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autres, lorsqu'ils en seraient venus au point d'être tous, absolument tous y associés. Oui, sans doute, il n'y aurait pas de bénéfice possible, dans le sens attaché aujourd'hui à ce mot, pour une société arrivée à n'être plus qu'une grande famille, attendu qu'on ne bénéficie pas sur soi-même. Ce sont là des vérités tout à fait ingénues, et M. de la Palisse n'aurait pas mieux dit. Mais, pour que le produit brut cesse de pouvoir être distingué du produit net, il faut que V intérêt, que la rente, que tout ce qui constitue les privilèges du propriétaire et du capitaliste ait entièrement disparu. Pour que la société n'ait plus à faire de bénéfices, parce qu'on ne bénéficie pas sur soi-même, il faut qu'elle cesse d'être divisée en plusieurs sociétés dont l'une cherche à gagner sur l'autre. Jusque-là il y a un produit brut et un produit net; jusque-là, il peut y avoir et il y a nécessairement des bénéfices à partager. Car, M. Proudhon est bien forcé de le reconnaître, « dans la société morcelée et en concurrence anarchique, le bénéfice de l'un se compose du déficit de l'autre. » Or, monsieur, à quel ordre de société se rapporte, je vous prie, le système que je propose? Dans quel ordre de société est-il appelé à se développer? Est-ce que les associations solidaires n'auront pas affaire « à une société morcelée et en concurrence anarchique, jusqu'au moment où la transformation de cette société sera complète? n Puisque, d'après M. Proudhon, « le profit indique un rapport de rivalité et d'antagonisme, » il est clair que les associations auront un profit à faire aussi longtemps qu'elles auront à lutter contre les industries non associées et rivales. Eh bien, c'est uniquement, je le répète, à cette situation transitoire que s'applique mon système, espèce de pont jeté entre la société d'aujourd'hui et celle de l'avenir, celle où le produit brut et le produit net seront confondus, mais où, la production suivant la loi des forces, et la consommation, la loi des besoins, il n'y aura plus, comme de raison, ni salariat, ni intérêt, ni vente, ni valeurs échangeables, déterminés par ce rapport de l'offre à la demande si cher à M. Proudhon, si cher à tous les économistes de la vieille école, et qui aboutit à l'oppressiou du Peuple.
m On ne refait pas, ajoutez-vous en m'opposant les pa« rôles d'un socialiste que vous ne nommez pas, on n*a jamais refait, on ne refera jamais une société avec des décrets. On décrète une constitution, on décrète des lois, des formes mécaniques et extérieures; on ne décrète pas les faits intimes, l'organisation moléculaire, si Ton veut comprendre cette expression, qui déterminent l'état d'une société. Et encore les lois et les constitutions que Ton fabrique ne sont-elles valables qu'à la condition d'être en harmonie avec ces faits intimes et vivants eux-mêmes, de concorder avec eux, d'en être, en quelque sorte, le mode de cristallisation. Vous pouvez, à la rigueur, changer par décrets la forme extérieure et physique ; vous ne changerez jamais, par la loi, la composition chimique et intégrante. Cette composition dépend uniquement des titres d'affinité des éléments, auxquels vous n'imposerez point des rapports pour lesquels leurs attractions réciproques ne conspirent pas elles-mêmes. Si vos lois dictent à ces éléments des relations contraires à leurs attractions, ces éléments ne subiront pas vos lois impuissantes, ou réagiront contra elles jusqu'à ce qu'elles les aient brisées. »
On n'a jamais refait une société avec des décrets ! Êtesvous bien sûr de cela, monsieur? Et de quelle manière a donc été refaite, dans la célèbre nuit du 4 août 1789, la société qui existait alors et dont diffère si profondément la société qui existe aujourd'hui? Étaient-ce des décret relatifs seulement à la forme extérieure et physique, que ceux-ci : abolition des juridictions seigneuriales; remplacement des dîmes ecclésiastiques par un impôt ; condamnation à mort de la société féodale en France? Était-ce un fait intime, une organisation moléculaire^ ou bien tout simplement une forme mécanique que Turgot modifiait lorsque, dans un lit de justice tenu le 12 mars 1T76, il faisait enregistrer par le parlement l'édit fameux qui supprimait les corvées et les jurandes? Si c'est par décréta qu'on a introduit en France le régime de la concurrence illimitée, pourquoi, par décrets, ne pourrait-on pas pousser à la transformation progressive de ce régime? Que ces dé-
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crets, sous peine d*être impuissants, soient en harmonie avec les besoins, avec les attractions de la société, et aient besoin d'émaner de la volonté publique, je suis très-loin d*y contredire. Aussi ai-je eu toujours le soin de réclamer, pour les idées que je crois vraies, la liberté de discussion, et pour leur application, l'épreuve décisive du suffrage universel.
