CHAI'ITIIE NEL'VIK.ME
Résumé.
Avant de poursuivre noire récit, il est important de jeter un regard rétrospectif sur les événements décrits dans ce volume et de les résumer.
L'Assemblée nationale constituante est la première émanation complète, absolue, de la souveraineté du peuple.
Cette Assemblée nommée , choisir par le suffrage universel, directement, en dehors do toute pression, sans nulle restriction, est la représentation la plus vraie, la plus pure de la nation.
Tous les droits, tous les devoirs, tous les pouvoirs lui sont confiés. Son autorité n'a pour limite que la justice et la morale.
Le Gouvernement provisoire qui l'a précédée n'était qu'une dictature improvisée dans la tempête. Elue par
les élus du peuple, la Commission executive est le Gouvernement régulier légitime.
A l'Assemblée nationale et à la Commission executive est réservée la difficile et glorieuse mission de constituer, d'organiser, de diriger la République qui est le Gouvernement de tous par tous, dans des temps et des conditions de liberté qui ne s'étaient jamais vus.
Affranchie de toute entrave, la presse est largement ouverte à l'initiative individuelle ou collective. Partout la parole peut se faire entendre, les opinions se réunir, la conscience choisir son culte, la pensée circuler, l'instruction se répandre, l'éducation se perfectionner, la lumière se propager, le travail s'associer, le salaire se débattre, le progrès marcher.
Le privilège s'efface, les rangs sont confondus. L'impôt va se pondérer proportionnellement à la fortune, les octrois disparaître, les charges sur le pauvre être allégées. Des institutions de crédit sont créées pour le commerce et l'agriculture. La liquidation d'une crise qui date de deux années s'opère. Les dettes de la Monarchie se soldent; les pen.sions sont réglées, les biens de la famille royale respectés, les beaux-arts favorises, l'armée réorganisée, la marine fortifiée. Le clergé, honoré, a ses représentants dans l'Assemblée nationale. Lu nuigistrature rend des arrêts, sans qu'on lui réclauie de services. La sûreté individuelle est complète. Au-
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ciiiic piOM'i'iplioii, aiicuiu! pcrséculioii, aucune spolialion ! Ll's piisoiis sont vides de détenus politiques. Dans ce plein épanouissement de la liberté, chacun à sa place, son droit, son devoir, sa parcelle de souveraineté. Le soleil luit pour tous.
Au dehors, jamais rinlluence de la France n'a été aussi grande. Elle n'est pas imposée par la force; elle est moralement reconnue, acceptée. Le programme de la France, qui est celui du progrès et de la justice, est adopté par tous les peuples. Son drapeau tricolore est arboré dans toutes les capitales comme dans les moindres hameaux^ non comme signe douloureux de la défaite, mais comme symbole glorieux de la régénération. Son chant est répété par tous les échos. Ses lumières se propagent et trouvent partout des reflets. Les nationalités, à la voix puissante de ses révolutions, se réveillent dans leurs tombes et sortent de leur poussière. La France tend la main à tous les opprimés, et attend leur première invocation pour voler à leur secours.
Pourquoi donc des trames, des complots, des soulèvements, des insurrections, contre le Gouvernement de tous par tous?
Pourquoi ces assauts continus, en bas, en haut, de toutes parts, secrets, publics, dans l'Assemblée, hors
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de l'Assemblée, contre l'Assemblée, contre la Commission executive qu'un simple vote a formée, qu'un simple vote peut révoquer?
Que veulent les députés et les journaux qui prétendent être les organes des idées conservatrices? Que veillent les clubistes qui prétendent être les organes des idées progressives ?
Des deux côtés aucune formule ne sort de leurs discussions ! Que demandent-ils qu'ils ne possèdent ? Q)ue réclament-ils qu'ils ne puissent faire?
Les premiers cherchent à renverser le Gouvernement qu'ils ont élu la veille; les derniers à renverser une Assemblée que le peuple vient d'élever.
La fête de la Concorde a-t-elle apaisé, réconcilié les esprits? Cette solennelle fraternité n'est-elle qu'une apparence, qu'une illusion? Ce grand peuple, qui n'est l)lns possédé, qui se possède, pourra-t-il se sufOre à lui-même et se gouverner par ses élus?
Hélas! le passé a laissé ses traces profondes, et le sillon nouveau n'a pu encore les effacer. La terre est encore couverte des débris de tous les pouvoirs tombés. La semence ne peut croître à travers ces décombres.
Après trois révolutions, la souveraineté du droit divin et l'aristocratie de la naissance ont laissé des héritiers, (jui, possédant encore avec leurs antiques blasons, d'immenses richesses territoriales, rêvent le retour de leuis privilèges, de leur puissance.
CIIAI'I I lil. M.l \ II.MK. ■Mk,
La souvcniinelé revoluli(Jiiiiciiro u exerce sa lerrihlc (Uclalure comme une vengeance et une nécessité de salut public; (>llc a voulu engloutir, anéantir le vieux monde, et elle a passé son niveau sur toutes les têtes. Elle a légué ses traditions; et son exemple est évoqué par les uns comme une épouvante et par les autres comme l'arche sainte, comme l'œuvre de la régénération.
La souveraineté de la force a burine son nom dans l'airain. Née et tombée sur les champs de bataille, au milieu de la mitraille et du carnage, ses victoires et ses défaites ont gravé des souvenirs et laissé les marques sanglantes mais vivantes de son passage.
La souveraineté du suffrage restreint, issue do la Révolution de Juillet, a voulu se soutenir par les intérêts et s'est affaissée dans son égoïsme, laissant après elle un brillant état-major, mais peu de soldats, des affections dans la bourgeoisie et l'administration, mais nulle racine dans le peuple.
Aux partisans de ces régimes sont venus se joindre les théoriciens de l'avenir, aspirant à l'inconnu et voulant en un jour la récolte de leurs idées.
Toutes ces sectes, tous ces débris vivants se précipitent dans la lice, se heurtent, se poussent ; la République, ce domaine de tous, leur semble une proie réservée à leurs appétits.
La succession est ouverte. Ohacun veut avoir, non
:îk« commission KXKCUTIVK.
sa jusie paît, — ]a llépublique la donne égale et ne la refuse à personne, — mais la part des autres.
Les ambitions s'entrecroisent, les convoitises se dévorent, les passions s'enivrent comme à une curée. La République de Février n'est plus un refuge, c'est une arène où chacun va s'enlr'égorger.
I y Assemblée nationale constituante n'a été fermée à aucune opinion, à aucun parti, à aucune illustration, à aucune fraction de la société. Savant, avocat, médecin, prêtre, commerçant, militaire, marin, nègre, professeur, industriel, ouvrier, littérateur, cultivateur, magistrat, etc., y ont trouvé place, et peuvent s'y faire entendre. La tribune est à tous. Jamais champ plus vaste et plus libre n'a été ouvert à la semence des idées.
