‹ Histoire de la révolution de 1848Chapitre 7 sur 70 · LES ELECTIONS · texte numérisé non relu

LES ELECTIONS

« En conséquence, dès le 21 an matin, j'avais tont-fait préparer pour cette revue, qui devait avoir lieu au champ de manœuvres de Saint-Maur, le 22, et se terminer, le soir, par une réception officielle des délégués dans la salle du palais de la Bourse, par les deux membres du Gouvernement provisoire. A cette occasion, et pour les indemniser des frais que leur déplacement leur eût causés, les ouvriers devaient, non pas être tous payés comme en un jour de travail, mais recevoir seulement une paye supplémentaire de 50 centime» (1). »

Il paraît qu'on craignit les commentaires ; car, dans la journée, M. Emile Thomas reçut de M. Bûchez une lettre où il était dit :

Mairie de Paris.

» 21 avrU 1848.

» Mon cher Emile, la nuit porte conseil. J'ai pensé qu'une -revue des Ateliers nationaux ressemblerait trop à une manœuvre électorale. J'ai communiqué cette crainte àMarrast et à Eecurt. Ils ont pensé comme moi...

« Signé : Bûchez (2). »

Aussitôt, d'après ce qu'il raconte lui-même, M. Emile Thomas courut à THôtel de- Ville. Il représenta à M. Bûchez les inconvénients d'un contremandement; il lui fit observer que « peu importait l'impression produite, lorsque, en définitive, le but serait atteint tout entier au profit de la modération et de la sagesse (3). »

En d'autres termes, aux yeux de M. Emile Thomas, le but justifiait les moyens!

Il en était de même, il faut le croire, aux yeux de MM. Bûchez et Marrast, puisque M. Emile Thomas ajoute : « M. Bûchez goûta mes raisons et me mena chez M. Mar->

(1) Histoire des Ateliers nationaux^ par M. Emile Thomas, p. 213.

(2) Ibid., p. 214.

(3) Ibid., p. 213,

rast, qui revint entièrement à mon avis (1). » En censéqaence, M. Bûchez écrivit de nouveau pour contremander le contremandement (2).

Malgré tout cela, la revue n'eut pas lieu. Pourquoi? C'est ce que M. Emile Thomas n'a pas su probablement, et ce que je suis en mesure de dire.

Informé de ce que la mairie projetait, j'avais porté la question au Conseil, et, sur mes observations, il avait été décidé que, si la revue de Saint-Maur avait lieu, ce serait, non pas en présence de deux membres du Gouvernement provisoire seulement, mais en présence du Gouvernement tout entier. — Quant à la paye supplémentaire, jUgnorais ce détail caractéristique, et l'on n'en parla pas.

Toutefois, l'heure approchant, le projet fut abandonné par ceux mêmes qui Tavaient conçu. Et en effet, si tous les membres du GouveTHeutdnt étalent appelés à paraître dans cette manifestation, que devenait le but indiqué plus haut par M. Emile Thomas? Comment faire servir une seqiblable fête « à donner à MM. Marrast et Marie une grande prépondérance ? » Comment savoir si l'épreuve tournerait « au profit do la modération et de la sagesse, » telles qu'on les entendait à rHôt^*de-Ville ?

Mais la mine des aveux instructifs n'est pas encore épuisée. Et, par exemple, c'est M. Emile Thomas luimémô qui veut bien nous apprendre que la mairie de Paris ût imprimer à un million d'exemplaires, sur papier rose, une liste électorale où les noms de MM. Louis Blanc, Albert, Flocon et Ledru-Bollin n'exiataiont pas ; que cette liste fut distribuée par des hommes connus pour appartenir d'opinion à la mairie; qu'elle fut envoyée aux maires d'arrondissement sur lesquels on pouvait compter: qu'enfin elle fut répandue par M. Barthélémy Saint-Hilaire (3).

« Nous avons pensé à quelques retranchements à opérer, écrivait M. Bûchez, le 21 avril, à M. Emile Thomas. Yeuil* lez voir le ministre.

(1) Hiêtoire deê ÀtêUiri nationale, par M. Emile Thomai.

(2) Ibid. '^

(3) Ibid., p. 216.

