‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 23 sur 70 · INSUBBEOTION DB LA FAIM · texte numérisé non relu

INSUBBEOTION DB LA FAIM

tronvaient à la veille de souffrir de la faim. L'institation des Ateliers nationaux, telle qu'elle avait été conçue, donnait à dévorer des sommes énormes à un travail facticoi humiliant et stérile comme Taumdne, dont il n'était que l'hypocrisie. Et la population des Ateliers nationaux augmentait, augmentait toi:gours. Et cette bêtise épique attirait, ainsi qu'en un gouffre sans fond, tous les trésors de l'État. Que faire? Rien, puisqu'il était convenu qu'organiser le travail était une chimère ; puisqu'on posait en principe que la misère et la faim sont d'essence immortelle, et que le mieux est d'en prendre son parti; rien, puisqu'on reprochait au socialisme comme un de ses crimes de s'être élevé contre ce touchant axiome des économistes : laissez faire, laissez passer ; rien, puisque, pour les réactionnaires de tout degré, la grande affaire du moment était à' écraser V infâme!

A force d'y réfléchir, ce()endant, ils s'avisèrent d'un moyen : dès que les Ateliers nationaux étaient un si grand embarras, pourquoi ne pas... eh bien, oui, pourquoi ne pas les dissoudre? — r Les dissoudre, juste ciel! Mais, si on ne ménageait pas une issue au flot grondant qu'ils contenaient; si on ne trouvait pas à employer utilement les travailleurs qui, là, n'étaient que nourris; si, en un mot, on ne voulait à aucun prix tomber dans le socialisme,», dissoudre les Ateliers nationaux, c'était jeter sur la place publique cent sept mille ouvriers affamés, c'était leur mettre la rage dans le cœur et les arnies à la main, c'était — ce qui eût semblé impossible — commettre une folie plus colossale encore que celle qu'on avait commise en les organisant. — Mais, hélas 1 la réaction et ses aveuglesalliés avaient presque moins peur du mal que du vrai remède. Us disaient, sans avoir conscience de ce que leurs vœux avaient de contradictoire : « Plus d'Ateliers nationaux, et pas de socialisme !» Eh ! quoi donc alors, mal- ' heureux? L'insurrection de juin fut la réponse I * Que ce résultat fatal ait été affronté froidement, et même, comme quelques-uns ont osé le dire, désiré, c'est ce que je ne puis ni ne veux croire, quant à moi. Libre aux détracteurs du, socialisme de nous attribuer^ dans le

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farouche emportement de leu^s haines, la soif du sang et la passion des ruines: serviteurs de la vérité, les socialistes ne repoussent pas la calomnie par l'injure ou la calomnie, et, jusque dans leurs ennemis en état d'ivresse, ils espectent Tespèce humaine. Je ne prétends donc établir ici qu'une chose, savoir : que Vinsurrection de juin naquit uniquement de Vidée de dissoudre les Ateliers nationaux sans recourir au socialisme. |

A cette époque, le thème favori de la mauvaise foi coa- ' Usée avec l'ignorance était celui-ci : On a fait au Peuple des promesses impossibles à tenir.

Eh ! quelles étaient donc ces promesses impossibles à tenir qu'on avait faites au Peuple ? On lui avait promis le pouvoir de vivre en travaillant : était-ce trop pour prix de son sang versé, pour prix de la protection généreusement accordée alors par des hommes qui manquaient de pain à des hommes qui nageaient dans l'abondance, pour prix du dévouement avec lequel, devenus maîtres de Paris, les hommes sans gîte montaient la garde à la porte des palais?

Impossibles à tenir'! Mais vous qui avez déployé tant de courage contre nos utopies^ lorsqu'il y avait entre ce courage et la place publique une armée et des canons, que ne veniez-vous alors, au milieu de la Grève embrasée, crier à la foule qu'on l'abusait ; qu'on la trompait ; qu'après tant d'efforts et de combats, elle ne pouvait être assurée de rien, pas môme de gagner sa vie à la sueur de son front?