Pour quoi donc ces agitations, ces fièvres, ces délires, ces assauts perpétuels à sa propre souveraineté ?
Les partisans des anciennes dynasties n'ont-ils pas le droit d'intervenir dans les destinées de la France ? Les socialistes ne peuvent-ils prêcher, enseigner, propager leurs théories? Les uns et les autres ne peuv(Mit-i]s cherchera conquérir la majorité, pacifiquement, légalement, par la parole, par la presse, parla raison?
Pouniuoi donc, les uns à l'intérieur, les autres cà l'extérieur de l'Assemblée, minent-ils ce gouvernement qui (loiiuo satisfaction à tous les partis, sans donner la [trééminence à aucun?
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Pourquoi'/... Parce que l'expérience n'est i)'a.s encore suffisante ; parce que les épreuves pénibles ne sont pas achevées; parce que les révolLlions, sous leurs cours impétueux, n'ont pas encore assez creusé le lit des fleuves et fécondé le sol ; parce que les douleurs, les misères de l'oppression n'ont pas encore assez fait apprécier, désirer les bonheurs, les bienfaits de la Liberté ; parce que les citoyens n'ont pas encore assez compris que le Pouvoir n'était qu'une délégation qui devait être exercée non dans l'intérêt de quelques-uns, mais dans l'intérêt de tous ; parce que le travailleur, au lieu de réclamer son salut de l'Etat, ne doit l'attendre que de lui-même et de l'association de ses propres forces; parce que l'éducation des peuples n'est pas terminée ; parce que la lumière n'est pas faite.
Elle se fera !
liAlM'UlM'
CM.MMISSIU.N Ut l>()l VKIK K\i:(:i l'il' A L ASSK.\llilj;i: .\A i i(J.N.VLIi.
La journée du io ruai a laissé dans tous les esprits de tristes souvenirs.
La Commission du pouvoir exécutif croit qu'il est de son devoir de taire connaître à l'Assemblée comment elle a compris, dans celte journée, la grave mission qui lui a été confiée.
La Conunission du pouvoir exécutif ne présentera à l'Assemblée qu'un simple récit. Ce qu'elle veut, c'est (ixer d'une manière positive tous les faits. Ces faits précisés, toutes les situations seront nettes, et il faut qu'elles le soient.
Ouelqucs jours avant le l.'i mai, on parlait beaucoup, dans Paris, de manifestations publiques qui, disait-on, devaient avoir lieu; mais tous les renseignements pris s'accordaient à dire que ces manifestations seraient pacifiques. La conspiration qui a éclaté plus tard ne se révélait alors par aucun indice extérieur et saisissable.
Ces projets sollicitèrent vivement l'attention de la Commission. Cependant tant d'autres, de même nature, avaient été précédemment annoncés, quand, en réalité, ils n'étaient pas même conçus, que, tout en se livrant à une surveillance active, la Commission n'éprouvait |xiurtant aucune inquiétude sérieuse.
i)ïi doit le dire même, un précédent récent la rassmait: le vendredi I. 24
370 COMMISSION ËXKCLTIVE.
12 mai, en eflet, une première pétition pour la Pologne avait été apportée à l'Assemblée, et les pétitionnaires qui, avait-on dit, devaient se présenter avec des intentions menaçantes, s'étaient sans opposition, au contraire, arrêtés à une grande distance, en sorte que tout avait fini par une simple promenade et par le dépôt de la pétition selon les formes ordinaires.
Il était donc permis de croire que la manifestation du lundi lo mai oflrirail les mêmes caractères. Les rapports sur les clubs autorisaient cette croyance.
« Cette manifestation, avait-on dit dans l'un de ces clubs, sera paci- « fique et calme j les clubs, les masses comprennent que ce n'est qu'en « se conduisant avec une extrême prudence qu'ils reconquerront la « position. »
Au club centralisateur, le président Huber avait déclaré « qu'il « craignait beaucoup la manifestation, et que, s'il était en son pouvoir « de s'y opposer, il n'y manquerait pas. »
Le rapport de police, dans lequel ce renseignement est puisé, ajoute :
« Un citoyen propose d'envoyer auprès des clubs et des corporations « pour tenter un dernier effort. Si, dit-il, on ne peut empêcher la ma- « nifestation, alors que l'on s'y joigne en masse; mais qu'aujourd'hui « même on fasse connaître à tout Paris, par les journaux ou par affiches, « enfin par tous moyens, que cette manifestation est toute pacifique, « et f|ue .son unique but est d'obtenir l'intervention en Pologne et « d'enlever aux bourgeois peureux ou réactionnaires toute crainte et « tout prétexte de prise d'armes. » ;;Rapport du 14 mai.)
Telle était la physionomie générale des rapports.
Quoi qu'il en soit, il était du devoir de la Commission de se tenir sur ses gardes. Or, ce devoir, elle croit l'avoir rempli avec zèle, avec activité.
Voici les faits :
Le dimanche M mai, la veille de la manifestation, la Commission s'empresse d'appeler au Luxembourg les citoyens ministre et soussecrélaiie d'Etat au ministère de l'intérieur, le préfet do police, le général de la garde nationale, le général de la garde mobile, le général commandant la r^ division militaire et le citoyen ministre de la guerre .
Le but de cette réunion était do s'entendre sur les mesures de défense que la journée du lendemain pourrait rendre nécessaires.
Les trois généraux, le ministre elle sous-secrélaire d'État à l'intérieur
APPENDICK. 371
turent exacts au rendez-vous. Le prél'et de ijolicc ne vuit ims. La discussion s'ouvrit.
Le rassemblement devait se lortner à la Bastille ; son but avoué était d'apporter, en parcourant tous les boulevards, à l'Assemblée nationale une pétition en laveur de la Pologne; nous savions tout cela. Les mesures à prendre étaient donc, par cela même, nous en convenons, clairement tracées : surveiller le point de départ et la ligne des boulevards, garder soigneusement la place et le pont de la Concorde, voilà ce (ju'il fallait faire. A cet ell'et, nous devions en appeler tout à lu l'ois et à la police et à la force armée.
Le général de la garde nationale reçut de nous ordre de commander, dans chaque légion, pour le lendemain, une réserve armée prèle à marcher au premier signal, et de la diriger sans retard sur tous les points qui seraient menacés, notamment sur la place et le pont de la Concorde. Le conflit, s'il devait y avoir conllit, ne pouvait guère, en eflet, s'engager qu'à cet endroit.
De son coté, le général Tempoure reçut l'ordre de tenir à la disposition de l'Assemblée trois bataillons de la garde mobile, et de conserver eu réserve et prêts à marcher les autres bataillons distribués dans les différentes casernes.
Lnlin, le général Foucher reçut l'ordre de tenir à l'École militaire, aussi prêtes à marcher, toutes les troupes disponibles , infanterie, cavalerie, artillerie. Seulement il ne devait sortir que dans le cas où une attaque sérieuse lui en imposerait l'impérieuse obligation.