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Et oomme, en pliant cMe plift*a6ei M. EmUe Thomas craint que le lectenr ne la trauve trop o1»8cttre, il a soin de Texpliquer en cea termee :

« Cette note est relative à la eoâypôsitioii des listes électorales. Les noms de MM. Louis Blano et Albert en avaient été d'abord écartés; il est question là de ceux de MM. L^dru-Bollin et Flocon. ' ' ,« firent également (1). »

Ce qu'on aura peut-être qHôlquô peine à croire, jet eu qui n'est pourtant que trop certain^ c'est que M. Emile Thomas ne M fit pas scrupule d'employer l'argent de l'État au succès de ces déloyales menées. Prenez le rapport de M. Ducos sur les comptes du Gouvernement provisoire {Moniteur du 26 avril 1849), et vous y lirez :

« Il résulte des déclarations de M. Gariépuy que, quelque temps avant les élections du mois d'avril 1848, M. Emile Thomas lui donna Tordre de mettre d'abord trente-six hommes de sa brigade à la disposition de M. Mouton, qui était président de V Union des travailleurSy dana le but de l'aider à répandre les listes électorales. Plus tard, de nouveaux ordres furent donnés pour que les huit cents artisans fussent employés à la même œuvre, ^ût-on accorder à chacun d'eux 5 francs par jour. »

Cependant, puisqu'on se décidait À faire cas tristes dé- ■ clarationa, il fallait trouver un moyen d'en atténuer l'eiffet. r Aussi M. Emile Thomas cherche-t-il, dans son livre, à présenter les manœuvres électorales de l'Hôtel-de^Ville comme de sim^des représailles envers le' Luxembourg. Malheureusement, cette assertion, donnée pour excuse à l'intrigue, tombe devant des preuves tirées de documents qu'on ne récusera point.

Le rappoH de la Commission d'enqudte, ¥édi|^é par mes anneïnia. dans le but avoué de me perdre, renlérme un

fl) HiêtHre ihi ÀUlim tmi lormuj-, p. 214.

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discours de moi que je puis rappeler avec autorité, puisqu'il n'était pas destiné à voir le jour et qu'il se compose de notes sténographiées, recueillies et rassemblées d'une main complaisante par mes accusateurs eux-mêmes. Eh bien, que s'est-il passé lorsque, au Luxembourg» il a été question de la liste électorale à former? Je cite :

«iUnk voix. — Vous devrie'/, x-x r**>e vous-même. « Louis Blano. — Je ne le puis ^..s, parce que je suis membre du Gouvernement provisoire (1). »

Je suis intervenu cependant, mais veut-on savoir comment? Je vais le dire, toujours en prouvant mes affirmations.

Appelé pour la première fois à l'exercice de son pouvoir souverain, le Peuple paraissait vivement ému du désir de donner pour représentants au travail. . . des travailleurs. Paris avait trente-quatre candidats à présenter, et il m'était revenu que, sur ce nombre, il était question, parmi le Peuple, de nommer 24 ou 25 ouvriers. Ce chiffre me sembla exagéré, et je m'en expliquai nettement devant les délégués du Luxembourg.

« Vous me permettrez, leur dis-je, de vous parler avec franchise ; il serait très-important , dans votre intérêt, que votre liste ne se composât pas tout entière d'ouvriers. Parmi les hommes qui ne sont pas ouvriers comme vous, il 7 en a — vous en connaissez quelques-uns — qui le sont par le cœur et par les entrailles ; il y en a qui vous aiment comme s'ils avaient partagé vos douleurs ; il y en a qui, sans "avoir été réduits à la dure nécessité de se vouer douze, treize, quatorze heures par jour à un travail manuel de nature à ôter à l'intelligence une partie de son développement, n'en ont pas moins consacré leur vie à étudier vos misères, vos intérêts^ qui les connaissent, qui sont en état de les défendre, qui le veulent, qui le feront... Je vous proposerai donc, sur les trente-quatre noms, d'en

(1) Rapport de la Commission d'encjuête, t. I, p. 121.

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choisir vingt appartenant à la classe ouYrière, et quatorze appartenant à la catégorie de ceux qui, n'étant pas ouvriers, ont donné des gages au Peuple (!}• »

Le lecteur remarquera que le chiffre proposé par moi laissait place sur la liste des corporations» et pour mes douze collègues, et pour les deux ministres qui n'étaient pasmemhres du Gouvernement prpyisoire. De sorte que je m'étu4iais à tenir la porte de la liste électorale ouverte à ceux-là mêmes qui, pendant ce temps, ne songeaient qu'à me là fermer I

