‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 25 sur 55 · S TOI K E · texte numérisé non relu

S TOI K E

niiiiu; 1‘1'iioiivello avodorco sos instancp^; il triumplio t'iiliii • las ràpiignancas do ses collègues. Au paragraphe où il èlhit dit : h Bien que le gouvernement 'provisoire soit de cœur et de conviction pour le gouvernement républicain, » etc., revenant à la première lédaction de 51. de Laïuaiiine, on snhsiilne ces mots : « f.e gouvernement provisoire veut la l’ièpidjlicpie, sauf ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté » Et la proclamation, ainsi modifiée, i*st jetée sur des centaines de feuilles volantes par les fenêtres de l’IIôtel de Ville. Elle apaise les houillonnemenls de la place. Aux soupçons et aux menaces succède une •>.\plosion de joie qui tient du délire. Le peuple repreiul confiance dans ses élus. Ee conseil peut enfin songer a organisei' le pouvoir et à se partager le fardeau des affaires.

Ea présidence du conseil, sans portefeuille, est donné'e, par acclamation, à M. Dupont (de l’Eure). Son grand âge, riutégrité de son caractère et la simplicité républicaine de sa vie commandaient le respect. C’était un nom sans tacliQ.

On espérait qu il imposeiait au peuple, et même aux livalités impatientes qui déjà se trahissaient au sein du gouvernement.

La nomination de M. de Lamartine au ministère des affaires étrangères se fit également par acclamation. Chacun comprenait qn’il fallait une extrême prudence dans les rapports avec, l’étranger; qu’il était habile de ménager la transition et d’accoutumer les représentants de l’Europe monarchique à la France républicaine, par l’entremise d’un homme noble d’origine, de manière et de langage.

■M. Arago prit la marine sans que personne soulevât d’objection. L’éclat de son nom démocratique et sa science in- ^ contestée lui donnaient une autorité précieuse pour un

* A peine celle piw.lamation était-elle imprimée cpie l'on vil arriver an Motiileitr yi. liixio, imrtenr irnn ordre delà rcliivr ainsi ;

« N. liivio est prié de retirer de l'Imprimerie royale, la déclaration du ^;oiivernement provisoire. Signé : Ad. Crémieiix, l.ainarline. l)ii|ionl ide l'Eiirej et (iai’nicr-Pagè.s. »

I, aniograplie de cel ordre esl enlri* les mains deM. Rixio.

"ouvernemeiit A peine debout sur un sol qui tremblait. Il y ••ut plus d-’h<>sitatiou pour le niinisU>re de l’intèrieJir; on flottait entre MM. Ledru-Hollin et Créinieux; mais ce dernier, trauchnnl liii-inème la question, déclara qu’il élail indispensable de domiei' satisfaction au peuple en plaçant à rinlériour rhoinme qui repirsenlail le inii'iix le mouvi'inenl rt-volutiontiairtï, el il se contenta du portefeuille de la justice.

M. Garnier-l'a'îès, èln maire de Paris par le peuple, tenant à garder ce poste important, n’accepta point de ministère. Il s’adjoignit à la mairie MM. Reciirt et Guinard,en qualité d’adjoints ‘, M. Flottard, en qualitéde secrétaire général, et désigna pour les finances un banquier d’une probité reconnue, qui s’était fait au National une réputation d’habileté, M. Goudcliaux. M. Carnot fut chargé du ministè're de l’instmction publique, auquel on réunit les cultes. M. Marie reçut le portefeuille des travaux publics, et M. Betbmont, député de l’opposition, celui du commerce. Le commandement général de la garde nationale et de la première division fut donné au colonel de Conrtais, membre de la Chambre des députés, ancien officier de l’armée royale, qui avait le don et le goiit de la popularité. La nomination de M. Charles Lagrange, que le peuple avait salué du titre de gouverneur de l’Hôtel de Ville, ne fut ni contestée ni officiellement ratifié^'. M. Lagiange déployait déjà beaucoup d’actixité dans ses nouvelles fonctions, et personne ne songea à les lui disputer.

La plus grande difficulté, c’était de pom-voir au ministère de la guerre. On ne savait trop à qui se fier ni commeni concilier avec l’ancienneté ou l’éclat d(>s services la loyauté républicaine. Le seul républicain connu et en mesure d’occuper un poste aussi important, le général Eugène Cavaignac, frère de Godefroi, l'dait en .\fnque. On le nomma

' M. Ciiiiim'il rd'usii. H fut linmnié dicl' d'i'lai-major df la gardp tialii'iialc. Il lui ri'iiipinrd à la itinirir par M. Riirlir/,

7,n HISTOIRE

gouvpriieur de l’Algérie. Pour soitir d’embarras, M. Arago propo.sa un membre de l’Institut, le colonel Poncelet, proîesseiii' de mécanique à la Sorbonne; mais cette proposition ne fut point agréée. On objecta avec raison que M. Poncelet, à cause de son giade, ne pourrait pi-endre aucune autorité sur les officiers supérieurs, et l’on songea au général Lainoricière, <|u’à tout hasard ou se décida é foire appeler. bien que fort souffrant de sa blessure et le bras en écharpe, le général ne se fait point attendre. Il n’hésite pas à reconnaître le gouvernement provisoire; mais il refuse le portefeuille, alléguant que, depuis dix-sept ans absent de France, il ne connait pas suffisamment le pei’sonuel de l’armée. « Mon poste, à moi, ajoute le général, est à la frontière. Klle aura bientôt, sans doute, besoin d’étre défendue. Je ne demande que quelques jours de repos, et je me tiens prêt à me rendre où le gouvernement provisoire jugera convenable de m’envoyer. »

