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CHAPITRE VIII

l’remiéi'e joiinicc.

Le temps est l)mmi'ux, le ciel chargé de nuages gris, bas et lourds, que pousse im vent d'ouest humide et froid. Pendant que le Château i-epose encore dans une sécurité complète, Paris s’éveille inqui(>t et agité. Des craintes et des espérances vagues, des soupçons plus vagues enclore, s’élèvent et retombent confusément au sein de l’universelle incertitude. Un seul sentiment distinct domine dans tous les cœurs : la colère. '

La bourgeoisie est irritée de voir ses intérêts compromis avec, ceux du cabinet conservateur qui, par un fol entêtement, 1a livre à tous les hasards de l’émeute. La garde nationale surtout, humiliée depuis plusieurs années par l’oubli systématique du gouvernement, voit s’approcher avec une certaine joie l’heure où son concours va devenir indispensable; elle se promet de le mettre à haut prix et se répand en injures contre le ministéie.

(Juant au peuple, ses bonnes et ses mauvaises passions bouillonnent depuis si longtemps comprimées, que leui‘ explosion, en de pareilles conjonctures, ne peut manquer de se faire avec violence.

Sans parlager toutes les illusions du roi, les ministres ^ont loin cependant deconnaitre la gravité de la crise qu’ils

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HISTOIRE PE LA RÉVOLUTION DE 18i«. i6ô

ont provoquée. La révolution de 1850 est, à la vérité, présente à leur esprit, mais comme un enseignement, non comme une menace. On se gardera de tomber dans les fautes auxquelles on attribue la chute de Charles X. L’imprévoyance de M. de Polignac a tout perdu, la prévoyance de M. Gui/ot va tout diriger, tout rétablir.

Instruit presque jour par jour, par ses agents, des complots qui se trament contre Louis-Philippe, le préfet de police, M. Delesscil, homme actif, dévoué, intelligent, tient dans ses mains bien des tils et connaît plus d’un secret; il dispose de la garde municipale et des sergents de ville, deux corps parfaitement organisés*. La possibilité d’un soulèvement et les chances de la lutte sont calculées avec précision. Un plan de défense, considéré par les hommes compétents comme un chef-d’œuvre de l’art stratégique, enveloppe Paris d’un réseau de baïonnettes qui, au premier signal , se resserrera et étouffera l’émeute avant même qu’elle ait le temps de se reconnaître.

On doit à l’expérience du maréchal Gérard ce plan habile, adopté en 1840, et connu dans l’armée sous le nom d'ordre du jour du 25 décembre. Par une combinaison trèssimple et très-savante tout à la fois, le libre mouvement et la concentration instantanée de forces irrésistibles deviennent aussi faciles dans les quartiers populeux de Paris qu’eu rase campagne *.

Les hèsifations du parti dyna.stique, prés d’un mois perdu à délibérer et à négocier, ont, d’ailleurs, laissé au gouvernement le loisir de prendre les dispositions les plus minutieuses. Trente-sept mille hommes, pourvus de vivres et de munitioiis, armes de pelles, de haches, de pioches, de inar-

' Les cadres de la prardc iniinii ipule, coiumaiidêe par le colonel Laidciioix, |)ortaienl 5, '200 liomnies, dont COO de cavalerie. 2,800 seiileiiienl ont été engag'(‘s dans la lutte des trois jours.

* Depuis quoique temps, à mesure (pieks troupe.s arrivaient à Paris, oii faisait faire aux officiers, liabitlés en bourgeois, la reconnaissance de.s différeiil.s postes qu'ils devaient occuper en cas d’une bataille des rues.