Le citoyen ministre de la guerre pensa, et nous crûmes avec lui, qu'il serait bon encore de donner l'éveil aux troupes en garnison à Versailles, Saint-Germain, Melun, Orléans, pour qu'elles pussent répondre au premier appel; en conséquence, il fut arrêté que cette mesure de précaution serait prise ou le soir même ou le lendemain.
Ces dispositions faites et bien entendues, le conseil s'ajourna.
L'exécution de tous ces ordres devait évidemment mettre sur pied une force militaire imposante et donner l'éveil à une force plus imposante encore qui, en peu d'heures, serait en face des factieux. Ce premier besoin de la situation était donc satisfait.
Il restait à la Commission à demander à la police une surveillance intelligente, active, dévouée, cette surveillance, la Commission la demandait naturellement au magistrat que la République avait placé à la tête de la préfecture, et qui, seul ou presque seul, pouvait en effet répondre utilement à cette nécessité sociale.
Ajoutons que, là encore, la Commission croyait pouvoir trouver non-
seuleiuetit une suivcilluncc tillicace, des avertissemeiitb prompts el utiles, mais encore une force vive dans l'intervention, selon l'événement, de ces corps auxiliaires organisés, non pour l'émeute sans doute, mais pour l'ordre, sous le nom de montagnards, garde républicaine el garde lyonnaise.
Ce second besoin de la situation était donc également satisfait.
Telle a été, pour la Commission, la journée du 14 mai. Elle crut devoir la terminer en faisant afficher sur les murs de Paris une proclamation contre les attroupements. « La Commission, y disait-elle, saura maintenir avec vigueur et partout la tranquillité menacée. »
Maintenant, qu'il lui soit permis d'affirmer que ses prévisions ont devancé les faits, et que ses dispositions, pour la défense, en conséquence de ces prévisions, ont été suffisantes, plus que suffisantes m(3me, pour balancer et combattre la manifestation du lendemain.
Poursuivons.
Conformément aux ordres reçus, le 14 entre quatre, cinq et six heures du soir, le général Courtais invite par lettre les colonels des légions de l*aris à réunir, pour le lendemain matin à neuf heures, une réserve de 1,000 hommes par chaque légion.
Par une autre lettre, il prie les colonels de se rendre à l'état-major général le soir à huit heures, pour affaire de service.
IJn rapport du colonel Tracy, envoyé le 20 mai à la Cununis.Nion, indique ce qui s'est passé à l'état-major à ce rendez-vous du soir.
On y lit :
« Le 14 mai à huit heures du soir, le général Courtais ayant réuni « tous les colonels des légions, il leur fit connaître les dispositions (]u'il « avait prises en prévision de la manifeslalion à laquelle on s'attendait « pour le lendemain. En ce qui concerne la l" légion, la réserve de « d,000 hommes devait occuper le pont de la Concorde, pour interdire « le passage aux colonnes des pétitionnaires qui voudraient passer « outre, etc. »
Dès la soirée du 1 i, il y avait donc deux [irécautions prises : force connnandée, entente avec les chefs jilacés à la tète de cette force.
La nuit du 14 au 15 se passa tranquillement, tjuelques rassemblements dans les rues et dans les clubs, une assez grande agitation; voilà ce que constatent les rapports de police.
Ces clubs, au reste, avaient hésité longtenqis à se rentlre à la manifestation poloiiaise; et même ils ne prirent fermeinent la résolution contraire que dans la nuit, en recommandanl d'ailleurs avec insistance, si les rapports sont exacts, le calme et la [laix. .Voyez le rapport du es.)
Lo l'i niai, tirs le malin, la Cumiiiissiuii élail niiiiio au l.UNenibour}.'. Klle avait cru devoir laisser les chefs militaires tout entiers aux disposilions (|u'ils avaient i^ |>rendre; mais elle avait convoqué le citoyen ministre de l'intérieur et le citoyen préfet de p(diee. On comprend l'utilité, la nécessité de celle double convocation.
Klle avait eu le soin, en outre, de s'entourer d'officiers li'ordonnance, en nombre suffisant [tour qu'il n'y eût aucun rdard ilans les missions à donner.
Le citoyen minisire de lititérieur et le sous-secrélaire d'Ktat se rendirent à la convocation; le préfet de \n)\ïn> n y vint piis. Il s'fxcusa ainsi :
« La luxation qui me retient au lit depuis près de trois jours ne me « permet pas de me rendre près de vous. Si cependant vous jugiez ma « présence indispensable, j'attends vos ordres, et je me ferai Iranspor- « ter au Petit-I^uxembourg pour assister à vos délibérations. »
La Commission demanda des rapports sur les faits de la nuit, sur ce qui se passait sur le boulevard et à la Bastille. Être éclairée, parfaitement éclairée sur le mouvement projeté, voilà ce qu'elle voulait avant tout.
Ces rapports n'étaient pas parvenus encore au ministère de l'intérieur, (^ela était fâcheux, mais n'avait pourtant en soi rien d'extraordinaire.
En attendant, la Commission juiiea utile de diriger elle-même sur tous les points suspects les officiers d'ordonnance qu'elle avait à sa disposition.
Bientôt cependant quelques rapports lui parviennent. Les rassemblements lui sont présentés, dans ces rapports, comme pacifiques. « Les Il ouvriers , y est-il dit, se réunissent bannières en tète : quelques « groupes assez forts stationnent sans paraître offensifs. » Dans un rapport, il est vrai, on ajoute que des discours factieux ont été prononcés, qu'il y a quelques armes cachées sous les véletnenls. On y parle aussi de la présence des clubs; mais on annonce que la société des Droits de l'honnne n'a encore ordonné ni permanence ni prise d'armes. Puis vient ce post-scriptum : « La proclamation signée par les mend^res du Court vernement, et qui vient d'être affichée, fait bon effet ; elle rassure un « peu la population, qui est réellement eflVayée. Les ateliers nationaux « sont sur leurs chantiers, et ils travaillent. » Dans lui autre :
« La manifestation, rassemblée place de la Bastille, s'est mise en mar- « che à onze heures dix minutes, et a pris les hunes des boulevards; ils « ne sont pas armés. »
Parmi les clubs réunis, le club Blanqui était indiqué comme devant inspirer de l'inquiétude; mais l'un des rapports émané du ministère de l'intérieur porte cette nouvelle rassurante : « Toutes les mesures sont a prises, et M. Caussidière est d'accord avec nous pour arrêter au pre- « inicr mouvement Sobrier et Blanqui. Blanqui est entouré. »
Quelques instants avant, une ordonnance du préfet de police était venue dire à la Commission, au nom du préfet, que la manifestation avait il sa tête des liommes dont il pouvait répondre comme de luimême.
Au reste, la Commission avait elle-même, dès le matin neuf heures, donné l'ordre d'arrêter les principaux clubistes.