Impossibles à tenir? Mais de qui vous venait le don de le savoir ou le droit de le dire ? Car enfin, qu'aviez-yous tenté pour que cette promesse se réalisât, et que n'aviez- TOUS pas tenté pour qu'elle ne se réalisât point?

Sans revenir sur les obstacles mis à tout essai pratique de la part du Luxembourg, comment fut accueilli celui qui écrit ces lignes, lorsque, dans la séance du 10 mai, il alla proposer à l'Assemblée la création d'un Ministère du ' Travail et du Progrès, c'est-à-dire d'un ministère spécia-

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lement chargé de chercher un remède à la détresse des trayailleurs et pourvu des ressources nécessaires pour y remédier? Il n*y avait pas à craindre que Tauteur de la Broposition voulût remonter au pouvoir : il était décidé, |[Uoiqu'il pût advenir, à rester simple représentant, et, ifin d'ôter tout prétexte à un rejet basé sur de vils com* inentaires, il avait eu soin de faire connaître sa résolution, solennellement, d'avance, du haut de la tribune. Cependant^ qu*arrivaot-il? Que, d'un commun accord, blancs et bleus se récrièrent. « Non, non : pas de Socia-| lisme I -— Mais alors, ce sera peut-être la guerre civile. «— i Non, non : pas de Socialisme ! — Mais, si Ton se borne à chasser des Ateliers nationaux ces cent sept mille ou* Triers, on les réduit au désespoir. — Non, non : pas de Socialisme!... » En vain l'auteur de la proposition montra-t-il le point noir qui se formait à l'horizon ; en vain prononça-t-il ces paroles prophétiques : « On vous disait, avant Février: « Prenez garde à la révolution du mépris.» £h bien, je vous dis, moi : « Prenez garde à la révolution de la faim I » Tout fut inutile.

On empêchait la réalisation des promesses faites an Peuple, aûn de pouvoir ensuite fbrt à son aise les déclarer impossibles à tenir. C'était la continuation du procédé que M. Marie expliquait si naïvement à M. Emile Thomas, lorsqu'il lui disait que l'expérience du Luxembourg mon*» trerait inapplicables les doctrines dont on avait, précisé-* ment dans ce but, empêché Vapplicatiofil.,.

Arriva le 15 mai. Quoique exilé à la suite de cette journée funeste, et parce qu'il n'est pas d'iniquité dont les passions de parti ne soient capables, je puis me rendre hautement ce témoignage que nul n'y fut plus opposé que moi. Je n'avais que trop bien prévu les conséquences I Elles furent, terribles. Des hommes tels que Barbes et Albert jetés en prison dès le premier jour; la plupart de leurs amis enveloppés de soupçons et frappés d'impuissance; Pari^ incertain ; les départements étonnés ; le discrédit qui s'attache à toute faute que punit un insuccès ; la réaction enfin poussée jusqu'aux dernières limites de la confiance dans la fureur, voilà ce que produisit la journée

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du 15 mai. Elle aclievait le désastre que la journée du 16 avril avait commencé. '

A dater de ce moment, l'idée de dissoudre ks Ateliers nationaux devint, de la part de3 contre-révolutionnaires^ une sorte d'idée fixe, et un mot d'une portée sinistre fut prononcé : Il faut bn finib I

11 faut en unir I Mais toujours revenait cette question tragique : « Comment? »

Qui le croirait? Le directeur des Ateliers nationaux, M. Emile Thomas, fut enfin obligé de reconnaître qu'il était impossible de sortir de la situation sans effusion de sang, à moins qu'on n'adoptât, du moins en partie... quoi? Les idées du Luxembourg! oui, ces idées en haine desquelles M. Marie l'avait placé à la tête des Ateliers nationaux, et contre lesquelles, fidèle à son rôle, il s'était épuisé, jusque-là, en déclamations aussi ridicules que violentes I