Il est vrai que, sur leur liste, les corporations n'admirent que quatre des noms du Gouvernement provisoire, ceux de Ledru-Rollin, d'Albert, de Flocon, et le mien. Mais qu'y avait-il là dont on dût s'étonner? Est-ce que la séparation du Conseil en deux groupes révolutionnaires n'était pas un fait connu» éclatant? Est-ce qu'il n'était pas naturel que le cours des préférences populaires fût dans le sens de la minorité^ qu'on savait représenter d'une manière plus spéciale le sentiment et les intérêts du Peuple? En quoi pouvais-je répondre du résultat de suffrages dont la liberté devait être et fut toujours sacrée à mes yeux? M'eût -on mis dans la main la clef des urnes, je l'aurais jetée au loin avec indignation et frayeur. Ce qui est vrai, ce que nul n'aura l'audace de nier publiquement, c'est que les délégués du Luxembourg fixèrent leur choix en dehors de toute influence personnelle, et après l'examen le plus sérieux, le plus approfondi, le plus impartial, des opinions et des titres de chaque candidat travailleur.

Yoici comment les choses se passèrent.

Il fut convenu que chaque corporation présenterait un candidat ; que les candidats auraient à comparaître devant une commission chargée de leur faire subir un interrogatoire; que les réponses seraient consignées dans un procèsverbal, après avoir été sténographiées : que le procèsverbal serait lu en assemblée générale, les candidats présents ; et que, d'après ces données, rassemblée dresse-

(1) Rapport de la Gbmmission d^enquéte, 1. 1, p. 121.

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rait la liste des vingt noms à désigner aux suffrages populaires.

Ainsi, rien ne devait être donné, ni à la faveur, ni à rengcuement, ni à la çanvaraderie, ni à quelque influence officielle que ce pût être.

Trois semaines seulement séparaient le jqu? des éleo* tiens générales de celui où furent arrêtées les bases que je viens d'indiquer.

Ce fui le 5 mars 1848 que la conptmission d'examen fut formée. Elle se composa des citoyens : Yiez, délégué des typographes; Six, délégué des tapissiers ; Bonnefond, délégué des cuisiniers; Passardj». délégué des Grossiers; Pernot, délégué des ébénistes en xoeublea; Piiçliâne, délégué des compositeurs*

Où siégerait cette commission f II ne inanquidt certes pas de salles pour la recevoir, dans le Luxembourg, devenu la maison du Peuple. Mais les délégués ne voulurent pas fournir à la contre-révolution un prétexte pour suspecter rindépendance de leur choix, en calomniant mon influence ; et, comme leur flerté aurait trop souffert, soit des refus de l'HôteMe-Ville, soit de ses dons, ils durent se mettre en quête de deux misérables chambres de dix pieds carrés, eux, les représentants de ces puissantes cohortes dont la générosité gardait tant de palais demeurés vides !

Avec beaucoup de grâce et de courtoisie, M. Dumas offrit le logement particulier qu'il occupait à la Sorbonne, en sa qualité de professeur de chimie ; ce fut là que la commission d*examen alla slnstaller.

Un président et un secrétaire furent nommés ; on rassembla les procès-verbaux des corporations, constatant la validité des candidatures, et Ton fit savoir par lettres à chacun des candidats le jour et l'heure où il serait entendu.

Les principales questions étaient celles-ci :

Que pensez-vous des institutions actuelles?

Quelles sont vos idées en matière de religion? Êtesvous pour la liberté des cultes? Lés cultes doivent-ils être salariés par TËtat?

Quelles sont vos vues sur l'organisation du travail ?

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Qaelles réformes croyez-vous qu*OQ doive introduire dans la magistrature ?

Comment entendez-vous Torganisation d^l'armée? Quel rôle doit être le sien, maintenant et plus tard?

Sur quelles bases doit reposer, suivant vous, le sjstôme des impôts ?

QueUe est votre opinion relative au divorce ?

Que pensez-vous des irelations à établir entre la France et les divers peuples de TËurope, notamment rAllemagne etritalie?

La commission siégea huit jours durant. Elto entendit soixante et dix candidats, présentés par autant de corporations ; et je tiens des sténograpl^es qui assistèrent à ces graves séances, que, pctrmi les ouvriez's interrogés, plusieurs déployèrent une intelligence supérieure.