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IfiA

leaiix d'armes pour eiifoiuîer les l)arricades, de pétards pour incendier les maisons, sont cantonnés dans Paris ou dans le voisinage Les garnisons de Vincennes et duMonl- Valérieu sont prêtes à marcher au premier signal. Canons, caissons, gargousses, sabres et baïonnettes, tout est là en profusion. Deux fils du roi animeront de leur présence la troupe, dont l’esprit est excellent, dit-on. Le duc de Neinoui's a le commandement supérieur de la force année. Le général Sébastian! commande la division et s’entendi’a au besoin avec le général Jacqueininot, commandant eu chef de la garde nationale^. Toutefois on préférerait se passer de la milice citoyenne ; on a quelque raison de se méfier d’elle, et puis ne dispose-t-on pas d’une armée suffisante, plus que suffisante pour disperser, écraser à elle seule les séditieux ? La perspective d’une collision n’a donc rien d’alarmant, bien au contraire. Après avoir déployé une habileté consommée dans la bataille parlementaire, on fera preuve d’énergie et de résolution dans la bataille des rues. Quoi de plus souhaitable? quoi de mieux calculé pour affermir le ministère, le trône, la dynastie? C’est ainsi que l’on raisonne, et non sans avoir pour soi les pi'obabilités, du moins les i)ctitos probabilités de la sagesse vulgaire.

Cependant, dès sept heures du matin, une foule inaccoutumée se répand dans les rues. Ce sont des ouvriers qui ne vont point au travail, des femmes, des enfants, des curieux

' On sait (lu'eii 1850 il so trouvait, à jieine 12,000 limiinies, et trèsmal approvisionnés, dans Paris.

* Celte entente était rendue fort dil'tieile par les relatioas tri*s-peii hienveillantes qui existaient entre les deux ol'lieiers sui)érieurs. Le pt'néral Sébastiani était peu propre à ce connnandeinent. D’un caractère sans initiative et sans autorité, il n’avait, d'ailleurs, aucune expérience de la fjuerre des rues. Le choix du fiéuéral Jacqueminot pour commandant de la garde nationale n’élait point judicieux. Le général .lacqueminot n'avait guère d'autre titre à ce poste important que d'ètrc allié à M. Diichétel. I.e monde parisien ne connaissail de lui que son goût prononcé pour les facéties. .\u surplus, il élail indisposé, cl son iiiaclivilé habituelle se trouvait, à ee moment, encore alanguie par h‘ malaise.

I)t l.A UBVOUJTION DK 184«. 16?

de toute sorte, attirés par les bruits qui circulent à l’occasion du banquet. — Est-il vraiment contre-mandé? aura-t-il lied? la j^arde nationale y viendra-t-elle? le gouvernement cxécutera-t-il sa menace? se défendra-t-on? 11 serait bien possüjle qti’on en vint aux mains. Allons voir. — Tels sont les propos que l’on entend dans la foule, et, peu à peu, les boulevards, la place de la Concorde, et surtout la place de la ■Madeleine, où avait été fixé, dans l’origine, le rendez-vous des souscripteurs du banquet, se remplissent de monde. Plusieni’s ari ivent en liabit de fête. Un s’aborde, on s’interroge, on fait mille conjectures. L’attente est sur toutes les physionomies. Bientôt celte attente prolongée, jtar une froide brunie, devient désagréable et chagrine. On apprend, par les journaux que l’on s’arrache dans les cafés, la défection de l’opposition '. La curiosité désappointée tourne en aigreur. iNéainnoins il n’y a pas encore là une appai-ence de mouvement séditieux. On ne voit point de troupes, pas un seul sergent de ville en uniforme. Les soldats du poste des alfa il ■es étrangères, sans armes, sur le seuil, ont tranquilleinenl regardé passer la foule. On ne sait trop à quoi s’en tenir sur celte agitation silencieuse qui semble n’avoir et qui n’a, en elïel, ni but, ni plan, ni concert*. Mais voici qu’un incident survient qui cause une fermentation plus prononcée. Ouz<? heures sonnent, loi’squ’on voit inopinément deux délachenienis de gardes inunicipaux traverser an trot la place de la Concorde et monter l’avenue des C.hainps-Élysées. Us portent sur leur dos des haches et des pelles; ils vont faire enlever les préparatifs du banquet'. Au nièiiie moment, de foi-ts détachements du vingt et unième

' Voir aux DociittU'iUit hixtonqnfH, à la (iti (ta volume, n" 3.

* Les sociétés secrètes, im'u noinla-cuses et médiocrement orpaiiisées, s'tHaienl dccliirt'îes en permanence, afin d’épier les symptômes du mouvement. mais elles ii’eu avaient pas l’initiative, et elles n en prirent la direction ([ue dans la nuit du mercredi au jeudi.

