CHAPITRE VI
Préparatifs du banquet. — Imminence de la catastrophe.
Le rejet de tous les amendements conciliateurs, le maintien intépjral, dans l’adresse, des paroles repoussées comme injurieuses par l'opposition jetaient M. Barrot et • son parti dans de grandes perplexités.
A l'ouverture de la session, l’opposition dynastique, satisfaite de la dernière revue qu’elle avait passée de ses forces au banquet de Rouen, et craignant que le radicalisme ne prît l’avantage si l’on prolongeait la campagne, avait décidé qu’on s’en tiendrait là, l’agitation réformiste n’ayant plus, disait-elle, sa raison d’être pendant les débats de la Chambre. Mais le tour irritant de la discussion, l’attitude hautaine du ministère et le persiflage du Château, piquant au vif les amours-propres, provoquèrent au combat. Une fois le combat engagé, il ne fut plus au pouvoir de personne d’en diriger l’élan ni d’en prévenir l’issue.
Dès le 8 février, M. de Girardin, dont 1e journal devenait de) plus en plus menaçant et annonçait hautement une crise prochaine, adressait à M. Odilon Barrot une lettre pleine à la fois de raison et de courage pour l’engager à donner sa démission dans le cas où le paragraphe injurieux serait voté. « Il est impossible, disait le rédacteur de la Presse, si vous donnez votre démission (et comment vous abstenir de faire ce qu’a fait M. Berr^er en 1841?), que
l’oppobilion tout entière ne suive pas votre exemple. Je n’en excepte ni M. Thiers, ni M. de Rémusat, ni M. l)ufaure *. » En effet, aussitôt après le vote, cette question fut débattue dans la réunion des députés réformistes. En appeilcrait-on de la majorité parlementaire à la majorité électorale? Forcerait-on le pouvoir, par une démission en masse, de convoquer plus de cent collèges électoraux, et susciterait-on de la sorte dans le pays une agitation nouvelle infiniment plus sérieuse, plus profonde, d’un caractère plus révolutionnaire que ne l’avait été l’agitation des banquets? C’était l’avis des tempéraments irascibles, et particuliérement de ceux d’entre les députés dont la réélection était certaine. On eu compta quinze sur cent quatre-vingts. L’avis contraire prévalut, et, le 14 février, M. de Girardin fut seul à donner sa démission en ces termes :
« Monsieur le président,
« Entre la majorité intolérante et la minorité inconséquente, il n’y a pas de place pour qui ne comprend pas :
« Le pouvoir sans l’initiative et le progrès, l’opposition sans la vigueur et la logique. Je donne donc ma démission.
« J’attendrai les élections générales.
« Ehilb de Girardin. »
Pour se relever à ses propres yeux de cette première défaillance, l’opposition arrêta que nul d’entre ses membres
• La Presse publiait, le lendemain du rejet de ramendeniciit de M. de Givré, un excellent article dans lequel elle insistait sur la question de légalité restée douteuse aux yeux d'anciens ininislres, de conseillers à la Cour de cassation, d'anciens bâtonniers de l'ordre des avocats et do cent quatre-vingts députés sur (jualre cents. Elle conseillait au cabinet de saisir les pouvoii-s législatifs d’un projet de loi qui dé- Icrininerail dans quelles circonstances et sous quelles réserves le droit de s’assembler pourrait être exercé ou serait interdit. iLa Presse du 12 février.) C'élait encore là. pour le ministèr,', une manière loyale et prudente de sortir du conflit; mais le cabinet, par un rare privilège, manquait presque également de prudence et de loyauté.
n’accppterail plus aucune invitation, ni chez le président de la Chambre, qui avait voté avec le parti conservateur, ni môme aux Tuileries, et que, si le sort en désignait quelques-uns pour la députation chargée de présenter au roi l’adresse, ils s’abstiendraient. Puéril effort d’héroïsme, néanmoins encore au-dessus du courage civique de ces austères législateurs, car, au jour de l’exécution du serment, sur trois députés dont les noms étaient sortis de l’urne, un seul demeura fidèle à la résolution prise *, et le roi, en recevant la députation, put se féliciter tout haut de la trouver plus nombreuse qu’il ne l’avait vue depuis bien des années. La plupart des conservateurs s’y étaient joints en effet, malgré leur mécontentement et leurs murmures. Ils auraient souhaité que le ministre, si gravement atteint par la discussion de l’adresse, donnât sa démission pour leur épargner l’embarras d’une fidélité devenue très-compromettante. Le cabinet, disaient-ils, durait depuis trop longtemps. Leurs regards se tournaient vers M. Molé. Celui-ci prenait entre l’opposition radicale et le ministère une altitude également sévère pour l’ime et pour l’autre, et se ménageait avec MM. de Rémusat, Billault, Dufaure, dos intelligences qui devaient le mettre à même de composer un cabinet de conciliation tout à la fois agréable au pays (du moins il le pensait ainsi) et moins blessant pour le roi que ne le serait l’entrée de M. Thiers aux affaires. Mais, en attendant que cette combinaison fût arrivée â maturité, les conservateurs voulaient garder les apparences et faire acte de soumission au Château.
En renonçant à l’agitation électorale, en décidant de rester à son poste, l’opposition se voyait engagée d’honneur envers les électeurs parisiens, la garde nationale et
* j’enire dans ce défait parce qn’il mo paraît caractériser, mieux que bien d’autres pins iniportanls en app.arence, l’ostentation d’indé- ]>endance et la faiblesse réelle de l’opposition dynastique. Combien le roi et les ministres n’avaient-ils pas raison de tenir eu grand dédain de pareilles bravades !