Une particularité touchante marqua la un des travaux de la commission. A la dernière séance, le citoyen chargé de recevoir les candidats vint annoncer qu'un personnage, aimé du Peuple, demandait à être introduit. Il entra. Son aspect avait quelque chosQ d'attirant à la fois et de vénérable. Son regard était doux» pénétrant, plein de pensées. Ses manières^ où la simplicité se mariait à la noblesse, &a physionomie fine et méditative, sa chevelure opulente; son visage d'une beauté forte et rustique, sa tête que Thabitude des veilles avait un peu courbée, tout en lui commandait le respect, mais un respect mêlé de confiante sympathie. •I, Citoyens, dit-il, j'ai appris que les travailleurs me faisaient rhonneur de me porter sur leur liste comme candidat à l'Assemblée constituante. J'ai cru de mon devoir de me présenter devant leur commission, afin de me soumettre à son examen. »

Les ouvriers se regardèrent, partagés entre l'attendrissement et la surprise. L'homme qui leur parlait ainsi était de ceux dont la vie entière est une éclatante profession de foi. Ses écrits l'avaient fait depuis longtemps connaître à toute l'Europe comme un des plus vigoureux penseurs et des plus magnanimes philosophes de ce siècle. Ai-je besoin de nommer Pierre Leroux?

Les travaux de la commission terminés, on porta au

Luxembourg les procès-verbaux, et ce fut le 17 avril, lendemain d'un jour néfaste, que les délégués se consl^tuèreat en assemblée générale pour former la liste des candidats définitifs.

Des trois séances qu'on j employa, et qui commençaient à huit heures du matin, la dernière se prolongea jusqu'à deux heures après minuit. Ne voulant pas se séparer avant d'avoir achevé leur œuvre, les délégués s'étaient fait servir à âîner dans leurs bureaux. Du pain, du fromage et de l'eau, voilà de quoi se composa ce festin des travailleurs, dans ce palais du Luxembourg où les libellistes de la contre-^révolution allaient placer le roman de leurs immondes calomnies. Et, comme les ouvriers sont trop fiers pour devoir môme de l'eau à qui que ce soit, les délégués firent entre eux, afin de payer les frais de leur modeste repas, une collecte qui s'éleva à quarante-deux francs : ils en donnèrent vingt au garçon de service.

Faut-il maintenant rappeler jusqu'où l'on alla, dans le combat .électoral qui fut livré aux délégués du Luxembourg ? Le jour des élections, Pernot, délégué des ébénistes, revenait du Champ de Mars accompagné du portedrapeau de sa corporation, lorsque, devant la mairie du 7* arrondissement, il aperçut plusieurs individus distribuant une liste qu'ils disaient être celle du Luxembourg : c'était celle de l'Hôtel-de-Ville I Pernot éclata en reproches méprisants, le Peuple s'indigna... et il est trop certain que, sur une foule de points, des scènes de ce genre furent provoquées par les mêmes fraudes.

Telle est, fidèlement retracée, l'histoire des premières élections que le Peuple de Paris ait été appelé à faire, sous l'empire de ce grand principe : le suffrage universel.

Pour moi, non-seulement je n'indiquai aucun nom, mais je n'assistai à aucun débat électoral, et je poussai le scrupule jusqu'à voiler soigneusement mes sympathies. Cela est si vrai, que la liste du Luxembourg ne comprit pas les noms que j'aurais le plus désiré d'y voir, tels que celui de Pecqueur, par exemple, qui, au Luxembourg, m'avait secondé avec tant de talent et de zèle !

Les scrupules de délicatesse, si impérieusement com-

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mandés aux &mes honnêtes, sont un grand obstacle, surtout en politique. Les délégués 4u Luxembourg ne furent pas plutôt abandonnés à eux-mêmes^ qu'ils commirent une t faute par où se révélait, en même temps qu*un puritanisme I honorable, beaucoup d'inexpérience en matière de conduite électorale. Au lieu de composer leur liste de façon à la rendre acceptable à cette fraction du parti républicain qui n'allait pas tout à fait jusqu'au socialisme, tels qu'eux le comprenaient, ils n'adoptèrent pour candidats que des socialistes bien prononcés, et ceux parmi les ouvriers qui étaient le mieux connus de leurs camarade^j.

Tant de roideur avait sa source dans un sentiment trèsnoble et dans une conviction vraiment forte; mais le résultat fut ce qu'il était aisé de prévoir : un grand nombre de républicains qui eussent volontiers voté pour la liste des envers, si elle eût été moins exclusive, portèrent ailleurs les suffrages dont ils disposaient, et quelques-uns votèrent, confondus dans les rangs du Légitimisme et de l'Orléanisme.

