II
gaiement répandus tendent à se distribuer selon le principe d'une juste répartition. »
Vous vous trompez évidemment, monsieur : loin d'adoucir les effets de Tinégalité, soit naturelle, soit sociale, des hommes, la concurrence tend, au contraire, à les rendre de plus en plus désastreux, et cette inégalité, elle la fait aboutir, non pas au règne de la justice, mais à la tyrannie. Qu'est-ce que la concurrence? Une lutte. Or, toute lutte entre des forces inégales a pour conséquence nécessaire la défaite et l'oppression des plus faibles. Prenez un hercule et un homme débile : si, pour eux, vous faites du droit de vivre le prix d'un combat, c'est comme si vous condamniez à mort l'homme débile. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que, dan s les combats de la concurrence, l'hercule, c'est le capitaliste opulent, et l'homme débile, le producteur pauvre contre qui le premier entre en lice. Aussi, quel spectacle nous présente la société actuelle? On y peut devenir d'autant plus riche qu'on l'est davantage; on y obtient d'autant plus de facilités pour réussir qu'on a eu déjà plus de succès, et, d'un autre côté, plus on y a besoin de crédit, plus on a de peine à en trouver, et plus on y est misérable, moins on est en mesure d'y secouer le joug de la misère. De sorte qu'au lieu de tendre, comme vous le dites, à distribuer selon le principe d'une juste répartition les dons de la nature inégalement répandus, la concurrence met en mouvement cette inégalité, l'aggrave et la rend écrasante pour le grand nombre.
« C'est par la concurrence que les divers peuples du globe sont amenés à n'échanger entre eux que du travail, de la peine plus ou moins nivelée, et à se donner réciproquement, par-dessus le marché, selon la judicieuse remarque de M. Bastiat, les services naturels que chacun d'eux a à sa portée, i*
Dans V Histoire de Id Révolution française^ j'ai eu occasion de répondre à cette objection des économistes de l'école de M. Bastiat en des termes qu'il me suffira de rappeler. Supposons pour un instant les peuples îéconci-
liés. Une paix éternelle est promise au genre humain; les haînes s'apaisent et meurent ;.les rivalités s'éteignent; la guerre est rendue impossible à jamais ; les nations ne forment plus qu'une immense famille destinée à se partager, par un continuel échange, les fruits de la terre ; et ce partage, qui élève le niveau des jouissances communes, assure lui-même la concorde entre les peuples, l'effet devenant cause à son tour. Dans cette vaste donnée, qu'on a coutume d'appeler un rêve, le problème tant agité du libre échange trouve naturellement sa solution. Quand le soleil des tropiques fait mûrir aux Antilles la canne à sucre, pourquoi l'Européen irait-il se fatiguer à extraire, au moyen d'appareils coûteux, le sucre que peut contenir la plante de son potager? Est-ce qu'il n'est point, pour chaque production de la terre, une contrée de prédilection? Le café, les vins généreux, le thé, la vanille, n'ont-ils pas une patrie? Et pourquoi, dès-lors, créer péniblement des climats factices aux produits que, par delà les douanes, une heureuse température nous livre spontanément ou meilleurs? Le libre échange est donc un des bienfaits du système d'association fraternelle, étendu aux peuples. Mais qu'on déchaîne dans le monde la concurrence illimitée, la question change aussitôt de face. Car, pour tout gouvernement sage, république ou monarchie, pour Cromwell aussi bien que pour Colbert, il peut y avoir urgence à protéger un peuple en lutte avec les autres contre les chances d'un antagonisme, toujours fatal au moins vigoureux. C'est la guerre qui a créé la nécessité des camps retranchés : le système prohibitif est un camp retranché, parce que la concurrence est une guerre. En faisant du libre échange le corollaire de la concurrence, quand d'elle, au contraire, est sortie la funeste nécessité des douanes, M. Bastiat a commis une erreur si grossière^ si manifeste, qu'elle est à peine concevable.