La situation résumée dans les rapports qui viennent d'être analysés restait donc grave sans doute. Cependant rien ne faisait prévoir une lutte violente ; plusieurs manifestations de même nature avaient eu lieu depuis l'établissement de la République; elles s'étaient accomplies sans danger. En serait-il de même de celle-ci ?
Cependant la force commandée la veille ne devait pas moins se tenir prête. S'cst-elle levée, en effet?
Voici, à cet ô'^avd, ce qu'écrivait le ^lénéral Courtais, le lo mai au matin, au citoyen Pagnerre, secrétaire de la Commission : « Les nou- « velles que je reçois sont tranquillisantes sous le rapport des inten- « tions; quant au nombre il sera considérable; ils regardent comme « une espèce de défi et de point d'honneur de se porter à la Chambre ; « il avait été question d'y arriver avec des armes, mais ils reculent « devant cette pensée. Toutes mes précautions sotit prises, la garde « nationale est toute prête. »
La garde nationale, en effet, avait été réunie dès le matin. Chaque légion présentait une réserve disponible de 1,000 hommes; les réserves de quelques légions dépassèrent même ce chilTre. Tout Paris d'ailleurs était sur ses gardes, et l'on pouvait assurément compter sur son dévouement et sur son initiative courageuse.
La banlieue aussi avait été appelée.
Une lettre du général Courtais, datée du to mai, porte :
« Colonel, vous commanderez, pour ce malin, onze heures, bOO hom- « mes de piquet à la mairie de Grenelle.
« 500 à Montrouge;
« 500 à Vaugirard ;
« 500 à Gentilly.
<( Dans le cas où j'aurais besoin de faire rentrer ces bataillons dans (( Paris, vous en seriez prévenu.
(( Si vous entendiez battre le rappel dans Paris, vous le feriez battre
« do suite dans vos bataillons. A ce signal vous (lirif;f!riez les balnillons « de Grenelle et de Vaiigiiard sur l'Assemblée nalioiiale, etc. »
Ces ordres avaient été exécutés.
Quant aux gardes mobiles et aux troupes, voici comment, selon les rapports, elles étaient disposées.
Indépendannnent des mesures générales prises par le général Tempouro, en cas de rappel battu, et pour mettre en campagne tous les bataillons de la garde iiiobilt\ des mesures spéciales pour parer aux événements prévus fiuent adoptées ainsi qu'il suit :
Sur l'ordre inr-me du citoyen président de la Cliambre, deux bataillons de garde mol)ile furent placés dans le jardin du i»alais, un vis-àvis le pont du Gros-Caillou, un sur la place des Invalides.
En outre, un bataillon de la 3^ légion était ce jour-là de service auprès de l'Assemblée nationale, et la réserve de la 10^ légion devait s'y joindre.
Le général Foucher avait aussi, de son côté, pris ses positions.
Dans la nuit du 14 au 15, sur l'ordre du ministre de la guerre (le citoyen Cbarras^, les piquets avaient été renforcés de deux escadrons, les troupes disponibles à Vincennes et Saint-Denis (2 bataillons t/2 et 1 batterie) avaient été prévenues de se tenir prêtes à marcher.
Le la au malin, des ordres sont expédiés aux garnisons de Saint- Denis, Versailles, Melun, Fontainebleau, Orléans, de marcher sur Paris.
A midi, toutes les troupes disponibles sont mises sur pied; le 2*^ dragon monte à cheval.
A la caserne du quai d'Orsay, 4 bataillons, 4 escadrons et une batterie viennent se masser à l'extrémité de l'esplanade des Invalides.
Assurément donc, la force n'a pas manqué ; elle ne voulait qu'être dirigée par les hommes à qui le connnandomont en avait été confié.
Cette direction même, si l'on consulte des pièces écrites, authentiques, semble avoir été bien prise; le général Courlais l'indique au général Tempoure dans une lettre datée du la mai, cinq heures et demie du matin :
« J'ai riioiinour de vous informer que les bataillons de la garde nà • « lionale seront ainsi disposés :
« La !'■'= légion a un bataillon à la tète du pont de la Révolution :
« La 2% sur la place et le quai des Tuileries;
« La 3% sur le Carrousel et le quai, pour garder le pont National;
« La 4% au Louvre, gardant les ponts des Arts et des Tuileries;
« La H% place du Chàtelet, gardant le Pont-Neuf:
« Les 6= et 7«, rues Sainl-Denis et Saint-Martin, jusqu'il l'Hôtel-de- » Ville; « Les 8« et 9* à l'Hûtel-de-Ville; « La lOe à l'Assemblée nationale ; « La I r- et la IS", au Luxembourg'. »
Dans une autre lettre du même général au citoyen présiilent do l'Assemblée, on lit :
« J'ai riionnour de vous prévenir que ce matin, il y aura :
« 1,000 hommes en plus de la 10'^' lésion à l'Assemblée nationale.
« IjOOO hommes de la première à la tète du pont.
« 1,000 hommes de la 2= aux Tuileries.
« i,000 hommes de la 3'', place du Carrousel.
« 1,000 hommes de la 4'' au Louvre.
« Tous ces bataillons se porteront sur l'Assemblée , toutes les préce cautions sont prises pour avoir, au premier signal, toutes les lé- « gions, etc. »
A huit heures, le ministre de l'intérieur connaissait cette dépêche, et s'assurait ainsi que les ordres de la veille avaient été bien exécutés.
Mais cette direction indi(|uée a-t-elle été conservée et suivie?
Citoyens, la force était suffisante; mais la Commission le dit à regret; le commandement seul a manqué. Il n'y eut pas assez d'unili'.
La 1" légion devait occuper le pont; elle ne l'a point occupé; elle n'est arrivée que lorsqu'il était déjà envahi.
La 4" légion s'y était, il est vrai, portée à midi moins nn quart; elle avait même reçu l'ordre de s'y former en bataille, et d'oinioser au rassemblement une masse impénétrable.
Mais, un instant après, ordre contraire fut donné par le général Courtais, et, par suite de cet ordre, la chaussée fut démasquée; le rassemblement put librement y pénétrer.
Les autres légions sont restées avec leurs réserves, attendant des ordres, et n'en ont reçu que dans l'après-midi.
La 2* légion, iKttannnenI, avait, dès huit heures du matin, conduit 1,400 honnnes au jardin des Tuileries. Ils y sont restés, l'arme au pied, presque toute la journée. A l'approche des colonnes, ils demandent des cartouches; ils n'en obtiennent point, et n'en reçoivent de leur mairie qu'à deux heures et demie.
Les bataillons et escadrons de l'armée, l'artillerie, massés sur l'esplanade, restent tous inactifs, ou même reçoivent des ordres de retraite.
()i\o fiiisait l'ependant la Commission executive?
AIM'KNDICK. 37T
Los onlrcs donnes ot iilact's en des nuiiiis (luClle jii;4e;iil (•-■ipables et lidèles, elle aurait pu s'arrêter et attendre.