U's écoles, doiil les iiileiilioiis devenaient de jour en jour moins douteuses, à poursuivre, par tous les moyens légaux, l’e.xercicc du droit de réunion. Conséquemment il fut décidé que les députés llétris assisteraient en corps au banquet; mais ils se réservèrent d’en fixer à loisir, après mure réflexion, le jour, le lieu, l’heure, le mode, le cérémonial et l’étiquelle. 11 régnait à cet égard trèspeu d’accord parmi les réformistes. La crainte d’en faire trop ou trop peu, en les agitant diversement, les tenait en incertitude. Les jeunes gens des écoles, qui avaient dû organiser un banquet paiticulier, y avaient renoncé, afin de ne pas faire de diversion, et, non contents d’offrir, c’està-dire d’imposer à M. Barrot leur concours dans la grande nianifestation (pie préparait l’opposition dynastique, ils demandaient à la commission des cartes d’admission pour un certain nombre d’ouvjiers. Cette demande fut mal accueillie ; mais, appuyés par le comité de la Rt^forme, les étudiants arrachèrent aux répugnances des chefs réformistes vingt cartes pour eux et douze pour les ouvrieis. Sans s’ari’ôter à ce premier succès, la Réfffnne, toujours dans les mêmes vues, insistait pour qu’on se réunit, selon le premier projet, dans le douzième arrondissement, au faubourg Saint-Marceau, au sein d’une masse populaire en ébullition qui ne pouvait manquer d’entraîner la manifestation bien au delà des voies légales. L’intention était évidente. .Vussi la l éunion des députés écarta-t-elle tout d’abord celte proposition. On se mit à délibérer sur différents autres projets dont aucun ne paraissait offrir toutes les convenances désirables. Il s’en fallait bien, d’ailleurs, que la réunion lut aussi unaiiime que ropinion publique. Tantôt M. Dnvergier de Ilauraime, tantôt M. Thiers, tantôt des avis un peu moins timides remportaient dans les conseils de M. Barrot, et, pendant ces o.<cillations, le emps s’écoulait. Les Parisiens, toujours amateurs de spectacles et d’éniotions, s’impatientaient; les républicains semaient le soupçon dans le peuple et lui représentaient les lenteurs de I. 15
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ii«
IIISTOIItE
M. Uarrul comiiie un jeu combiné avec la cour, coinnie une trahison. (ilia(|ue soir on voyait se former dans les rues des groupes animés. Au Théâtre-Historique, où Ton jouait le Chevalier de Maison-Rouge, drame do M. Alexandre Dumas, le chœur des Girondins {Mourir pour la patrie), devenu populaire, était redemandé à glands cris. Au théâtre de TOdéon, fréquenté par les étudiants, retentissaient chaque soir des chants patriotiques; et le matin, en rapportant les débats scandaleux d'un procès de viol suivi d’assassinat, intente au frère Léotade, les journaux démocratiques ravivaient dans le peuple le mépris pour le clergé et de tout ce qui pouvait, à un degré quelconque, être suspect d’aristocratie'. Chaque heure perdue par l’opposition réformiste était une heure gagnée par la révolution.
Cependant, malgré les dédains vrais ou affectés avec lesquels ou parlait au Château du banquet et des banquetistes, comme, en dépit des prévisions, on touchait â une rupture ouverte, peut-être â une lutte armée, tout en plaisantant et en raillant M. Barrot et ses amis, ni la cour, ni le cabinet ne négligeaient les négociations et les entremises. .M. Thiers s’y employait de tout .son esprit; mais la difticulté n’était pas petite. Chaque joui' rendait une retraite do l’opposition plus malaisée. Les adresses de félicitations, les exhortations â persévérer arrivaient en masse des dépaiteiuents. L«*s écoles se prononçaient, et l’on commençait â sentir, dans l'aris, cette fto inentation â laquelle se reconnaît l’approche des grands soulèvements populaires. Le Journal des Débals baissait de ton. 11 n’insultait plus et promettait que la question de réforme serait discutée ii fond et définitivement résolue, dans le cours de la législature actuelle. Il ajoutait.
• L’altliniln itii iiarti tti^rical, en eetle circoiislanco, a\ail élc li'ime insigne maladresse. Encouragé par la reine, il pi'enail liauteineiit la défense de l’accusé, s'elïüi’tjanl d'oljscurcir l’évidence des faits. 1-cs l'oligieux de l’ordre apportaient de telles entraves à l'action de Injustice par leurs faux témoignages ou leur silence, que le garde des sceaux crut devoir s'en plaindre ofliciellemenl à l'arclievèque de Touloiise.
pot,.
DF, I. V P.ÉVOI,tJTIOS DE 18i!<.
dans un langage énigmatique, que. celte qjw’Stîon désormais ne dépendait plus des ministres, mais de la Providence.
Enfin, le 17, après bien des tergiversations, le National, autorisé par la réunion des députés réformistes, annonçait qu’on s’était entendu sur le choix d’un local privé où le banquet aurait lieu le dimanche suivant. Ce local était un terrain vague, appartenant à M. Nitot et situé dans les Champs-Elysées. En nombre considérable d'anciens députés de l’opposition, parmi lesquels on comptait MM. de Cormenin, Martin de Strasbourg, Taschereau, etc., et trois paii's de. Fi ance, MM. le duc. d’Harcourt, de Doissy, d’Altou- Sliée , faisaient comiaitre (>n même temps leur intention formelle d’assister au banquet, la* bruit courait que les commandants supérieurs de la garde nationale, inquiets de ces dispositions, tenaient prêts des billets de service eiv blanc, au moyen desquels on improviserait une gar'de nationale de choix, une fausse garde nationale, disaient les journaux radicau.v*. On affirmait aussi que M. le duc de .Montpensier avait doiuié l’ordre, à Vincennes, où l’on travaillait nuit cl jour à confectionner des munitions, d’expédier sur l’Ecole militaire doux batteries d’artillerie de campagne, vingt caissons d’infanti'rie, des boites à mitraille,
‘ ('.es l)rnib> lU'icent si bien coiisi.staiice, i|U(î le dief il'élal-niiijni' de la “Oi'tle natimialc, M. Carbonel, crnl devoir réclamer dans les journaux contre celte calomnie. Voici les rédlexioiis dont le ComliUilioiinel accompafniait la leltre du général :
« ^oiis avoas publié hier le procès-verbal d'une réunion extraordinaire des olficici’s et délégués de la 3' compagnie du 4' bataillon 10* légion, diaïucl il résulte que le sergent-major de la compagnie, chargé de composer un jiiquet de douze hommes pour une éventualité, a remis directement à l'état-major do la 10' légion douze billel.s de garde sans date et portant les noms de douze cbas.senrs qu'il est convenu avoir choisis sur le contrôle de la compagnie, sans obsiTver, ainsi que c'était s<m strict devoir, l’ordre naturel des tours de service, et sans en avoir informé le capitaine.