« C'est par la concurrence que les procédés se multiplient, que les prix des produits vont toujours baissant et que la rémunération du capital et du travailleur décroît sans cesse en intensité pour s'accroître en étendue, de ma-
nière à remplacer la rareté par la diffusion^ à faire tomber en quelque sorte dans la communauté ce qui était antérieurement Tapanage du privilège, à rendre presque gratuit ce qui était à titre onéreux. »>
Je conviens que la concurrence crée le ton marché. Mais qu'importe que le prix des produits diminue, si les salaires 'qui servent à les acheter diminuent dans la même proportion ou dans une proportion plus forte encore? Le dernier tableau du commerce extérieur, publié en France par l'administration, constate que, de 1826 à 1847, les objets d'alimentation ont augmenté de l*^ pour 100, et de 37 pour 100 quant à la viande (bœuf et mouton), tandis que les articles manufacturés subissaient une dépréciation qui, pour certaines étoffes de coton, toiles blanches ou imprimées, s'élevait à 75 pour 100 ; un tel rapprochement, monsieur, ne vous semble-t-il pas jeter un jour terrible sur la condition des travailleurs employés à la fabrication de ces étoffes? J'ai prouvé par des chiffres, et des chiffres officiels, dans la dernière édition de VOrganisation du travail, que, depuis dix ans, la baisse des salaires a suivi un mouvement continu, lequel, par une douloureuse fatalité, s'est trouvé correspondre à une hausse progressive du prix des denrées alimentaires. La vérité est que, dans le régime social actuel, le bon marché a pour contre-parti la réduction des salaires, qui, presque toujours, en est un des éléments. Si bien que le peuple perd comme producteur, par l'action de la concurrence, plus qu'il ne gagne comme consommateur. Ajoutez à cela que le bon marché^ chose excellente de soi, est transformé par la concurrence en machine de guerre et devient l'arme au moyen de laquelle ceux qui sont en état de vendre pendant quelque temps à perte, sont sûrs • de tuer leurs rivaux. Car, telle est la sinistre puissance ^des faux principes, que le bien même, ils le changent en mal.
« C'est par la concurrence enfin, que le capital, ce grand émancipateur des classes laborieuses, s'augmente et se met de plus en plus au service du travail. »
Si la concurrencé produisait en effet, ce résultat, monsieur, il n'y aurait plus qu'à la bénîr. Car il est incontestable que la rémunération du travail dépend du rapport entre la population laborieuse et le capital destiné à payef ses services, ainsi que Ta fort bien observé M. Jobn Stuait Mi 11, le plus savant économiste de T Angleterre : Wageê dépend on ihe proportion beitveen the number ofthelabou^ ring population and the capital dévot ed to thepurchase of laior. Mais comment pouvez-vous soutenir, monsieur, que la concurrence a pour effet l'augmentation de la richesse générale? Ici encore, c'est exactement le contraire qui est vrai. Pour qu'un produit soit une valeur et fasse partie de la richesse générale , il faut qu'il serve à quelqu'un , n'est-ce pas? Et, pour qu'il serve à quelqu'un, il faut qu'il trouve un consommateur. Toute chose produite et non consommée constitue une perte, loin de constituer un accroissement de richesse. La question est donc de savoir si la concurrence a pour effet naturel d'établir, entre la production et la consommation, cet équilibre, but suprême delà science économique. Que vous en semble, monsieur? N'est-il pas évident, n'est- il pas au-dessus de tout débat que la concurrence force la production à s'accomplir en vue d'une clientèle incertaine, toujours changeante, puisque les producteurs se la disputent avec rage? Vous m'enlevez une partie de mes clients aujourd'hui; un autre vous enlèvera demain une partie des vôtres : que devient, au milieude cette instabilité, de ces perpétuelles variations, de ce désordre quotidien, le régulateur de voire activité et de la mienne? Ne risquons-nous pas pas l'un et l'autre d produire trop ou de ne pas produire assez? Où est, en u tel régime, la place de la science? Le hasard décide de tout la vie industrielle n'est plus qu'une série d'aventures; les ruines s'entassent sur les ruines, et le travail, qui ne devrait enfanter que la richesse, se trouve en perpétuelle gestation de la pauvreté. Jetez les jeux sur les pays où la concurrence a le plus fait sentir son empire et où la pro* duction s'est le plus développée : ce sont justement ces pays qui poictent, ouverte dans leurs flancs, comme une plaie immense et qui va s'agrandissant de jour en jour, la mi-
286 LA EÉVOLUTION DB FÉVBTER 1848
sère 1 Je ne saurais m'y tromper, hélas ! car je date cette lettre d'une contrée... la plus active et la plus remplie de pauvres qu'il y ait au monde. Faillites imprévues, banqueroutes, chômages, disette sur certains marchés, engorgement sur d'autres, crises périodiques, destructions partielles mais multipliées et incessantes, nécessité d'entretenir dans la société une multitude d'agents improductifs, de membres parasites qui en dévorent la substance, voilà, monsieur, les fléaux qui naissent directement de la concurrence. Elle n'augmente donc pas le capital, comme vous le pensez : dites plutôt qu'elle tend à le resserrer en un petit nombre de mains, ce qui est bien différent; dites qu'elle est la pompe aspirante au moyen de laquelle la richesse est attirée continuellement vers les hauteurs, de manière à y créer la domination d'une féodalité financière, dont le joug d'or serait plus à craindre, plus difficile à briser et plus lourd que le joug de fer de l'ancienne féodalité militaire.
