INVASION DE L*ASSEMBLÉB NATIONALE
yerser une gontte de sang, sans attenter à aucune liberté, avaient inauguré en France , dans les circonstances les plus critiques, le règne de la démocratie. Ce ne furent pas des applaudissements commandés, mais un mouvement pontané, unanime, de reconnaissance, à Taspect imposant de ces premiers citoyens de la nouvelle République, qui venaient rendre à la représentation légale du Peuple le pouvoir qu'ils tenaient de son acclamation (!)• »
Après avoir donné les mêmes détails, Fauteur d'une autre intéressante et patriotique histoire de la Révolution de 1848, s'écrie : « Jamais gouvernement ne reçut ovation pareille (2) ! »
Le canon des Invalides annonça l'arrivée du Gouvernement provisoire dans FAssemblée. Lorsque le vénérable Dupont (de l'Eure) entra, appuyé d'un côté sur le bras de M. de Lamartine, et, de l'autre, sur le mien, l'Assemblée tout entière se leva d'un mouvement spontané, en poussant un grand cri de a Vive la République ! « Les spectateurs le répétèrent: et aussitôt que la vive impression produite par ce transport fut calmée, M. Dupont (de l'Eure), montant à la tribune, lut d'une voix profondément émue un discours bref et simple, que terminaient ces mots : «« Enfin, le moment est arrivé, pour le Gouvernement provisoire, de déposer entre vos mains le pouvoir illimité dont la Révolulion l'avait investi. Vous savez si, pour nous, cette dictature a été autre chose qu'une puissance morale, au milieu des circonstances difficiles que nous avons traver- Bées. Fidèles à notre origine et à nos convictions personnelles, nous n'avons pas hésité à proclamer la République naissante de, février. Aujourd'hui, nous inaugurons les travaux de l'Assemblée nationale à ce cri, qui doit toujours la rallier : Vive la République ! »
En- descendant de la tribune, M. Dupont (de l'Eure) fut reconduit à sa place, où Béranger l'attendait; et les deux
(1) Histoire de la Révolution de 1848, par Daniel Stem, t. II, pp. 370-
(2) Histoire de la Révolution de 1848, par M. Charles Robin, t. II, p, 260.
nobles TiôiUards tombèrent dans les bras Tnn de Tantre, an milieu de Fattendrissement général. De nonvelles acclamations ébranlèrent Tenceinte, acclamations passionnées de la part de ceux-ci, involontaires de la part de ceux-là, et qui recommencèrent à diverses reprises, dans le cours de la séance.
Vers le soir, le général Courtais, revêtu du grand uniforme de commandant en chef de la garde nationale, paraît soudain dans la salle^ annonçant que la place de la Concorde, le pont qui conduit au palais, et toutes les avenues, regorgent de citoyens impatients d*unir leurs vœux à ceux de l'Assemblée. Aussitôt, cédant à une impulsion irrésistible,' tous les membres s*élancent de leurs bancs, et vont se ranger sous le vestibule du palais, faisant face à la place de la Révolution. Quels mots pourraient peindre le caractère admirable et vraiment religieux de cette scène? C'était une douce journée de printemps, et le sojeil à son déclin dorait de ses rayons d'adieu la plus belle partie de la ville la plus belle qui soit au monde. Au moment où les représentants du Peuple parurent sous le vestibule, le canon retentit ; les drapeaux, les bannières de la garde nationale et de Tarmée s'inclinèrent ; la musique de chaque régiment fit entendre l'hymne sacré, la MarseUlaûe; et il monta vers le ciel une de ces clameurs puissantes qui, aux jeux olympiques, faisaient tomber morts les corbeaux dans le cirque. Ce fut une de ces heures suprêmes, trop courtes dans la vie des peuples^ où les pensées s'unissent en un mystérieux embrassement; où les &mes s'appellent de loin et se répondent; où les hommes, un moment oublieux de leurs haines misérables, se sentent de la même famille, et, sur l'aile d'une même inspiration, remontent tous ensemble à la source éternelle de leur commune existence.
Quelques jours après, l'Assemblée, presque à l'unanimité, rendait le décret suivant :
M L'Assemblée nationale constituante reçoit des mains du Gouvernement provisoire le dépôt des pouvoirs à lui
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confiés. Le Gouvernement provisoire, par la grandeur de ses services, a bien mérité de la patrie (1). »
Mais, tout résignés qu'ils étaient à se soumettre momen« tanément à la République comme à une nécessité iné-> vitable, les anciens partis monarchiques n'entendaient pas Tadmettre avec sa portée socialiste. Et, par malheur, ils trouvaient appui, à cet égard, dans la fraction du parti républicain dont les vues étaient purement politiques. Elle agit alors, cette fraction imprudente, comme un corps d'armée qui tout à coup ferait feu sur son avant-garde. Trompée par Thabile abnégation des légitimistes et des orléanistes, qui s*étudiaient de leur mieux à s'effacer, elle accepta leur alliance', pour chasser de tous les emplois les républicains socialistes, au profit des républicains formalistes.
De là la composition de la Commission executive, où TAssemblée fit entrer MM. Ârago, Garnier-Pagès, Marie, de Lamai*tine et, dans le secret espoir de rannuier, Ledru Rollin. M. Marrast resta maire de Paris, et M. Grémieux, ministre de la justice. M. Flocon eut le ministère du commerce. Quant à M. Dupont (deTEure), son grand âge lui donnait droit au repos.