« A propos de cette publication, M. Carbonel nous somme de reproduire la lettre suivante qu’il a adressée an National.
« Après avoir lu cette IcUlc, on s'apercevra aisément tpi'elle ne détruit pas les a.sserlions contemies dans le document que nous venons
mSTÔlRE
des pétards et des flaniLeaux pour le service de nuit. Tout semblait donc hâter le conflit, mais ce n’était là qu’une apparence. Pendant qu’on amusait le public par de démonstiations extérieures, par des menaces, par des grands aii’s de courroux, les dispositions paciliques du comité réformiste prenaient le dessus dans riiilimité des conseils ; elles éclataient dans le choix même du lieu de réunion pour le banquet. Comment un mouvement populaire auraitil pu prendi'e quelque consistance et résister au moindre déploiement de tioiipes, dans les larges avenues des Champs-Klysées, sur un terrain ouvert de toutes parts? La pensée n’en pouvait venir à per.sonne. Mais ce n’était pas tout. A force de ponrparlei’s et d’intrigues, M. Thiers, secondé par MM. Vitct et de Morny, avait fait accepter de part et d’autre dt's conventions qui achevaient de rendre la ma-
(ic rappeler, et qu'elle ne justifie peint les irrégularités signalées ilans les mesures jirises pai- le sorg(*nl-ina,jnr.
n i:.M\llE X.VTIONAI.E I)U DKP.inTEMEXT DK I.A SKINE.
« Paris, le 18 lévrier tStS.
« Monsieur le rédacteur,
K Vous avez supposé (pie les lettres de servii^e préparées dans la 10" légion, conforiuéinent aux pri'iédiuils qui y élaient élalilis, ravaiiuil (Hé par suite des instructions données par rétat-inajor général. J'aflirme, an contraire, (pi’aucun ordre seuililaWe n'a été envoyé aux chefs de légion. Le colonel delà 10” a.été seulement prévenu qu'en cas de troubles, le premier ordre qu'il recevrait serait de réunir le plus promptcineiil possible, au chef-lieu de rarrondissemeiit, un piquet de réserve de cent gai'des nationaux. Il a cru devoir, dans un esprit de justict!, faire peser ce service dans lotîtes les compagnies de la 10” légion, si cette prise d'armes a lieu. Les gardes nationaux qui sont commandés seront certainement fort surpl is de se trouver classi^, par le national, comme des hommes dèpendanix et d'une obt’ixsance obligée.
H De semblables choix fausseraient gravement en effet 1 instilulion de la garde nationale. Ils ne seraient assurément autorisés ni par le commandant supérieur, ni par son chef d’état-major.
» Recevez, etc.
« U marMuil de camp, chef de l' dtat-major général,
U tiARBONKI,. D
DE l,\ P.ÉVOMITION DK 1 8 48. 149
iiifcslalioii df'*riM)ii'p. MM. Duvergicr deHaiiraniio, dp Malleville, Berger, Vitet etdeMorny, reprê.sentant l’opposition el le parti ministériel, se réunirent dans un des bureaux de la Chambre. Voici, en substance, ce qui fut dit et convenu des deux parts : entre le gouvernement, qui prétend qu’une manifestation pareille est un délit prévu et défini par des lois existantes, et l’opposition, qui soutient que le fait ne tombe sous la juridiction d’aucune loi, il n’est qu’un moyen de décider qui a tort et qui a raison : que ropjiosition coininette le délit prétendu, que le gouvernement le laisse cominettre, les deux [lartis en appelant ainsi à la décision du tribunal. Kn conséquence, l’opposition .se rendra au lieu indiqué pour le banquet. Elle trouvera sur le seuil un coniinissaire qui ne l’empêchera pas d’entrer, le gouvernement garantit ce point, car enfin, si le commissaire barrait la porte, il faudrait la forcej’, ce qui serait un bien autre délit que celui qu’on se propose de commettre, ou bien il faudrait quitter la place, ce qui serait pis encore, puisqu’il n’y aurait de délit d’aucune espèce. Le commissaire avertira l’opposition qu’elle commet un délit. L’opposition passera outre. Elle en fera tout juste assez pour que le commissaire puisse verbaliser, .\lors le commissaire menacera de la force année. M. Barrot déclarera qu’il ne cède qu’à la force. 11 engagera les membres de la réunion à se retirer. En sortant, les députés annonceront à la foule qu’ils ont parfaitement atteint leur but. L’opposition s’engage à ne pas proiioncej- de discours, à empêcher autant que possible l’intervention irritante des journaux, à ne convoquer aucune réunion d’aucune sorte jusqu’à la décision du tribunal. — Se couvrir de l idiciile, tromper le pays, renier des principes soutenus depuis dix-scpt ans avec une autorité de paroles, et, en dernier lieu, avec une véhémence de menaces (|u’on allait qualifier de fanfaronnades, tel était le résultat certain de cette absurde mise en scène.