■’ Un di'tacliemenl de trou|ie de ligne, mastpié derrière l’arc de IriompDc, devait, au liesnin, appuyer ce mnuvemeiil.

de li^'iie paraissent à la gauche de la Madeleine et se rangent en bataille sur la chaussée. Un murmure hostile les accueille.

Pourquoi cel appareil militaire? que faisons-nous de répréhensible? depuis quand n’est-il plus permis de causer sur la place publique? — Ces piopos et d’autres plus hardis (ârculenl dans les groupes. Mais, silence ! quelles sont ces voix lointaines qui retentissent soudain? quel est ce chant bien connu qui se rapproche, vibre, éclate? C’est la Marseillaise entonnée à pleine poitrine par une colonne de sept cents étudiants qui débouchent sur la place en deux rangs sén és, dans l’altitude la plus résolue. La vue de ces jeunes gens aimés du peuple et les tiers accents de l’hymne révolutionnaire font tressaillir la multitude. Une acclamation de surprise et de joie électrise ratmosphére. Deux fois les étudiants font le tour de l’église en échangeant avec les ouvriers des paroles de haine contre le gouvernement et de provocation à la révolte. Leur contenance ferme, leurs évolutions régulières donnent aux rassemblements incohérents je ne sais quel sentiment de discipline. Le peuple se sent conduit, et, par une impulsion instinctive, le Ilot demeuré incertain, presque immobile jusque-là, s’ébj'aide dans une même direction. Il se pousse en avant, par la place de la Concorde, vers le palais Bourbon. D’un attroupement de curieux et de désœuvrés la pi ésence des étudiants fait une manifestation politique. Un moment auparavant les commissaires des écoles s’étaient présentés chez M. Odilon Barrot, qui n’était pas chez lui. Sou nom exprime encore à «Ælte heure les prétentions extrêmes de la lébellion.

Sans trop bien se rendre compte do ce qu’elle peut vouloir, mais vaguement décidée à demander ju.slice, la colonne populaire s’avance en bon ordre. Elle traverse sans opposition la place de la Concorde; mais, à l’entrée du l>ont, un fteloton de gai-des inunicipaux, sorti du poste de la terrasse du bord de l’eau, lui bari'e le passage en croisant la baïonnette. La foule s’ariêle, hésite. Un jeune

DE LA REVOLUTION DE 18i8.

hoimne sort des rantts ; déchirant sa veste d’un uionvenieiit brusque, il se précipite, poitrine nue, au-devant des fusils chargés ; « Tire/! » dit-il. Tant de liardieese étonne la troupe, qui hésite à son tour. La colonne se presse, le pont est iranchi : premier succès qui jette dans le peuple une émulation d’audace. Il déborde sur les quais, escalade les grilles, monte en courant les degrés du péristyle. (Juelquesuns déjà, les plus agiles ou les plus entreprenants, ont pénétré dans les couloii's. Le poste des gardes nationaux commis à la garde des députés repousse ces téméraires, plutét par persuasion que par force. M.M. Crémieux et Marie viennent recevoir la pétition des écoles; ils exhortent les élèves à la modération, promettant que justice sera faite des ministres; mais la multitude, qui ne peut entemh’c ces paroles conciliatrices, continue tl’affluer autour du palais. On commence à craindre qu’elle envahisse la Chambre. Tout d’un coup les portes de la caserne du quai d’Orsay s’ouvrent et livrent passage à un escadron de diagons, qui fond au ,grand trot, le sabre nu, sur l’émeute. Mais, en apercevant cette foule sans armes, ces visages si peu effrayés et si peu inênaçants tout à la fois ‘, l’officier surpris fait remettre le sabre au fourreau. « Vivent les dragons! » s’écrie le peuple, et les soldats, ralentissant l’allure de leurs chevaux, dispersent avec d’inflnis ménagements les groupes qui vont se reformer sur la place.