Une autre circonstance qui servit à merveille les vues du Maire de Paris et des siens fut la rivalité qu'on était parvenue à créer entre les Ateliers nationaux et le Luxembourg. Les Ateliers nationaux renfermaient, d'ailleurs,] tant de milliers d'hommes qui, pour leur existence et celle de leurs familles, dépendaient du Ministre des travaux publics I Ils se laissèrent donc arracher par l'Hôtel-de- Ville, 80US le dur empire de la faim, un contingent de votes qui leur fut, plus tard, un amer sujet de douleur. Mais il n'était plus temps, alors !

Voilà comment la liste de l'Hôtel-de-Ville, qui portait les noms de MM. de Lamartine, Arago, Dupont (de l'Eure), Marrast, Marie, Garnier-Pagès, Crémieux, et de laquelle avaient été écartés les noms de Ledru-Rollin, Flocon, Albert, et le mien, se trouva présenter le chiffre le plus élevé, formée qu'elle était par la coalition de tous les anciens partis: légitimiste, orléaniste, républicain, et grossie, en outre, par cette portion de la classe ouvrière qui, comme on l'a vu, avait reçu du Ministre des travaux publics une organisation toute militaire ! Quant à la liste du u. *

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Luxembourg, il était naturel qu'elle ne remportât point par le nombre, puisque e^était Texpression d'un seul partie d'un parti sans alliage.

Je suis forcé d'avouer que mes adversaires me faisant l'honneur de me considérer comme un homme plus particulièrement dangereux, remuèrent les montagnes pour empêcher mon élection. V Histoire de dix ans, l'Organisation du travail y mes constants efforts en faveur de l'émancipation de la classe ouvrière» m'avaient attiré des inimitiés mortelles. Si jamais j'avais pu en douter, je le saurais maintenant I Et toutefois, je fus élu, avec 121,140 suffrages. Albert, contre qui les haines étaient moins violentes, quoique aussi méritées, eut 133,041 voix, c'està-dire autant que M. Ledru-BoUin, à 15,000 voix près. Les autres membres du Gouvernement provisoire, sauf M. Flocon, figurèrent tous à la tête de la lidte des 34 membres qui furent élus.

Cette liste, que terminait le nom de M. Lamennais, 8'ouvrait par celui de M. de Lamartine, lequel n'obtint pas moins de 259,800 voix. « Ce fui M. Marrast qui apprit à M. de Lamartine son éclatant triomphe aux élections de Paris. Le poëte, fatigué des émotions de la journée, se reposait chez lui, étendu sur un cftnapé, ayaiit à ses côtés sa levrette favorite. Lorsque M. Marrast lui eut fait connaître le chiffre des suffrages, M. de Lamartine s'élança de son siège, et, debout, les jeux levés au ciel, les bras étendus, il s'écria : « Me voilà donc plus grand de la tête qu'Alexandre et César I *» Puis il reprit : « Du moins ils le disent (1)« »

Oh ! que M. de Lamartine le comprit peu , ce chiffre étincelant dont ses jeux furent alors éblouis I II lui échappa que ces 259,800 électeurs, rapprochés par une ligne momentanée et répondant à un mélange confus de crojances sincères, d'ambitions hjpocrites, de ressentiments qui s'ajournaient, et d'arrière-pensées de toutes sortes, con^posaient une force infiniment moins réelle que les 133,000 votes donnés à Albert, parce que ce chiffre comprenait au

(1) flwlo<r« du Gowernement provisoire^ par M. Êlia» Reguault. t. I.

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moins 100,000 hommes partageant les mêmes vn^s, adoptant le même programme, et ayant la même foi — foi assez profonde, assez inflexible^ pour préférer le risque d'une défaite à Tavantage d'un compromis.

Mais si Tillusion de M. de Lamartine fut douce, elle fut courte. Les Légitimistes et les Orléanistes montrèrent bien vite qu'en lui donnant leurs suffrages, .leur unique objet avait été de se créer un instrument qu'ils pussent mettre en pièces aussitôt qu'ils auraient cessé d'en avoir besoin.

