CHAPITRE X
Ti-oisièinc journée.
Pendaiil que le ^das du toosiii remplit l'air de tribtest>e et d’anxiété, pendant que la fusillade retentit au loin', le roi, affaissé ou absorbé dans des pensées qu’il ne coimnunique pas, attend, aux Tuileries, le dénoûment de la crise ministérielle.
Vers onze heures, il apprend, par plusieurs aides de camp envoyés en reconnaissance, l’événement désastreux du boulevard des Capucines; mais ce récit, atténué sans doute par des bouches trop complaisantes, ne parait pas troubler beaucoup Louis-Philippe. Malgré les craintes que laisseiU trop voir les ducs de Nemours et de Montpensiei-, malgré l’agitation et l'irrésolution des généraux Jacqueminot et Sébastiani, le roi demeure dans son attitude passive.
Accouru en toute hâte de la préfecture de police, où le
' Le iua)'aNiii iTarines de la rue Saiiit-lloiioré fut enlevé d’a.ssaul, vere onze heures et demie, malgré une résistance opiniâtre des garder municipaux, forcés enfin de céder au norabi-e et à la fureur des insurgés. Dans la rue Kambuteau et dans les rues adjacentes, les gardes municipaux et les tirailleurs de Vincennes tentaient l'assaut des barricades. Sur la place Saint-Sulpice, une décharge à lx)ut portant dispersait les attroupements; à la caserne de la rue Saint-Martin, cernée par le peuple, les gardes municipaux se voyaient contraints de rendre leurs armes à la garde nationale.
HISTOlKË
rapport de cet évéïieinent et de l’elTet qu’il produit sur le peuple a jeté l’alarme, M. Delessert ne parvient qu’avec beaucoup de peine à tirer le roi d’une apathie d’autant plus inquiétante qu’elle contraste davantage avec l’activité habituelle de Louis-Philippe. Ce prince se montre, en cette circonstance, si différent de lui-inême, que le bruit se répand, dans le château, qu’il a été frappé, la veille, d’apoplexie en apprenant la défection de la garde nationale. 11 n’en était rien cependant; la santé physique du roi n’était point altérée; sa politique seule, c’est-à-dire tout son être moral, avait reçu un coup mortel.
Le temps s’écoulait et M. Molé ne venait pas. Ses négociations auprès de MM. deUémusat, Dufaure, Passy, avaient été brusquement interrompues par la nouvelle désastreuse à laquelle Louis-Philippe donnait si peu d’attention. Aussitôt, comprenant que son rôle cessait, M. Molé, sans plus vouloir paraître aux Tuileries, fit savoir au roi qu’il lui devenait impossible de composer un ministère. Le roi, qui conférait, en ce moment, avec M. Guizot, témoigna quelque surprise et quelque humeur de ce refus, dont il ne voulait pas comprendre la nécessité; tout ce qu’il voyait, c’est que sa position personnelle en devenait plus désagréable. 11 n’y avait plus à balancer; selon les précédents parlementaires, le tour de M. Thiers était venu; il fallait encore descendre un échelon dans la série des combinaisons ministérielles et se rapprocher de l’opposition réformiste. M. Guizot luimême ne pouvait plus conseiller autre chose. Seulement, pour parer aux imprudences vraisemblables d’un tel chef de cabinet ‘, il proposait d’investii' le maréchal Bugeaud du commandement général de la force armée; le nœud d’une situation rendue si intolérable pour la dignité royale devait, selon lui, un peu plus tôt ou un peu plus tard, être tranché par le glaive. Le roi s’étant rangé à cet avis, la nu-
^ « Maintenaul ce nont les fous qui gouvernent, » dit M. Guizot, en apiuenaiil la iioininalion du cabinet Tliiei’s-Barrot, à M. le duc de Broglie.
ininaüon du maréchal fut aussitôt rédigée et signée, peu" dant qu’une voiture de service partait pour aller chercher M. Thiers dans son hôtel de la place Saint-George. Il était environ une heure après minuit; le maréchal Bugeaiul fut mandé en même temps, et accepta aussitôt le poste difficile qu’on lui remettait à la dernière extrémité. Il ne fit aucune condition ‘, il n’y eut dans sa Imuche ni récrimination, ni réticence. Soldat, il pensa et agit en soldat. Sa confiance en lui-même et dans l’armée était absolue; il n’atti-ihuait les échecs de la journée qu’à l’impéritie des chefs, el .s’occupa incontinent de prendre des mesures propres à réparer le temps perdu et à rendre à la troupe la force morale qu’on lui avait laissé perdre par la mollesse du commandement.