Vivent les dragons! ce cri de l’instinct populaire auquel personne ne fait attention encore, c’est un premier pacte conclu entre le peuple et l’armée. Vivent les dragons! c’est le premier cri d’alliance. A partii' de ce moment, dont nul ne soupçonne la gravité, la révolution est comme aci^om-

‘ Une extrême douceur unie à un grand courage l'oriiie, avec l’iiilelligenco, le caractère des iihysinnoinics de la population parisienne Pendant l’insun'eclion des trois joiii's de février suiiout, où le peuple a été à peu près livré à lui-uièuie, l’iirLanité de ces lionnncs des barricades a fait radiniratiou de Ions ceux à (pii la (leiir ou l'esprit de parti laissait la facilité de voir et déjuger.

no iiisToihE

plie. Ce sabre remis au iourreau par un brave et fidèle ollieier, e’est la force matérielle cédant à la force morale ; c’est la dynastie vaincue.

Que faisaient sm- ces entrefaites les Chambres législatives? Au Luxembourg, les paii-s refusent avec dédain à M. de Boissy rautorisalion d’interpeller le ministère sur la situation présente de la capitale. Au palais Bourbon, pendant (jiie rémeiite gi-onde à ses portes, la Chambre des députés discute un projet de loi sur la banque de Bordeaux. L’ne certaine aigreur se mêle bien à ces débats, où des intérêts j)i ivés sont en lutte, mais rien ne décèle, dans l’assemblée, des préoccupations vives, et lorsque, à la fin de la si^ance, M. Odilon Ban ot, d’un ton magistral, demande au pi'ésident de vouloir bien annoncer à la Chambre le dépôt qu’il fait d’une proposition soutenue par un assez grand nombre de députés, un sourii e effleure les lèvres de M. Guizot . Le ministre monte au bureau, parcourt d’un œil moqueur ce papier qui contient son acte d’accusation et vient se rasseoir. Chacun peut lire sur sou visage la grande pitié quu lui inspire une si solennelle niaiserie *. Le président, demeuré impassible, annonce que la proposition sera soumise,

jeudi suivant, à l’examen des bureaux. Rien n’étant plus à l’ordi’e du jour, on se séjiare. Il est un peu plus de quatre heures.

Depuis deux lieui es, les abords de la Chambre étaient balayés et gardés par la troupe. Un bataillon de la ligne avait pl is position sur la place du palais Bourbon. Dans la rue de Bourgogne, on rangeait deux pièces de cainpagne en batterie. De toutes parts, on voyait surgir des piipiets

' Voir .viix Documents historiques, à la lin <ln voluiiio, n» t.

^M. Guizol. néanmoins, n’était pas Imil a fait aussi rassuré (|u'il viiulait le paraître. Dès la veille, sa mère et ses lilles avaient (juitté riiôlel de.s afl'aires étranKères. « Je pui.s ré'pondre de tout jus«pi'à ce ■•^ii’. disait-il, le mardi matin, à une peisoiine de ses amies qui l’interivpeail à la t'.liamlire; mois je ne suis pas sans inipiiétiule |K>ur la imil »

DE I.A RÊVOM'TrON DE l(U8.

d’infanlorie, des escadrons de chasseurs, de dragons el de gardes municipaux. « Les meilleures troupes du monde ne forceraient pas le pont, » s’écriait le général Perrot, (;omniandaut de la place, qui, à la tête de son état-major, surveillait les dispositions piises.

La foule, rejetée sur la place de la Concorde, oscillait dans un mouvement indéterminé de flux et de reflux. On donna l’ordre à la garde municipale de la disperseï-. Ce corps d’élite, composé d’hommes épi ouvés et qu’une forte solde tenait attachés au goifverneuient, était jalousé par la troupe de ligne à cause de ses piiviléges et détesté du peuple à cause de. ses attributions de police. Sa discipline était sévére ; il exécutait ses consignes avec rigueur. De .ses fréquents conflits avec la population parisienne résultait une animosité réciproque qui ne pouvait, eu de telles circ.onstances, que précipiter les hostilités, taudis qu’elles auraient pu encore être évitées par une sage intervention de la garde nationale. Ce fut donc une faute que de commencer l’attaque par des charges de la garde municipale bien qu’elle les fit d'abord avec de gi’auds ménagements. Le peuple, animé de passions plus violentes, commença le c.oinbal à coups de pierre. Les soldats, ainsi provoqués, s’ouvrireut passage, le sabre au poing, à travers la foule, culbutant, fi-appaut, blessant grièvement des vieillards et des femmes qui ne pouvaient fuir assez vite. Il suffit de quelques-unes de ces charges pour faire évacuer la place; mais la mort d'une pauvre vieille fenjme, jetée rudement sur le pavé, et le sang d’un ouvrier, mortellement atteint par le tranchant d’un sabre, arrachèrent à la multitude un premier cri de vengeance ; racharnement des représailles populaires, pendant les trois jours de la lutte, fit cruelle-