Et à ce propos, je ne ne saurais mieux faire que de recommander à votre attention, monsieur, ce que j'écrivais dans un des derniers numéros du Nouveau Monde :
« l'^ Mon idéal est l'état de société dans lequel, chacun ayant le pouvoir d'exercer complètement toutes ses facultés et de satisfaire pleinement à tous ses besoins, jouirait de la plus grande somme de liberté qui se puisse concevoir ;
« 2o Convaincu que cet idéal diffère trop de l'organisation actuelle de la société pour être réalisé immédiatement, j'ai proposé des mesures transitoires propres à y conduire progressivement et sans secousse ; mais ces mesures, je n'entends pas qu'on les impose. Elles appartiennent à la discussion : que l'opinion publique les juge, et que, s'exprimant par le suffrage universel, elle les rejette si elle les croit mauvaises, ou les aoopte si elle les croit bonnes. •»
Au fond, de quoi s'agirait-il? Il s'agirait pour l'Etat — c'est-à-dire pour l'assemblée des mandataires du peuple — de créer, au milieu de la société actuelle, des modèles, aussi complets que possible, de la société future, de telle sorte que, graduellement et par le seul fait de la puissance attractive de la vérité en action, la seconde société arrivât à absorber la première.
L'État, défini démocratiquement, je l'ai appelé I'État SERviTBUB, par opposition à I'État maître, et vous vous autorisez de cela pour prétendre que je résous la question formidable de l'autorité par un quolibet; M. Proudhon — qui ne sait pas évidemment ce que c'est qu'un anagramme avait dit anagramme. Franchement, monsieur^ vous
auriez dû lui laisser le triste avantage de remplaeez des raisons par des bouffonneries. Une réponse aussi peoL sérieuse serait tout au plus excusable si j'avais lancé cyiie expression Y État serviteur sans la définir, sans expliquer ce qu'elle contient, sans montrer en quoi le chan^emint dans les mots correspondait ici à un immense changement dans les choses. Mais, grâce à Dieu, je n'ai point à me reprocher un pareil oubli. Or, n'y a-t-il que l'épaisseur d'un quolibet ou d'un anagramme entre l'État, se composant des mandataires responsables et révocables du Peuple, et l'État se résumant dans un individu qui a l'insolence 'Je dire : ** La société, c'est moi? » N'y a-t-il que l'épaisseur d'un quolibet on d'un anagramme entre l'organisation démocratique de l'État par le suffrage universel et sa constitution monarchique par le droit divin? Agir comme agent de la volonté de tous, comme un commis du Peuple, que le peuple désavoue, renvoie ou châtie s'il remplit mal sa fonction, et gouverner selon son bon plaisir en faisant exterminer ceux qui le trouvent mauvais, est-ce la même chose, à un quolibet ou à un anagramme près?
Inutile d'ajouter que je n'ai jamais entendu faire l'État producteur et le charger d'une besogne impossible. Qu'il devienne le commanditaire et le législateur des associations, je ne lui demande que cela.
J'ai fait on entier, je crois, le tour de vos objections. Il ne me reste plu); qu'à relever quelques assertions de vous qui ne sont pas exactes.