J'arrive aux critiques que vous dirigez contre mon système, et je les reproduis textuellement :
« Des chapeliers de Paris se réunissent en association sous la commandite de l'État. Ils sont vingt ou trente, et produisent des chapeaux en nombre déterminé par une statistique... » — Souffrez d'abord, monsieur, qu'à ces derniers mots^ qui sont de vous, je substitue ceux-ci, qui sont de moi : « En nombre déterminé par la demande. » — ti L'association prospère, et tue de proche en proche la concurrence individuelle. Peu à peu tous les chapeliers de Paris se forment en une grande société de chapellerie qui fait des chapeaux pour les têtes parisiennes exclusivement. Mais, il y a des chapeliers à Meaux, à Melun, à Versailles, à Rouen, à Chartres... Autant de villes, autant d'associations; puis toutes les associations s'associent entre elles, se solidarisent, se mutualisent. Tous les bénéfices sont mis en commun, et partagés ensuite entre tous les membres de la grande association. Mais, pour qu'il y eût bénéfice, il faudrait déterminer le prix de revient. Or, quel serait le prix de revient? Le prix de revient à Lyon serait-il le même qu'àBayonne? Le chiffre du bénéfice licite serait-il
APPENDICE 281f
égal à Nîmes et à Dunkerque? Quel serait le bénéfice licite'^ qui le fixerait? Quels détails inextricables de comptabilité! Quels travaux immenses de répartitioa! Les conditions de la vie matérielle n'étant pas identiques sur tous les points de la France, par quelles proportions dans le salaire y serait-il satisfait? Il faudrait déterminer tel salaire àPassv et à Pontoise, tel autre à Paris. L'ouvrier de Pontoise aurait beau s'ingénier à mieux faire que l'ouvrier parisien, il n'aurait que le salaire prescrit pour Pontoise. Le chapelier de l'association de Mulhouse n'aurait pas le droit de travailler à Verdun ; en effet, l'association de Verdun étant complète, pourquoi un travailleur de plus? L'ouvrier serait donc attaché à la glèbe de son association. Il vivrait comme le mollusque, adhérant à son rocher, à moins que le gouvernement, régulateur de la production, ne fit passer des catégories d'ouvriers d'une ville à l'autre, selon les besoins, comme il fait changer les régiments de garnison. » Si, lorsqu'il s'est agi, pour la première fois, d'organiser le service des postes, quelqu'un s'était écrié : « Quoil les lettres que trente millions d'hommes peuvent adresser à trente millions d'hommes chaque jour, à chaque heure du jour, on s'imagine pouvoir les faire parvenir sans difiiculté, sans encombre, à point nommé^ au lieu de leur destination, et cela, grâce à une administration unique de laquelle tout partira, à laquelle tout viendra aboutir? Mais qui déterminera le prix de revient des services rendus par Tadministration des postes? Le salaire des facteurs sera-t-il le même à Lyon qu'à Bayonne? Les appointements des fonctionnaires seront-il les mêmes à Nîmes et à Dunkerque ? Quel sera le prix des lettres? qui en mesurera le chiffre à la longueur de chaque distance parcourue? Quels détails inextricables de comptabilité! Quels travaux immenses de répartition! etc., etc.. » L'homme qui aurait objecté tout cela, monsieur, aurait passé , j'en suis sûr, aux yeux de beaucoup de gens, pour un esprit essentiellement pratique. Pourtant, vous savez si l'administration des postes est une utopie, et vous n'ignorez pas avec quelle facilité, quelle promptitude, quelle précision merveilleuse, s'opère ce qui aurait pu paraître, avant toute mise à exécution, presque
impossible à réaliser. A qui vous demanderait en vertu ie quelle magique entente une armée d'un million d'hommes arrive à se mouvoir et à agir comme un seul homme, que répondriez-vous? Vous répondriez qu'une armée se divise en détachements y chaque détachement en régiments, chaque régiment en bataillons, chaque bataillon en compai^nies, etc...^ et que là est tout le secret.