Les réunions présidées par M. Barrot, devenaient chaque jourplus confuses. Le parti de la prudence y était le plus nom-
HISTOir.K
lii'OMX, cl, 110 clieriiiaiil quo dos expôdieiits dilaloiros, oo paili faisait ajourner, quand il ne pouvait faire repousser les résolutions honorables. Ainsi, dès le lendemain du jour où le National avait annoncé le banquet pour le. dimanche suivant, on lui faisait imprimer la note que voici : « Plusieui’s rensei<rnements inexacts ont été publiés par la presse quotidienne sur l’organisation du banquet du douzième arron^ dissement. Le changement d(> local, que l’importance de la manifestation a nnidii nécessaire, eu a seul retardé la réalisation.
a Le banquet aura lieu irrévocablement dans les preiniei's jours de la semaine prochaine.
« La commission du douzième arrondissement fera counaitre l’heure et le lieu, dés que toutes les dispositions matérielles auront été définitivement arrêtées entre elle, le comité central et les membres des dçux Chambres qui se sont engagés à prendre part à cette protestation essentiellement légale et pacifique. »
La vérité est que M. Thiei's, qui prévoyait tout, redoutait une trop grande affluence d’ouvriers le dimanche, à cause de la suspension du travail, il gagnait, d’aillem’s, quarantehuit heures à <;e retard ; et, pour c-et esprit fertile en combinaisons, gagner un peu de temps, c’était s’ouvrir mille (îhances nouvelles, mille éventualités favorables. Ignorant jusqu’à quel point la population parisienne était exaspérée, M. Thiers se complaisait dans d’infiniment petites laises, aussi vaines que puériles. 11 ne devinait pas, il avait oublié ce que peut, à certaines heures, l’élan d’une forte passion pour un grand droit.
Le National s’étonnait et disait ; « Nous publions cette note telle qu’on nous l’envoie : nous ne déguisons pas qu’elle est fort loin de nous satisfaire. On aurait dû expliquer au moins par quelle suite d’incidents étranges et de malentendus répétés un local, trouvé la veille, échappait le. lendemain, parce qu’on négligeait de prendre immédiatement les précautions légales qui devaient rendre inutih's
1»K l,\ IIKVOLÜTION DE 18tS. 151
toutes le» iiiduences en donnant aux promesse» la validité d’un contrat.
« iSous regretterions plus vivement encore qu'on fût forcé de renoncer à faire le banquet un dimanche. C’était le vœu formel de la grande commission, et ce parti n’avait pas été pris à la légère et sans quelque motif sérieux. Il ne faut donc pas moins qu’un obstacle inatériel et insurmontable pour déterminer à changer le jour de la manifestation.
Selon nous cet ajournement .serait trés-fàcheux. Comme on n’en peut imputer la faute à pei'sonne, nous nous contenterons d’en gémir. »
Le i9, il publiait une nouvelle note conçue en ces ternies : « La l'ommission générale chargée de. l’organisation du banquet du douzième arrondissement a décidé que la manifestation aurait lieu irrévocablement mardi procbaiii,
22 février, à midi.
(t On indiquera plus tard le lieu de la réunion. »
On comprend combien le cabinet devait s’enhardir en louchant ainsi du doigt les faiblesses de l’opposition '. Après
‘ t^ependanl le CtmsIiliUioiine/ du ‘20 février parlail encore avec une certaine résolution; mais ce n'était (lu'uno retraite bien masi]uée.
Voici («inmenl il s’exiiriinait ;
c Les députés de l'opposition so sont réunis de nouveau ce matin, alin de délibérer sur la part ipi'ils doivent prendre à la manifestation i|ui se prépare pour le inainiieii du droit de réunion contesté et violé' par le ministère. .Vprès avoir entendu le rapport de sa commission, ras.«cmblé-e a reconnu, à runaniniité, qu’il était plus que jamais nécessaire de proteslei' par un frraiid acte de rc^istanre légale rjuilre une mesure coiitrairt! au iiriiicipe do la con.'iliUitioii romme au texte de la foi. Eu conséquence, il a été résolu ((ue, mardi prochain, ou .'^e rendrait •
eu corps au lieu de la réunion.
.< Une telle résolution est le plus bel hommage que les ilépulés puisseul rendre à rinlelligence, au patriotisme, aux sentiments généreux de la jtopulalion parisienne. Les députés ne sauraient admettre, avec les ennemis de la lilverlé, qu’un peuple dont on méconnaît les droits soit condamné «à choisir entre l'ol éissance servile et la violence. Ils en xmt donc certains d’avance, la population tout entière comprendra qu'une manifestation pour le droit contre l’arbitraire mnnquerail son but, si elle ne restait pas paisible et régulière. Taris a fait souvent des efforls lié-roïques, de gu'aiides révolutions. Il est appi'lé aujourd’hui à
HISTOIUR
les avis pusillaiiiines, les détections étaient venues, et M. ÜucluUel se crut assez fort pour jeter bas toute espèce de masque. Il était las de ces négociations interminables; il lui tardait d’en finir. I^e manifeste du comité du banquet, publié, le 21 an matin, dans tous les journaux, lui en fournit l'occasion. Il la saisit.
La rédnctitm de ce manifeste avait été confiée à M. Mai'rast. M. Barrot entendait que ce fdt un simple programme de la cérémonie. M. Marrast en lit un véritable appel au peuple. Voici comment il s’exprimait :
« Comme il est naturel de prévoir que celte protestation publique peut attirer un concoui's considéi able de citoyens, (;omme on doit présumer aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur devi.'^e de Liberté, Ordre public, voudront en celle circonstance accomplir ce double devoir; qu’ils voudront défendre la liberté en se joignant à la manifestation, protéger l’ordre et empêcher toute collision par leur présence ; que, dans la prévision d’une réunion nombreuse de gardes nationaux et de citoyens, il nous semble convenable de prendre des dispositions qui éloignent tonte cause de trouble ou de tumulte :
K La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans un quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permît à la population de s’agglomérer sans qu’il en résultât d’encombrement.