‘ Les gardes inuaii'ipaux f'taienl li'ès-int*cunleiil.s de ces disposilioiis. LeuiS! ciievaux qui glissaieal sur l'asplialle de la place et raiiimositê .siiigiilicre de la |H)pulalii)ii les exposaieul heaucoup plus que ne l’ei'il (■•lé la Ironpe de lijriie.

nn‘nt expier à la ffarde municipale la faute du gouvernement

Dans les Champs- Klysées, les rassemblements ne lâchaient pas pied, malgré des charges répétées. Les enfants du peuple huaient et sifflaient la garde municipale ; quelques-uns lui lançaitMit des pierres. Se retranchant derrière les fossés, les troncs d'arhres, les chaises amoncelées, ils narguaient la troupe. Les dragons passaient au petit galop en riant et ne l'ai.saient point de mal; mais les gardes municipaux frappaient sans pitié et opéraient des arrestations nombreuses, (juaiit à la troupe de ligne, elle assistait, encore immobile, l’arme au bras, à ces préludes de la lutte. Vers trois heures, une bande d’ouvriers, drapeau en tète et chantant la Marseillaise, déboucha dans l’avenue Marigny, tout près d’un corps de garde dont les soldats sui-pris n’eurent pas le temps de fermer les grilles. Ne voulant point faire usage de leurs armes, ils évacuèrent le poste. Un ouvrier y planta son drapeau. Les enfants accoururent à ce signe de victoire et mirent le feu à la maisomiette de planches; mais bientôt la troupe revint en force sur ce point, la foule se dispersa de nouveau sans essayer de résistance sérieuse. Sur la rive gauche, la ferineulation n’était pas moins grande; une bande d'insurgés, parmi lesquels se trouvaient des étudiants de l’Ecole de droit et de l’École de médecine, se porta vers l’École polytechnique pour engager les élèves à venir se joindre à eux. On espérait que l’École polytechnique se signalerait cqmme en 1850 ; mais elle montra cette, fois des dispositions beaucoup moins révolutionnaires *.

' O'i.iihI le silence liil rêlalili sur la [il.ice, ou enleiulil tout à coup relentir lie joyeuses raufares, exiVulées par la imisique d'un n'giuieut de chasseurs (|iii gardait la Chainhre des députés. M. de Courlais. s élant approché du colonel, lui repi-ocha riiiconvenaiicc de ces marques d'allégresse à un pareil inomeni, cl la musique cessa presque aussitôt; mais une impression pénihle avait été produite. lats co'urs étaient serrés. les esjirits pleins d angoisse; tous les bons citoyens accusaient le pouvoir; tous donnaient en secret raison au peuple.

* I.es élèves restèrent et se soumirent à la consigne rigoureuse qui

DE I. A P. KVOUITIÜ.N DE 1 S 18, 175

Des scèiu's plus vives se passnieiil presqut! simultanément devant le ministère des affaires étrangères , à la Boui’se, au Palais-Royal et sur la place de la Bastille. S’apercevant enfin qu’il est sans armes, le peuple arrache les grilles de l’Assomption, de Saint-Roch, du ministère de la marine; il enfonce et pille la boutique de Lepage ‘ et de plusieurs autres armuriers. La vue de ces sabres, de ces fusils étincelants, l’exalte. Le mot de barricade est prononcé. Aussitôt les plus audacieux se mettent à la besogne. Les premières tentatives sont faites rue Saint-Florentin, rue Duphot et rue Saint-Honoré, où, après avoir renversé un omnibus, on descelle les pavés avec les barreaux de fer enlevés aux grilles des palais. Une charge de cavalerie disperse immédiatement les travailleurs. La voiture est relevée, les pavés sont remis en place par les soldats, paisiblement, sans colère; il est aisé de voir qu’il n’y a de part et d’autre aucune animosité réelle. Des essais analogues se font , mais sans plus de succès, sur quelques autres points*. Dès que la cavalerie charge, les barricades sont abandonnées; ce n’est encore qu’une mulinerie.