Est-ce bien sérieusement que vous nous donnez la nécessité de déterminer le prix de revient comme un obstacle insurmontable? Le prix de revient se compose : 1*^ des salaires payés; 2^ du prix des matières premières mises en œuvre ; 3« du loyer des capitaux. Or, est-il une seule de ces choses qui ne soit parfaitement évaluable? Et, si le premier fabricant venu peut, quand il fait ses comptes, savoir ce que ses opérations lui rapportent, pourquoi ce qu'il peut, une association ne le pourrait-elle pas? De ce que le chiffre de revient à Bayonne ne serait peut-être point le même qu'à Lyon, oonclurez-vous que, se composant à Lyon comme à Bayonne d'éléments très-évaluables, il ne saurait être déterminé ici et là? Ce serait une singulière logique, convenez-en I
Quant à la différence des salaires rapportée à celle qui existe dans les conditions de la vie matérielle sur les divers points de la France, je m'étonne de vos soucis à cet égard. Jetez les yeux sur la carte de l'industrie, dans le régime actuel : est*ce que, dans chaque profession, le salaire est partout identique? Quand vous dites : «< L'ouvrier de Pontoise aurait beau s'ingénier à mieux faire que l'ouvrier parisien^ il n'aurait que le salaire prescrit à Pontoise, » ne voyez-vous pas que cette objection est beaucoup moins forte contre le système qui est le point de mire de vos attaques que contre celui qui est l'objet de vos préférences? Car, dans le régime de l'association, la différence répond à une idée d'égalité proportionnelle, à une idée de justice et se règle scientifiquement, tandis que, sous l'action de la concurrence, qui n'admet d'autres règles que le hasard et l'imprévu, la différence résulte de mille causes fortuites et confuses où l'égalité et la justice n'ont rien à voir.
Vous ne Toulez pas que l'ouvrier vive comme le mol-
lusque adhérant à son rocher, et tous avez bien raison, monsieur. Sur ce point, je suis tellement de votre avis, que c'est un des motifs pour lesquels je combatif le régime ac ue), où j'aperçois partout ce triste phénomène. Naître , végéter, bouffrir et mourir sur place, n'est-ce pas aujourd'hui la condition de la plupart des travailleurs? Et pourquoi cela? Précisément, parce que, la concurrence réduisant l'industrie à n'être plus qu'un tumultueux péle-méle, et empochant la production de régler sa marche sur les besoins de la consommation, il y a presque toujours impossibilité pour l'ouvrier de savoir et, conséquemment, d'aller où ses bras seraient nécessaires. Et, à supposer qu'il voulût se déplacer, lui et sa famille, en trouverait- il si aisément le moyen? Il reste donc bien réellement attaché à la glèbe; rien de semblable dans un régime d'associations solidaires. C'est alors, et seulement alors, que les services pourraient aller là où ils seraient appelés par les besoins, le marché étant connu et nul travailleur ne restant abandonné à son ignorance on à sa faiblesse. Vous citez l'exemple des régiments qui changent de garnison? Il y aurait, monsieur, quelque chose de plus déraisonnable que de les faire changer de garnison quand il le faut : ce serait de les retenir invariablement dans le môme endroit quand il ne le faut pas!...