M. Thiers’ venait de voir, autour de sa demeure, les barricades s’élever, se multiplier. Par un singulier hasard, il avait fait servir, en sa présence, des vivres à une bande d’in • surgés, qui, ne le connaissant point, étaient venus demander à se reposer un moment dans la cour de son hôtel *, et la conversation de ces hommes, qui ne cachaient ni leur haine pour la dynastie, ni leur foi dans le succès de la lutte, l’avait éclairé sur la nécessité d’une large et prompte concession au vœu populaire. En conséquence, malgré l’accueil plus que froid qu’il reçut de Louis-Philippe, il posa nettement, comme condition de son concours, dans une situation si tendue, l’entrée de M. Barrot au conseil, la réforme parlementaire et la dissolution de la Chambre.
Ranimé par la présence irritante d’un homme qu’il considérait comme un ingrat, presque comme un factieux,
' On HP saurait considêrpr comnip une cnndilion celle exclamation échappée au maréchal : « Surtout pas de pi’inces ! qu’on ne me donne pas de princes; j’en ai assez vu en Afrique. v>
* On assure que madame Dosnes, helle-mère de M. Thiers, ne dédaigna point de faire elle-même les honneurs d'un soupei’ improvisé à ces hommes aux vêtenieuls déchirés, aux mains calleuses,, et qu’elle parut surprise et même charmée de la politesse de leuis; manières, cl du sens ferme cl droit de leui's discours.
Louis-Philippe, en accordant la nomination de M. Barrot, dont il estimait peu la capacité, mais dont il ne suspectait pas la fidélité royaliste, montra encore une vive répugnancte pour les deux autres concessions qui lui semblaient au moins prématurées M. Thiers, étonné de rencontrer une opiniâtreté si aveugle, et craignant de perdre un temps précieux, n’insista pas. Il fut convenu qu’on ajournerait, jusqu’aprésjla formation complète du nouveau cabinet, une décision définitive, et le ministre rédigea, sous les yeux de Louis-Philippe, une note destinée au 3fonitc«r *, qui annonçait à la France que MM. Thiers et Odillon Barrot étaient chargés par le roi de former un nouveau cabinet. La nomination du maréchal Bugeaud suivait cette note, comme pour en effacer aussitét l’effet favorable. Le roi, cependant, après avoir conféré quelques instants avec M. Guizot, qui attendait dans la chambre voisine le départ de M. Thiers, per-; suadé qu’il avait accordé au delà de ce qui était nécessaire, alla se reposer, sans concevoir l’ombre d’un doutesurl’accueil réservé, dans Paris, à des concessions de cette nature; il était quatre heures du matin; il dormit paisiblement jusqu’à sept heures.
Kt pourtant rien ne pouvait être fait à cette heure critique de plus inconséquent ni' qui trahît mieux le trouble des conseils; rien n’était plus capable d’exalter l’esprit révolutionnaire. Jeter à la multitude en armes le nom de M. Barrot, c’était lui montrer la royauté aux abois, humiliée, suppliante. Imposer à la garde nationale le commandement du maréchal Bugeaud, d’un homme antipathique aux Parisiens, stigmatisé dans leur mémoire par un des souvenirs les plus ineffaçables de nos guerres civiles, d’un homme enfin dont le nom écartait tout espoir d’accommo-
* « Je sais ce que j’ai, j’ignore ce que j’aurai, » Répondait Louis- Philippe à la proposition de dissoudre la Chambre.
* Celte note fut insérée au Moniteur, mais dans la partie non officielle, tandis que la partie officielle contenait la nomination du maréchal Bugeaud.