M. de Lamoricière conseille de donner le portefeuille de la guerre au général Bedeau. « C’est un homme supérieur, dit-il; il connait parfaitement l’année; on peut compter sur lui; il rendra dans ce poste éminent de grands services. » La nomination du général est immédiatement signée; mais M. Bedeau, appelé au sein du conseil, refuse à son (our. « Je suis trop récemment nommé lieutenant général pour avoir de l’aulorité sur des officiei's plus anciens que moi, dit-il; ma nomination ferait un effet fôcheux. Donuez-moi le commandement de la première division. La troupe est humiliée, démoralisée; il faut l’empècher de se débander. Confiez-nioi cette fâche, et je réponds de la remplir avec honneur. î

Sur ces refus, M. de Lamartine propose le général de division Subenie, volontaire de 1792, distingué par des actions d’éclat dans les grandes campagnes de l’Fmpire, député de l’opposition, qui sera tout à la fois, on peut l’espérer, respecté de l’armée et bien vu du peuple. Pendant ces délibérations, ou appiviid que le ministère de la guerre esl

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iM riipi- })tii' lin ancien l'miriiisscur de^; arnices, M. Lsin il, f|ui s’y est installe de son autorité privée et s’est déjà mis en fonctions dans les bureaux avec l’aide du colonel Allait. On l’envoie chercher de la part du gonverneinenl provisoire- Il refuse d’abord ; mais on parvient, sous un prétexte spécieux, à l’attirer à l’Hôtel de Ville. Là, on le retient pendant toute la nuit, on le garde à vue dans une salle voisine du conseil. On ne lui rend sa liberté rpie lorsipie le général Subenie a pris possession du ministère. A ce moment crilique, la moindre velléité de désobéis.sance pouvait amener des complications funestes. Par bonheur, aucun des officiers supérieurs de l’armée n’eut la pensée de tenter une résistance, elles adhésions des maréchaux Soult, Bugeatid, des généraux Ituvivier, Leydet, etc. , qui suivirent de près celles des généraux Bedeau et Lamoriciére, rassurèrent bientôt complètement à cet égard le gouvernement provisoire.

Ainsi constitué et organisé, le conseil rendit à la hâte les décrets les plus urgents.

M. de Lamartine rédigea un décret laconique qui déclarait la Chambre des députés dissoute. Kn envoyant ce décret au Moniteur, M. Crémieux s’aperçut que son collègue avait oublié la Gbainbre des paii^s, et intercala la ligne suivante ; « Il est interdit à la Chambre des pairs de se réunir. » On annonçait dans ce décret la prochaine convocation d’une Assemblée nationale, ün autre décret pounoyait à la gai-de des Tuileries et du Louvre. M. Ledru-Rollin pensait aux Beaux-Arts et annonçait le joui’ de l'onveilure du Salon '. Lnfin une proclamation à la garde nationale la remerciait «le sa fralei nelle union avec le peuple et avec les écoles, ci l’cxhoi-tait, au nom de la patrie reconnaissante, à maintenir l’ordi’c dans la capitale. Ccll(( proclamation annonçait en même temps que désormais tous les citoyens faisaient partie de la garde nationale.

* Voir aux Docunu'nlx hisloriqucs. à la lia du uiluiiic. n’ S.

Cependant les heures avaient uiarché, H n’était pas loin (le iniiuiit. Accablés de lassitude, exténués par dix heures de lutles et d’aiif^oisses cruelles, les nouveaux dictateui’s senlirent les tiraillements de la faim. Auc-un d’eux u’avail pris (juoi que ce soit depuis le inatiu. Ils suspéndirent un moment leur travail pour essayer de réparer leurs forces; mais tout manquait, même pour le repas le. plus modeste. Il n’y avait là ni vais.S(‘lle ni vivres d’aucune soiie. lu pain de munilion, quebpies restes de fromage de Gruyère laissés par les soldats, une bouteille de vin et un seau d’eau apporté par un homme du peuple, ce fut tout ce (pie l’on put Irouver, après bien des recherches, pour rassasier et désaltérer des hommes à jeun depuis près de douze heures. .M. Klottard prêta un petit couteau de poche, qui passa de main en main. Un but à la ronde dans une tasse ébréchée. « Voici un festin de bon augure pour un gouvernement à bon marché, » dit gaiement M. de Lamartine; et, le repas terminé, on se remit à l’œuvre.

CHÂPITIIE XV

Le peuple niaUre de Paris.