« Mais ce ne sont pas les seules difficultés. Les ouvriers seraient salariés. Or, qu'est-ce que le salaire? Quelle est sa mesure? Que vaut une journée de travail? Que vaut le travail d'un enfant^ d'un jeune homme, d'une femme, d'un adulte? Comment détèrmînera-t-on cette valeur, selon l'équité et la justice? comment donnera-t-on à chacun ce qui lui revient^ rien de plus, rien de moins? comment la répartition s'opérera-t-elle selon tel degré de force, selon tel degré d'intelligence, selon tel degré de constance et d'activité dans le travail? »
Ici, monsieur, vous avez emprunté à M. Proudhon les armes dont il se sert pour m^s combattre. Dans les Conjei" iions d'un Sévolutionnaire, i\ a écrit :
« On déterminerait le prix de revient. C^est à peu près comme si vous disiez : on trouvera le mouvement perpétuel, on fera la quadrature du cercle. Le prix de revient se compose, en dernière analyse, de salaires : or, qu'est-ce que le salaire? qu'est-ce que la journée de travailla Le salaire se mesure-t-il sur les besoins du travailleur ou sur le prix fque le consommateur peut donner de la marchandise? Qu'est-ce que le prix? qu'est-ce que la valeur? Il faut toujours en revenir là (1). »
Avant de répondre à ces questions, au nom et pour 1« compte du socialisme, je m'en empare, et, à mon tour, je les adresse à cette vieille économie politique prétendue Ûliraley que le socialisme vient remplacer. Oui, qu'est-ce que le salaire dans le régime actuel? quelle est sa mesure? que vaut le travail d'un jeune homme, d'une femme, d'un adulte ? Comment donne-t-on à chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins? comment détermine-t-on la valeur selon l'équité et la justice?
Si j'interroge Turgot, il me dit :
« Le simple ouvrier qui n'a que ses bras, n'a rien qu'autant qu'il parvient à vendre à d'autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher; mais ce prix, plus ou moins haut, ne dépend pas de lui seul : il dépend de l'accord qu'il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci le paye le moins cher qu'il peut; comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser le prix à l'envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de V ouvrier se home à ce qui lui $st nécessaire pour lui procurer sa subsistance (2). ^'
* Si j'interroge J.-B. Say, sa réponse est la même *
« Les salaires sont d'autant plus élevés que le travai
1) ConfeêsUmt (Tim Révolutiùtinaire^ p. 76.
"*.) Héflexionê «ur la formation et la diêtribution des richnm, |
APPBNDIGB 294
de l'ouvrier est plus demandé et moins offert, et ils se réduisent à mesure que le travail de l'ouvrier est plus offert et moins demandé. C'est le rapport de l'offre avec la demande qui règle le prix de cette marchandise appelée le travail de l'ouvrier, comme il règle la prix de tous les autres services publics. Quand les salaires vont un peu audelà du taux nécessaire pour que les familles des ouvrier» puissent s'entretenir, les enfants se multiplient, et une offre plus grande se proportionne bientôt à une demande plus étendue. Quand, au contraire, la demande de travailleurs reste en arrière de la quantité de gens qui s'offrent pour travailler, leurs gains déclinent au-dessous du taux nécessaire pour que la classe puisse se maintenir en même nombre. Les familles les plus accablées d'enfants disparaissent; dès lors, l'offre du travail décline, et, le travail étant moins offert, le prix remonte... De sorte qu'il est difficile que le prix du travail du simple manouvrier s'élève eu s'abaisse au-dessus ou au-dessous du taux nécessaire pour ^ maintenir la classe au nombre dont on a besoin (1). »
Enfin, si j'interroge M. Proudhon, il n'hésite pas :
« Le prix, comme la valeur, est chose essentiellement mobile, par conséquent essentiellement variable, et qui, dans ses variations, ne se règle que par la concurrence; — concurrence, ne l'oublions pas, qui, comme Turgot et Say en conviennent, a pour effet nécessaire de ne donner en sa* laires à l'ouvrier que ce qui l'empêche tout juste de mourir de faim, et maintient la classe au nombre dont on a be^ soin, »
Ainsi, nous voilà bien avertis! Nous savons maintenant, à n'en pouvoir douter, que, suivant Turgot, Say, Proudhon et tous les docteurs de la vieille économie politique, le salaire ne saurait avoir d'autre base que le rapport de l'offre à la demande, quoiqu'il résulte de laque la rémunération du travail se borne à ce qui est strictement nécessaire au
(2) Cowrs complet i^économie politique^ 5* partie, chapitre X.