Certes, persanne plus que moi n'adnaire le génie de M. de Lamartine, son intégrité, le caractère chevaleresque de ses élans, et la splendeur de son imagination, si bien servie par le rayonnement de son style. Mais ces qualités mêmes eurent un côté fatal, en servant à masquer, aux yeux d'au-- ' trui et à ses propres yeux, la nature de ses fautes. Doué d'une puissance d'illusion prodigieuse, il s'imagina tout à coup avoir donné à la Frahce cette République qu'il avait si longtemps jugée chimérique et qu'il avait combattue; traîné à la suite du mouvement, il crut l'avoir conduit, et il se figura qu'il lui serait facile de le dominer. Or, comment, dans ce but, composa-t-il son rôle ? Il le composa, il faut bien le dire, sous l'empire absolu d'une passion d'homme de lettres; il le fit tenir tout entier dans ces deux mots : être applaudi. L'oreille incessamment tendue pour écouter le bruit de son nom, et tremblant toujours qu'on ne troubl&t la musique de sa renommée, il voulut capter quiconque se faisait craindre. Il convoita tous les hommages, se mira dans toutes les opinions» et chercha, pour s'y placer, le point d'intersection de tous les partis. D'une égale ardeur^ on le vit rechercher l'approbation d^ salons et tenter celle des clubs, se concilier lord Normanby et s'efforcei: de plaire à M* Sobrier, offrir une ambassade à M. de la Bochejacquekia et se prêter à des entrevues secrètes avec M. Blanqui. .

Que M. de Lamartine ait cru travailler en cela à une œuvre de réconciliation générale, sa générosité naturelle autorise à le supposer. Mais il aurait compris bien vite ce qu'il y avait de vain en un^tel effort, réduit à des essais de séduction personnelle, s'il n'eût cédé à un motif intérieur

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que, probablement, il ne s'avouait pas. Nos meilleurs sentiments recèlent de si imperceptibles sophismes et le cœur humain est si habile à se tromper lui-même I

Ce n'est pas tout. Il y a deux manières de corrompre : Tune grossière et brutale, c'est celle qui s'adresse à la soit de Targent ou des emplois; l'autre plus délicate, plus subtile^ c'est celle qui fait appel à la vanité. Or, la flatterie prodiguée sans mesure à tout venant est un artifice fami^ lier aux hommes qui ont une grande réputation à soigner. Convaincus que la flatterie, quand elle tombe de haut, a des attraits irrésistibles-, ils se font volontiers courtisant, pour grossir le notubre de leurs admirateurs, de leurs séides, de leurs porte-voix ; ils descendent à intéresser au ' succès de leur propre vanité la vanité d'autrui ; après l'avoir conquise de haute lutte, ils rusent avec la gloire. Ce fût un des torts de M. de Lamartine et un de ses malheurs. Un de ses malheurs ! car il lui arriva d'avoir affaire, tantôt à des natures intelligentes et fortes, comme celle de M. Barbes, auprès desquelles l'empressement de ses avances le décria; tantôt à des esprits déliés qui, comme M. Blanqui, le devinèrent et se servirent de lui quand il croyait s'être servi d'eux.

Quoi qu'il en soit, cdtte bienveillance systématique et banale de M. de Lamartine ne s'étendit point jusqu'aux hôtes du Luxembourg, lorsque ce palais de l'aristocratie fut devenu le palais du Peuple. Pourquoi ? Parce que M. de Lamartine ne savait rien du vrai mouvement des esprits; qu'il ne pouvait pardonner au Luxembourg d'être en corps et en âme cette Révolution de février dont tout le reste n'était que le bruit ou l'ombre; parce que, enfin, je l'ai déjà dit et je le répète, il avait peur du socialisme, cette grande réalité, comme les enfants ont peur des fantômes. S'il ne s'était agi que d'aimer le Peuple d'un amour poétique, il y aurait suffi certainement, et nul, plus volontiers que lui, n'eût répandu sur les souffrances humaines les trésors d'une sensibilité prompte à s'épancher en métaphores. Mais épouser hardiment contre les forts la cause du faible opprimé; braver, dans l'élan d'une âme indomptable, l'injustice armée d'un glaive, ou, seulement, l'injustice cou-

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ronnée de fleurs; s'exposer, pourlayérité étemelle, à être méconnu, calomnié, vilipendé, tourné en ridicule, mordu jusqu'au sang par des milliers de vipères; vivre apaise dans la haine des malhonnêtes gens, et, afln d'avoir pour soi son cœur, mettre au besoin l'univers contre soi, voilà ce qu'il faut. M. de Lamartine déûait noblement la mort: courage du soldat; il tremblait d'avoir des détracteurs : faiblesse du poète. Il lui manqua de savoir se faire des ennemis mortels.

Et c'est ce qui explique comment il eut de son cêté tous les partis pendant un jour. Il se coucha, crojant avoir la France à son chevet; il s'endormit dans l'ivresse de luimême; il rêva dictature; il se réveilla : il était geol.

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