Pendant que le gouvernement élu à la Chambre prenait avec hésitation les rênes du pouvoir et tâchait de se maintenir dans une sorte de légalité fictive, le comité de la liéfonne s’emparait révolutionnairement des deux positions administratives les plus importantes : la Préfecture de police et la direction des postes. Après le combat du Château d’Eau et l’invasion des Tuileries, M. Étienne Arago, qui sc rappelait la révolution de 1830 et qui savait comment se laissent chasser les fonctionnaires des royautés on déroute, se rendit à l’hôtel des postes. 11 trouva la cour encombrée de gardes nationaux; il leur annonça brièvement la fuite du roi, puis il se présenta dans le cabinet du directeur, M. Dejean. S’étant nommé, il lui déclara qu’il le de.stituait au nom de la République, et qu’il venait occuper sa place. M. Dejean resta interdit, balbutia, recommanda aux soins de M. Arago une vieille dame, sa parente, qui logeait chez lui, et quitta l’hôtel. M. Arago ne perdit pas une minute; il rassembla autour de lui les employés et les somma, à leur grande surprise, de pourvoir pour l’heure accoutumée au départ régulier des malles-postes de la République. C’était chose malaisée ; car, entre. l’Hôtel des postes et les barrières, il y avait, dans toutes les directions, plus de deux cents barricades â franchir. Cependant les employés, riva- 1. 28

IIISTOIKË

lisant lie zèle pour se créer des lili'es aux faveüi’s du pouvoii' nouveau, aplanirent toutes les difficultés. Une heure après son entrée en fonction, M. Arayo put écrire à l’Hôtel de Ville, au gouvernement quelconque qu’il supposait devoir y être installé, le billet suivant ; « Citoyens gouvernants, le service de la poste pour les départements sera fait ce soir comme à l’ordinaire. » Et il tenait parole. A sept heures précises, toutes les malles-postes hrûlaicnt le pavé des roules, emportant une dépêche laconique qui annonçait à la France la victoire du peuple et la chute de la dynastie

Un autre républicain, également attaché depuis bien des années au journal la Itéforme, s’installait à la même heure, et à peu prés de la même façon, à la Uréfecture de police : c’était M. Marc Caussidiére.

Homme d’action, de ruse et de verve révolutionnaire, propagandiste infatigable, dans les estaminets et dans les carrefours, d'une espèce de jacobinisme humorislifpie, M. Marc Caussidiére, grâce à sa stature musculeuse, à sa figure joviale et sournoise tout à la fois, au geste populaire de son poing robuste, aux saillies de son propos pittoresque, arriva bientôt à une sorte de célébrité bouffonne qui servit merveilleusement ses vues cachées. Épouvantant cl rassurant tour à tour, selon l’intérét de ses ambitions, la bourgeoisie parisienne, il jouera dans la suite de cette histoire un pei’sonnage d’une giavifé comique, dont les traits ne se retrouvent aussi fortement accentués que chez certains héros de Shakspoare.

' M. Dctlimoiit, sur l’ordre du gouveincment iirovisoii’c, sc rendit, vers dix lieui-cs du soir, il la direction des justes iiour en prendre j>os- Bission et Iftclier d'organiser le service du lendetnain. Trouvant la chose faite, il rctouma à rilôlel de Ville et renonça de trcs-boiine grâce à ses pouvoirs.

Le l'clcvé suivant des lettres déposées dons les boites de l’adininistration des postes à I’ari% pendant les ‘23, ‘24 et ‘25 février, pourra ne pas paraître sans intérêt : ‘23 février, de ‘20 à ‘25,000 lettres.

‘2t — 8 il 10,000 —

Quand, le fusil en main, le pistolet à la ceinture, le sabre retenu au côté par une grosse corde rouge, affublé d’une, redingote crottée, d’une casquette déchirée et d’une paire de botte hachées en pièces, tant elles avaient de fois, depuis vingt-quatre heures, franchi les barricades, M. Marc Caussidiérc parut à bi Préfecture de police escorté do deux chefs de barricade, MM. Cahaigne et Sobrier', ce fut une explosion de joie dans la bande populaire, qui, maitresse déjà de la place, lui en fitles honneurs. Voici ce qui s’était passé avant sa venue.

Vers deux heures de l’après-midi, la nouvelle de l’abdication du roi avait été apportée à M. Deles.sert par quelques gardes nationaux. Presque au même inomeut, avant qu’il eût eu le temps de prendre un parti, une colonne d’insurgés très-nombreuse et trés-menaçanle vint assaillir les portes de l’bôtel en demandant des armes’. Les coui-s étaient occupées par trois cents hommes de la garde municipale à cheval, par des gardes à pied, par le TO*" de ligne, et par une compagnie des chasseurs d'Orléans sous les ordres du général Saint-Arnaud.

Après quelques pourparlers, le j)refet, espérant calmer l’émeute, ordonne qu’on passe des fusilsà lafoulepar la porte entre-bâillée ; mais cette concession ne sert qu’à la rendre plus exigeante. Les insurgés veulent absolument pénétrer dans l’hôtel, ils veulent surtout désarmer la garde municipale. Enfin le préfet consent à rendi'o la place à M. Carteret, officier de la garde nal'onale, et .se retire par la cour du Harlay. 11 s’agissait de faire sortii’ les troupes. Les gardes municipaux refusent de livrer leur poste. Le peuple qui attend s’impatiente; tout à l’heure il consentait à lais-

* M. Sobrier 'commandait à la barricade do la rue Mazafiran, où la colonne du général Bedeau s’élail arrêtée. Il s‘y était signalé par une bravoure d'autant plus rrappanlc qu’elle contrastait davantage avec sa taille frêle et sa physionomie délicate.

* Dés la veille, à (piatre heures, madame Delessert avait quitté riiôlel de la l'réfectnre sur le bruit qu'il allait être attacpié par les insurgi's.