Ainsi, presque tout le Gouvernement provisoire était coûservé dans les hauts emplois. Seuls, deux de ses membres étaient écartés, M. Albert et moi, c'est-à-dire les deux qui représentaient d'une manière plus spéciale la cause du prolétariat.
La veille du jour où ees nouveaux arrangements furent annoncés, nous avions l'un et l'autre résigné notre position officielle au Luxembourg : je profitai de cette occasion pour déclarer ma ferme résolution de n'accepter aucune fonction publique, tant que durerait l'Assemblée constituante (2). Ayant prouvé de la sorte que je n'avais aucun in* térét particulier en vue ; ayant.de la sorte repoussé d'avance les objections qui pouvaient concerner ma personne ,
(1) Voy, le Moniteur du 8 miii 1848.
(2) Yoy le Moniteur^ séance du 10 mai 1848«
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je me sentis à Taise pour demander de nouveau, et avec plus de force que jamais, la création d'un ministère chargé d*aborder enfin cette grande question du travail. C*est ce que je fis, dans la séance du 10 mai, en termes très-animés, avec émotion, et le cœur agité de pressentiments funèbres. journées de juin, journées de juin!... Ceux qui assistèrent à cette séance savent si Tefiroi qui remplissait mon âme resta sans écho. Avec quel transport ceux de la droite se levèrent, quand je dis que cette cause sacrée du Peuple, je la défendrais toute ma vie. Je les vois encore là, devant moi, debout, frémissants, le visage pâle de colère, et, le bras étendu vers la tribune ; je les entends encore me crier : « Nous aussi ! nous aussi. (1) ! >» Et comme ils tressaillirent, lorsque j'ajoutai : « 11 s'agit, de porter remède à une situation terrible, terrible, terrible : je l'ai vue de prèsf •» Mais il y avaijb parti pris de courir au-devant du péril. Je terminai mon discours par ces mots, dont moi-môme alors j'osais à peine approfondir le sens prophétique : « Sous le règne de Louis-Philippe, on vous a dit : « Prenez garde à la révolution du mépris! » Eh bien, c'est à nous de rendre impossible la révolution de la faim (2) I »
Le rejet de la proposition que je présentai ce jour-là fut d'autant plus navrant pour moi, qu'à l'exception d*Albert, aucun de mes collègues ne m'appuya. Tel était donc le résultat de tant d'anxiétés, de tant de veilles, de tant de luttes! Ainsi, le rôle d'Albert et le mien aboutissaient à cette annulation officielle du but de nos efforts, au milieu des outrages des uns et du silence des autres! Ainsi, on I nous avait envoyés au Luxembourg, avec mission expresse de préparer la solution du plus tragique problème des temps modernes ; et, maintenant que nous adjurions T Assemblée d'aborder sérieusement la solution attendue , nous étions abandonnés, conspués, traités presque de factieux, sans qu'aucun de ceux-là nous vint en aide, qui nous avaient jeté sur les bras le prolétariat affamé!
(1) Voy, le Moniteur, séanoe du 10 mai 1848.
{2} Jbid.
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N'était-ce donc que pour endormir ses maux qu'on avait paru nous confier sa cause? Et, pour comble, les royalistes affectaient d'imputer à des vues d'aipbition ma persistance à réclamer Taccomplissement des promesses faites au Peuple I J^avais eu beau déclarer de la manière la plus formelle que je n'aspirais qu'à l'honneur de rester représentant, ilb feignaient de Tignorer, et s'en allaient répétant partout : « Il propose un Ministère du Travail, parce qu'il veut être ministre (1) I »
Quant aux ouvriers, ce qu'ils éprouvèrent, on le devine. Un jour avait été fixé pour la célébration de làfite de la Concorde, et ils y avaient été naturellement invités. A cette invitation, voici quelle fut leur réponse. Le 11 mai, on lut sur tous les murs de Paris :
« Les promesses faites sur les barricades n'étant pas accomplies, et TAssemblée Nationale ayant refusé, dans sa séance dû 10 mai, de constituer un Ministère du Travail, les ouvriers délégués du Luxembourg ont décidé à l'unanimité qu'ils n'iraient pas à la fête de la Concorde.
« Paris, le 11 mai 1848.
« Pot^ les délégués, les msmhres du bureau •*
« Laqabdb, président ;
« Bbsnard, Godin, Lavoyb, vice-présidents;
« Lbfaubb, Délit, Pbtit, secrétaires (2). »
On dut ajourner la célébration de la Concorde; et le Ministre de Tintérieur prévint TAssemblée que la fête ne pouvait avoir lieu pour des causes majeures (3). i
(1) Ce mensonge — car, aprèft m& déoIaratioD, oe ne poavait pins être une simple erreur — se retrouve dans le réauisitoire prononcé, lors du procès de Bourges, par M Barochs, aujourd hui Pun des dignitaires de l'Empire. Ce réquisitoire, fameux à jamais dans les annales de l'imposture, est une chose qui tient du prodige. Pour savoir jusi^a'où peut aller Taudace de Tiiiiquité, il faut l'avoir lu.
(2J Vo^. le AtfpreMntanl du Peuple^ mai 1848, n« 42.
(3) Foy. le MoniUv/r, mai 1848, n» 137.