I. — LA CENTRALISATION
La centralisation politique est-elle désirable ? Elle est plus que désirable, elle est nécessaire.
C'est au nom de l'unité, c'est par l'unité que les Montagnards ont sauvé la France : vienne la justice de l'Histoire, la reconnaissance de la postérité ne leur manquera pas.
Mais c'est justement parce que l'unité est , de tous les intérêts de la France , le plus incontestable et le plus sérieux , qu'il importe de combattre la confusion d'idées qui, à cet égard, s'est introduite depuis longtemps dans les esprits.
\^ Il y a la centralisation vraie , il y a la centralisation
fausse.
^ Il y a l'unité , il y a l'étouffement.
I II y a la France telle que la concevait le génie révolutionnaire de la Convention, il y a la France telle que l'a faite Napoléon.
Avant d'expliquer, constatons.
Qu'est-ce que Paris ? Qu'est-ce que la France ?
Imaginez un champ: au lieu de l'ensemencer dans toute son étendue, on s'est avisé d'entasser la semence en un point où elle risque de ne germer pas, précisément parce qu'elle y est entassée. Ce champ, c'est la France ; ce point, c'est Paris. » i' '
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Voyez I^àris. C'est là que viennent aboutir, par d'invisiblés liens, tous les pouvoirs, grands et petits, répandus dans la société. Mais aussi, quoUe cohue d'ambitions luttant de ruse et d'audace ! Quel croisement d'intrigues ! Quelle mobilité résultant de la nécessité de faire une part dans la curée des faveurs à tous ceux dont il faut prévenir les agressions ou conjurer les rancunes ! Et dans cette mobilité qui montre si souvent au peuple les vaincus de la veille devenus les vainqueurs et les héros du lendemain, quel déplorable appel au scepticisme politique !
Mais la concentration des pouvoirs amène celle des richesses. Ici, toutes les merveilles du luxe; à côté, toutes les misères qui le mettent en relief. Le vice est ici un Prêtée qui se plie à toutes les formes. L'extrême opulence l'enfante comme l'extrême misère, et on le retrouve partout : avec l'ennui chez les uns, avec la faim chez les autres, avec le malheur chez tous.
Vous appelez Paris la ville des arts, le foyer des lumières , le théâtre inévitable où doivent venir parader les grands talents I Vous avez raison ; mais si Paris rayonne, il absorbe. Qu'on me dise pourquoi ce grand poète fait de mauvais romans, pourquoi ce grand peintre passe son temps à dessiner de misérables vignettes. Dans la solitude d'une ville de province, ce poëte aurait peut-être égalé Corneille, ce peintre continué Géricault. Mais ici , est-ce qu'on a le temps de devenir grand homme? Hélas l qui sait le nombre des nobles et vigoureuses intelligences qu'ont perverties la manie de l'imitation, Famour du gain, la tyrannie de la mode, l'impatience du succès. Là où la foule est si grande, on craint à chaque instant de se voir étouffé; l'important n'est pas d'être, mais de paraître, et l'on met à acquérir sa réputation le temps qu'ailleurs on aurait mis à la mériter.
D'ailleurs, Paris peut-il être le centre de tous les pouvoirs sans devenir le rendez-vous de tous les aventuriers delà politique, de tous les coupe-jarrets delà finance? C'est impossible , surtout sous l'empire des lois faites par les riches pour les riches. Voilà donc la passion de faire fortune s'emparant de toutes les têtes. Le chemin est trop
étroit pour la foule qui s'y précipite; qu'importe! la cupidité va trouver. mille moyens de battre monnaie. Lors-; qu'on aura tiré de chaque vice tout ce qu'il contient , on tirera parti de chaque vertu. On mettra, s'il le faut, la charité publique en commandite ! Il est telle entreprise où le dévouement rapporte de gros dividendes, et la philanthropie a toujours cela de bon ici, qu'elle fait vivre à Taise nombre de philanthropes.