292 LA B&YOLUTION DB FâVBIBB 1848
travailleur pour qu'il ne s'éteigne pas dlnanition. Â la bonne heure, et il ne reste plus qu'à répéter le mot échappé à la sincérité de Smith, le chef de cette école : C'est peu consolant pour les individus juin' ont d'autre moyen d'existence que le travail!
Mais tout n'est pas dit encore, et le cercle des questions que j'ai à adresser aux adversaires du socialisme, en me servant, monsieur, de vos propres expressions, ne se trouve pas entièrement parcouru.
Turgot, Say, Proudhon viennent de nous apprendre que le rapport de l'offre à la demande est ce qui détermine le salaire, Mais la justice trouve-t-elle son compte à cela? Est-il conforme à l'équité que les créateurs de la richesse se voient condamnés, sous la pression de ce brutal et tyrannique rapport de l'offre à la demande, aux misères d'une vie représentée, pour eux et leurs enfants, par un morceau de pain, et à laquelle même ce morceau de pain . manque quand leur nombre vient à dépasser les limites de la classe de machines animées dont on a lesoin? Si j'interroge sur ce point capital les économistes de l'école de Smith, ils ne répondent rien, ou bien ils répondent : Qu'y faire? Nous n'en pouvons mais; telle est la loi. « Cela arrive, comme a dit Turgot, et doit arriver I »
Eh bien, monsieur, c'est là ce que les socialistes nient. Ils croiraient se rendre coupables d'un affreux blasphème, en affirmant que ce qui est manifestement inique est nécessaire. Ils reconnaissent que c'est, en effet, sur le rapport de l'offre à la demande que se règle la rémunération du travail, dans le régime actuel; mais ils nient de toute la puissance de leur àme qu'il y ait impossibilité de trouver une base meilleure, dans un régime différent, et ils disent avec un homme en qui une grande intelligence est éclairée par un grand cœur, ils disent avec John Stuaxt Mil! :
« Il est évident que la considération de la valeur ne se rapporte qu'à la seconde de ces deux branc^^ de l'économie politique : la production de la richesse fit sa distribution; encore ceci n'est-il vrai qu'autant que c'est la concurrence, et non l'usage, qui est l'agent de cette distribu-
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tîon. Les conditions et les lois de la production pourraient être les mêmes qu'aujourd'hui, dans une société constituée sur un tout autre principe que rechange. L'échange n'est pas plus la loi fondamentale de la distribution des produits que les roues et les voitures ne sont les lois fondaminiales du mouvement, et confondre ces idées est, à meg yeux, non-seulement au point de vue de la logique, mais Un point de vue de la pratique, une balourdise (1). »
Quand M. Proudhon assure que tout se règle par la concurrence, il tombe dans Terreur que M. Mill signale. Il prend le relatif pour l'absolu; il prend un fait passager pour un principe immuable ; il prend pour une loi constitutive des sociétés quelles qu'elles soient , ce qui n'est qu'un mode d'existence vicieux de la société, telle qu'elle est aujourd'hui organisée; en un mot, son objection revient à cette naïveté : Les salaires, l'intérêt, le prix, la valeur, ne se règlent que par la concurrence... là où c'est seulement par la concurrence que se règlent les salaires, l'intérêt, la valeur.
Supposez, monsieur, des associations solidairement unies entre elles et semblables à ces communautés de l'Allemagne du moyen âge qui, sous le nom de Frères Moraves, réunirent jusqu'à près de soixante mille associés, et formèrent des familles de travailleurs si laborieuses, si fécondes, si puissantes par l'exemple de leur prospérité, que, pour les empêcher d'envahir pacifiquement le monde, il fallut que l'esprit de tyrannie, glacé d'effroi, se résolût à les exterminer (2). Dans chacune de ces communautés,
(1) It is évident that of the two great departments of political Ecoooroy, tbe production of wealth and its distribution, the considération ot* value bas to do witb tbe latter aione ; and with tbat, only so i'ar as competitioîi, and not usage or custom, is tbe distributins agency. Tbe conditions and laws of production would be tbe same as tbey are, if tbe arrangements of Society did not dépend on Ezchange, or did not admit of it. Ëxcbange is not tbe fundamental law of tbe distribution of tbt prodnce, no more tban roads and carriages are tbe essential laws of motion. To confond thèse ideas seems to me not onlj a logical, but a prao« tical blunder. (PrmctpiM of Political Economy, t. I, book III, chapter 1, i 1, p. 614.)
