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De noirs nuages se formaient ainsi à l'horizon; les perspectives riantes avaient disparu. Béranger, à qui sa popularité, son âge, sa haute et calme intelligence, semblaient assigner, dans l'Assemblée, le rôle de médiateur, vit venir la tempête, et, n'espérant pas pouvoir la détourn er, envoja au président de l'Assemblée sa démission de représentant du Peuple, déjà offerte, refusée, mais cette fois définitive. Sa lettre se terminait en ces termes : « Ce n'est pas le vœu d'un philosophe, moins encore celui d'un sage; c'est celui d'un vieux rimeur qui croirait se survivre, s'il perdait, au milieu du bruit des affaires publiques, l'indépendance de l'âme, seul bien qu'il ait jamais ambitionné (1). »
Quelques esprits ardents ont reproché et, aujourd'hui encore, reprochent à Béranger de n'être pas demeuré, en ces jours orageux, à un poste où sa présence eût, peutêtre, empêché beaucoup de mal. Quant à moi, je dois dire que sa décision ne m'étonna point. C'était lui qui m'avait, en quelque sorte, tenu sur les fonts baptismaux de la politique (2); c'était lui qui, avec une affection presque paternelle, avait essayé de guider mes premiers pas dans l'âpre carrière. J'avais donc eu occasion de l'étudier, et nul mieux que moi n'avait la mesure de cette grande prudence de Béranger, dont les conseils avaient quelquefois irrité, en les enchaînant, les impatiences de ma jeunesse. Il était
(1) Moniteur, mai 1848, n» 137.
(2) Je dois à Béranger de ne pas avoir perdu une partie de ma vie à faire de méchants vers. Au sortir du collège, je m'étais très -mal à propos figuré que j'étais appelé à être un nourrisson des Muses; et, par une fetaliié déplorable, mes premiers essais avaient eu pour résultat de me charger le front de palmes académiques. Le moyen, après cela, de douter de ma vocation ! Béjanger, qui m'aimait d'une amitié vigilante et
avait
exa-
Jû
jour fut pris pour le prononcé du jugiinent. Non, jamais justiciable de Minos n'éprouva,, au moment de la sentence, émotion pareille à celle qui me saisit, ce jour-là, quand la porte de Béranger me fut ouverte.
âigoa tant alors I
INYAStON DB L^ASSBMBLliE NATIONALE 15
républicain à coup sûr ; mais il n'apercevait la Eépublique que loin, bien loin encore dans l'avenir, parce que la génération contemporaine ne lui paraissait pas propre à fournir des républicains; parce que, dans la plupart de ceux qui se proclamaient tels, et qu'il jugeait sincères, il ne découvrait qu'aspirations généreuses où il cherchait des convictions réfléchies ; parce qu'enfin beaucoup d'entre eux, suivant lui, prenaient follement pour de la dignité personnelle le mépris de toute disciplii^e, et Terivie pour l'égalité. Je me souviens qu'un jour il me dit, avec un sourire doucement moqueur : « Vous êtes trop pressé, mon enfant. Vous parlez de république? Mais, dans une république, il faut un vice-président, attendu que le président peut tomber malade. Or, trouver, aujourd'hui, quelqu'un qui se contente d'être vice -président, voilà le difficile! » Cette sagesse si tranquille, si fine, si prompte à s'effaroucher, et qui volontiers s'exagérait, sous le rapport de l'observation, le mauvais côté des choses humaines, disposait mal Béranger à accepter une situation quelconque dans la tourmente de 1848. Nommé membre, malgré lui, dans une assemblée qui couvait des colères implacables, il n'en eut pas plutôt entendu les sourds grondements, qu'il pressentit les suites. Il n'était pas homme à se méprendre sur la portée de la lutte qu'il voyait s'engager entre les élus de la Province et Paris. Y avait-il chance qu'il intervint d'une manière tant soit peu efficace? Le déchaînement des passions réactionnaires, audébut même ; lafin de non-recevoir opposée à la plus légitime des demandes ; le refus du Peuple d'assister it une « fête de la Concorde » inaugurée sous de pareils auspices; les clameurs de la presse ; l'exaspération des clubs: tout cela semblait annoncer qu'un confiit, et furieux, était désormais inévitable. Béranger, convaincu de son impuissance à le prévenir^ demanda que sa vieillesse ne fût point condamnée au désespoir d'y figurer.
C'est un des traits caractéristiques du génie de la
France, que jamais le sentiment de ses propres maux ne
Vont rendue indifférente aux douleurs des autres peuples :
- non moins vivement que la question du travail, le Peuple,
au mois de mai, se préoccupait.*, de quoi? de la Pologne
If 6 LA BâvOlVl C'^ DB FÊYBTER 1t48
gémissante, et de rita!:e agitant ses chaînes ; de lapre^ mière surtout, que notre intervention seule pouvait sauver. Des nouvelles désolantes venaient d*ôtre reçues : danti le grand-duché dé Posen, les Polonais, soulevés, s'étaient battus avec une intrépidité admirable, mais avaient succombé sous le nombre ; Tincendie de plusieurs villages, le meurtre étendu aux femmes et aux enfants, avaient, comme d'ordinaire, déshonoré la victoire de la force sur le droit. Laisserait-on la Pologne périr, périr en poussant ce cri de détresse : « Dieu est trop haut, et la France trop ^ loin? n L'entraînement fut général, il fut immense. On en peut juger par une première démonstration qui eut lieti le 13 mai. Près de dix mille citoyens parcoururent la ligne des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, au cri mille fois répété de « Vive la Pologne! » Et, le soir, on agitait dans tous les clubs le projet d'une manifestation plus imposante encore et plus nombreuse.