Aussi bien , Paris est , comme on dit , la ville de l'indépendance. Que craignez-vous? Dans cette multitude si grande, composée d'individus si petits, à quoi se réduit le contrôle public? Allez 1 au milieu d'une foule aussi vivement distraite, aussi diversement agitée, rien déplus facile que d'ensevelir son infamie. Noble indépendance qui laisse tant de fourberies impunies et tant de bassesses ignorées !
Maintenant, dans cet étroit espace où elle concentre toutes ses forces , comptez , si vous le pouvez, les victimes que fait la concurrence. Ici, pas d'édifice qu'on ne bâtisse avec des ruines. Le scandale des fortunes subites y est toujours couvert par celui de quelque chute éclatante ; on y remarquerait les désastres nés de la lutte des travailleurs entre eux, si la fureur du jeu, alimentée par la Bourse, n'entretenait Topinion, ou ce qu'on nomme ainsi, de désastres plus retentissants encore. Maïs quoi ! Les jours se succèdent avec une rapidité qui lasse le blâme. Vous parlez du scandale d'hier; ignorez- vous celui d'aujourd'hui? Qu'est-ce que le choix des moyens, là où chacun aspire si ardemment à son but? C'est à peine si on se croit tenu à quelque hypocrisie dans le langage. Mien ne réussit comme le succès , disent les habiles. Aussi, la justice ne s'exerce-t-elle guère contre eux. Voici un pauvre diable qui a volé pour sa mère un pain dans quelque carrefour ; on le condamme, c'est trop juste. Que ne savaitil voler un million, à la Bourse? Mais dans ce rapprochement même, que de trivialité ! On en est venu à ne plus oser dire la vérité , de peur d'être banal.
En résumé, un puissant et fécond échange d'idées, un éclatant faisceau de lumières, un frottement continu qui, à chaque minute, fait jaillir des millions d'étincelles, un
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phare immense allumé pour le compte et à l'usage de tout Tunivers ; mais^ d^un autre côté , le génie humble et laborieux étouffé au profit d'une foule de médiocrités bavardes; une concurrence universelle engendrant les plus ruineux monopoles ; les vices d*en bas continuellement provoqués par ceux d'en haut ; les vertus du peuple bafouées par la fatuité triomphante du premier roué venu; des excitations, autant pour le mal que pour le bien ; des ressources innombrables, aussi propres à entretenir des illusions folles qu'à satisfaire de légitimes espérances ; enfin, la civilisation épuisant ses mensonges et ses prodiges. — "Voilà Paris.
Que si l'on parcourt la plupart des communes de France, on sera frappé d'un spectacle bien différent, non moins douloureux. L'abrutissement y est complet ; l'atelier n'y vit qu'aux dépens de l'école. Si quelque homme uij peu remarquable s'y produit, Paris l'appelle. De tous les habitants de cette commune, qui fut jadis puissante et glorieuse , il n'en est pas un, peut-être , qui sache pourquoi la cloche dubeffroi sonnait dans le moyen âge, et comment on proclamait dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville les franchises municipales. Vous demandez où est le sang qui devait animer cette partie de la société ? Il est à Paris, où il bouillonne. — Voilà la France.
Quant aux causes de cette situation, elles tiennent évidemment à l'excès de la CENTRALISATION ADMINISTRATIVE,
qui est aussi funeste que la centralisation politique est féconde.
La démocratie ne peut rendre, suivant nous, les peuples heureux et forts tout à la fois que par le jeu et la combinaison de ces deux principes : la centralisation politique, c'est-à-dire la concentration au même lieu et dans les mêmes mains du pouvoir de diriger les intérêts communs à toutes les parties d'une nation, et la décentralisation administrative, c'est-à-dire la liberté laissée aux intérêts purement spéciaux de se développer suivant la loi des mœurs, des habitudes ou des convenances locales.