« A cet effet, les députés, les paii-s de France et les au-
donner un iiiilcc exeniitlo aux iiLHiples, à leur iiioniror que, dans les. pays lilires, l'altitude caliue cl terme du citoyen re-spectant la loi, di-t'endaiil son droit, est la plus irrésistible roiunie la jdus majestueuse des forces nationales. Deux grands résullals seront ainsi obtenus ; la consécration d'un <lroil iubéreiit à toute constitution libre, et la preuv<‘ ('■clatautc du progri-s de nos meeurs polili(|ues.
« Les députés de l'opposition coiuplent donc .sur la sympathie etsuil'appui de tous les bons citoyens, comme ceux-ci peuvent conipler sur leur dévoueineul infatigable et sur la fermeté de leui-s résolutions.
<r Séance tenante, il a été donné lecture d’une lettre iiar laquelle les députés acceptent l'invitation des commissaires du dou/ième arrondissement; quatre-vingl-sepl députés l’ont déjà signée, »
1res personnes imitées au banquet s’assembleront, mardi procdiain, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de l’opposition parlementaire, place de la Madeleine, n“ 5.
i( Les souscripfeni’s du banquet qui font partie de la garde nationale sont priés de se réunir devant l’église de la Madeleine et de former deux haies parallèles entre lesqiudles se placeront tes invités.
U Le cortège aura en tête des officiers supérieurs de la garde nationale, qui se présenteront pour se joindre à la manifestation ;
« Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang d’officiers de la garde nationale ;
a Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonne suivant le numéro des légions;
a Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes gens des écoles, sons la conduite de commissaires désignés par eux ;
« Puis les antres gardes nationaux de Paris et de la banlieu»', dans l’ordre di'signè j)lns haut.
« Le cortège partira à onze heures et demie et se dirigera , par la place de la Concorde et les Champs-Elysées, vers le lien du banquet.
« La commission, convaincue que cette manifestation sera »rautant plus effuîaee qu’elle sera plus calme, d’autant plus imposante qu’elle évitera même tout prétexte do • conflit, invite les citoyens à ne pousser aucun cri, à ne porter ni drapeau ni signe extéiieur; elle invite les gardes natioiifinx qui prendiont part à la manifestation à se pré- *
senter sans armes ; il s’agit ici d’une protestation légale et pacifique, qui doit être surtout puissante par le nombre et l’attitude ferme et trancpiille des citoyens.
« La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l’ordre ; elle se confie à la présence des gardes nationaux; elle se confie aux sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec
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IIISTOIl!l'.
la liboiié, d (jiii sait qii(‘, pour as.siin*r la inainlifii de scs droits, elle n’a besoin que d’une démonstration paisible, comme il convient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l’autorité irrésistible de sa force morale et qui est assurée de faii'e prévaloir ses vœux légitimes par l’expression légale et calme de son opinion. »
Grande fut la stupeur dans les rangs du parti conservateur et de l’opposition constitutionnelle à la lecture de ce manifeste, l’i’csquc aussitôt le ministère y répondit en faisant afficber sur les murs :
l“L'ne proclamation aux habitants de Paris pour les inviter à s’abstenir de toute manifestation ;
2" Un arrêté qui invoquait la loi de 1790 et interdisait le banquet ;
5® Une ordonnance contre les attroupements ;
¥ Une proclamation du général Jacqueminot, qui rappelait les articles 234 et 258 du Code pénal aux gardes nationaux agissant comme tels sans convocation légale.
Puis M. Duchâtel accourut à la Chambre des députés, déterminé à i‘envoyer sans plus de ménagements à l’opposition menace pour menace. M. Barrot s’y rendait de son côté, mais d’un pas irrésolu, avec une volonté chanctv lante, triste, soucieux, en proie à mille perplexités. De ce qu’il allait liiû’c, d’une parole qu’il allait dire, dépendait ou la honte de son parti avec sa propre confusion, ou la teirible inconnue d’un soulèvement populaire. En cas de défaite, du sang vei-sé, des prisons, des exils, la confiscation de toutes nos libertés peut-être. En cas de victoire. .. Mais c’est là ce qu’il u’ osait envisager de sang-froid. M. Barrot s’éveillait en sursaut d’un long rêve agréable à son ànie paisible. Il avait, pendant dix-sept ans, caressé la chimère d’une monarchie entourée d'institutions républicaines. Sou esprit sans vigueur et le vague habituel à sa pensée lui avaient fait adopter avec complaisance celte combinaison flottante de deux principes destinés à se neutraliser quel- (pie temps l’iui par l’autre, sans pouvoir jamais s’unir. 11
I>li LA REVOLIJTIO?» DE 1848. 155
n’uvail pas coaipris (juc, le droit divin enlevé, le principe monarchique, restait sans l)ase, isolé de ses appuis na- Uirels, l’aristocratie et le sacerdoce, et qu’il ne pouvait plus opposer à la vigueur du principe démocratique une résistance égale à l’attaque.
Plus droite, mais bien plus bornée que celle de M. Guizot, son intelligence poitée au bien rejetait, par intégrité de nature, les moyens frauduleux dont celui-ci usait sans scrupule pour maintenir l’équilibre politique. Pas plus que .M. Guizot, il ne songeait à l’avénement du ))euple, et s’il y avait songé, c’eût été avec effroi plutôt qu’avec amour. I>a puissance et l’étendue du mouvement philosophique qui traasformait la société échappaient aux [trises étroites cl molles de son esprit. .\u delà des hoi izons parlementaires rien 110 sollicitait sa pensée; une honnête inconséquence enfrainail et paralysait tour à tour son cœur.
