et le désir du saint-père, en le faisant le médiateur de la paix, tout en revendiquant l'indépendance de l'Italie. On eut même, un instant, la pensée d'un voyage du pape à Milan ; ce voyage et une sommation aux Autrichiens de rendre à l'Italie la paix et la liberté, devaient exercer sur l'issue de la guerre une influence considérable, et etîacer le mauvais effet de l'allocution. Pendant ces hésitations et ces délibérations, les chefs du peuple impatient commençaient à hâter les événements. Les mots de trahison étaient murmurés; un ministère pur de tout ecclésiastique était réclamé. Enfin, dans l'impossibilité de former un nouveau conseil , on décida que les ministres démissionnaires conserveraient provisoirement leurs portefeuilles, annonçant dans la gazette officielle du 1" mai que « le ministère avec son président, unanime, aujourd'hui comme par le passé, sur toutes les questions, s'occuperait, avec un cœur italien, des moyens qui, dans la situation actuelle des choses , étaient , en conscience , indispensables au bien de l'État et de la cause italienne ».

Ce palliatif n'était plus suffisant; l'irritation était permanente. Le soir, sans en donner connaissance aux ministres. Pie IX essaya de faire entendre au peuple sa voix, jadis si puissante sur les cœurs, de réveiller les sympathies et l'amour par une invocation touchante.

Nous regrettons de ne pouvoir donner complet ce plaidoyer, où le pape épanche l'amertume de son âme.

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