Klle n'a pas aecepté ce rôle passif.
De tous côtés elle dirige des ordonnances pour suivre le inouvcnit ni de la manifestation.
Elle fait plus : elle envoie des estafettes sur W. pont, sur la place de la Concorde, afin de reconnaître si ces positions sont bien f^ardées, si l'on est prêt à opposer aux masses agressives des masses profondes et impénétrables : tout était là. A ce moment, les ordres donnés dans ce sens avaient été exécutés; en effet, des troupes stalioiinaient sur la place; le pont était garni. Connnent croire ([u'une (lis[K)<ition oji[iosée serait prise un instant plus tard, comme elle l'a été effectivement?
Vers midi, la Commission executive, pensant que, pour mieux accomplir ses devoirs, il serait bon do diviser son action, décide que trois de ses membres se rendront à l'Assemblée; que deux autres et le secrétaire resteront au Luxembourg. Les premiers surveilleront ainsi de plus près les événements et donneront les avis nécessaires pour parer aux éventualités; les seconds devront, selon ces éventualités, prendre des mesures actives et décisives.
A leur arrivée à l'Assemblée, les citoyens Ledru-Rdllin (ît Marie apprennent, à leur grande surprise, que le pont a été traversé, que les pétitionnaires sont à la grille, qu'ils veulent en forcer l'entrée. A l'instant même ils y courent, le citoyen Lamartine y vient de son côté; mais toutes les paroles de conciliation sont bientôt inutiles : la porte de la grille est ouverte, fermée, ouverte encore et refermée; la urille ellemême est escaladée.
Le crime est consommé.
Citoyens, l'émeute a bien pu, malgré la force matérielle, envaliir votre sanctuaire ; mais, grâces à Dieu, elle s'est brisée devant celte force morale que votre attitude calme et digne lui a opposée. Un instant, il est vrai, vous avez siégé comme sur la place publique, mais vous avez siégé, et la majesté de la patrie, rayonnante autour de vos personnes, a voilé de son éclat cette débaucbe factieuse que la gravité de l'histoire ne permettra pas même d'enregistrer.
Pendant que ces événements à jamais déplorables se passaient à l'Assemblée, la Commission continuait d'agir.
Le citoyen Pagnerre, que les membres de la Commission restés au Luxembourg avaient eiivoyé pour s'assurer de la pleine exécution des ordres qui devaient garantir la défense du [lont de la Concorde arrivait au moment même où l'Assemblée était cnvaliie. Il s'empressa de re-
tourner au Luxombourf.', afin d'informer les citoyens Arago et Gamief' Paj^ès de ce qui venait de se passer.
]1 était alors une heure environ.
Sur cet avis, et de une heure un quart à une heure et demie, la Commission du pouvoir exécutif donne l'ordre à toutes les mairies de battre le rappel par bataillons. A deux heures, elle expédie le même ordre à l'état-major général de la garde nationale.
En sorte que de deux points à la fois part l'ordre du rappel.
Sur cet ordre, reçu à une heure un quart par la tO^ légion, à qui il avait été donné par le citoyen Paguerre lui-même, à une heure et demie par la H" légion, et par les autres à deux heures trente-cinq et quarante minutes, le rappel est battu partout.
De leur côté, les questeurs et le citoyen vice-président avaient aussi écrit dans le même sens aux mairies.
C'est alors qu'on vit en une heure surgir toutes les colonnes qui, à la voix du rappel, vinrent inonder les rues de la capitale.
11 fallait indiquer la direction.
La Commission la donne. Elle signale comme points à défendre 1" Assemblée, rilôtel-de-Ville, la Préfecture de police, la Banque, le Luxembourg.
A trois heures et demie, la Commission investit le général de division Foucherdu commandement de toutes les forces militaires de Paris, y compris la garde nationale mobile.
Elle reconstitue ainsi l'unité de commandement, sans laquelle les masses les plus imposantes se dispersent et s'épuisent.
Bientôt des forces considérables marchent dans la direction donnée, et notamment vers l'Assemblée envahie.
Elles marchent avec résolution, mais aussi avec prudence. A ce moment,une grave responsabilité pesait sur les membres de la Commission.
Délivrer l'Assemblée des fiicticux qui l'avtdent envahie et qui la menaçaient, c'était un devoir devant lequel assurément ils n'hésitaient pas; mais ils savaient que les hommes qui avaient pénétré dans la salle des séances étaient porteurs d'armes cachées. S'arrèteraient-ils dans la voie de vinlence où ils s'élaieid engagés? cernés par la force, attaqués par elle, que feraient-ils? quels conseils recevraient-ils d'une position désespérée et vaincue ? Qna tous ceux qui ont été témoins des scènes de désordres de l'Assemblée nationale se consultent et répondent.
La Commission ne se laissa point absorber par ces pensées, elle sut concilier l'activité et la prudence. Par ses ordres, les légions continuèrent à s'avancer.
I/accumulation des forces produisit son elTel : prdlégée par celle dé-
monstralion extérieure, l'énergie de quelques citoyens pût dégager l'AssemhN'c. La iircmirre, la •riîM'dc mobile, ayant à sa tête lt>s citoyens Bertrand et Duclerc, ministre dos finances, entre dans la salle, balaye les factieux. Redevenue libre, la séance est reprise; en l'absence du président renversé de son fauteuil par la violence, le citoyen Duclerc, ministre des linancos, prend accidentellement possession de la présiilence.
Cependant le bruit de la dissolution do rAsscmhlée nationale et de la proclamation d'un nouveau gouvernement provisoire s'était répandu dans Paris; les factieux, en quittant l'Assemblée s'étaient dirigés vers l'Hôtel-de-Ville et avaient annoncé qu'ils se porteraient ensuite sur le Luxembourg.
Dans celte situation, la Commission pensa que l'Assemblée nationale ne pouvait pas un instant cesser de manifester son existence; que si le lieu de ses séances était envalii, elle devait, en attendant que la force publique eût fait justice de cet attentat, continuer ailleurs le cours de ses délibérations. En conséquence, la Commission envoie auprès de l'Assemblée pour l'engager à venir siéger au Luxembourg.
Les légions de Paris devaient venir s'y grouper autour d'elle.
Cne proclamation dans ce sens fut publiée et afficbée.
L'Hôtel-de-Ville menacé appelait aussi l'attention. Aussitôt après l'ON dre rétabli dans l'Assemblée, les citoyens Ledru-Rollin et Lamartine, apprenant que les insurgés s'étaient dirigés de ce côté, résolurent de s'y transporter. En effet, ils partent à la lête d'une colonne de garde nationale.
Arrivés devant l'Hôtel-de-Ville, qui déjà était envalii, ils y restèrent jusqu'au moment où les factieux furent arrêtés et l'Hôtel-de-Ville dégagé.
La Commission avait aussi à veiller. En conséquence elle dirige des forces de ce côté. Elle avait demandé par lettres à tous les maires de l'instruire de l'importance des masses qui avaient répondu à l'appel. Elle sut ainsi quelles pouvaient être ses ressources.