Vous prétendez que mon système est celui qui a perdu le plus d'adhérents. C'est une erreur, et vous verriez com» bien elle est grossière si je pouvais vous mettre sous les yeux ma correspondance journalière avec les représentants les plus directs du sentiment populaire. Vousmême, du reste, vous avouez « que le premier atelier social, essayé à Clichy sur une assez grande échelle, a servi do base à la constitution de presque toutes les associations ouvrières dont quelques-unes — ajoutez-vous après avoir constaté qu'elles sont au nombre de 112 — sont solidement organisées et se maintiennent. •» Â la vérité, voua i VQUS hâtez de dire ^u'on ne parviendra pas à les solidari-
ser entre elles. Eh bien, je suis convaincu, quant à moi, que c'est pour elles Tunique moyen de résister à la pression du milieu environnant et à la mauvaise volonté d'un pouvoir, qui, au lieu de les commanditer et de les protéger, s'étudie à leur susciter mille obstacles. C'est ce que beaucoup sentent à merveille, et, si Tœuvre de solidarisation n'est pas encore accomplie, cela tient à des difficultés de circonstance, nullement à des impossibilités logiques et insurmontables.
Vous parlez des évolutions successives de ma pensée; vous présentez les ateliers agricoles, le crédit gratuit, la prise de possession par l'État des chemins de fer, comme autant d'idées que j'ai rendues miennes et dont j'ai enrichi par voie d'emprunt mon Organisation du travail.
Si cela était vrai, je n'aurais certes pas à m'en défendre ou, plutôt, je m'en ferais honneur. Étudier et mettre les acquisitions de l'étude au service d'une idée qu'on juge conforme aux principes d'éternelle justice, c'est un devoir. Mais la vérité est que j'ai, sous ce rapport, beaucoup moins de mérite que vous ne pensez.
La réforme agricole et la réforme industrielle ont été si bien contemporaines dans mon esprit, que les règles d'après lesquelles j'ai demandé qu'on organisât le travail dans les villes sont identiquement les mêmes que celles d'après lesquelles j'ai demandé, depuis, qu'on organisât le travail dans les campagnes; à tel point que, dans la dernière édition de mon livre, un seul projet de loi sert pour les deux.
Le crédit gratuit I Mais qu'est-ce donc que l'organisation du travail par associations solidaires, sinon le moyen le plus actif, que dis-je, le seul moyen d'amener la suppression de l'intérêt par la formation d'un grand capital collectif appartenant à l'ensemble des travailleurs? Or, il ne •faut pas oublier que la première édition de mon livre a paru en 1839, à une époque où M. Prouhon n'était connu ni de moi ni do personne. Aussi bien, prétendre combiner, à Texemple de M. Proudhon, la doctrine de la gratuité du crédit avec celle de la concurrence, du laisser faire, est chose parfaitement dérisoire et insensée. Tout préteur
veut et doit, sous peine de folie, être assuré de la restii^ution intégrale du capital dont il cède temporairement l'usage; il lui faut donc des garanties réelles, attendu qu'un régime d'antagonisme universel rend toutes les situations précaires, et ne permet pas Vappréciation exacte des garanties purement ^er^on^e/^^e^ que peut offrir le pauvre. Pour emprunter, sous l'empire de la concurrence, il faut fournir un gage; pour fournir un gage^ il faut posséder, et les pauvres ne possèdent pas. Que venez -vous leur parler de crédit gratuit, docteur de l'individualisme? Vous ne pouvez pas même leur faire crédit, gratuitement ou non, et votre Banque du Peuple Ta trop prouvé. La gra* tuité du crédit pour tous n'est réalisable que par Tasso* dation.
L'exécution des chemins de fer par TEtt^t ! Si vous connaissiez un peu mieux, monsieur, le passé du journalisme en France, vous sauriez que j'ai émis et développé cette idée dès mes premiers pas dans la carrière politique, il y a plus de quinze ans; vous sauriez que, rédacteur en chef du Bon Sens y j'ai été le premier, et pendant longtemps le seul, dans la presse quotidienne de Paris, à réclamer l'exécution des chemins de fer par l'Etat ; vous sauriez, enfin, que c'est justement à cause de cela que j'ai quitté le Bon Sens^ M. Lefebvre-Meuret, membre du Sénat belge et propriétaire du journal, s'étant trouvé d'un autre avis que moi, et tout honnête homme devant préférer sa conviction à sa position.