(2) Voy. VHiêtoire des Anabaptistes, par le père Catrott, dont le témoin QBge n'est pas saspeot, puisqu'il ae déclare rennemi de Tanabaptisme.
prise à part, la distribution des travaux ayant lieu suivant les facultés et celle des produits suivant les besoins, à quoi se réduiraient, entre travailleurs, vivant comme en ' famille, les transactions aujourd'hui fondées sur le seul principe de Téchatige? Et en ce qui concerne les relations des diverses communautés entre elles, qui ne sent que le transport des produits qui surabonderaient dans un lieu et feraient défaut dans un autre se pourrait opérer par des agents de Tassociation générale, chargés de ce soin en qualité de fonctionnaires? Dans cette hypothèse, qui n'a rien de chimérique, puisqu'elle a été réalisée dans rhistoire sur une fort grande échelle, adieu Tanarchie commerciale et les meurtrières fluctuations qui en sont la suite! L'antagonisme faisant place à l'accord, et la production trouvant jour à proportionner son essor aux exigences de la consommation, la valeur aurait pour mesure la quantité de travail exécuté ; ce qui est naturel est juste, au lieu de dépendre du seul rapport de l'offre à la demande, ce qui de l'aveu de Smith, de Say et de Turgot, fait du travail une marchandise^ de l'ouvrier une machine vivante gui a tout juste de quoi manger, et du Peuple, une classe qui ne doit pas dépasser le nombre dont on a besoin. Inutile, dans cette môme hypothèse, de s'inquiéter des salaires: les salariés auraient disparu, il n'y aurait plus dans la société que des fonctionnaires, que des fonctionnaires dont l'emploi serait déterminé par leurs aptitudes, dont la rémunération serait déterminée par leurs besoins, conformément aux lois de la raison, de la justice et de la nature.
Pourquoi en ferais-je un mystère? C'est à cet idéal, monsieur, que tend mon système, lequel n^a jamais été présenté par moi que comme un procédé pacifiquement révolutionnaire et transitoire. Je n'ignore pas, en effet, que la transformation des sociétés ne saurait s'accomplir du jour au lendemain ; qu'il y faut beaucoup de ménagements 'et de sages précautions; que la première condition pour supprimer les grands abus est de tenir compte des habitudes et des intérêts qu'ils ont créés, des circonstances qu'ils ont produites, et que, s'il importe de bien connaître d'avance vers quel but on se dirige, il n'importe pas moins
d avoir sous les yeux la liste des étapes à parcourir. Vous m'objecterez, peut-être : « Votre système n'étant que transitoire et supposant la nécessité de tenir compte, jasqu^à ce que votre idéal soit atteint, des conditions de la bociété actuelle, savoir: le salariat et ses oscillations, la concurence comme agent distributif des produits, le rapport de Toffre à la demande comme règle de la valeur échangeable, on est toujours en droit de vous poser ce» questions : Quelle sera, du moins tant que durera votre système, la mesure des salaires? et comment établirezvous le prix de revient? et comment fixerez-vous le chiffre du bénéfice licite, toutes choses qui resteront essentielle* ment variables, aussi longtemps que les bases fondamen* taies de la société actuelle n'auront pas été changées? »
Vous voyez. Monsieur, que je vais sans détour au- de* vant de toutes les objections. Voici ma réponse :
De ce qu'un objet est variable , il suit qu'on ne saundt révaluer invariahlement, mais il ne s'ensuit en aucune façon qu'il y ait impossibilité de l'évaluer à tel ou tel moment donné en le suivant dans ses variations successives. Et c'est ce qui arrive tous les jours. Est-ce que le taux des salaires, celui de l'intérôt des capitaux, le prix des denrées, la somme des valeurs échangeables, ne varient pas pour un fabricant quelconque tout autant qu'ils pourraient le faire pour une association de travailleurs fraternellement unis? Et cela empéche-t-il ce fabricant de pouvoir établir chaque année la balance de ses dépenses et de ses recettes comme point de départ pour ses recettes de l'année suivante? Les associations solidaires n'agiraient pas autrement. Elles donneraient une base commune au prix de leurs travaux de manière à ne se point faire concurrence les unes aux autres; mais il va sans dire que, dans l'adoption de cette base commune, r— et non invariable, — - elles auraient à prendre en considération l'état du monde industriel et l'obligation de tenir tête à l'industrie privée, jusqu'à ce qu'elle eût été peu à peu attirée dans le giron de l'association.