.\rrivé au palais législatif, M. Barrot trouva la Chambre occupée à la discussion d’un projet de loi sur la banque; de Bordeaux. Il entra, pour délibérer une dernière fois avec les siens, dans un bureau où le suivirent les députés de la gauche et M. Thiers. La consternation était sur toutes les physionomies ; mais un cei-tain respect humain retenait encore les paroles. .V'ul M. Thiers eut Je courage de son opinion ; seul il osa, sans aucune ambiguïté, soutenir que, le ministère persistant dans l’interdiction du banquet, y renoncer devenait un devoir impérieux. On l’écoula sans l’interrompre ni l’applaudir '. Chacun comprenait bien que le péril était proche, mais personne n’osait encore s’avouer à soi-niéme et sui tout avouer à autrui qu’il n’avait pas la foi ce de l’affronter.
Vers quatre heures, M. Bairot parut dans la salle des dé-
* (JiicUiues jours auparavanl, une femme avait iiioutré plus de courage. Élevant la voix ilans une réunion de ces hommes irrésolus, madame Odilou Uarrol les avait fait rougir de leur prudence excessive et avait repi*oché avec véliénience. à M. Tlnei"s, sou inlUiena' funeste à rhoniiPiir du parti.
libérations, cl, visiblement troublé, il demanda la parole. Un profond silence se fit aussitôt. Après un résumé sucæinrt de la marche suivie par l’opposition à l’occasion du débat siii- le droit de réunion soulevé par l’adresse : « Je suis, quant à moi, convaincu, dit l’orateur d’une voix émue qu’il cherchait à raffermir, que, si la question eût été posée, les Iribunaux auraient pi-oiioncé en notre faveur, qu’ils auraient déterminé le sens des lois existantes, fait cesser un doute grave, et qu’eu même temps les amis sérieux de la liberté dans ce pays auraient eu à conslater un immense progrès dans nos mœurs politiques.
« 11 parait, je n’ai pas vu les actes de l’autorité, qu’à des conseils de sagesse el de prudence ont succédé d’autres inspirations ; que des actes de l’autorilé s’interposent, sous prétexte d’un trouble (pi’ils veulent apaiser et qu’ils s’exposent à faire naître... » Ici, malgré une violente interruption et les rumeurs prolongées du centre, M. Barrot exposa les malheurs que l’interdiction du banquet pouvait entraiiier à sa suite. « Il n’y a pas de ministère, dit-il, il n’y a pas de .système administratif qui vaille nue goutte de sang versé. » Puis il conclut eu rejetant tout entière sur le cabinet la responsabilité des événements.
M. Duchâtel se hâta de retourner l’argumentalion conti e M. Barrot et de le rendre responsable, lui et ses amis, des mailieurs qu’il aunonçail. Le cabinet, assura M. Duchâtel, avait été disposé, il l’était encore la veille, à laisser arriver les choses au point oh, une contravention pouvant être constatée, un débat judiciaire aurait pu s'engager. Mais le mauifeste du comité rendait la chose impossible; car ce manifeste était la proclamation d’un gouvernement illégal voulant se placer à côté du gouvernement régulier, parla^it aux citoyens, convoquant en son propre nom les gardes nationaux, provoquant des attroupements au mépris des lois. Cela ne pouvait pas être supporté, el le ministre concluait ou répétant de nouveau ipie la manifestation du banquet ne serait pas tolérée.
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DE LA nÉVOLUTION DE 18i8. 157
M. Barrot remonta à la tribune, et ce tut pour y balbutier des paroles bien peu dignes d’un chef de parti eu de-s conjonctures aussi graves. « J’avoue hautement l’intention du manifeste, dit M. Barrot, mais j’en désavoue les expressions. » Üe violents muriuui’es couvrirent sa voix. Alors il reprit son argumentation précédente et rejeta de nouveau la responsabilité sui' le ministère. « S’il me fallait des preuves pour justifier la conduite du gouvernement, s’écria M. Duchàtel, à qui le chef de l’opposition venait de faire si beau jeu, je les trouverais dans les paroles mêmes de l’honoi able M. Odilon Barrot. » Ce manifeste que M. Barj ot n avoue ni ne désavoue, est-ce un sujet de sécurité pour nous? dit le ministre ; et, après un court développement de. ce qu’il avait déjà soutenu à la tribune, il persiste dans ses conclusions.
Trop agitée pour reprendre la discussion sur la banque de Bordeaux, la Chambre s’ajourne au lendemain.
Le soir, une réunion eut lieu chez M. Odilon Barrot. Les députés réformistes, les ineinbi es du comité central et les journalistes de l’opposition s’y rendirent. M. Barrot leur déclara, au nom de ses collègues, que l’opposition dynastique, décidée à éviter l’effusion du sang, ne se rendrait pas au Inuiquet. M. Marrast répondit qu’on s’était avancé trop loin pour reculer. « Vous voulez rejeter sur le ministre la responsabilité des émotions que vous avez créées, dit M. Marrast. Qui donc a convoqué le peuple pour demain sur la place publique, si ce n’est vous et nous? Vous redoutez la guerre civile? Eh bien ! votre présence seule peut l’empêcher, votre absence doit la provoquer, et plus vous fuirez la responsabilité, plus elle retombera lourdement sur vous. »
.M. Barrot et la plupart de ses collègues re.sférent inébranlables dans leur projet de s’abstenir.