Comme la vérité à cet égard pourrait paraître invraisemblable, il faut reproduire, et reproduire textuellement, tel qu'il le donne lui-même, le plan proposé par M. Emile Thomas :

a Je proposai qu'ion instituât par voie d'élection, dans chaque spécialité, et à Paris d'abord, un syndicat composé moitié de patrons, moitié d'ouvriers, et nommant un sjn^ die magistrat, ainsi qu'un régisseur professionnel. — Régulièrement constitués, les syndicats professionnels eus* sent, chacun, dans la généralisation de leur spécialité, formé, par l'envoi de deux délégués, des syndicats de famille (famille du bâtiment, de l'habillement, de l'alimen* tation, etc...). Enfin, par la même voie, les syndicats de famille eussent composé un conseil général des professions industrielles, soumis à Tadministration du Ministère des travaux publics ou de celui du commerce. — Abordant la question urgente, celle de la grève générale, chacun des syndicats eût donné un tarif provisoire du travail de sa • partie, en prenant Theure comme unité. — Puis, «haque • syndicat eût délégué son régisseur à l'administration des ateliers spéciaux, où eussent été admis, à w^laire réduit

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de moitié, les ouvriers inoccupés de la profession. Les fabriques- en non-activité eussent à l'instant, à des conditions très-basses, fourni les locaux et les outils. — On eût exécuté dans ces ateliers des espèces de chefs-d'œuvre où la matière première est peu, et la main-d'œuvre presque tout, et cela est possible pour presque toutes les industries parisiennes. — Les marchandises produites, garantissant l'avance faite aux ateliers par TËtat, pour la paye des ouvriers, eussent été livrées à l'exportation, ou vendues au cours rigoureux de la place, le bénéfice, dans ce cas, étant réservé aux syndicats pour la création de caisses de secours. — Enfin, on aurait élevé des quartiers destinés aux ouvriers, quartiers composés de petites maisons meublées, à deux ou trois étages seulement et habitées par trois ou quatre familles. Ces quartiers eussent été pourvus de boulangeries et de cuisines communes, de fours communs; enfin, de tout ce qui constitue la vie par association, la vie à bon marché (1). »

Eh bien, que vous en semble? Le plagiat est-il assez complet? Ce que M. Emile Thomas a l'intrépidité d'appeler son plariy était-ce autre chose qu'un calque maladroit du plan proposé par le Luxembourg et contre lequel M. Emile Thomas n'avait pas eu assez d'anathèmes? Ateliers fp^dai^â; ouverts aux ouvriers inoccupés de la profession, commandite de l'État, créance de TÉtat hypothéquée sur les produits des ateliers, caractère collectif donné à l'emploi des bénéfices, établissement de cités ouvrières, rien n'y manque! M. Emile Thomas a beau assurer que ce n'était pas là « retomber dans le système de M. Louis Blanc ; »• mais seulement « substituer, dans cet ordre dHdées, à l'action directe de l'État sa garantie ou ses secours (2) : » dire cela, c'était se moquer du public et trop compter vraiment sur son ignorance. Et quelle autre action directe de VÉtat avons-nous jamais proposée que

(1) EUtoire deê àtéUtn noKommx, par M. Emile Thomas, pp. 240, 341 tt 242.

(8) Aûi., p. 240.

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celle qui consiste dans sa commandite et sa garantie ? Si M. Emile Thomas avait eu le courage de ses opinions nouvelles, il aurait avoué qu'en attaquant le Luxembourg, il s'était grossièrement trompé ; qu'il fallait en revenir aux idées du Luxembourg, sous peine de se trouver écrasé par la situation ; que le socialisme, étudie, n'était pas ce qu'il avait cru, et qu'il n'y avait que cette issue pour couper court aux Ateliers nationaux, sans s'exposer aux horreurs d'une guerre civile.