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dement, c’était s’aliéner la force morale qui pouvait, en soutenant le nouveau ministère, produire quelque impres- .sion sur le peuple et donner du prix à la concession tardive qu’on se décidait à lui faire.
Il y avait, dans ces deux mesures si opposées, faiblesse et provocation, défaut d’habileté et défaut de franchise. Le plus prudent des rois et le mieux expérimenté semblait avoir perdu soudain, avec le sentiment de son droit, le sens politique.
Étrange spectacle, que l’histoire ne reproduira peut-être jamais, d’une révolution qui s’accomplit dans la con-science du souverain, brise sa volonté et abat son génie, avant même que la révolution du dehors ose se nommer de son nom véritable au peuple qui la fait, comme à celui qui la subit.
Vers nue heure du matin, le maréchal Bugeaud, suivi des généraux Rulhiéres, Bedeau, Lamoriciére, de Salles, .Saint-.\rnault, etc., se rendait à l’état-major des Tuileries, pour y prendre le commandement de la force armée. En le lui remettant, selon la forme exigée par l’étiquette, le diut de Nemours lui recommanda, par quelques paroles laconiques, les officiers réunis autour de lui, puis il assista passivement aux dispositions que' prit aussitôt le maréchal, avec la promptitude* de décision qui lui était propre. Celui-ci, par une allocution vive et brusque, par une certaine verve gasconne et soldatesque, ranima tout d’abord les visages défaits. II rappela aux officiers présents que celui qui allait les conduire au feu n’avai't jamais été battu, ni sur le champ de bataille, ni dans les émeutes, et promit que, cette fois encore, une prompte victoire allait faire justice d’un tas de rebelles. « Si la garde nationale est avec nous, dit en finissant le maréchal, tant mieux; sinon, eh bien! messieurs, nous nous passerons d’elle. »
Comme il terminait cette courte harangue, qui, dans toute autre bouche que la sienne, n’eût paru qu’une fanfaronnade, M. Thiers entra d’un air .soucieux; sa conte-
du général Tallandier, La. deu.xiènie, confiée au général Bedeau, a ordre de gagner les boulevards par les rues Montmartre et Poissonnière, et de se diriger vers la place de la Bastille, occupée par le général. Duhot. La troisième, dont le maréchal se réserve le commandement, doit manœuvrer derrière les deux premières, pour empêcher la reconstruction des barricades, tandis qu’une quatrième, aux ordres du colonel Brunet, se dirigera par les rues des Saints-Pères, de Seine et par la place Saint-Michel, vers le Panthéon, que garde la division Benaut. Lu corps de ré.serve, commandé par le général Bulbiéres, et la cavalerie, commandée par le général Begnauld de Saint-.Iean-d’.Angely, occupent l’un la place du Carrousel, l’autre la place de la Concorde. Les insli'uctions générales prescrivent d’attaquer sur tous les points, si la nouvelle de la nomination de MM. Thiei’S et Barrot ne suffisait pas pour rétablir l’ordre.
Mais, pendant que le maréchal prenait ces dispositions stratégiques, habiles, presque infaillibles au point de vue militaire, les hommes politiques, dont il attendait le concours, discutaient déjà l’autorité qui venait de lui être remise et détruisaient ainsi tout l’efl’el qu’on en pouvait espérer.
Béuni chez M. Odilon Barrot, le ministère en voie de formation se prononçait contre la reprise des hostilités. M, Barrot, appuyé par M. Duvergier de llauranne, déclarait ne vouloir accepter le portefeuille qu’à la condition expresse de faire immédiatement cesser le feu. M. de Bénmsat conseillait de remettre le commandement de la garde nationale au général Lamoricière. Seul M. Thiers, tout en accordant que l’on devait tenter la conciliation, ne paraissait pas la croire aussi aisée et soutenait la nomination du maréchal Bugeaud, comme une dernière chance de salut, dans le cas où la population trop irritée ne voudrait plus se contentei' des concessions possibles et où le combat, dé-sormais à outrance, s’engagerait entré la monarchie cl la république.