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S28 UiSTOIRE . ,

ser passer les soldats avec les honneui's de la guerre, .maintenant il exige qu’ils déposent les armes. En vain, les employés supérieurs de rhùtej les supplient, le général Saint-Arnaud leur ordonne de se soumettre; les gardes municipaux repoussent avec indignation une capitulation qu'ils estiment déshonorante. Pendant que l’émeute groiule aux portes, une lutte s’engage entre ceux qui consentent à capituler et ceux qui veulent mourir les armes à la main. Enfin ces derniei-s, voyant que tout est perdu, brisent leui’s armes, vident leurs gibernes, déchirent leurs cartouches en poussant des cris de rage. Les ol'ficiei'S de la garde nationale exigent du peuple la promc.sse qu’on laissera sortir la troupe sans l’insulter, et s’engagent à conduire les gardes municipaux à Vincennes. Les portes s’ouvrent. Les cavaliers, la tête nue, passent les premiers à lravei*s les murmures de la foule, puis les fantassins, puis les chasseurs d’Orléans, avec lesquels le peuple fraternise. La garde nationale protège de son mieux la triste colonne qui s’avance vers la place derilôtel de Ville. Sur le quai aux Fleurs, une immense barricade lui barre le passage. Une décharge à bout portant renverse plusieurs soldats; une femme et un garde national sont tués roides. C’est le signal d’une nouvelle lutte ou plutôt d’un effroyable sauve-qui-peut. Culbutés, poursuivis, un grand nombre de gardes municipaux sont tués ou blessés mortellement; le colonel et le chef d’escadron n’échappent que 'par miracle. Le dévouement de quelques combattants les dérobe à la fureur des autres; on les cache, on les travestit; des hommes du peuple les gardent chez eux jusqu’à la nuit tombante, puis ils sont conduits en sûreté à la mairie. Le général Saint-Arnaud, renversé de cheval, entouré par une foule furieuse, est dégagé par quelques gardes nationaux, qui le sauvent en- le menant à l’Hôtel de Ville.

Les chasseurs d’Orléans, qui s’étaient séparés sur le quai des gardes municipaux et qui se dirigeaient vers les Tuileries, rencontrent sur leur chemin une bande populaire

qui en revient. Les insurgés, mis en belle humeur par le vin qu’ils ont bu en abondance et par les libertés de toute sorte qu’ils viennent de prendre dans le palais des rois, s’approchent des soldats et les accostent aux cris de Vive la ligne! On s’embrasse, on se tutoie, on se donne de vigoureuses poignées de main ; les insurgés offrent aux soldats des jambons, des pâtés, qu’ils ont pris dans les cuisines royales et qu’ils portent en trophée au bout de leure piques. Fendant que ceux-ci, déconcertés, étourdis, ne savent trop ce qu’ils doivent dire ou faire, on vide lestement leurs gibernes, on s’empare, tout en riant, des fusils, des shakos, puis on s'éloigne au cri de Vive la ‘République!

Revenons à M. Caussidière. Après avoir harangué la foule et s’étre fait reconnaître comme délégué du peuple souverain à la' Préfecture de police, il prit immédiatement possession des bureaux, rédigea au courant de la plume et envoya placarder sur tous les murs la proclamation suivante :

« Un gouvernement provisoire vient d’être installé ; il est composé, de par la volonté du peuple, des citoyens F. Arago, Louis Blanc, Marie, Lamartine, Flocon, Ledm- Rollin, Recurt, Marrast, Albert, ouvrier mécanicien.

a Pour veiller à l’exécution des mesures qui seront prises par ce gouvernement, la volonté du peuple a aussi choisi pour ses délégués au département de la police les citoyens Caussidière et Sobrier.

« La même volonté souveraine du peuple a désigné le citoyen Étienne Arago à la direction générale des postes.

« (’omme première exécution des ordres du gouvernement provisoire, il est ordonné à tous les boulangei's et fournisseurs de vivres de tenir leurs magasins ouverts A tous ceux qui en auraient besoin.

« 11 est expressément recommandé au peuple de ne point quitter ses armes, scs positions, ni son attitude révolutionnaire. Il a élé trop souvent trompé par la trahison; il im-

poi'tc de lie pas laisser de possibilité à d’aussi terribles et d’aussi criininels attentats.

« Pour satisfaire au vœü général du peuple souverain, le gouvernement provisoire a décidé et effectué, avec l’aide de la garde nationale, la mise eu liberté de tous nos frères détenus politiques; mais, en même temps, il a conservé dans les prisons, toujours avec l’assistance honorable de la garde nationale, les détenus constitués en prison pour crimes ou délits contre les personnes et les propriétés.

« Les familles des citoyens morts ou blessés pour la défense des droits du peuple souverain sont invitées à faire parvenir aussitôt que possible, aux délégués au département de la police, les noms des victimes de leur dévouement à la chose publique, afin qu’il soit pourvu aux besoins les plus pressants.

« Les délégués au département de la police,

. « CaCSSIDIÈRE, SoBRlEB. »

Cette proclamation, qui contenait une liste inexacte des membres du gouvernement provisoire et qui constituait, sans que celui-ci en eût eu connaissance, une autorité indépendante, ne fut point insérée au Moniteur, malgré les vives réclamations de M. Caussidière '. A partir de ce moment, une lutte secréte s’engagea enti-e l'administration révolutionnaire de MM. Caussidière et Sobricr, bientôt divisés entre eux cependant par la jalousie du pouvoir et de la popularité, et le gouvernement officiel de l’Hôtel de Ville. Ce refus d’insertion au Moniteur fut le premier indice de l’antagonisme qui devait si violemment éclater, à quelque temps de là, entre les éléments divers de la révolution; ce fut le prélude de la guerre civile.