Sur cent membres inscrits pour assister au banquet, dixsept seulement persistèrent dans leur première résolution, et sur ce nombre encore dix déclarèrent que, malgré leinopinion personnelle, ils croyaient devoir se l anger à l’avis 1. ti
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(le la niajuriltj. Les autres, pour essayer de se disculper à leui’s propres yeux et aux yeux du pays, convinrent d’une scène de parade pour le jour suivant. M. Odilon Han ot fut chargé de déposer sui' le bureau de la Chambre un acte d’accusation du ministère : démonstration frivole, indigne d’hommes sérieux, et qui ne pouvait plus abuser personne, pas même ceux (pii en assumaient le ridicule. Les sept membres persistants de la réunion de M. Udilon Banot cherchèrent à s’entendre sur ce qu’il y aurait à faire le lendemain pour que la manifestation ii’avortAt pas trop misérablement.
MM. d’Alton-Shée, d’Harcourt, Lherbette, allèrent chez M. de Lamartine, qu’ils trouvèrent résolu à se rendre, en dépit de tout, au rendez-vous assigné plac-e de la Madeleine.
La veille, au sein d’une réunion de l’opposition modérée, où le débat avait (dé endiarrassé, traînant, peu sincère, -M. de Lamartine, répondant à M. Berrycr, qui s’iHait prononcé pour l’alistention, avait dit ces paroles : « Nous sommes placés par la provocation du gouvernement entre la honte et te péril. Voilà le mot vrai de la circonstance ! Je le reconnais, et votre assentiment me prouve (jue j’ai touché juste : nous nous sommes placés entre la honte et le péi il.
« La honte, messieui’s, peut-être serions-nous assez généreux, assez gi-ands, assez diivouès pour l’accepter pour nous-mêmes. Oui, je sens que, pour ma part, je l’acceptcrais. J’accepterais mon millième on mon cent millième de honte, je l’accepterais en rougissant, mais glorieusement, pour éviter à ce prix qu’une commotion universelle n’ébranlàt le sol de ma patrie et qu’une goutte de ce généreux sang d’un citoyen français ne’lachàt seulement un pavé de Paris.
« Je me sens capable, vous vous sentez tous capables de ce sacrifice! Oui, notre honte plutôt (lu’une goutte de sang (lu peuple ou des tioupes sur notre responsabilité!
(( Mais la honte de notre pays, messieui's! mais la honte
DE l.\ liÉVOMITlUN DK 1Si«. 15!'
(le la causo de la libcrlé cunsliluliuimelle, mais la houle du caractère et du droit de la nation I Non, non, non, nous lie le pouvons pas, nous ne devons pas, ni en honneur, ni en conscience, l’accepter ! Le caractère, le droit, l’honneur de la nation ne sont pas à nous, ils sont au nom français ! Nous n’avons pas droit de transig:er sur ce (pii ne nous appartient pas !
« Messieurs, parlons de sang-froid, le moment le réclame. Le procès est imposant entre le gouvernement et nous. Sachons bien ce que nous voulons faire accomplir mardi à la France. Est-ce une sédition? Non. Est-ce une révolution? Non. Que Dieu en écarte le plus longtemps possible la nécessité pour notre pays ! Qu’est-ce donc? Un acte de foi et de volonté nationale dans la toute-puissance du droit légal d’un grand pays ! La France, messieurs, a fait souvent, trop souvent, trop impétueusement peut-être, depuis cinquante ans, des actes révolutionnaires. Elle n’a pas fait encore un grand acte national de citoyens. C’est un acte de citoyens que nous voulons accomplir pour elle, un acte de résistance légale à ces actes arbitraires dont elle n’a pas su se défendre assez jusqu’ici par des moyens constitutionnels et sans armes autres que son attitude et sa volonté.
« Des dangers? n’eu parlez pas tant, vous nous ôteriez le .sang-froid necessaire pour les pi'éveiiir, vous nous donneriez la tentation de les braver! 11 ne dépendra pas de nous de les écarter de celte manifestation par toutes les modérations, les réserves, les prudences d’actions et de paroles recommandées par votre comité. Le reste n’est plus dans nos mains, messieurs, le reste est dans les mains de Dieu ! laii seid peut inspirer l’esprit d’ordre et de paix à ce peupli* qui se pressera en foule pour assister à la manifestation pacifique et conservatrice de ses institutions! l*rions-le de donner ce signe de protection à la cause de la liberté et des progrès des peuples, et de prévenir toute collision funeste entre les citoyens en armes et les citoyens désarmes. Espérons, conjurons tous les citoyens qu'il eu soit aiasi. Aban-
HISTOIKE
donnons le reste à la Providence et à la responsabilité du gouvernenient, qui pimoque et qui amène seul la nécessité de cette dangereuse manifestation. Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes ; je le crois, je l’espére. Mais si les baïonnettes Tiennent A déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, messieurs, c’est que nous défendrons, (le nos voix d’abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et l’avenir du peuple, et qu’il faudra que ces halles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays. »
Jamais M. de bomartine n’avait été. plus éloquent, parce que jamais il ne s’était senti mieux en rapport avec le sentiment général. L’atmosphère orageuse des révolutions exaltait, d’ailleurs, son Ame de poète, le péril l’attirait, l'héroïsme lui (Hait naturel. Les hasards d’une fortune virile le tentaient pour lui-même et pour la France.
Ce soir-là, vers minuit, lorsqu’on vint lui annoncer que tout (Hait fini, que le comité renonçait à la manifestation et que les commissaires faisaient disparaître les préparatifs du banquet : « Eh bien, dit-il avec le cidme d’une résolution inébranlable, la place de la Concorde dût-elle, être déserte, tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j’irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi *. »
Il savait bien qu’il ne serait pas seul; derrière lui il y
' M, (le I,:imarliiio a erti, en un joue de (léfaillancc politique, d('voic l'aire amende Jionoralile dt> l'acte le plus iiTêprochahle de sa vie. Il s'est accusé de légèreté et d'avoir obéi aux suggestions d'une jalousie inférieure. Soyons plus juste envers lui que lu i-n:t'nic. Les résolutions des hommes sont complexes, mais on n'est pas téméraire d’afûrmer que le poêle <pii avait si prol'ondément senti et exprimé Vennui d'une nation dont on encliainait le génie, était tourmenté^ lui aussi, d’un dégoût mortel, et qu'il osait préférer, pour la France, les hasards d’une révolution à l'ignohle I ien-t'^tro d'une existence sans grandeur et sans vertu. « F iiere.liè nelle azioni nostre l’indiigia an'eca le<lio « e la frotta pericolo, si volse j>er ftiggire il tedio a tentare il pericolo, o dit Madiiavel.