C'est ce que M. Emile Thomas n'eut garde de faire, et il alla développer, comme siennes, à THôtel-de-YiUe, leg mêmes idées dont il s'était fait l'ignorant calomniateur. Mais MM. Corbon, Bethmont, Danguj, etc.. ne s'y trompèrent pas; ils comprirent à merveille où une pareille transformation des Ateliers nationaux avait son point de départ, et ils la repoussèrent. Prenez-y garde, au nom du ciel, messieurs; prenez-y garde I Conserver les Ateliers nationaux est impossible; les dissoudre purement et simplement est formidable! Nous approchons à grands pas, messieurs, de la guerre civile. — Non, non : pas de Socialisme!...

Et la Commission executive? La Commission executive, elle aussi, semblait prise de vertige. On lai présenta, sur quelques mesures à adopter comme palliatif, sinon comme remède, un rapport qu'elle refusa de signer, parce qu'il contenait la reconnaissance en principe du « droit au Travail. » Et pourtant, la Commission executive se composait d'hommes qui, lorsqu'ils étaient membres du Gouvernement provisoire, avaient prêté au décret consacrant le droit au Travail l'autorité de leur nom I

Tout cela menait droit aune grande bataille : comment s'y tromper? Aussi, dès le 20 mai, la Commission executive avait-elle donné ordre au général Cavaignac — il avait été nommé ministre de la guerre et était arrivé à Paris depuis trois jours — d'avoir, comme garnison habituelle de la capitale, 20,000 hommes de troupes de ligne, 15,000 hommes de garde mobile, 2,600 hommes de garde répubUcaine, 2,500 gardiens de Paris, en tout 45,000 hom-

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mes prêts au combat (1). De plus, 15,000 hommes devaient être échelonnés dans le rayon delà capitale, et deux divisions de Tarmée des Alpes appelées en grande h&te (2). Que le but de la Commission executive, quand elle ordonnait ces préparatifs, fût de prévenir Teffusion du sang par un immense déploiement de force, c'est ce qui a été affirmé en son nom (3), et c'est ce qu'il est naturel de croire. Mais la faim est un spectre qui porte avec lui plus de terreurs que le canon. L'erreur était grande d'imaginer que ceux qui ne pouvaient «• vivre en travaillant » craindraient de « mourir en combattant! » Et puis, chaque pas dans cette sombre voie était un pas en arrière. Lorsqu'elle réorgani sait, en vue d'une lutte possible, et la garde républicaine^ et la garde de l'Hôtel-de-Ville, et la préfecture de police, et l'état-major de la garde nationale (4], est-ce que la Commission executive faisait autre chose que détruire pièce à pièce l'œuvre de la Révolution de février et travailler à sa propre ruine?

M. Marie ayant été nommé membre de la Commission executive, c'était à M. Trélat qu'était échu, dès le 12 mai, le soin de décider, comme ministre des travaux publics, du sort des Ateliers nationaux. Jamais homme d'une plus rare incapacité ne s'était chargé d'une plus lourde besogne. Remplacer M. Emile Thomas par M. Lalanne; former une Commission des Ateliers nationaux dont les conceptions restèrent à l'état de mystère, et dont l'intervention conune se réduisit à des mesures d'une parfaite insignifiance; trahir ses anciens amis ; flétrir, par l'alliaace de ses colères avec celles de la réaction, tout son passé de républicain; commettre des actes d'un arbitraire si violent, qu'on en rougirait en Turquie et qu'ils rappelèrent la tyrannie du

(1 ) Ce chiffre^ attesté par M. Barthélémy Saint- Hilaire, au nom de rex-Commission executive, dans la séance du 25 novembre 1848, ne fut point nié par le générai Cavaignac. Foy. le Moniteur ^ novembre 1848, n» 331.

(2) Ibid,

(3) Voy, le discours de M, Barthélémy Saint-Hilaire, séance du 25 novembre 1848.

(4) Ibiâ,

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