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On n’était pas encore panrenu à s’entendre sur ce point capital, que le jour paraissait, éclairant de ses froides lueurs la plus étonnante mêlée, le plus inextricable chaos de volontés, de colères, d’espérances et de terreurs qui ait peut-être jamais ébranlé une société en proie à des puissances inconnues, dont elle ne sait ni combattre ni diriger l'acliou fatale.
Paris était hérissé de barricades ' gardées, presque toutes, par des chefs républicains; elles s’avançaient menaçantes depuis les faubourgs les plus reculés jusqu’aux abords des Tuileries*. Les arbres des boulevards étaient abattus; les rues, dépavées, jonchées de fragments de verres et de vaisselles, étaient devenues presque impraticables pour l’artillerie et la cavalerie. Les corps de garde, les bureaux d’octroi, les guérites, les bancs étaient renversés, brûlés, brisés en mille pièces; toutes les boutiques fermées. Des monceaux de cendres, vestiges des feux de bivouacs, ajoutaient encore à la tristesse de ce spectacle. Insurgés, gardes nationaux, jeunes gens des écoles, descendaient tumultuairementsur les places et dans les rues, se communiquant, avec d’égales marques de réprobation, la nouvelle de la nuit : la nomination du maréchal Bugeaud. Ce nom, voué à l’exécration de la population parisienne, effaçait de son sinistre éclat tous les autres ; c’est à peine si, dans les rassemblements, on daignait écouter les voix bien intentionnées qui parlaient d’un ministère conciliateur et croyaient arrêter l’irritation en nommant M. Odilon Barrot- Les proclamations en petit nombre et non signées qu’on tentait de placarder sur les murs étaient aussitôt lacérées et foulées aux pieds. Partout où se réunissait la garde
' On en a évalué le nombre à 1512.
* Vers neuf heures du malin, des coups de fusil furent liâ-ésde la rue de l’Échelle sur les fenêtres de l'apparteinenl occupé par les jeunes princes, Tils de la duchesse d'Orléans. On se hâta de Iransporter les pauvres entants, tout étonnés d'un tel réveil, dans le corps de logis du milieu.
- -Oigili.'cc! '
nationale, considérant la nomination du duc d’Isly comme une nouvelle insulte, elle n’avait qu’un cri : « A bas Rugeaud, à bas l’homme de la rue Transnonain ! » et elle déclarait unanimement qu’elle n’obéirait point à ses ordres.
De leur côté, les joiirnauv démocratiques, la iléfcrrme el le National, publiaient une protestation rédigée la veille au soir, dans une réunion politique, par M. Louis Blanc'; un appel à l’insurrection, émané des bureaux du Courrier Français, courait aussi de barricade en barricade.
Ainsi 1e mouvement révolutionnaire , loin de s’appaisér, se propageait, et déjà il était trop tard aussi bien pour les concessions que pour la résistance. Vers huit heures du matin, le peuples’était emparé, de gré ou de force, de presque toutes les mairies et de cinq casernes, où il s'était approvisionné de munitions. Il occupait la porte Saint-Denis, la place des Victoires, la pointe Saint-Eustache, tous les points stratégiques de l’intérieur. Le général Duhot avait été contraint d’abandonner la place de la Bastille et de se replier sur Vincennes.
Ignorant ce qui se passait au château, où le roi, qui venait de s’éveiller, se voyait pressé, étourdi de mille avis confus, mais sur lesquels l’opinion de M. Odilon Barivit allait prévaloir^ le général Bedeau*, auquel s’était adjoint |e général de Salles, exécutait militairement les ordres du commandant en chef*.
Après avoir harangué, siir la place du Carrousel, les f rou-
' Voir aux Doewnentê historiques, à la fin du volume, n* 5.
* Le général Bedeau, de famille noble, légitimiste, originaire de Nantes, s'était signalé, dans les campagnes d’.Afrique, par sa bravoure el ses talents militaires. Très on faveur auprès du duc d’Aumale et du maréchal Bugeaud, il avait eu, en ces derniers temps, un avancement rapide.