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DE t.A KÉVOLETION DE 1«48. l«l
nvait à celle heure tonies les forces vives de la France. Il y avait l’honnenr national, le droit, la liberté, la justice. Pourquoi faut-il que toutes ces choses sacrées, par l’incorrigible impéritie de nos gouvernements, s’appellent, depuis plus d’un demi-siècle, révolution !
En sortant de chez M. Barrot, M. Marrast et les membres de l’opposition avancée se réunirent dans les bureaux du Siècle. Là fut agitée la question de savoir si, dans le cas où le rappel serait battu le lendemain pour la garde nationale, on y répondrait. Après une discussion animée, on décida de sortir en armes, au premier appel, et d’appuyer, pai' des manife-stations significatives, les mouvements populaires.
Aux mêmes heures, le comité électoral du deuxième arrondissement rédigeait une note qui parut le lendemain dans les journaux pour exprimer, au nom du peuple, sou étonnement de la décision prise et demander la démission en masse des députés, seule mesure capable de donner en ce moment satisfaction à l'opinion publique. Le parti républicain délibérait dans les bureaux de la Béforme. Là, deux avis s’ouvraient et se combattaient. L’occasion était une des plus favorables qui se fussent offeiles depuis longtemps; il fallait la saisir et tenter une prise d’armes, disaient les uns. C’était l’opinion de MM. Ledru-Rollin, Étienne Arago, Caussidière, Lagi ange, Banne, Crandméiiil, Thoré. Les autres, MM. Louis Blanc et Flocon, redoutaient le conflit, jugeant les chances trop inégales. On se sépara sans avoir rien conclu. Les plus déterminés se rendirent dai.*s les faubourgs et au milieu des sociétés secrétes pour s’a.ssurer, par des communications directes, de la disposition du peuple.
Pendant ce temps, on était plein de joie au Château. Aux pressants averlisseinents que Louis-Philippe avait reçus, il n’avait opposé que le sarcasme. « Vendez-vous bien vos tapis? » avait-il dit à*M. Sallandrouze, qui attendait que le roi lui parlât de sou amendement. M. de Bambuteau, préfet de la Seine, qui lui communiquait des i-apports alarmants, était ajourné à une semaine pour coid'esser en toute confu-
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■sion, (lisail le roi, qu’il s’était abandonné h des terreurs d’ent'aiit. Le maréchal (lérard ‘ et M. Delessert recevaient un semblable accueil.
Peu après, et comme pour lui donner raison, des personnes bien informées de ce qui se passait dons les conciliabules de l’opposition faisaient connaitre au roi que, dans la crainte de compromettre le gouvernement dynastique, M. Odilon Barrot et ses amis renonçaient au banquet. En apprenant cette nouvelle, MM. Duchâtel, Trezel, Delessert, Sébastiani, Jacqueminot, réunis au ministère de l’intérieur, décident que le déploiement de la foire armée devient inutile et se chargent de donner le contre-ordre. Dire l’effet que cette nouvelle produisit au\ Tuileries ne .serait pas chose facile. Les courtisans se pâmaient d’aise. La reine était transportée. Le roi ne se contenait plus ; il serrait la main de ses ministres avec une effusion inaccoutumée. 11 complimentait surtout M. Duchâtel. Depuis longtemps il n’avait montré tant d’esprit, tant de jovialité, tant de verve. Il ne s’oubliait pas. lui-même dans les louanges qu’il adressait à son gouvernement. 11 l’avait toujours pensé, toujoui's dit : cette opposition si pleine de jactance ne se composait que de beaux parleuis, de poltrons. Sa faconde à ce sujet était intarissable.
Quelques personnes es.sayaient bien de parler de l’agitation des rues; mais ir’était peu de chose, ce n’était rien, disaient les courtisans : une vingtaine de gamins, poitaiil des chandelles, lisaient ironiquement les affiches contre les attroupements et le banquet. Les passants s’arrêtaient, ne sachant ce que cela voulait dire, mais les groupes se dispersaient aussitôt après avoir lu%
* l,c ninrdi matin, 22 février, le l'oi écrivait an inaréclial un billet pour le rassurer cl lui annoncer que les (•vimemenls prenaient la tournure la plus heureuse.
■ I.es rapports de police ne donnaient point à ce fait son véritable caractère. Si. dans les ipuirtiers habités par la bourgeoisie, les groupes qui s<> formaient autour des affiches ne présentaient rien de menaçant .
I»E I.A l’.KVOMITION DE 1848. Ki.l
On sfi réjouissait donc aux Tuileries sans la moindre iti ' ‘
l•iére-pe.nsée. Jamais on n’avait eu si fort sujet de s’applaudir. On estimait que, grâce à la fermeté et à l’habileté d’une politique supérieure, tout était fini ; on se renvoyait avec modestie les félicitations et les louanges.
il iiVii étiùl pa< de mémo dans les laiihourgs. L’altitiide, la pliysioiioinie, le morne silence des ouvriers qui lisaient les affiches, sous les yeux des serpents de ville, Irahissaieiil rardeur concentrée d'iineindipiintiou et d’une haine profondes. Les ouvriers chargés de dresser les tables destinées au banquet, n'ayant point été prévenus, travaillèrent aux llaniheatix jus(pi’,A une heure du matin.