Tout le monde est à peu près d'accord sur les avantages ae l*unité politique. Le fédéralisme a toujours été pour
un peuple le germe des querelles les plus sanglantes et le \ principe d'une ruine inévitable. Un Ëtat fédératif a cela } de particulieri que ce qui constitue pour les autres États j une situation anormale est précisément ce qui fait sa force, son originalité, la première condition de son existence. Un État fédératif a besoin de la guerre étrangère comme les autres ont besoin de la paix ; car c'est la guerre étran* gère qui, seule, peut lier en faisceaux des forces qui, quoique divisées , ont trop de points de contact pour ne point finir par se combattre. Peut-il en être autrement? Les États qui composent une fédération apportent toujours, THistoire le prouve, des prétentions égales là où il y a inégalités de puissance et de ressources. Or, de l'inégalité des ressources combinée avec Tégalité des prétentions, .naît la jalousie, et après elle le despotisme. Deux petites républiques unies par le lien fédéral, et toutes deux poussées par une ambition envieuse , ne tarderont pas à sacrifier leur liberté intérieure au plaisir d'écraser une rivalité qui les blesse. Toute passion collective tend, en efict, à se personnifier et à choisir un représentant. Dangereuse tendance ! car un homme qui arrive à personnifier en loi ridée dominante, ou la passion dominante d'un peuple, est bien près de devenir un despote !
Pour établir cette démonstration, nous n'avons qu'à remonter à l'histoire des républiques Italiennes, histoire solennelle et terrible, qui se compose du contraste des plus grandes vertus et des plus grands crimes , et qui renferme dans ses profondeurs tant de funèbres enseignements. Milan aspire au périlleux honneur de tenir le sceptre de la fédération; elle tombe sous le joug de fer de Jean Galéas. Padoue et Vérone ne savent pas se résigner à la . sécurité d^un rôle subalterne; la première finit par subir la dictature de François Carrare, et la seconde le despotisme de Délia Scala. Pourquoi? Parce que, dans ses jalouses ardeurs, Chaque ville a voulu lever une armée, confier à un général habile ses ressources, ses espérances, et que , sous le manteau du général victorieux, se trouvait cachée la pourpre du tyran.
• ^ ïûoins de laisser ses lois fondamentales à la merci du
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premier conquérant venu, comme la Suisse ; à moins d'être défendue , comme le peuple de Washington , par le désert et rOcéan ; une nation fédérative n'a d'autre préservatif contre la guerre civile que la guerre étrangère. Que dire de mieux pour prouver les avantages immenses de Tunité politique (1) ?
Mais il ne faut pas s'j méprendre : si Tunité politique , Vest la force, l'unité administrative, c'est le despotisme.
Vainement supposerait-on le peuple chez qui aurait été admis ce dernier principe, gouverné par un pouvoir sorti des entrailles même de la société. L'origine d'un pouvoir est une garantie puissante, mais non pas certaine de sa moralité. La souveraineté du peuple n'existe réellement que dans un pays où les écarts du gouvernement, fùt-il né du suffrage universel, ont été soigneusement prévus, et de manière à être réprimés. Eh bien I la centralisation administrative rend cette répression presque impossible. Oserez- vous arrêter un seul instant le moteur, quand l'engrenage des intérêts les plus personnels est combiné de telle sorte que , le moteur une fois arrêté, tout reste inévitablement suspendu ? Avec la décentralisation administrative, les révolutions peuvent passer sur la société; mais elles ne frappent pas, pour ainsi dire , de paralysie les individus. Avec le système contraire, un peuple est cruellement atteint par une révolution dans toutes ses parties. Ainsi , on peut dire hardiment que , même dans un pays où le pouvoir est démocratiquement constitué , la centralisation administrative fait obstacle à l'exercice de la souveraineté du peuple , loin de lui servir de base et d'appui.
Qu'arrivera-t il, en effet, si autour de cette autorité formidable errent des citoyens isolés les uns des autres, et, pour ainsi dire, juxtaposés ? Ce qui arrivera, c'est que le pouvoir, au lieu d'avoir affaire à la société qu'il est censé représenter, ne se trouvera jamais que face à face avec \
(1) Depuis que ceci a été écrit, la gnerre formidable qui, en Amérique, a mis aux prises le Nord et le Sud, est venue montrer d'une lûamiëre sanglante ce que le système fédératif rtnferme de dangers.
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chacun des oitoyeas qui la composent , pris individuellement. Et alors, que son origine ait été ou non populaire , peu importe : ne relevant plus de la soeiété , il oubliera que c*est d'elle qu'il est sorti. Son action , ne trouvant vplus de contre-poids, deviendra nécessairement désordonnée, brutale et envahissante.