Vous pensez que, sur la question de l'égalité des salaires, mon esprit a vacillé. Vous vous trompez, je vousTaffirme. Toujours et invariablement mon principe a été celui-ci : De chacun selon ses facultés ; à chacun selon ses besoins.
Prenez les diverses éditions de Y Organisation du tra^ tail^ à commencer par la première : dans toutes vous lirez :
« Beaucoup d*idées fausses sont à détruire; elles disparaîtront, gardons-nous d'en douter. Ainsi, par exemple, le jour viendra où il sera reconnu que celui-là doit plus à ses semblables qui a regu de Dieu plus de force ou plus d'in^
LA BÉTOLUTION DB FJ^VRIBB 1848
teiiigence. Alors, il appartiendra au génie, et cela est digne de lui, de constater son légitinie empire, non par rimportance du tribut qu'il lèvera sur la société, mai^ par la grandeur des services qu'il lui rendra. Car ce n'est pas à rinégalité des droits que l'inégalité des aptitudes doit aboutir, c'est à l'inégalité des devoirs (1). »
Ouvrez V Histoire de Dix ans, vous y lirez, en réponse au saint-simonisme :
« Il y a deux choses dans l'homme : des besoins et des facultés. Par les besoins, il est passif; par les facultés, il est actif. Par les besoins, il appelle ses semblables à son secours ; par les facultés, il se met au service de ses semblables. Donc, il est dû davantage à celui qui a plus de besoins, et il est permis d'exiger davantage de celui qui a plus de facultés. Donc, d'après la loi divine écrite dans Torganisation de chaque homme, une intelligence plus grande suppose une action plus utile, mais non pas une rétribution plus considérable; et l'inégalité des aptitudes ne saurait légitimement aboutir qu'à l'inégalité des devoirs (2). »
Ainsi, ma doctrine a toujours été celle, non pas de Tégalité stricte et absolue, mais de l'égalité proportionnelle, la seule qui soit effectivement en accord avec les lois de la justice et delà nature. Seulement, comme cette 'doctrine n'est réalisable que par la mise en commun des forces pour la production et des produits pour la consommation, et, comme, d'autre part, on ne saurait passer, du jour au lendemain, du mal au bien, d'un régime où tout n'est que désordre à un régime où tout ne serait qu'harmonie, j'ai posé le principe sans croire à la possibilité de sa réalisation m^^^id^^ ; mais le principe, je ne l'ai jamais masqué, non jamais. Au Luxembourg, quel a été moo langage? Je copie le Moniteur :
Organisation du travail^ conclusion ^dn 5* chapitrt. Histoire de Dix am, t. III, chapitre III.
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« Â Dieu ne plaise que nous considérions Tégalité dea salaires comme réalisant d'une manière complète le principe de la justice. La vraie formule est celle-ci : Que chacun produise selon son aptitude et ses forces, que chacun consomme selon ses besoins (1). »
Et pour ce qui est des objections qu'on a coutume d*op' poser à cette formule sainte, je me suis attaché aies réfuter, une par une, dans VAlmanach du Nouveau Monde pour l'année 1851. Comment pourrais-je vouloir en principe Tégalité stricte et absolue des salaires, moi dont tous les vœux, dont tous les efforts appellent Fabolition graduelle, mais radicale et définitive du salariat ?
Votre loyauté, monsieur, et la bonne foi du journal où vous écrivez accueilleront, je Tespère, ces explications. Quant aux formes, quelquefois trop acerbes, de Farticle qui les a provoquées, je ne songe ni à vous les reprocher ni à m'en plaindre. Que les soldats de Tavenir soient maltraités, au passage..,, ils doivent s'y attendre, et bien lâche serait le cœur qui gémirait des blessures reçues au service de la vérité.