• Le 25, dans la malinée, M. Caussidiei’e fit chcrclier par une vingtaine d'hommes armés le commissaire du gouvernement auprès du Moniteur, M. Lemansois, pour lui intimer l’ordre de faire insérer sa proclamation ; mais celui-ci s’y refusa • la défense du gouvernement était formelle.

Pendant que la République prenait ainsi possession de Paris, un seul point isolé, rhôtel des Invalides, recueillait encore les débris de la royauté, mais sans pouvoir les défendre. LA, comme au Palais-Bourbon, la duchesse d’Orléans résistait aux con.seils timides qui la pressaient de mettre sa vie en sûreté. 11 fallut, pour la décider à quitter sa retraite, qu’elle apprît de M. Barrot les tristes résultats de la tentative faite en sa faveur à l’Hôtel de Ville, et la nouvelle qu'un groupe de peuple se dirigeait sur les Invalides. Alors seulement elle consentit à s’éloigner. M. de Momay la conduisit à pied chez une personne dévouée qui demeurait dans le voisinage, madame Anatole de Montesquiou. Le comte de Paris la suivit à quelque distance, entouré d’un groupe d’amis. 11 était prés de six heures. La princesse monta presque aussitôt dans la voiture de M. de Montesquiou avec le jeune prince. M. deMornay et M. Régnier l’accompagnaient. La sortie de Paris fut difficile; il Allait traverser des groupes d’insurgés à qui tout fuyard était suspect. Mis en joue à la barrière, le cocher lança hardiment ses cheveux au plus épais de la foule, au risque de fracasser sa voiture sur les pavés amoncelés ; sa hardiesse réussit. La [)rincesse arriva le soir môme au château de Bligny, près d’Arpajou, où le duc de Chartres lui fut amené par madame do Montesquiou. Elle y demeura jusqu’au 26, pendant que M. de Mornay, rentré dans Paris, se procurait un passe-port pour l’Allemagne'. Le 26, à dix heures du soir, elle gagna en poste le chemin de fer de Lille, où elle attendit, sans quitter sa voiture, le départ du convoi pour la Belgique*. En passant la frontière, la princesse, qui avait montré jusque-là beaucoup de calme et de résignation, fondit en larmes. Elle se rappelait sans doute

‘ M. Odilon Barrot avait conseillé à la duchesse d’Orléans de ne point rejoindre Louis-Philipiie.

* Par le même convoi, Jt. Antony Tliouret allait, en qualité de commissaire du gouvernement provisoire, faire proclamer la République à Lille.

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les acclamations, les fêtes, les transports qui avaient salué naguère sa venue sur cette terre française où l’attendait un trône et où elle ne laissait qu’un tombeau. Son âme, douce et pieuse, s’arrachait d’un effort plus cruel encore peut-être à la tombe qu’au trône; elle donnait plus de larmes à la patrie de ses douleurs qu’à la patrie de ses prospérités.

Dans le même temps, le duc de Nemours, qui l’avait quittée aux Invalides, favorisé dans sa fuite parle colonel de Courtais et M. Dailly, maître de poste de Paris, gagnait les côtes, après être demeuré plusieurs jours caché dans une maison voisine du Luxembourg. Le gouvernement provisoire ignora volontairement sa présence.

Quant à la duchesse de Montpensier, elle ne retrouva lés siens qu’après bien des fatigues et bien des angoisses. Son mari lui avait fait dire, chez madame de Lasteyrie, qu’il l’attendrait à Eu; mais, lorsqu’elle arriva, accompagnée de M. Thierry et de M. Estancelin, à la résidence royale, nonseulement elle n’y trouva personne, mais encore elle manqua des objets les plus indispensables à son service. Repartie le soir même pour Bruxelles, sans avoir pu prendre le moindre repos, elle fut forcée de s’arrêter à Abbeville. La fermentation populaire y était extrême. La voiture de la princesse attirait l’attention. M. Thierry jugea prudent de mettre pied à terre pour travei-ser la ville sans kre reconnus. La nuit était sombre et pluvieuse. On s’égara dans les rues. S’étant trompé de route, on erra plusieurs heures sous une pluie glacée, dans les ténèbres, attendant toujours M. Estancelin, qui devait amener hors des portes une voiture. La princesse perdit un de ses souliers dans la boue; mais sa jeunesse, son heureux naturel, sa précoce expérience des révolutions la soutenaient. « J’aime encore mieux cela que la table ronde, » disait-elle gaiement à M. Thierry, faisant allusion à l’ennui des soirées de famille chez la reine.

Enfin, la voiture de M. Estancelin arriva, et l’on franchit dans la unit la frontière belge.