* Le général Sébastian!, parti dès cinq-hoires, avait exécuté le mouvement commandé, et franchi tous les obstacles, sans presque trouver de résistance.
pes qui lui étaient confiées *, il suivit la marche tracée par le maréchal et défit, sur son passade, rues Neuve-des- Petits-Champs, \ivienne et Feydau, quelques barricades abandounées par les insurgés*. Mais, arrivé, vei's sept heures et demie, sur le boulevard, à la hauteur du Gymnase, le •iénéral se trouva en présence d’une barricade beaucoup plus élevée que les autres, construite selon les règles de l’ail et fortement gardée. Une multitude agitée se pressait tout autour. A la vue des troupes, une rumeur menaçante s’éleva dans l’air. Alors, du sein de la foule émue, quelques citoyens, s’adressant au général, le supplièrent, au nom de la population inoffensive, de ne point commencer l’attaque. Tout aussi désireux que pouvaient l’ôtre ceux qui lui parlaient, d’éviter une lutte sanglante, le général harangua le groupe le plus rapproché de lui et lui annonça, comme une bonne nouvelle qui devait mettre fin à toute hostilité, le changement de ministère. Mais la défiance était grande dans les esprits* et la rumeur ne s’apaisait pas. « Au nom de la population qui nous entoure, dit, en dominant le tumulte, un fabricant du quartier, permettez
* Quatre compagnies des chasseurs rt’Orléans;
Deux bataillons du 1'^ léger;
Deux bataillons du 21* de ligne;
Un escadron du 8* dragon;
Deux pièces de campagne ;
Des sapeurs du génie ;
Ensemble environ 2,000 hommes.
* I.e peloton d’avant-garde reçut le feu des insurgés qui gardaient la barricade construite aux extrémités de la rue Montmartre et du faubourg. Le peloton riposta, la bamcade fut .enlevée. Deux soldats furent blessés.
* Le {leuplc et même un grand nombre d'olficiers de la garde ualionale étaient persuadés que l’événement du boulevard des Capucines avait été prémédité par le gouvernement; qu’on avait trompé la population par le faux bruit d’un changement de ministère; qu’oa voulait une Saint-Barthélemy des démocrates, etc. Les gardes nationaux protestaient qu’ils défendraient le peuple contre une si infâme trahison.
— Tîigui/iJ'
VOUS, général, qiui je vous adresse quelques qucslioiis? Nous avons été trompés hier, on nous trompe peut-être encore aujourd’hui. Nous avons confiance en votre honneur ; promettez-vous de nous répondre avec sincérité? »
Le général fait un signe d’assentiment.
La foule écoute.
« Général, est-il vrai, est-il certain que M. Guizot soit renvoyé?
« Oui, répond le général Bedeau.
* (Juidonc est ministre à cette heure?
« MM. Thiers et Odilon Barrot sont chargés de former un ministère.
« S’il n’existe pas de ministère, qui donc alors vous envoie ici?
« Le maréchal Bugeaud. »
A ce nom, les clameurs recommencent.
La foule n’écoute plus.
« Vous voyez, général, combien le nom du maréchal Bugeaud irrite le peuple, de grâce renoncez à engager un combat qui serait terrible.
« J’ai des ordres, répond le général; je suis soldai, je dois obéir.
« Mais, du moins, général, attendez des ordres nouveaux . Qui sait quel changement a pu se faire aux Tuileries, depuis que vous les avez quittées? Accordez-moi une heure ; faite.vmoi accompagner par un officier qui m’introduise auprès du maréchal Bugeaud ; je lui exposerai la situation dans laquelle vous vous trouvez, et je suis certain de vous rapporter l’ordre de ne pas tirer. »
Le général avait vu de trop prés l’hésitation et la mobilité des conseils, depuis la veille, pour n’être pas frappé de l’idée d’un changement possible dans les résolutions prises aux Tuileries. Il était, d’ailleurs, comme tous les officiers de rarmée, intimement convaincu que la troupe, sans la garde nationale, ne pouvait rien contre une insurrection, et il venait, sur son chemin, d’acquérir la preuve que le
concours des légions lui manquerait Il consentit donc sans peine à attendre de nouvelles instructions, et demeura à la tête de ses troupes dans un état facile à concevoir, craignant tout à la fois que trop ou trop peu de zèle de la part de ses soldats, tour à tour circonvenus ou provoqués par le peuple, ne le jetât dans une de ces situations désespérées où, quel que soit le succès, il ne saurait étouffer le l emords. 11 comptait les minutes de cette heure d’angoisse qui ne voulait pas finir.