Le peuple, sans chef, sans dessein préconçu, se plait

leur enleva, pendant les deux premiers joui’s, leurs uniformes et leure épées; ils ne sortirent, le troisième jour, qu’avec l’autorisation de leurs chefs pour aller aider la garde nationale à rétablir l’ordre.

* Rue Riclielicii, en face du TliéiUre-E’ranvais. La police avait prévu que les magasins d’annes seraient attaques, et avait exigé que la plupart des armes ii feu fussent démontées. Le peuple pilla aussi, ce jour-là, rue de Bondy, un magasin d’armes de théâtre et de fantaisie; le vestiaire de l'Ainbigu fut également pillé. De là les équipements grotesques que l’on put remarquer dans (ptebiues bandes de combatlaiits, qui s'étaient emparés au hasard de cascpies et de lances du nioveii âge, de yatagans, do poignards et de hallebardes; on en vitqui hrainlissaient des arcs indiens; irautres qui portaient aux barricades des bannières héraldiques.

* Cela se passait très-poliment, avec courtoisie. On arrêtait les voitures publiques ou particulières, on aidait les personnes qui s'y trouvaient à en descciulre, les chevaux dételé-s étaient remis aux mains du coelier, puis, la voiture renversiV'. on commençait à dépaver tout autour.

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sftuieinenl à harceler la troupe ; mais la pluie qui tombe incessamment tempère peu à peu son ardeur. Lassée de ces simulacres d’engagement et ne se sentant pas en mesure de commencer une lutte véritable, l’émeute abandonne les quartiers ouverts et se replie sur les faubourgs.

Ileutrés dans le foyer de toutes les révolutions populaires, dans ce labyrinthe de rues et de carrefours qu’habite et que connaît à peu prés exclusivement la population ouvrière, les insurgés retrouvent le sentiment de leur force. On comnienc.e à construire des barricades solides, on attaque les postes isolés. Les uns se replient à temps sur les casernes, les autres se laissent surprendre et donnent leurs armes. Aux Batignolles, les ouvriers attaquent le poste de Monceaux, défendu par une escouade de gendarmerie dépaitementale et par un piquet de gardes nationaux. La lutte s’engage en dépit des efforts du maire et des adjoints. Le peuple tire sur des soldats à l’abri derrière des murailles. Il reçoit à découvert un feu de pelotoil. Quatre insurgés tombent morts ou blessés; ce fut là le premier sang versé de la journée. ■

Cependant on s'étonnait de plus en plus de ne pas voir se rassembler la garde nationale *. Les hommes de tous les partis se demandaient comment le gouvernement négligeait un tel auxiliaire, quand un si fâcheux conflit menaçait de tourner en insurrection. Yei’s cinq heures, lroi> députés, MM. Vaviri, Taillandier, Carnot, se rendirent chez le préfet de la Seine pour lui exprimer le mécontentenrieut de la population. Mais M. de llamhuteau n’avait aucun pouvoir ; il se souvenait trop des sarcasmes de Louis-I‘hilippe pour tenter de l’avertir une seconde fois. Les députés ne reçurent de lui qu’une réponse évasive.

A la même heure, le maire du deuxième arrondissement,

' L’ordre de battre le rappel dans loates les lég-ioiis, donné la veille, à neuf heures du soir, avait été révoiiuê dans la nuit, parce qu’on avait appris q»ie les p:ardes nationaux étaient résolus à demander la rélorme.