Le duc de Wurtemberg quitta Paris, muni de passe-ports pour l’Allemagne que lui envoya M. de Lamartine. Le gouvernement provisoire favorisait toutes ces évasions. M. Guizot, qui s’était enfui par les derrières du ministère de l’intérieur, avec MM. Duchâtel, de Salvandy, Hébert, au moment où M. Barrot venait en prendre possession*, se réfugia chez madame de Mirbcl , et y demeura plusieurs jours. M. de Lamartine et M. Arago facilitèrent sa sortie de France. Par un singulier hasard, le convoi du chemin de fer par lequel M. Guizot gagnait la Belgique emportait, au même moment et sans qu’il le sût, une femme dont l’influence sur lui, vraie ou supposée, avait excité la défiance universelle, une étrangère que l’opinion rendait en partie responsable de l’impopularité sous laquelle il succombait ; la princesse de Lieven *.

Louis-Philippe, la reine, madame la duchesse de Nemours, M. le duc de Montpensier, entourés, comme nous l’avons vu, d’une escorte nombreuse, étaient arrivés à Saint- Cloud, entre deux et trois heures. Plusieurs fois, pendant ce rapide trajet, le roi, se parlant à lui-méme, avait murmuré le nom de Charles X. Les souvenirs de 1 830 et de tristes analogies revenaient en foule à sa mémoire. Cependant il ne manifestait aucune inquiétude; encore moins songeait-il à prendre contre l’insurrection victorieuse des mesures politiques ou militaires. Quand le général Regnaud de Saint-Jean-d’Angély se présenta pour recevoir ses ordres et lui demander s’il devait rassembler les troupes; organiser un plan d’attaque ou de résistance : « Cela ne me concerne plus, répondit le roi, c’est l’affaire de Nemoui's. » Étant allé à Trianon, il se mit à une fenêtre, y resta longtemps à

* Ce fut M, Chambolle qui avertit les ministres lic l'arrivée de M. Barrot et de son cortège populaire.

* La princesse de Lieven, qui sentait cette réprobation poser sur elle, fut saisie d'un si grand effroi, (pie ses amis eurent toutes les peines imaginables à lui persuader de faire quelques pas dans la rue pour aller réfugier ses terreurs dans un asile inviolable, à l’ambassade (l’Aiitriclic.

IIISTOIIIE

regarder le parc, critiqua la disposition de quelques massifs : f M. Neveu s’est trompé, y> dit-il ; et s’étant fait apporter une plume, il rectifia sur le plan ce qu’il considérait comme des erreurs. Mais tout ù coup une détonation qui retentit sous les croisées du château le tira de cette espèce d’insouciance. La plus vive agitation se traliit sur son visage; il demanda en toute hâte des chevaux pour Dreux et s’occupa, avec une anxiété visible, de changer de costume, afin de se rendre méconnaissable. Il ôta sa perruque, coupa ses favoris, mit d’énormes lunettes vertes, rabattit sur son front un bonnet de soie noire et enveloppa le bas de sa figure dans un cache-nez. C’est travesti de la sorte qu’il prit à la chute du jour la route de Dreux, où il an’ka vers onze heures. Le maire et le sous-préfet, qui ignoraient les événements de lajournée, se présentèrent aussitôt pour lui rendre leurs devoii-s; il leur annonça son intention de rester à Dreux trois ou quatre jours pour y attendre la résolution définitive des Chambres. Il parla avec prolixité de la sagesse de sa politique, des prospérités de son règne; il se plaignit de l’ingratitude de certains hommes ; puis, avant d’aller se reposer, il visita aux flambeaux les dernières constructions qu’il avait ordonnées dans la chapelle. Pendant son sommeil, les autorités de Dreux apprirent, par un ami de M. Bethmont, qui venait de Paris, la déchéance de la dynastie et l’installation du gouvernement provisoire; Cette nouvelle, communiquée au roi â son réveil, le décida à quitter la France. On lui conseilla de se séparer de sa famille, afin de gagner plus facilement la côte.

M. le duc de Montpensier était resté dans Paris, il y demeura quinze jours, pendant lesquels il communiqua constamment avec M. de Rémusat, espérant encore un retour des événements. Sur ces entrefaites, le roi et la reine arrivaient dans une maison isolée appartenant à M. de Perthuis, aide de camp du roi, près la chapelle Notre-Dame de Grâce, sur le mont Joly, à peu do distance d’Ilonfieur. Le général Dumas dépêcha immédiàtementun

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exprès au fils de M. de Perthuis, qui commandait un gardecôte, afin qu’il disposât tout pour rembarquement de la famille royale. Dans la nuit du 26 au 27, Louis-Philippe, Marie-Amélie, le général dcRumignyet M. Paulignes, officier d’ordonnance, arrivèrent, suivis de deux domestiques, dans la maison de M. de Perthuis. Le vent soufflait avec violence sur toute la cote. Le petit bâtiment de M. de Pertliuis manqua vingt fois de ehavirer dans le long détour qu’il lui fallut faire pour gagner Ilonfleur. 11 était impossible de songer à se mettre en mer. Cependant la fermentation qui agitait déjà les populations qu’on venait de traverser était trop inquiétante pour que le roi pût, sans imprudence, prolonger son séjour dans un lieu si peu caché; il fut convenu qu’on tâcherait de s’embarquer à Trouville. Le 28, à deux heures du matin, M. de Perthuis s’y rendit avec M. de Humigny et M. Besson, ancien officier de marine, afin de fréter, s’il était possible, une barque de pèche. Le roi, qui avait pris le nom de Lebrun, les rejoignit vei’s dix heures avec Tluiret, son valet de chambre. On passa la journée dans la maison d’un médecin, M. Biard. La tempête, loin de se calmer, redoublait de fureur. Les [)lus hardis pilotes déclaraient la mer impraticable; néanmoins, on comptait à tous risques s’embarquer le lendemain, mais le 29 au matin, les mariniers vinrent dire à M. de Perthuis que la marée ne donnait pas assez d’eau pour prendre le large, et qu’avant trois ou quatre jours aucune barque de pêche ne pourrait sortir. Au même moment, on apprenait <pie la population de Trouville commençait à s’émouvoir ; le bruit courait dans la ville que M. Guizot s’y cachait. Il devenait périlleux pour Louis-Philippe d’y rester. Le 1" mars, en effet, vers dix heures du soir, la maison de M. Biard est subitement entourée par les gendarmes. On dit que ce n’est pas le ministre, mais le roi lui-même qui s’y trouve. Toute la population est sur pied. Le commissaire do police se présente pour faire une perquisition. Pendant que M. de Perthuis le reçoit avec une présence d’esprit qui