Je n*hésite pas à le dire , rien n*est plus contraire à rétablissement ou au maintien du régime de la démocratie que Tunité politique , si on ne la considère pas comme la garantie de T unité sociale.
Tout régime démocratique repose sur Fexercice du droit d'élection. Le droit d'élection entraîne la faculté de surveiller, et, au besoin, de révoquer les dépositaires de la puissance publique. Or, comment cette faculté pourra-telle être mise en jeu, si vous créez un pouvoir qui puisse prendre place au centre même de la vie du peuple , de manière à en embrasser tous les détails , à en gouverner tous les accidents ? De deux choses l'une : ou bien vous verrez les forces de la société rester languissantes , dispersées , inertes, autour de ce foyer de mouvement allumé au milieu d'elles , et qui les consumera de plus en plus y sans qu'elles puissent parvenir à l'éteindre; ou bien cette autorité, qui ne trouve d'appui qu'en elle-même, périra par ses propres excès, et alors sa chute sera le signal du plus effroyable bouleversement. Tous les intérêts venaient aboutir à elle , tous les intérêts se trouveront déplacés par son ébranlement. Tout se faisait par elle : sa ruine ébranlera tous les fondements de la société.
Oui, autant la centralisation politique est nécessaire, autant la centralisation administrative est étouffante.
Eh bien ! par un triste renversement de toutes les lois de la raison , nous manquons en France de ce qui est une nécessité , et nous avons ce qui est un péril.
L'État, en France , a le pouvoir de faire beaucoup de mal, j'en conviens. Mais le pouvoir de faire le bien ne lui est-il pas refusé , dans toutes les grandes choses?
Si une véritable centralisation politique existait dans notre pays, est-ce qu'on y verrait Téducation des enfants livrée ^ la merci des e^rices individuels? Car, quelle
anarchie dans renseignement, sous couleur de liberté I Que d'écoles nées sous Tempire des principes les plus opposés et déposant dans le sein des générations jeunes la semence des doctrines les plus diverses ! Ici , on enseigne aux enfants le catéchisme de la congrégation ; là, on les ' élève dans les principes du libéralisme. Toutes les haines issues de nos vieilles luttes , toutes les passions.de parti , tous les préjugés de caste , tous les vastes ressentiments créés par THi&toire, ne viennent- ils par se traduire dans l'école et se perpétuer par elle ? Parmi les factions qui divisent notre malheureuse société, en est-il une qui n'ait sa chaire et ses professeurs? Et, au milieu de ce conflit des écoles, que peut l'État ? que fait l'État?
S'agit-il de l'impulsion à donner aux intérêts matériels de la société ? Je cherche en vain les traces de l'initiative du pouvoir. Lorsqu'on a voulu établir en France des chemins de fer, pourquoi l'action des compagnies s'est-elle victorieusement substituée à celle de l'État. Pourquoi l'initiative du pouvoir a-t-elle fléchi dans une question où se trouvaient engagés non-seulement la fortune et la moralité publiques, mais les plus hauts intérêts de la civilisation ? Pourquoi l'établissement des voies de communication , qui est une affaire d'avenir, a-t-il été coaflé â des capitalistes qui meurent, à l'exclusion de l'État qui ne meurt point?
La véritable centralisation politique n'existe donc pas eii France. Car, en tout ce qui concerne les intérêts généraux^ les intérêts durables de la société , l'État y manque en même temps, et de la puissance qui dirige, et de la puissance qui contrôle.
Or, voyez un peu l'absurdité ! ce pouvoir, qui dans les grandes choses est complètement privé d'action, il en a une immense dans les petites. Considérez la société dans l'ensemble, vous n'apercevez l'État nulle part : étudiez la i^ociété dans les détails , vous trouvez l'État partout.
En d'autres termes , à côté d'une centralisation politique et économique à peu près nulle , règne une centralisation administrative et bureaucratique vraiment dévorante. Double fléau ! Dwble cause d'oppression et de roinel
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