Le fabricant avait cependant franchi tous les obstacles; et, accompagné de M. Courpon, officier d’état-major de la garde nationale, il arrivait hors d’haleine à l’état-major des Tuileries, et demandait à parler au maréchal Bugeaud.
Après quelques minutes d’attente, il fut introduit. Le maréchal écouta son récit avec une visible déflance et donna à plusieurs reprises des marques d’incrédulité; mais M. le duc de Nemours etM. Thiers, présents à l’enti-etien, parmi silence approbateur, l’encourageaient à continuer. Pénétré, avec toute la bourgeoisie parisienne, de funique pensée d’arrêter l’efl'usion du sang, le fabricant fit au maréchal un tableau animé de la situation déplorable où se trouvait la troupe, auxprises avec une immense niasse populaire entraînée par les passions les plus exaltées; il lui représenta l’horreur des massacres qu’il regardait comme certains, si la troupe engageait le combat, et s’efforça de lui démontrer que la conciliation était encore, non-seulement possible, mais assurée, si on laissait agir seule la garde nationale. Puis, se tournant vers M. le duc de Nemom's qui paraissait pencher verecet avis : « Monseigneur, lui dit-il avec animation, joignez-vousàmoi pour obtenir laretraite des troupes. Ne souffrez pas qu’une tache de sangsouille le nom de votre
‘ Lca gin'ées nationaux dcinanduienl toujoui's si la rétdnnu étuil accordée; e! conirae le général répondait qu’il l’espérait, mais qu’il ne pouvait le garantir, on lui déclarait qu’à ce prix seulement la garde nationale se joindrait à la ti-oupc.
péri: et le vôtre. . . . Rien n’est perdu encore ; niais si le sang est versé, le peuple ne mettra plus de bornes à sa vengeance. » Etonné d’une si vive insistance et de l’impression qu’elle produisait sur le prince et sur le chef du cabinet, le marécbal dit d’un ton sec qu’il allait en délibérer; puis il sortit avec M. le duc de Nemours et M. Thiers‘.
Cependant le marécbal lui-même commençait à douter de la victoire, si la lutte venait à s’engager sérieusement. En voyant le mauvais état des troupes, l’insuffisance des munitions, la force des positions que les insurgés occupaient au centi e de Paris, les sentiments hostiles de la garde nationale, le découragement ipii gagnait tout le inonde autour de lui, il hésitait à exécuter ce qu’il avait si résolûmenl conçu quelques beiues auparavant. Après s’être concerté avec le duc de Nimours, il rentra à l’état-major, et dicta, pour le général Bedeau, l’ordre que voici : « Mon cher général, mes dispositions sont modifiées. Annoncez partout (pie le feu cesse et ipie la gai’de nationale prend le service de la police ; faites entendre des paroles de conciliation.
« Le maréchal duc d'Isi.v.
'( P. S. Repliez-vous sur le Carrousel. »
Avec cet ordre, le maréchal remit, au fabricant un, papier manuscrit, daté de huit heures du matin, et (pii, sous le litre d’4u/.v au public, annonçait au peuple la formation du ministère Thiers-Harrot et sa propre nomination au com-
‘ Un .nn ciivirmi après la proclamation do la république, le duc rl lsly, apercevant ce inènie labricanl dans son salon, un soir qu’il avait une réception nondjreuso, alla droit à lui et le lirenant par le bras : « Je vous reconnais, lui dit-il. Vous nous avez l'ait bien du mal. .l'aurais dû, sans vous (“conter, vous faire chasser cb* ma présence; et, sourd aux lamentations de vos bourgeois de Paris et de votre garde nationale, trois fois dupe, défendre mon roi dansses Tuileries, etvouS mitrailler tous sans merci. Louis-Philippe serait encore sur sou trône et vous me porteriez aux nues à l’heure qu'il est. Mais, que voulezvous? j’étais harcelé, étourdi par un tas de poltrons et de courtisans. Ils m’avaient rendu imbécile comme eux! »