Le citoyen Arago, l'un de ses membres, accompagné du citoyen Pagnerre, se rend en ce moment rue de Tournon, et annonce à la 11'' légion, qui stationne dans cette rue, qu'il va se placer à sa tète et s'avancer sur l'Hôtel-de-Ville ; mais les dispositions prises pour recevoir l'Assemblée, si elle croit devoir condescendre à l'invitation de la Commission, font renoncer à ce mouvement. D'autres légions étaient d'ailleurs en marche vers ce point que l'émeute avait choisi pour y proclamer le gouvernement provisoire.
Un rapport du citoyen maire de Paris a fait connaître ce qui s'est
3«0 COMMISSION i: XKCUTIVn.
passé h riIntcl-ilo-Ville; il ei^t donc inutile d'en parler plus lon^rueinent.
Au milieu de ces faits graves, un incident doit trouver sa place. Dans le moment même où la Commission à laquelle venait de se réunir le citoyen Marie, après sa sortie de l'Assemblée, organisait une défense générale contre l'émeute, deux hommes arrivent au Luxembourg; l'un d'eux, le sieur Quentin, s'adressant au citoyen Arago, lui dit (ju'ii vient, au nom du nouveau gouvernement provisoire, prendre possession du palais; le (Mtoyen Arago l'arrête de sa main et le fait enfermer.
Un autre est incarcéré sur l'ordre du citoyen Carnier-Pagès.
A rilôtel-de-Ville, les mêmes faits se produisaient, mais sur une plus large l'clielle, contre les factieux cernés de tous côtés, et la Commission apprit bientôt (jue la mairie de Paris n'avait été qu'un instant souillée.
Elle apprit aussi que l'Assemblée nationale avait pu reprendre sa séance et l'exercice de sa souveraineté.
Ainsi, après quelques heures d'une lutte insensée, l'émeute s'était évanouie devant l'attitude lière et calme du peuple tout entier.
La conspiration du 15 mai était désormais vaincue, sans combat, sans effusion de sang, par la seule puissance du droit, celte puissance qui a fondé la République et qui la défendra contre toutes les factions.
La Commission du pouvoir exécutif n'étendra pas plus loin son rapport. Y a-t-il eu complot? quels sont les coupables? Ces questions appartiennent à la justice; la justice les résoudra avec calme, mais avec fermeté.
CepcMidant, en dehors de l'action judiciaire, il y avait des mesures administratives à prendre. Permettez à la Conuuission de vous dire que ces mesures, elle les a prises; qu'elle veille avec ardeur au maintien de la traïujuillilé ; (pie, pour acconqtlir ce devoir, le plus sacré de tous, clli' ne reculeia devant aucun ciVoil.
PUOCES-VF.Kli.VlX
DES SEANCKS UK LA COMMISSION \)V. l'oliVulU KXECinir
Séance du 13 mai 1848.
La Coiiiiiiission, avertie qu'une luanifesfaliuu iluil avuir lieu liuidi en laveur de la i'olo^ne, décide qu'elle se réunira demain matin au Petit-Luxembourg et qu'elle appellera dans son sein tous les cliefs des forces militaires pour leur donner des instructions.
Sur la proposition du Minisire de l'intérieur, la fête qui devait avoir lieu demain 14 est remise au 21. Le Ministre de l'intérieur donne communication de celte résolution à l'Assemblée.
Séance permanente du 14 mai 1848.
La Commission décide qu'il y aura aui)rès de la Commission du pouvoir exécutif :
1° Deux officiers d'ordonnance de l'état-major de l'armée ; '2° deux officiers d'ordonnance appartenant à la garde nationale mobile ; 3" deux officiers d'ordonnance appartenant à la garde nationale sédentaire ; 4° six des estafettes qui étaient attachées au ^linistère de l'intérieur ; 0° dix di'agons ; 6° la garde du Luxembourg se composera de 300 hommes de la garde nationale et de 300 hommes de la garde nationale mobile.
— La Commission décide que le commandant spécial sera un officier du grade de colonel. Elle nomme provisoirement le commandant Bade, gouverneur du Petit-Luxembourg.
— La Commission fait appeler auprès d'elle les citoyens Recurl, Carteret, Tempoure, Foucher et Courtais.
— Le Ministre de l'intérieur présente son rapport ordinaire sur la police de Paris et sur celle de la République.
— La Commission décide que le droit de faire Ijattre le rappel appartient à la Commission du pouvoir exécutif, au Ministre de l'intérieur et au maire de Paris.
— La Commission donne les instruction» suivantes aux trois commandants des forces militaires pour garantir la sûreté de l'Assemblée nationale au moment oii lui sera apportée, lundi, la pétition en faveur de la Pologne :
i" Au commandant de la garde nationale, de mettre d,000 hommes delà V légion, à la tèle du pontj 1,000 de la 2'^ aux Tuileries et sur le quai; 1,000 hommes de la 3<= sur la place du Carrousel, et 1,000 hommes de la 4« au Louvre. En cas de danger, porter ces quatre mille hommes sur l'Assemblée nationale, et les remplacer par les o^ et 6<^ légions. Les 8" et 9<^ auront à garder l'Hotel-de-Yille, et la H« et la 12"= le Luxembourg.
2° Au commandant de lu 1'^'' division militaire, de tenir la garnison prête à marcher et à défendre les postes qui lui sont assignés ; de renforcer les piquets de deux bataillons et de deux escadrons; et, dans le cas où la manifestation deviendrait menaçante, d'envoyer des ordres aux garnisons de Saint-Denis, Versailles, Melun, Fontainebleau et Orléans, de marcher sans retard sur Paris.
3° Au commandant de la garde mobile, d'envoyer quatre bataillons dans le voisinage de l'Assemblée; de consigner toutes ses forces dans les casernes, de manière à les faire marcher au besoin.
— La Commission décide qu'elle entendra chaque jour trois rapports :
1° \'n rapport sur la situation militaire de la ville de Paris; -J» Un rapport du Ministre de l'intérieur sur la situation générale de la République ; 3" un rapport du préfet de police sur la situation de Paris.
— La Commission convoque pour deux heures les ministres, le maire de Paris et le préfet de police.
— A deux heures et demie le Ministre do l'intérieur donne lecture de divers rapports sur la situation de la capitale et sur les événements de l'intérieur.
Le maire de Paris et le préfet de police appelés près de la Commission ne s'y sont pas rendus.
— La Conunission décide qu'elle ne laissera à aucun club les locaux appartenant à des établissements publics.
— La Commission décide que la proclamation -uivaiilo sera publiée et afiichée dans Paris :
« Citoyens, la République est fondée sur l'ordre; elle ne peut vivre que par l'ordre, etc., etc. «
APl'KNDICt;. 388
Séance du 15 mai 1848, à 8 heures du matin, au Petit- Iiuxembourg.