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trompe tout le inonde, le roi s’évade à pied par les derrières de la maison et se jette dans la campagne. A Touques, on lui procure une voiture pour Honfleur, où il arrive le 2 mars, à cinq heures du matin. La reine, qui s’y est rendue avec le général Dumas, l’attend depuis deux jours, en proie aux transes les plus vives. Le consul britannique a mis à la disposition du roi le paquebot Y Express, qui chauffe dans le port du Havre. Le soir, on s’embarque sur un bac et on arrive au Havre. Louis-Philippe et la reine se rendent séparément sur le paquebot anglais ; peu après ils étaient hors de danger, loin des côtes de France.

Mais retournons pour un moment sur nos pas. L’heure était avancée ; peu à peu la foule lassée abandonnait l'Hôtel de Ville ; les salles et les galeries se vidaient. Après le repas que j’ai décrit plus haut, le gouvernement provisoire s’était remis au travail. 11 rendait à la hâte décret sur décret pour assurer l’approvisionnement de la population et pour protéger Paris du mieux qu’il était possible, soit contre une attaque des troupes royales, soit contre les excès de la multitude. De lui-même, le peuple gardait ses barricades. Sa victoire lui était chère; il ne la voulait ni abandoimcr ni déshonorer. Des patrouilles de volontaires circulaient dans les rues; des sentinelles en guenilles veillaient à la sûreté du riche, qui tremblait pour sa vie et pour ses biens.

L’histoire le dira à l’éternel honneur de ce peuple, pas un acte de violence sur les personnes ne fut commis, pas une propriété particulière ne fut même menacée, pendant le long espace de temps qui s’écoula entre la chute du pouvoir mouarchique et la constitution du pouvoir républicain. Malgré ce qui se rencontre toujours de ferments impurs dans le soulèvement des masses, la générosité, la douceur, un naïf enthousiasme de fraternité, un fier désintéressement, une courtoisie délicate, furent la vengeance de ce peuple, si justement ulcéré, sur ceux qui avaient oublié ou calomnié sa misère.

Kl pourtant il avait été excité pendant le combat pai’ des

t)E LA nfcVOLUTION DE 1848.

fanatiques, par des conspirateurs, par des hommes familiarisés avec la théorie de l’assassinat politique. Plus d’un Marat subalterne lui soufflait déjà dans l’ombre ses inspirations sanguinaires; mais le délire même de ce peuple en armes, abandonné à son propre génie, dans l’ivresse de la victoire, ne trahit que le secret de sa grandeur. L’idéal de la République, longtemps caché, enfoui dans son sein, avec une passion jalouse, en sortit pur. Les premières paroles qu’un poêle adressa, au nom du peuple républicain, à la France et au monde, furent des paroles de paix et de concorde.

Le gouvernement provisoire prenait en main 1a plus belle, la plus religieuse lâche qui soit jamais peut-être échue à des hommes ; un peuple fier, courageux, intelligent, soulevé pour défendre le droit, l’honneur, la inoralité politique, lui confiait spontanément le soin de ses destinées. Victorieux, il abdiquait sur l’heure même de sa victoire et remettait à des hommes, qu’il jugeait plus capables que lui d’en user avec discernement, un pouvoir qu’il voulait bienfaisant, conciliateur et juste. Ce peuple magnanime n’exigeait qu’une seule cho.se, mais il l’exigeait avec passion : il voulait que, répudiant un règne anti-national, on reprît sincèrement la tradition de liberté expansive et d’unité qui, depuis les premières origines de notre histoire jusqu’à la révolution do 93, avait de plus en plus cimenté la puissance de la nation française en étendant sa gloire. 11 voulait (pie l’on rendît au pays sa vigueur énervée par de pernicieux enseignements et par des pratiques détestables. Une voix sortie de ses entrailles^ une voix qui éveillait des échos jusqu’aux confins du monde, appelait les élus de l’Hôtel de Ville à une entreprise signalée.

Et tout paraissait conspirer à la leur rendre facile. Par un concours extraordinaire de circonstances heureuses, le gouvernement provisoire, bien qu’issu d une insurrection et investi du pouvoir par une élection luniultuaire, représentait avec éclat toutes les forces légitimes que la raison 1. 2!»