Le club présidé par M. Blanqui la voulait. Lui , d'après ce qu'il déclara plus tard, au procès de Bourges, augurait mai des résultats ; mais il ne crut pas devoir se roidir contre le sentiment qui paraissait prévaloir, insistant sur ces deux points : que la manifestation devait être calme, qu'il fallait y aller sans armes, et ajoutant : « Il ne faut pas même que, de l'Assemblée nationale, on puisse apercevoir les colonnes populaires (1). ♦»
L'idée d'une manifestation plaisait à M. ftaspail, quila désirait pacifique, et l'espérait mtgestueuse.
Cependant, du milieu même des rangs républicains, quelques voix s'étaient élevées pour adjurer l'opinion de ne pas s'emporter au delà du possible. Avant de courir la grande aventure d'une guerre qui embraserait le monde, ne convenait-il pas d'attendre que la République se fût fortifiée contre les haines du dehors et les trahisons du dedans? En poussant à la boucherie tant de patriotes au cœur fier et noble, tant de républicains intrépides que les
(1) Déclaration de M. ^ Blanqui, au procès de Bourges, audience da 13 mars 1849. Voy. le Peuple, mars 1849, n'* 116.
INVASION DE l'assemblée NATLONAE I 77
meneurs de la réaction brûlaient d'éloigner, la guerre ne pousserait-elle pas au succès de ces complots intérieurs qui avaient cessé d^être un mystère? L'Italie avait constamment repoussé notre intervention : fallait-il la lui imposer par la violence, la lui faire subir comme insulte? Quant à la Pologne, arriver jusque-là était impossible sans passer sur le corps à l'Allemagne. Dans un article véhément, le journal que rédigeait M. Proudhon s'écria : « Pour servir la liberté là-bas, nous allons la compromettre ici (1). s» Vains discours I Le génie cosmopolite de la France avait parlé, il voulait être obéi.
Mais les sympathies qu'avait éveillées le sort de la Pologne ne pouvaient-elles donc se faire jour qu'au moyen d'un cortège de cent mille hommes allant se heurter aux portes de l'Assemblée? Grave question, et qui valait certes qu'on la pesât mûrement.
Depuis la manifestation du 17 mars, en'eflfet, lasituatioi\ avait bien changé dé face. Au 17 mars, il n'y avait pas encore, ainsi qu'aux premiers jours de mai, deux forces en présence, prêtes à s'entre-heurter; au 17 mars, le Peuple n'avait pas à craindre de rencontrer, dans sa marche-pacifique vers l'Hôtel-de-Ville, la Contre-Révolution militairement organisée; au 17 mars, le signal de la guerre civile ne risquait point d'être donné par le rappel ; au 17 mars, il y avait un centre, le Luxembourg, d'où pouvait partir une impulsion régulière, de nature à prévenir tout désordre; au 17 mars, enfin, on n'avait pas affaire à une assemblée issue du suffrage universel, et représentant, comme teUe, le principe de la souveraineté du Peuple. Maintenant, quelîe différence ! Et puis n'avait-on pas l'enseignement funèbre du 16 avril, dont le héros, M. Marrast, siégeait en ce moment à l'Hôtel-de- Ville ? On parlait de faire porter au palais Bourbon une pétition en faveur de la Pologne par quelques citoyens suivis d'un cortège de cent mille hommes? Mais si ce cortège, formé au hasard, composé d'éléments divers, et traversé par de^ courants contraires, devenait désordonné, tumultueux, Ingouver-
(1) Voy. le Représentcmt du Peuple, mail848, n« 44,
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nable! pi dlmpurs agents de la réaction parvenaient, en s'y mêlant, à j introduire Tanarchie! si, une fois aux portes de rAssemblée, la multitude était poussée par des influences occultes à en enyabir le sanctuaire, sauf à se disperser ensuite devant la garde nationale accourue en armes, après avoir compromis les noms populaires, et donné le spectacle de la Révolution aboutissant au cbaos ! ... Voilà ce qui était à craindre.
Et, d*autre part, n'y avait-il à la tête du mouvement que des bommes dignes d*étre investis d*une confiance absolue? ,
Un jour, — longtemps après les événements que je retrace, — je reçus, à Londres, la visite d*un bomme que je . n'avais jamais vu, et qui, entrant chez moi, me dit : « Je suis Huber. » A ce nom, j'éprouvai un sentiment qu'il lut sans doute sur mon visage; car un étrange embarras se manifesta aussitôt dans sa contenance. Sur les relations de cet homme, très-mêlées et quelques-unes très-obscures; sur le fait d'une lettre qui, tombée par hasard ou comme par hasard de son portefeuille, révéla autrefcAs au gouvernement de Louis-Philippe l'existence d'un complot dont M. Huber tenait les fils et possédait le secret; sur sa nomination d'intendant du domaine de Raincy, obtenue du Conseil par M. Marrast la veille même du 15 mai; sur des lettres de lui trouvées à la préfecture de .police et prouvant que, sous Louis-Philippe, il correspondait, de sa prison, avec le préfet de police d'alors; sur tout cela, il avait couru des bruits d'un caractère très-grave; et, dès qu'il parut, je me rappelai ces circonstances accusatrices, sans oul^lier que c'était là le personnage qui^ le 15 mai, avait, du haut de la tribune, au sein d'un désordre efl*royable, osé prononcer ces mots si funestes à la République :« L'assemblée est dissoute I 9» Je lui fis donc un accueil d'une froideur extrême, ce qui ne l'empêcha point de me dire qu'il venait me demander un service. « Lequel^ monsieur? — Je désirerais avoir une entrevue avec M. Caussidière; il a répandu ou contribué à répandre des rapports dont je tiens à me laver. Il faut que je m'en explique avec lui, et je voudrais que ce fût devant vous. — Soi^, n J'écrivis à M. Caussidière que