Présents : les citoyens Aiago, (iarnier-Pagès, Marie, Lamartiiio, l.edru- RoIIin, Pagnerre, secrétaire,
La Commission se déclare en permanence.
Le Ministre do rinléricur et le sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur sont introduits, et, sur la demande de la Commission, lui rendent compte de l'exécution des mesures prescrites hier soir, et des laits qui se sont passés cette nuit.
— La Commission donne ordre au Ministre de l'intérieur et au préfet de police de faire arrêter les dubistes les plus connus pour l'exaltation de leurs opinions, et qui se sont révélés aux dernières agitations.
— La Commission donne ordre au Ministre de la guerre de mettre des officiers d'état-major à la disposition du pouvoir exécutif ; même ordre est transmis aux trois bataillons de garde nationale mobile casernes rues de iiabylone, de Lourcine et Moulïetard.
— Le préfet de police convoqué à la séance, s'excuse de n'avoir jiu s'y rendre à cause d'une luxation dont il souffre depuis plusieurs jours.
Par ordre de la Commission, le citoyen Garnier-Pagès se rend au Ministère de l'intérieur afin de s'assurer des mesures qui ont été prises pour s'opposer à la manifestation.
— Lu officier d'ordonnance du préfet de police est introduit, annou' çant au nom du préfet que la manifestation qui se dirige à V Assemblée nationale est cotiduite par des hommes dont le préfet répond comme de lui-même.
Des estafettes sont envoyées dans divers directions pour suivre le mouvement de la manifestation, avec ordre de venir rendre compte à la Commission le plus rapidement possible.
— Le Ministre de la guerre et le Ministre des finances sont introduits.
— La Commission décide que trois de ses membres se. rendront à l'Assemblée nationale, et que les deux autres, avec le secrétaire, se rendront au Luxembourg.
— La Commission décide que les colonels des légions seront invités à se mettre directement en rapport avec elle.
— La Commission invite les maires des douze arrondissements, le maire de Paris, l'état-major de la garde-nationale, l'état-major de la place et de la 1" division militaire à lui rendre compte de la situation de quart d'heure en quart d'heure.
3><4 COMMISSION KXÉCUTIVE.
— A une heure el quart, le cikiyeii l'a^aierre qui s'était transporté à l'Assemblée jxjur renouveler au général Courtais l'ordre de défendre le pont de la Concorde, apprend à la Commission que la représentation nationale avait été envahie par l'insurrection ; la Commission fait battre immédiatement le rappel dans toutes les légions, par bataillon, dans Paris et dans la banlieue.
— Ordre de faire battre le rappel est transmis à l'état-major de la garde nationale.
— Ordre est donné de cerner l'Assemblée nationale et de défendre surtout les points suivants : l'Hôlel-de-Ville, la Préfecture de police, la Banque, le Luxenibourt;.
— La Commission donne ordre à la i''" et à la H" légions de se diriger surrHotel-de-Vilie.
— La Commission du jiouvoir exécutif investit le général de division l'oucher du commandement de. toutes les forces militaires de Paris, y compris la garde nationale sédentaire et la garde nationale mobile.
— L'Assend)lée nationale ayant été envahie, la Commission du pouvoir exécutif invite les mendjres de l'Assemblée nationale à se réunir au Petit-Luxembourg, alin d'y poursuivre le cours de leurs délibérations.
— La Commission décide que l'afliche suivante sera placardée sur les murs de Paris.
« t;i mai, .") heures du soir.
<i L'Assemblée nationale envahie dans la ^alle ordinaire de ses séances, sur l'invitation de la Commission executive, s'est immédiatement réunie au Petit-Luxembourg, où elle siège en permanence. Toute autorité qui voudrait se substituer à la souveraineté de l'Assemblée nationale est déclarée factieuse. »
— Le citoyen Arago annonce qu'il vient de faire arrêter le nommé Quentin qui proclamait au Petit-Luxembourg un nouveau gouvernement provisoire.
— La Commission nomme le citoyen Clément Thomas commandant supérieur de la g;irde nationale de Paris.
— La Commission du pouvoir exécutif arrête :
» Le général de division Bedeau est nommé commandant de la garde nationale mobile du département de la Seine, en remplacement du général Tem[ioure, appelé à d'autres fonctions.
— La Connnission du pouvoir exécutif arrête :
« La démission du citoyen Cuinard des fonctions do chef il'tlal-MKijor de la garde nationale parisienne est acceptée. »
— La Connnission du pouvoir exécutif, arrête :
M'I'KMHCK. 385
« l.e citoyen Saissel est révoqiu' île ses fonctions de sons-ciiel li'état-major de la garde nationale [larisienne. '( Ordre est donné d'arrêter le citoyen Saisset. »
— La Commission du pouvoir exécutif donne l'ordre au général Fouclier de commander 100 dragons et 100 lanciers pour protéger la translation des prisonniers actuellement détenus à l'Hùtol-de-Ville et et qui seront transférés cette nuit à Vincennos.
— La (Commission requiert le commandant du furt de Vincennes de recevoir les prisonniers de l'IIôtel-de-Ville qui lui sont remis par le citoyen Fournery, nommé commissaire extraordinaire pour l'accomplissement de cette mission ; le citoyen gouverneur de Vincennes ne laissera pas les prisonniers communiquer entre eux, non plus (qu'avec personne, jusqu'à nouvel ordre.
— Les ministres sont introduits.
Le Ministre de l'intérieur donne des renseignements sur l'état de Paris et sur les événements de la journée.
— La Commission discute longuement sur la préfecture de police et les mesures qu'il convient de prendre.
— Le préfet de police est invité à se rendre immédiatement auprès de la Commission.
La Commission décide que le Moniteur de demain ne rendra pas compte de l'interruption qu'a subie aujourd'hui la séance de l'Assemblée nationale.
— La Commission discute la question des troubles de Limoges ; elle arrête :
« Le citoyen Cliamiot est nommé commissaire du Gouvernement dans le département de la Haute-Vienne. Il est autorisé à requérir tous les agents de la force publique, notamment les régiments qui sont en marche sur Limoges.
— Le citoyen Caussidiere est introduit. Il donne à la Commission les explications qui lui sont demandées sur les mesures qu'il a dû prendre pour assurer la tranquillité publique. Il annonce qu'il xj a en ce mumint à la préfecture 75 prisonnier!< venant de chez Sobrier et 80 autres.
— Le Ministre de la justice est introduit. Il donne quelques détails nouveaux sur les événements de la journée et sur les arrestations qui ont été faites.
— La Commission invile le Ministre de l'intérieur à faire exécuter les mesures prises par la Commission à l'égard des ateliers nationaux (hommes).
La séance est levée à trois heures et demie du matin.
38(5 COMMISSION HXKCLTIVE.
Séance permanente du 16 mai 1848.