Là-dessus, vous vous écriez:
296 LA EÉVOLUTION DE FÉVBIEB 1848
« On se sert de la concurrence pour égorger la concurrence.
Ah! doit-on hériter de oenx qu'on assassine? »
Rassurez -VOUS, monsieur, il ne s'agit d'assassiner personne; car la question est de savoir si la concurrence est oui ou non, une cause d'appauvrissement et de malaise, non pour telle ou telle classe de la société, msiispour la so ciété tout entière» S'il est vrai, et je crois Tavoir prouvé d'une manière invincible, que la concurrence, indépendamment des iniquités qu'elle consacre, est funeste à la société tout entière y il est désirable pour tous qu'elle disparaisse, et il est manifeste que ceux qui épuisent aujourd'hui dans les efforts anarchiques et les convulsions de l'industrie particulière leurs ressources et leur activité, trouveraient, à les employer, dans le régime d'association, qui, d'après mon projet, doit leur rester toujours ouvert» beaucoup plus de sécurité et de profit.
Je dirai mieux/C'est justement à la concurrence que je reproche, moi, de donner les assassins pour héritiers aux victimes. Lorsque, en vertu de la concurrence, un marchand force ses voisins, moins en état que lui de soutenir la lutte, de fermer brusquement boutique, est-ce qu'il n'hérite pas de ceux auxquels il a enlevé leur clientèle et qu'il a ruinés? Lorsque, armé d'une machine nouvellement découverte comme d'une massue, un fabricant breveté écrase ses rivaux, est-ce qu'il n'hérite pas de leurs bénéfices? Lorsqu'un spéculateur opulent procède, par l'abaissement systématique des prix et par la vente à perte, au complet accaparement du marché, est-ce que son but m'est pas d'hériter des victimes de son monopole? Mais .regardez donc autour de vous , de grâce ! Vous verrez le sol jonché de vaincus dont la dépouille, en vertu de la concurrence, est devenue l'héritage des vainqueurs. Crébillon a bien raison, monsieur :
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?
Poursuivons. Vous dites :
«< M. Louis Blanc veut fonder la solidarité entre toutes les industries diverses, et pose comme condition indispensable de faire la somme totale des bénéfices de chaque industrie et de partager cette somme totale entre tous les travailleurs. Mais M. Louis Blanc ne voit pas qu'il émet ici deux idées contradictoires. Si tous les travailleurs sont associés, comment gagneront-ils les uns sur les autres*^ Dans la société il n'y a pas de produit net, il n'y a qu'un produit brut qui est le fond sur lequel vit la société. L'associé ne bénéficie pas sur son associé. Ce qu'on appelle le bénéfice est le résultat de la loi de l'offre et de la demande, et M. Louis Blanc veut détruire cette loi; donc, il annule le bénéfice; pourquoi le fait-il alors entrer en ligne de compte? »
Encore une objection qui vous est commune avec M. Proudhon. Il a écrit dans les Confessions d'un Révolu^ tionnaire, en essayant de me réfuter :
« Dans la société morcelée et en concurrence anarchique, le bénéfice de l'un se compose du déficit de Tautre; le profit indique un rapport de rivalité et d'antagonisme propre à l'économie domestique. Mais là où tous les travailleurs dans une même industrie, où toutes les industries dans l'Etat sont associées et solidaires, il n'y a plus lieu à bénéfice. Car si le bénéfice est égal pour tous, il est nul; il y a identité entre le prix de revient et le prix de vente, entre le produit net et le produit brut. Le partage des bénéfices entre tous les travailleurs de chaque industrie est aussi absurde que l'idée de donner à tout le monde 25,000 livres de rente (1). n
En vérité, M. Proudhon se moque de ses lecteurs, et vous, monsieur, je vous en demande bien pardon, vous bâtissez, à son exemple^ des moulins à vent pour avoir le plaisir de les combattre. Ehl oui, sans doute, les membres de la société n'auraient plus rien à gagner les uns sur les
(1) Confessions d'un Bévolutionnaire ^ p. 76.