I»R l,V RÉVOU TION DK 18i«. IT.*,

M. Berger, prenait, sur lui de faire battre le rappel, et son exemple était suivi dans ])lusieurs arrondissements, mais t!ii vain. Tout ce qu’il y avait de républieaiiis dans les légions travaillait depuis plusieiH's jours à y fomenter l’esprit de résistance. Ils rappelaient les vieilles injures, irritaient les amours-propres, démontraient la nécessité de prendre enfin une attitude indépendante pour reconquérii' une importance politique, dont le roi et le ministère avaient lait trop bon marché. Ces arguments trouvaient les esprits crédules. Sur huit mille hommes composant la deuxième légion, il n’en vint pas .six cents à la mairie. Sur la place du l'anthéon, où bivouaquait le (■inquième de ligne, une trésfaible partie de la douzième légion se rassembla. Des coups de sifflet et des murmures s’étant fait entendre dans les groupes populaires, les gardes nationaux se mirent à crier Vive la réforme! Aussitôt la foule répondit par le cri Vive la garde nationale ' ! On p«it imaginer si un tel spectacle était de nature à beaucoup animer la troupe au combat. Les officiers du cinquième de ligne dounérent l'exeinpK^ et le signal de la défeclion morale en venant serrer la main aux chefs de la garde nationale, l'ii vivat prolongé accueillit cette déinonstratinn.

Dans d’autres quartiei's, les gaixies nationaux qui se rendaient isolément à leur mairie étaient accostés par les ouvriei’s et vivement sollicités de donner leurs armes, l'n grand nombre se laissaient ainsi dépouiller, moitié de gré, moitié de force. Aucun ordre n’arrivant, d’ailleurs, aux mairies, les plus pei’sévérants, après avoir attendu quelques heures, regagnaient leur domicile, plus mécontents qu’ils n’en étaient partis. Celte tentative de prise d’armes, coinplétenient avortée, n’eut d'autre effet que de démoraliser la troupe de ligne et de donner aux insurgés une plus grande assurance pour kt lutf»> du lendetnain. Vers .six

' Ij* colonel, M. I.aôvoral, ayant es.sayé de »'o|>posei' à celle fraleriiisatioM, fol l'oi;cé de prendre la fuite.

heures du soir, les choses pariireiil assez graves au généi'al Sébasliaiii pour qu’il fit connaître à la force armée qu’elle eût à se conformer à l’ordre du jour du 25 décembre. L’autorité interdit la circulation des voitures. De nombreuses patrouilles parcourent les rues. Les Tuileries et tous les points importants sont occupés par des forces considérables. Les troupes bivouaquent autour de grands feux, à la pluie. .\ huit heures, une gerbe de flamme s’élève tout à coup au milieu des (’.hamps-Élysées. Une clameur immense vient retentir jusqu’au Chûteau. Ce sont les enfants de l’émeute qui ont mis le feu aux chaises et aux bancs des promeneurs, et qui forment tout autour une ronde joyeuse pour célébrer leur victoire, line compagnie de la garde nationale et un détachement de pompiers les dispersent et éteignent les flammes.

Insensiblement le '.silence descend sur la ville. Les ouvriers .sont rentrés chez eux, les lumières s’éteignent. A peine quelques i*arcs piétons passent-ils de loin en loin dans les rues désertes. On pourrait croire la sédition apaisée; mais, néanmoins, personnene repi'end confiance. Après un pai'eil tumulte, un calme si morne a quelque chose d’effrayant. Dans les cercles où se réunissent les personnes attachées au gouvernement, les hommes sont soucieux, les femmes émues. On se rasstire mutuellement par des paroles qui mentent à la pensée. Cependant la cour et les autorités ne conçoivent encore aucune alarme. « Ce n’est qu’une échauflourée, » dit M. Delessert dans son salon, à neuf heures du .soir. — « Cela va trop bien, » répond M. Duchâtel à l’ambassadeur d’Autriche, qui lui demande des nouvelles de la journée. M. Guizot a ses projets pour le lendemain, dans le cas où les insurgés oseraient faire de nouvelles tentatives. A minuit, h* général Sébastian! révoque l’ordre du jour donné à six heures, et le Moniteur imprime la phrase saci ameiilelle ; L'autorité prend des mesures propres à assurer le rétablissement de l’ordre.

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