La Commission du pouvoir exéculil,, croyant qu'elle doit conserver cl concentrer immédiatement la direction de toutes les forces militaires de la capilaie déclare que l'ordre qu'elle avait donné au général Foucher et qui l'investissait du commandement supérieur de ces forces, doit être considéré cdmme non avenu.
— La Commission du pouvoir exécutif donne ordre au colonel de la 10* légion de se porter immédiatement, avec 2,000 hommes, sur la caserne Saint-Victor, pour y dissoudre le corps des montagnards.
Le bataillon du i^'^ léger lui sera adjoint et agira sur sa direction.
— La Conunission invite le général Clément Thomas à se mettre en relation avec elle et à lui communiquer, toutes les demi-heures, un état de la situation.
— La Commission invite le général Tliomas h se rendre immédiatement auprès d'elle.
— La (Commission donne ordre au général Clément Thomas et au général Bedeau de cerner la préfecture de police et de la faire occuper par de la garde nationale, et pour opérer d'abord par tous les moyens de paix, et enfin par la force, s'il était besoin, la dissolution de la garde républicaine.
— La Commission donne ordre au directeur de la conciergerie de recevoir et d'écrouer les prisonniers qui lui seront amenés par la force armée. Cet écrou ne pourra être levé que sur l'ordre d'un juge d'instruction, ou émané du pouvoir exécutif.
Toute communication avec la préfecture de police est interdite jusqu'à nouvel avis ;
Le directeur ne relève que du citoyen Ministre de l'intérieur et de la Commission du pouvoir exécutif.
— La Commission ordonne au commandant supérieur de la forteresse (le Yincennes de la défendre envers et contre tous, sans jamais pouvoir ni la rendre ni capituler.
Il est investi, dans l'intérieur de la forteresse, de tous les pouvoirs nécessaires pour la complète exécution des ordres.
Il lui est [icrmis de prendre, sans hésiter, toutes les précautions de détails que la prudence pourra lui suggérer, aussi bien contre une attaque de vive force que contre une surprise par ruse.
Il est autorisé à se refuser à toute réquisiliun de l'autorité locale.
Tout arrêté de la Connnission executive qui ne porterait pas les si-
APPI'NniCK. 3ft7
giialures de trois des tiiiq mernltres sif^nataires dii pressent ordre, sera tenu par le comniaiidant supérit-ur, sur sa responsabilité personnelle, pour faux et pour acte de trahison contre la Répul)li(|ue.
— La Commission donne ordre au maire du !i'= arrondissement de maintenir en état d'arrestation les huit montagnards (pii lui ont été remis.
— I.a Commission donne ordre au miiire du 12* arrondissement d'occuper la caserne Saint-Victor avec '200 hommes de sa légion.
— La Commission fait annoncer, par un messaf^e à l'Assemblée naliiinaie, la prise de possession de la [irél'ecture de police.
— Le citoyen Caussidière, préfet de police, appelé dans le sein de la Conanission, confirme la démission qu'il a déjà annoncée à l'Assemblée nationale. Cette démission est acceptée, elle est ainsi conçue : « Je préviens la Commission executive (|ue je donne ma démission de préfet de police. »
— Invitation est faite au citoyen Carteret, sous-secrétaire d'Ktat au Ministère de l'Intérieur, de se rendre auprès de la Commission.
— Le corps des montagnards est dissous; il sera désarmé immédiatement.
Le Ministre de l'intérieur et le préfet de police sont chargt's de l'exécution du présent décret.
— La Commission autorise trois juges d'instruction et leurs grefliers à pénétrer dans le fort de Vincennes auprès des prisonniers.
Séance du 17 mai 1848.
— La Commission transmet l'ordre au Ministre de l'intérieur et au maire de Paris de faire cesser les inscriptions d'ouvriers aux ateliers nationaux.
LETTRE DE .\L DEGOUSEE,
QUESTEUR DÉLÉGUÉ DE l'aSSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUANTE, ADRESSÉE AUX JOURNAUX, LE 18 MAI 1848.
« Monsieur le rédacteur,
« Plusieurs journaux, ignorant sans doute les détails des faits déplorables qui se sont passés le 15 courant, incriminent la conduite et les actes du digne président de l'Assemblée nationale. La vérité doit être connue, mon devoir est de la dire tout entière, et je compte sur votre loyauté pour m'aider à la faire connaître.
« Dès que la salle des délibérations fut envahie par les factieux, le président, reconnaissant que ses ordres n'avaient pas été exécutés, me délégua tous ses pouvoirs pour arrêter le mouvement et délivrer l'Assemblée.
c( Une heure après je viens rendre compte au citoyen Bûchez des mesures que j'avais prises. Je lui dis que notre collègue, le citoyen Perrée, maire du 3*= arrondissement, réunissait cette légion et marchait à la délivrance de l'Assemblée. J'ajoutais que j'avais donné des ordres dans toutes les mairies de battre la générale et que bientôt 60 raille hommes entoureraient le palais.
« Une heure s'écoule. Je dis au président quil n'avait qu'une chose à faire : rester au fauteuil, temporiser, et gagner du temps. Je lui annonce qiî'on aperçoit les tètes de colonne de la garde nationale.
« Dans la salle, le tumulte et l'agitation sont à leur comble. Des menaces de mort étaient [iroférées contre le président. Un horrible attentat pouvait être conunis. Je répèle au citoyen Bûchez qu'il ne fallait plus que gagner une demi-heure: qu'il [louvail donner contre-ordre de nature
\ri'i;M)i(;K. 389
à satisfaire les factieux; que ce eonlre-oidn' aniverjiil tm[i tani pour uuiic aux (lisposilioiis en voie (rexrculion. Ktes-vous eeilaiu, me dit le président, que tout ce que vous avez prescrit est exécuté? J'en suis sûr, lui répondis-je.
« Vous savez, Monsieur le rédacteur, comment, peu d'instants après, le président fut expulsé violemment de son fauteuil, cummont, la séance étant momentanément suspendue, le président, les vice-présidents Corbon et Senard et plusieurs représentants, parmi lesquels se trouvait Dupont (de l'Eure), se rendirent à i'Iiôtel de la présidence pour faire appeler toutes les forces nationales.
« Le citoyen Bûchez et l'un de mes collègues se rendirent, (luehjues minutes ajtrès, au sein de la Commission executive afin de se concerter avec elle pour une convocation de nuit, dans un autre local, si nous ne parvenions à faire évacuer la salle.
« Le président nous avait, en partant, délégué tous ses pouvoirs; nous nous en sommes servis avec activité et énergie.
« En mon àme et conscience et comme acteur et témoin des faits que je vous signale, je déclare que le citoyen président a fait tout ce qu'il était humainement possible de faire; je pense que la République doit à son sang-froid et à sa complète intelligence de la situation l'issue d'un attentat dont la réussite aurait amené d'incalculables malheurs.
« L'attitude calme et digne de tous les représentants a secondé jiuissannnent la volonté du président.
« Salut et fraternité.
« Le questeur délégué, « Degousée. »