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rccoiuiait cl qu’honore la conscience publique. M, Dupont (de l’Eure) y apportait l’autorité d’une longue vie éprouvée et d’un caractère incorruptible; MM. Arago et de Lamartine, l’illustration de la science et de l’art, la noblesse du langage, la délicatesse des mœui's, et celte tempérance des opinions éclairées qui devait, en rassurant les vaincus, aplanir les voies à la réconciliation ; MM. Ledru-Ilollin et Louis Blanc, avec l’initiative révolutionnaire, la confiance plus intime du peuple. Aucune résistance sérieuse n’était à redouter au dedans, aucune entreprise à craindre du dehors.

Dans la nuit môme de son installation, le gouvernement provisoire recevait, par la bouche des maréchaux et des généraux les plus illustres, l’hommage de l’armée. La garde civique, compromise avec le peuple, se voyait en quelque sorte contrainte d’accepter comme sienne une révolution précipitée par son imprudence. Sur un signe du télégraphe, les départements allaient tous passer, en un clin d’œil, de la monarchie à la République. L’enipressemcnl sans pudeur des serviteurs de la dynastie à venir saluer cette République qu’ils déclaraient, la veille, plus impossible encore que haïssable, ne découvrait que trop, dans le pays légal, ce néant des convictions au sein duquel se prépare la décadence et se consomme la ruine des pouvoii’s caducs. Lu vieille société quittait la place. La société nouvelle s’inclinait devant ses législateurs.

Considérer à ce point de vue la révolution de févriei' et l'institution de la République, c’est, je ne l’ignore pas, entrer en contradiction complète avec l’opinion connnuno, qui ne Veut plus voir aujourd’hui dans cette révolution que l’habile manoeuvre d’une faction, qu’un acte de violence et de traîtrise. Suivant le nombreux parti humilié en février, un ordre donné A propos, un mouvement de troupes mieux exécuté, un prince de plus à Paris, un combattant de moins dans la rue, un orateur absent de la Chambre, et la dvmastic était sauvée, et le pays légal reprenait, après un dés-

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ordre presque insensible, le cours de ses prospérités, f/avenir n’est pas loin qui fera justice de ces frivoles assertions. L’histoire montrera avec évidence que jamais peut-être la surprise, l’accident, l'aclioii personnelle d’un homme, n’eurent moins de paî t dans le renversement des choses établies. La révolution de 18i8 ne s’est faite, il faut bien qu’on le sache, ni par conspiration, ni par connivence, ni par coup de main, ni par ■,met-apens. La force matérielle, cl c’est là le caractère supérieur de cette révolution, n’y eut qu’un jeu très-secondaire. 11 n’est pas un chef de parti qui se puisse vanter avec fondement qu’il l’ait conduite ou qu'il eût pu la vaincre.

Le peuple de Taris, en s’emparant de Tllôtel de Ville et en y proclamant spontanément, malfiréla plupart des chefs de la démocratie, le },muvernement républicain, n’a été que l’exécutenr d’un arrêt depuis longtemps su.spendu sur le pays légal. La dynastie d’Orléans et la bourgeoisie, qui gouvernaient toutes choses avec une présomption dédaigneuse, et qui n’avaient su voir et sentir que la vie matérielle, que le mouvement en quelque sorte mécanique de la France, n’avaient demandé ni au sentiment religieux, ni à l'honneur national, ni à l’instinct populaire la force morale qui consacre et féconde le droit de souveraineté. La souveraineté leur était ôtée. Quoi de plus simple, de plus aisé à comprendre, de plus conforme à la logique du progrès social et aux lois éternelles de la civilisation.

Dans son rapport immédiat avec le régne de Louis-Philippe , la révolution de 1848 n’a pas d’autre cause ni d’auti e explication. Dans son rapport, encore obscur, avec l’avenir, je la considère, on Ta vu, comme une transformation ascendante de la vie morale et matérielle du peuple.

Le gouvernement provisoire et T.Assemblée constituante ont eu en leur puissance tous les moyens imaginables de hâter celle transformation par l'organisation de l’éducation nationale et par l’administration de la richesse publique, réformées selon les principes de Tég.' lité démocratique.

Mais dix-sept années d’opposition au pouvoir n’avaient pas préparé les radicaux à le posséder. Politiques de tribune, de barreau ou de journalisme, aucun d’eux n’avait ni le caractère, ni le génie de l’homme d’État. 'froublés dans leurs conseils, divisés contre eux-mêmes, on les a vus se heurter et trébucher à chaque pas. Pendant ces contentions et ces discoi-des, le temps a fui, l’occasion s’est envolée. A l’heure où j’écris ces lignes*, l’esprit d’aveuglement étend de nouveau sur la France ses sombres ailes. Il appesantit les cœurs; il abat les volontés. Tout est confus, vacillant, inerte et morne. Les meilleurs perdent courage et les pires perdent honte. Cependant les signes prophétiques ne s’effacent point à l'horizon; ils reparaissent, ils se multiplient, ils tiennent en éveil l’ême du peuple. Une défaillance passagère du pays lassé n’étonne ni sa foi, ni sa constance. Refoulée dans les profondeurs, l’idée s’y étend et s’y enracine.

La société, qui se décompose, fertilise à son insu la société qui germe. Pour aller moins vite que le désir, la sagesse des nations n’en fait pas moins sa tâche. La métamorphose s’accomplit. La liberté et la raison en ont le secret. Ouvrières immortelles d’une œuvre divine, elles opèrent silencieusement, avec sûreté, sans jamais suspendre leur travail, la transformation du monde.

* En 1850.

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